CHAPITRE V.

Ambassade de Berlin. Koreff.—Voyage à Fervaques.—Ambassade de
Londres.—Voyage d'Astolphe en Angleterre.—Chateaubriand ministre des
affaires étrangères.—Démarches pour la Pairie.—Lettre à Madame de
Genlis.—L'infirmerie Marie-Thérèse. La belle Polonaise.

Chateaubriand, nommé ambassadeur en Prusse, partit le 1er janvier 1821 pour Berlin. Il ne fit qu'un séjour de courte durée dans cette résidence, revint à Paris, avec un congé pour le baptême du duc de Bordeaux, et le 30 juillet, M. de Villèle, alors son ami, ayant quitté le ministère, il le suivit dans sa retraite et donna sa démission.

Les Mémoires d'outre-tombe n'ont pas de pages plus intéressantes et d'un sentiment plus élevé que celles où Chateaubriand rend compte de sa vie dans la capitale de la Prusse, de l'accueil qu'il y reçut, des amitiés qu'il y forma. Parmi les portraits qu'il a tracés, il suffit de citer les noms de la duchesse de Cumberland, qui fut plus tard reine de Hollande, et qui voulut confier l'éducation de son fils, de Guillaume de Humbolt, «frère de son illustre ami le baron Alexandre», d'Ancillon, d'Adalberg de Chamisso. Nous ne pouvons nous y arrêter, mais nous devons reproduire les lignes suivantes consacrées à deux hommes que nous connaissons déjà par leurs relations avec Madame de Custine, le prince de Hardenberg et le docteur Koreff qui lui avait fait perdre la tête: «M. Hardenberg, beau vieillard, blanc comme un cygne, sourd comme un pot, allant à Rome sans permission, s'amusant de trop de choses, croyant à toutes sortes de rêveries, livré en dernier lieu au magnétisme entre les mains du docteur Koreff que je rencontrais à cheval, trottant dans les lieux écartés, entre le diable, la médecine et les muses.»

Dans sa correspondance officielle avec le ministre des affaires étrangères, M. Pasquier, Chateaubriand se vante de ne point faire, comme ses prédécesseurs, de petits portraits et d'inutiles satires: «Il a tâché, dit-il, de faire sortir la diplomatie du commérage.» Ces portraits et ces satires où il excellait, il les a réservés pour ses Mémoires! Il semble par ce qui précède, qu'il n'avait pour Koreff, l'ami de Madame de Custine, qu'une médiocre sympathie.

Rendu par sa démission à la vie privée, Chateaubriand retrouva-t-il à
Paris son amie de Fervaques? Nous n'avons rien de précis sur ce point;
nous savons seulement que Madame de Custine a passé cet été de 1821 en
Normandie et que Chateaubriand devait aller l'y voir.

La lettre suivante adressée à Fervaques démontre par ses termes mêmes que la correspondance n'avait pas été interrompue entre Chateaubriand et son amie; elle suppose, au contraire, l'échange de lettres antérieures qui n'ont pas été retrouvées. Le ton est le même, les formules d'affectueuse amitié sont les mêmes, et les voyages de Fervaques continuent comme par le passé; tout porte à croire que les relations sont restées très tendres.

Encore une espérance trompée! Je vous avais dit que j'irais vous voir après le 15 octobre; l'ouverture prochaine des chambres et du procès de Maziau vient tout déranger. Cependant, comme je m'accroche à tout dans la vie pour ne pas faire un complet naufrage, il serait possible que je fusse libre à Noël; mais n'aurez-vous pas quitté les champs? Vous êtes bien heureuse d'y vivre!

Mille tendresses aux amis, et même au vieux château. J'aime ses murs, ses eaux et son antique chambre de Henri IV (quoiqu'on m'ait un peu gâté le bon roi à force de m'en parler dans les derniers temps). À vous cet attachement qui vous poursuit partout et dont je vous accable depuis je ne dirai pas combien d'années.

Paris, 20 octobre 1821.

Le procès dont il est ici question est celui d'Antoine Maziau, impliqué dans la conspiration militaire du 19 août 1821. Maziau, arrêté après le procès des principaux accusés, fut jugé séparément. Traduit devant la Cour des Pairs, le 19 novembre «pour proposition, non agréée, de complot», il fut condamné, le 24, à cinq ans d'emprisonnement.

Les Chambres avaient été convoquées par ordonnance royale du 6 octobre, pour le 5 novembre.

Ce voyage de Fervaques qui n'avait pu se faire vers le 15 octobre à cause de l'ouverture des Chambres et du procès Maziau, se fit un mois plus tard dans le courant du mois de novembre. Nous n'avons d'autre détail sur les quatre jours passés auprès de Madame de Custine que la lettre suivante écrite par Chateaubriand à son retour:

J'ai laissé la paix et le bonheur à Fervaques. J'ai trouvé ici tous les ennuis et les tracasseries de la terre, maladie, politique, tourments, etc. Je suis bien à plaindre et les quatre jours de votre solitude m'ont rendu les misères accoutumées plus insupportables. Si vous me regrettez, moi je vous regrette à jamais. Je reçois votre lettre. Mille choses à tout le monde de ce bon château. Je suis bien touché, bien reconnaissant de leurs sentiments pour moi, et je leur rends tous leurs éloges. Vous voyez que je suis bien découragé. À vous, toujours à vous. Il n'y a que le courrier de Lisieux que je conserverai dans mon royaume. Pensez à moi. Si Madame de Cauvigny est arrivée, dites-lui qu'elle a bien mal pris son temps et le mien.

Mardi, 27 novembre 1821.

Chateaubriand, nommé le 22 janvier 1822, ambassadeur à Londres en remplacement du duc Decazes, partit de Paris pour se rendre à son poste le 2 avril suivant. Madame de Custine avait été tenue au courant de toutes les négociations relatives à cette nomination. Chateaubriand lui annonça son départ par le billet suivant, affectueux et familier:

Enfin c'est fini. On est très bien pour votre monsieur. Nous nous reverrons à Fervaques.

Mille choses aux amis.

Il arriva le 4 au soir à Douvres où il fut reçu avec les honneurs ordinaires de seize coups de canon à l'entrée et à la sortie de la ville, et de quatre factionnaires à la porte de l'hôtel où il était logé; et de là, «magnifique ambassadeur», comme il dit, il se rendit à Londres. Il était évidemment très sensible à tous ces honneurs qu'il raconte sans en rien omettre. Madame de Chateaubriand, qui craignait pour sa santé le climat de l'Angleterre, ne l'accompagnait pas.

Deux mois plus tard, vers la fin de juin, une double lettre de Madame de Custine et de son fils annonçait à Chateaubriand le voyage qu'Astolphe se proposait de faire en Angleterre et en Écosse. Il s'agissait, non pas, comme on l'a dit, d'une simple excursion de quelques jours pour que le fils rapportât à sa mère, que l'on suppose sans doute avec raison encore jalouse, des nouvelles de l'ambassadeur qui tardait trop à lui écrire, mais d'un voyage de plus de deux mois, du 20 juillet au 30 septembre, qu'Astolphe allait entreprendre.

Dès le 2 juillet, Chateaubriand répond à la lettre de Madame de Custine:

Londres, ce 2 juillet 1822.

Cette lettre répondra à la fois à Astolphe et à vous. Je me réjouis fort de l'arrivée du nouveau-venu. J'espère qu'il sera plus sage que moi et surtout plus heureux. Je serai charmé de voir Astolphe; j'aurais grand désir de l'accompagner en Écosse, mais les affaires me retiendront vraisemblablement à Londres. Il faut qu'Astolphe, en arrivant, descende chez Grillon, Albemarle Street, ou chez Brunet, Leicester Square, d'où il viendra chez moi; on lui trouvera un logement dans mon voisinage, et il déjeunera et dînera à l'Ambassade. S'il restait à l'auberge, il se ruinerait. Que vous êtes heureux de vous réunir dans le grand château au mois d'octobre! Que ne donnerais-je pas pour m'y trouver avec vous! Je suis comblé dans ce pays, mais j'aime mieux Fervaques.

À vous depuis longtemps et pour jamais. Mille choses à tous, sans oublier le petit Magot.

J'ai fait de mon mieux pour Julien et son compagnon de voyage.

Nouvelles lettres de Madame de Custine et d'Astolphe; nouvelle réponse de Chateaubriand.

Astolphe, partit vers le 20 juillet, laissant aux soins de sa mère à Fervaques, la jeune marquise de Custine sa femme, et son fils Enguerrand, âgé de six semaines. Il avait lui-même à cette époque 29 ou 30 ans. Il arriva le 22 à Boulogne où il passa quelques jours, et s'embarqua à Calais sur un bateau à vapeur. Après six heures d'agonie, par un gros temps, il arriva à Douvres. Pendant cette rude traversée, il eut des convulsions si affreuses qu'il perdit connaissance et que, s'il faut l'en croire, «il a été mort un instant». Il lui manquait cette qualité du voyageur que Chateaubriand, breton et malouin, possédait au suprême degré: il n'avait pas le pied marin.

Débarqué à Douvres, il prévint de son arrivée Chateaubriand, qui le même jour adressa à Madame de Custine la lettre suivante:

Londres, vendredi 26 juillet 1822.

Je reçois à l'instant un mot d'Astolphe, daté de Douvres. Il s'annonce pour ce soir ou demain. Je lui ai fait arrêter un logement auprès de moi. Soyez tranquille pour sa personne. Je vous en réponds corps pour corps, ainsi qu'à sa femme et M. ***.

J'ai reçu vos lettres; dans pas une d'elles, vous ne me nommez la personne dont vous me recommandez l'affaire; il m'est impossible de reconnaître maintenant cette affaire dans les cartons où elle est mêlée avec les autres. Ne serait-ce point M. Lafont-de-La-Débat, dont, vous m'auriez parlé? Ah! le maudit homme. Je n'entends parler que de lui, et il me fait écrire par tous les saints. Si c'est lui, dites à ses amis que je fais tout ce qu'il m'est possible de faire.

Astolphe ou moi vous écrirons. S'il va en Écosse, il aura nombreuse compagnie, car le roi y va. Il y trouvera aussi Madame Alfred de Noailles, et M. de Saluces. Ainsi votre grand fils ne sera pas perdu!

À vous pour toujours.

Mille choses à l'ami et à Madame Ast. (Astolphe de Custine).

Astolphe partait pour ses voyages avec de mauvaises dispositions, le désenchantement et l'ennui: source d'inspiration peu féconde! Il le reconnaissait lui-même: «Plus je vois le monde, écrit-il, plus je reconnais qu'il n'y a rien de neuf sur la terre pour un coeur vide.—Je me sens vieilli pour les voyages, et cette découverte m'attriste.—J'ai perdu la fraîcheur de l'imagination avec la fleur de la jeunesse; ah! oui, je suis bien vieux aujourd'hui.» Né le 22 mars 1790, il avait trente-deux ans!

Avant d'arriver à Londres, il est déjà fatigué: l'âpreté du vent, la triste couleur du ciel, la pluie presque journalière, le découragent. Pour surcroît de malheur, pas une âme qui veuille entendre son anglais! Il se demande pourquoi il est venu chercher ces embarras! Londres, dit-il, est le temple de l'ennui, les Anglais, toujours en mouvement, ne remuent que dans la crainte de se figer, car, au fond, ils ne s'intéressent à rien de ce qu'ils ont l'air d'aimer. «Dans ce pays, ce qui n'est pas continuellement agité, moisit.»

Mais peut-être quand les relations de famille et la bienveillance de son ambassadeur l'auront introduit dans les salons, portera-t-il des jugements plus sérieux sur le monde anglais? nullement: un salon anglais lui paraît «ennuyeux comme tout autre, mais un peut plus gothique: des figures froides, des manières raides, qui lui rappellent les personnage de Richardson.» Les personnages de Richardson, c'est déjà quelque chose!

Assiste-t-il à un déjeuner donné par le duc de Wellington au duc d'York? Le théâtre de la fête est une espèce de jardin anglais qui domine le fameux arsenal de Woolwich. «C'est, dit-il, une guinguette des environs de Paris, où l'on aurait entassé pêle-mêle des bombes, des pontons et des affûts de canon.»

Rien à Londres ne l'intéresse, si ce n'est la brasserie Barclay-Perkins, qui le frappe non d'admiration, mais d'étonnement. Il parcourt la cité «et il ne conçoit pas qu'il reste l'envie ou la force de s'amuser à un homme qui passe sa vie dans les ténèbres: l'air que l'on y respire est l'élément de l'ennui.» À l'ouverture du Parlement, il ne voit qu'une mascarade qui excite tantôt son rire, tantôt son impatience. En résumé, notre voyageur n'a trouvé en Angleterre que «des hommes pleins de petitesses, de préjugés et de ridicules, et des femmes de mauvaise humeur.»

Pour être juste, il ne faudrait cependant pas faire peser toute la responsabilité de ces appréciations singulières exclusivement sur leur auteur. Nous ne devons pas oublier que nous avons affaire ici à l'un de ces fils de René, qui, atteints de la maladie du siècle, désenchantés de tous les spectacles, fatigués dès l'enfance du poids de la vie, se croient voués par une fatalité inexorable au malheur et au désespoir. Pour eux l'enthousiasme est sans but et sans objet, et surtout il est ridicule. Rien ne peut secouer leur apathique indifférence, ni les faire sortir de leur dédain. Ainsi le voulait la mode et cette sorte de langueur morale, véritable anémie qui a suivi la fiévreuse période d'énergie, de mouvement et d'action de la Révolution et de l'Empire.

Il faut tenir compte aussi des préjugés et de la vanité nationale, qui sont de tous les temps et de tous les pays, et dont Astolphe, pas plus qu'un autre, n'était exempt. Il se sentait dépaysé loin des salons de Paris, loin des moeurs et des élégances de la France; il ne comprenait rien à d'autres usages, à des modes différentes, et c'est très sérieusement qu'il se demandait s'il est possible de vivre dans un pays qui ne reconnaît pas nos lois de la mode et du bon ton. Il n'y a rien, en tout cela, d'extraordinaire; tous les jours nous avons des exemples de ce genre d'exclusivisme et de cette exagération d'amour-propre national. Mais ce qui peut paraître plus étonnant c'est que Chateaubriand lui-même n'était pas très éloigné de partager sur ce point les idées de son protégé, lui qui écrivit quelques années plus tard: «La France est le coeur de l'Europe; à mesure qu'on s'en éloigne, la vie sociale diminue; on pourrait juger de la distance où l'on est de Paris par le plus ou le moins de langueur du pays où l'on se retire. En Espagne, en Italie, la diminution du mouvement et la progression de la mort sont moins sensibles: dans la première contrée, un autre monde, des arabes chrétiens vous occupent; dans la seconde, le charme du climat et des arts, l'enchantement des amours et des ruines, ne laissent pas le temps de vous opprimer. Mais, en Angleterre, malgré la perfection de sa société physique, en Allemagne, malgré la moralité des habitants, on se sent expirer.»—C'est exactement, abstraction faite de la supériorité du style, ce que Custine avait dit.

Hâtons-nous d'arriver en Écosse, cette terre poétique où la nature «dans sa majestueuse indépendance» offrira, Astolphe l'espère du moins, de grands spectacles. En Écosse, dit-il, tout l'attire, tout l'intéresse, tandis qu'en Angleterre tout le repousse. Il éprouve donc cette fois un mouvement d'exaltation, presque d'enthousiasme. Le 18 août, il arrive à Édimbourg au milieu d'une grande fête nationale: George IV l'y avait précédé avec toute sa cour. C'était la première visite depuis les Stuarts que l'Écosse recevait de son roi. Aussi l'affluence était immense; tous les clans des Highlands semblaient s'être donné rendez-vous dans l'Athènes du Nord. Au milieu de la joie populaire, l'aristocratie écossaise ouvrait partout ses châteaux avec une somptueuse hospitalité. Occasion unique peut-être pour un étranger d'avoir une vue d'ensemble de la population et des moeurs d'un grand pays!

Mais déjà pour Astolphe arrivé de la veille, le désenchantement a commencé. Cette foule le fatigue, et il ne se plaît que dans la solitude. Ces fêtes «ridicules et souvent burlesques» l'importunent. Il s'est aperçu bien vite que l'habillement national, dont les Écossais sont si fiers, est «plus barbare que romain,» et que «leurs petits tabliers et leurs genoux découverts les feraient prendre pour des sauvages retenus prisonniers en Europe.» Décidément, Astolphe n'a pas gagné beaucoup à quitter l'Angleterre pour l'Écosse, Londres pour Édimbourg.

Pendant qu'il passe son temps dans ces dispositions atrabilaires, Chateaubriand qui a reçu de ses nouvelles, s'empresse de les transmettre à Madame de Custine:

Comme il est possible qu'Astolphe, au milieu de tous ses plaisirs d'Écosse, ne sache comment vous écrire, je veux vous tirer d'inquiétude. Il est arrivé en bonne santé à Édimbourg; il va s'enfoncer dans les montagnes, d'où il reviendra par Glasgow à Londres. Dormez en paix; il ne peut lui arriver le plus petit mal.

J'ai reçu vos lettres. Je vous verrai à Fervaques cet automne; je reviens de partout, vous le savez, et on ne peut se soustraire à mon éternel attachement.

Mille tendresses.

Compliments à l'ami.

Londres 23 août 1822.

Remarquons ici, comme dans les lettres qui vont suivre et dans celles qui ont précédé, la sollicitude de Chateaubriand pour notre voyageur et presque la tendresse qu'il lui témoigne. C'est à sa mère bien plus, sans doute, qu'à lui-même, qu'Astolphe en était redevable; et cependant, ces sentiments, qui ont quelque chose de paternel, ont persisté jusqu'à la fin, et résisté à de bien rudes épreuves.

Astolphe quitte Édimbourg après une semaine et part pour Glasgow. Il manque, par négligence, malgré les rendez-vous qu'il avait donnés, une excursion aux îles de Mull, d'Iona et de Stafla, et il entreprend son voyage des Highlands.

Nouvelle lettre de Chateaubriand à Madame de Custine:

Toutes vos lettres et celles de votre belle-fille m'arrivent pour Astolphe; je les adresse à Glasgow où il a recommandé de les envoyer. Mais comme il est dans les montagnes, n'espérez pas avoir des nouvelles immédiatement. Je vous en avertis pour empêcher votre imagination de trotter. Je sais indirectement des nouvelles de votre grand fils par les personnes qui arrivent d'Edimbourg; il se porte à merveille: soyez en paix. Bonjour et à vous pour la vie.

Londres, le 30 août 1822.

En quittant les environs de Glasgow, Astolphe nous décrit ainsi le pays qu'il vient de parcourir:

«Les côtes occidentales de l'Écosse sont un admirable théâtre de naufrages. Des montagnes sombres et déchirées qui forment une multitude de baies sombres et profondes, un ciel sombre comme la nature qu'il éclaire, une suite d'écueils qui s'étendent à perte de vue, avec quelques échappées sur la haute mer, d'où l'on sent souffler le vent tout-puissant qui laboure l'océan Atlantique: telle est dans ces contrées affreuses la scène offerte aux regards et aux méditations du voyageur. La nature n'y a plus qu'une couleur: le noir, dont les nuances plus ou moins foncées servent à rendre distinctes les diverses formes des objets; l'eau est noire, les montagnes sont noires, le ciel est noir, et dans ce paysage d'encre, tout se détache en noir, car les voiles teintes qu'on aperçoit sur l'horizon se détachent elles-mêmes en noir sur un fond grisâtre.»

Cependant Astolphe se rappelle de temps à autre qu'il est dans la patrie d'Ossian, et alors il cherche à ressaisir quelque inspiration: «Quand les ténèbres du soir se répandent sur ces paysages désolés, le coeur de l'homme s'ouvre à la tristesse, et la poésie la plus mélancolique devient l'expression naturelle de ses sentiments intimes. Le deuil de la nature semble appeler du fond de son âme les pensées douloureuses; il s'établit entre lui et le désert une vague harmonie qui peut inspirer le poète, mais qui décourage l'homme vulgaire.»

Après avoir traversé en diagonale les Highlands, notre voyageur pénètre jusqu'à Inverness, la ville la plus septentrionale de l'Écosse; «Cherchez sur la carte, dit-il; j'espère que vous aurez froid en la voyant», et il termine par cette sentence mélancolique: «Les voyages sont un plaisir que la réflexion détruit et que l'habitude émousse. Je m'attriste dès que je cesse de m'étourdir, et je sens que la variété à laquelle j'aspirais en parcourant le monde, est encore moins difficile à trouver chez soi que l'amitié chez les étrangers.»

En revenant à Londres, Astolphe n'y trouva plus Chateaubriand, qui, appelé à représenter la France au Congrès de Vérone, était rentré à Paris pour y passer quelque temps avant de se rendre à son poste. Astolphe reprit le chemin de Brighton, et le 30 septembre il rentrait en France; son absence avait duré deux mois, sans grand profit pour lui-même et pour les lecteurs de ses voyages.

Après le Congrès de Vérone, Chateaubriand, de retour à Paris, reprit ses relations assidues avec Madame de Custine, qui, comptant avec raison sur le dévouement de son ami et sur le crédit qu'elle-même possédait à la Cour, avait entrepris de faire de son fils un Pair de France, ou tout au moins, s'il n'était pas possible d'atteindre immédiatement à ce rang élevé, de lui créer des titres par de hautes fonctions diplomatiques. Chateaubriand approuva ces projets et peut-être en fut-il l'inspirateur.

Quand il arriva au ministère avec M. de Villèle, au mois de décembre 1822, la confiance de Madame de Custine dans le succès de ses espérances s'en accrut encore, et bientôt, renonçant pour Astolphe à cette sorte de stage dans la diplomatie, qui, une première fois, lui avait assez mal réussi, elle sollicita directement la Pairie avec l'ardeur fiévreuse et l'obstination qu'elle mettait à toutes choses. Elle espérait qu'une vie occupée, une haute situation politique, la pratique des grandes affaires exerceraient une influence heureuse sur ce caractère difficile et mal réglé d'Astolphe, qui lui causait tant d'inquiétudes pour l'avenir.

Madame de Custine ne sollicitait pas seulement pour son fils; ses recommandations s'étendaient à beaucoup de ses amis, et Chateaubriand les recevait ordinairement avec toute sa bonne humeur. Mais ce qu'elle ne perdait jamais de vue, c'étaient les intérêts qu'elle avait à coeur. Voici une lettre qui en fait foi:

Je ferai ce que je pourrai pour votre Sous-Préfet. Mais je n'y aurai pas grand mérite, car on n'en est pas du tout aux distinctions, et les royalistes si méchants ne mangeront personne. Ce qui me tient plus au coeur, c'est Astolphe. S'il y a des Pairs, il en sera; mais y aura-t-il des Pairs? J'en doute; dans tous les cas, un peu plus tôt, un peu plus tard, la Pairie ne peut lui échapper. Je crois que vous me retrouverez encore ici; on a besoin de moi pour achever la session. Ainsi, je ne vous dis pas adieu. Je n'ai pas été poussé dans la route que je devais suivre pour être heureux; mais il est trop tard, et il faut que j'achève la route par ce faux chemin.

Mille tendresses à vous; mille souvenirs à tous les amis.

Dimanche, 27 janvier 1823.

Cette lettre était renfermée dans une enveloppe qui devait porter l'adresse, et qui n'a pas été conservée. Madame de Custine était alors à Fervaques, c'est du moins ce que semble indiquer cette phrase: «Il est probable que vous me retrouverez ici», c'est-à-dire à Paris, où elle devait revenir bientôt.

Elle était sans doute de retour peu de temps après, et déjà son amitié jalouse, (était-ce seulement de l'amitié?) avait éclaté en plaintes, quand elle reçut de Chateaubriand la lettre suivante:

Oui, je suis allé voir un soir votre voisine que je n'avais pas vue depuis un an et qui grognait. Depuis ce temps, j'ai été enfermé, travaillant jour et nuit. Avant lundi, jour de mon discours à la Chambre, je ne serai pas libre. Après, je serai tout à vous.

Mille choses aux amis.

Jeudi [20 février].

Madame la marquise de Custine.

Le discours que Chateaubriand préparait alors et que, comme nous le verrons, il prononça le 25 février devant la Chambre des Députés, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, était relatif à l'emprunt de cent millions, pour subvenir aux dépenses de la guerre d'Espagne.

Si Chateaubriand et Madame de Custine ne se voyaient pas tous les jours, leur correspondance, du moins, était presque quotidienne. Dès le lendemain, nouvelle lettre à Madame de Custine qui, sans doute, venait de faire part à son ami de quelque bruit de salon sur sa situation précaire au ministère, sur la divergence de vues de ses collègues, sur leur opposition plus ou moins avouée. Cette hostilité qu'on lui signale, Chateaubriand n'en convient pas:

Quel tas de bêtises! Villèle et moi sommes très bien ensemble et il n'y a nulle querelle. Je n'ai pu lire mon discours puisque je n'en ai pas encore une ligne d'écrite et qu'il y a huit jours que je n'ai pas vu Madame de Duras. Moquez-vous de tout cela comme je m'en moque et vivez en paix.

21 [février].

Madame la marquise de Custine.

Le mardi 25 février, Chateaubriand prononça enfin son discours qui eut en France et dans toute l'Europe un immense retentissement. La première personne qu'il en informa fut Madame de Custine: «Le discours est au Journal des Débats. Me voilà un peu plus libre, j'irai vous voir[44].»

Notons en passant que c'est dans le cours de cette discussion de l'emprunt de la guerre d'Espagne, que Manuel fut expulsé de la Chambre des Députés pour avoir fait l'apologie du régicide.

Pendant que Chateaubriand échangeait avec Madame de Custine la correspondance qu'on vient de lire, il n'oubliait pas les relations qu'il avait conservées dans le monde littéraire. Nous trouvons à la date où nous sommes arrivés, une lettre, jusqu'à ce jour inédite, que l'auteur d'Atala adressait à Madame de Genlis. On se souvient du rôle que cette femme célèbre avait accepté dans un des projets de mariage d'Astolphe, lorsque, de 1815 à 1820, sa mère remuait ciel et terre pour lui trouver une femme. C'est elle qui avait négocié avec la fille du général Moreau une union qui faillit se conclure: ses bons offices méritaient assurément de la part d'Astolphe plus de reconnaissance qu'ils n'en obtinrent plus tard.

Madame de Genlis se rapproche donc de trop près aux personnages de notre récit, pour qu'il ne nous soit pas permis de la rappeler ici et de rectifier quelques-uns des jugements qui sont aujourd'hui trop facilement acceptés contre elle.

Voici ce que Chateaubriand lui écrit:

Que je vous dois d'excuses, Madame! Me pardonnerez-vous mon impolitesse et mon silence? Madame Récamier vous aura dit tout ce que je voudrais faire et la triste nécessité où je me trouve réduit. Je pourrai disposer de deux mille francs le 1er septembre. C'est bien peu de chose pour un ouvrage aussi utile. Mais peut-être aurai-je plus de fonds le dernier quartier de l'année, et je ne pourrais mieux les employer qu'à vous donner le moyen d'instruire et de charmer le public accoutumé à vous admirer.

Aussitôt, Madame la Comtesse, que j'aurai un moment de libre, je m'empresserai d'aller vous offrir mes hommages.

Chateaubriand, 23 mars 1823.

L'ouvrage dont Madame de Genlis s'occupait alors et dont il est question dans cette lettre, c'était une édition nouvelle de l'Encyclopédie, complètement transformée et reconstruite sur d'autres bases. Dans cette oeuvre immense, elle se chargeait de refaire tous les articles de Diderot, de revoir toute la mythologie; de faire le prospectus, en y substituant des principes tout opposés à ceux dont s'étaient inspirés les écrivains du XVIIIe siècle.

Madame de Genlis demeurait alors à la place Royale; elle avait 78 ans, et, comme elle le dit, le manque de persévérance n'avait jamais été son défaut. Ce n'est pas par présomption, ajoutait-elle, qu'elle avait osé former une telle entreprise; elle obéissait à des convictions religieuses, et, Dieu aidant, elle espérait mener à bien, ou du moins mettre en bonne voie cette oeuvre colossale. On lui avait donné l'espérance que Chateaubriand protégerait l'entreprise de tout son pouvoir; «il le lui avait promis lui-même, et certainement alors il en avait le projet[45].» La lettre de Chateaubriand témoigne à la fois de sa bienveillance pour l'oeuvre et de son respect pour son auteur: la vie de Madame de Genlis avait fait honneur aux lettres; «elle avait instruit et charmé les générations;» elle était en possession d'une grande célébrité.

Aujourd'hui à l'exception de ses mémoires, dont la lecture est intéressante, ses livres ont passé de mode: c'est le destin des oeuvres légères; le roman surtout est soumis aux variations du goût; ce qui a le plus charmé une époque par la peinture de ses moeurs, de ses idées et de son langage est jugé faux et insupportable par la génération qui la suit, quoique le plus souvent la forme seule ait changé. Mais quand la vogue a cessé, quand la célébrité s'est évanouie et que l'oeuvre même a péri, quelque chose survit encore: il reste le souvenir d'une gloire qui a eu sa raison d'être, d'une imagination où s'est reflétée l'âme d'un siècle, d'un coeur à l'unisson de celui des contemporains. Celle qui, après avoir vécu de sa plume pendant des jours difficiles, forme à 78 ans le projet, le rêve si l'on veut, de refaire l'Encyclopédie, mérite assurément autre chose que le dédain et le dénigrement.

Ce qui caractérise surtout Madame de Genlis, ce sont les qualités du coeur: elle était bienveillante; elle ne voyait les choses que par leurs beaux côtés, et les hommes que par le mérite particulier qu'elle croyait reconnaître en eux; point de mauvais sentiments, point de haine ou d'aversion; son optimisme s'étendait à tout et survivait aux déceptions, sans que jamais sa croyance au bien fût ébranlée. Cette heureuse disposition ne doit-elle pas inspirer au moins la sympathie pour sa mémoire?

Il resterait à expliquer, si ce détail avait de l'intérêt, comment la lettre de Chateaubriand à Madame de Genlis a pu passer dans les mains de Madame de Custine et faire partie de sa collection. Aucun signe ne l'indique. En tête de la lettre, sur le côté, on lit: auteur d'Atala, et au bas: Chateaubriand. Ces mots écrits au crayon ne sont pas de la main de Madame de Custine. Il est probable que Madame de Genlis l'avait donnée à Astolphe, qui l'a réunie à celles que sa mère avait conservées.

Madame de Custine ne perdait pas de vue un seul instant ses sollicitations en faveur de son fils; elle les multipliait sous toutes les formes. Le 24 mars, elle écrit à Chateaubriand qu'elle est allée la veille aux Tuileries, que Monsieur lui a demandé ce que faisait son fils, et que lorsqu'elle lui répondit: rien, elle a vu un grand embarras se peindre sur sa physionomie. Il n'y a, dit-elle, que la diplomatie qui convienne à Astolphe; ce chemin de la Pairie serait moins difficile que de l'obtenir de but en blanc; cela ne paraîtrait pas si extraordinaire. «C'est à ma sollicitation, ajoute-t-elle, que Fouché a fait Pair M. de Brézé; convenez qu'il serait piquant que vous ne puissiez en faire autant pour Astolphe.»

Comme on le voit, Madame de Custine est une intrépide solliciteuse; elle reconnaît que la nomination de son fils pourrait paraître extraordinaire; et, en effet, des titres personnels, il n'en avait pas; par sa famille, il n'en avait pas davantage; qu'est-ce que la monarchie devait à son grand père, général de la république, et à son père? Tous deux avaient péri victimes de la cause qu'ils avaient servie, et non pour le service de la royauté. Mais qu'importe? ce que Fouché avait pu faire, pourquoi Chateaubriand ne le ferait-il pas? Ce parallèle avec Fouché était peut-être un peu risqué et dépassait la mesure. Mais Chateaubriand ne se fâcha pas; il répondit le lendemain d'un ton de bonne humeur: «Mes amis d'autrefois sont mes amis d'aujourd'hui et de demain. Je dînerai avec vous lundi prochain. Nous parlerons d'Astolphe[46].»

Il est probable que Chateaubriand promit quelque nouvelle démarche qu'il ne put pas faire. C'est ce qui résulte du billet suivant:

[Mardi], 1er avril 1823.

Eh! bien, voyez quelle fatalité! Je ne puis. Je suis, dans ce moment, complètement brouillé avec Corbière. Ne le dites même pas. Si je me raccommode, je suis à vous. J'ai revu votre bonne et spirituelle Polonaise à l'Infirmerie. Elle est meilleure que vous.

À vous pourtant.

Ch.

C'est de l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée à l'extrémité de la rue d'Enfer, par les soins de Madame de Chateaubriand, qu'il est ici question. Cet asile destiné aux prêtres âgés et infirmes, recevait aussi, à cette époque, des femmes malades ou convalescentes. Les Mémoires d'outre-tombe en donnent un exemple touchant: «J'ai vu, dit Chateaubriand, une Espagnole, belle comme Dorothée, la perle de Séville, mourir à seize ans de la poitrine dans le dortoir commun, se félicitant de son bonheur, regardant en souriant avec de grands yeux noirs à demi-éteints, une figure pâle et amaigrie, Madame la Dauphine, qui lui demandait de ses nouvelles et l'assurait qu'elle serait bientôt guérie. Elle expira le soir même, loin de la Mosquée de Cordoue et du Guadalquivir, son fleuve natal.» Cette jeune fille était une orpheline dont Madame de Chateaubriand avait fait sa fille adoptive. L'Infirmerie de Marie-Thérèse a gardé son souvenir; les deux vénérables soeurs qui la soignaient, et qui lui survivent après plus d'un demi-siècle, disent qu'elle était charmante. Elle repose dans le même caveau que sa mère adoptive, sous l'autel de la chapelle de l'Infirmerie, à côté de sa bienfaitrice. Aucune inscription ne révèle son nom:

Nomen frustra inquiri, Ora ut scriptum sit in coelo.

Mais quelle est cette bonne et spirituelle Polonaise que Chateaubriand a revue à l'Infirmerie? Ne serait-ce pas la même personne qu'il avait vue vingt-trois ans auparavant, à l'époque printanière des billets parfumés, quand, par politesse, ou par curieuse faiblesse, il allait remercier chez elles les dames inconnues qui lui envoyaient leurs noms avec leurs flatteries? Parmi les plus charmantes, il y eut une Polonaise qui l'attendit dans des salons de soie: «mélange de l'Odalisque et de la Valkyrie, elle avait l'air d'un perce-neige à blanches fleurs ou d'une de ces élégantes bruyères qui remplacent les autres filles de Flore, lorsque la saison de celles-ci n'est pas encore venue.» De 1800 à 1823, bien des printemps s'étaient succédé, bien des hivers aussi: les élégantes bruyères et les perce-neige s'étaient un peu fanés; la ravissante odalisque elle-même avait changé; mais de tous les dons de sa jeunesse, elle en avait conservé deux: l'esprit et la bonté; que peut-on souhaiter de plus? Elle était, parait-il, l'amie de Madame de Custine; mais nul ne se la rappelle à l'Infirmerie: Tout passe en ce monde et s'oublie!

Revenons à notre lettre du 1er avril. Elle ne fit qu'irriter l'impatience de Madame de Custine, qui insiste et veut faire des démarches quand même. Le lendemain Chateaubriand lui répond avec plus de laconisme.

Puisque vous le voulez, soyez donc à dix heures et demie à ma porte. Je vais chez le roi à 10 heures 3/4.

Jeudi matin (3 avril).

Cette fois Madame de Custine éclate. Elle se répand en plaintes et en reproches. Probablement au lieu de se rendre «à la porte» du Ministère des affaires étrangères pour un entretien de dix minutes, elle envoie une lettre courroucée, que nous ne connaissons d'ailleurs que par la réponse que voici:

Mon indifférence! Vous n'y croyez pas. Mes bienfaits! Vous vous moquez de moi. Je n'en ai point à répandre et je ferais pour Astolphe ce que je ne ferais pas pour moi-même. Si j'avais le temps de vous expliquer pourquoi je ne puis vous demander à l'Intérieur, vous seriez convaincue que je ne mets point d'indifférence, dans l'impossibilité absolue où je me trouve d'écrire ni à M. Capelle, ni à M. Corbière.

J'irai vous voir avant votre départ.

Vendredi matin (4 avril).

Madame la Marquise de Custine.

Il est clair que malgré tout ce mouvement, avec toute l'irritation qu'elle ressent, les affaires de Madame de Custine ne marchent pas aussi vite qu'elle le voudrait. Le bon vouloir de Chateaubriand ne lui suffit pas; elle le poursuit, elle le harcèle. Après quelque temps de ce manège d'une femme qui exige tout, même l'impossible, Chateaubriand, cette fois impatienté, lui répond:

Oserai-je vous prier de n'être pas si folle?

J'écrirai à M. de Polignac. Il n'y a point de Pairs en l'air à présent.

Le vieil ami.

Samedi, 20 avril.

Une nouvelle préoccupation pour Madame de Custine était venue s'ajouter à toutes les autres: sa belle-fille, la jeune marquise de Custine, femme d'Astolphe, était gravement malade et sa santé donnait, en ce moment, les plus sérieuses inquiétudes.

C'est à ces craintes, trop bien fondées, dont Madame de Custine lui avait fait part, que Chateaubriand fait allusion dans la lettre qui suit:

Je suis désolé de vos chagrins. Je suis fort content des affaires d'Espagne, et vous voyez que je n'ai pas besoin de consolation excepté des vôtres quand vous êtes malheureuse. J'irai vous voir bientôt.

Mercredi (28 avril).

Madame de Custine.

Dans la lettre suivante, Chateaubriand renouvelle l'expression de sa sympathie pour les chagrins de Madame de Custine. Il lui écrit:

5 juin.

Il m'est survenu des convives, et j'ai été obligé d'ajourner les sangsues. Je suis toujours très souffrant. J'arrangerai l'affaire d'Astolphe. Je le plains et je vous plains. Je verrai si je puis faire quelque chose pour votre Monsieur de Constantinople.

À vous!

Madame de Custine.

Il y a-t-il un rapport entre ce Monsieur de Constantinople et un Monsieur de Tripoli dont il va être question? Est-ce la même personne? Voici deux lettres qui ne portent pas de date, mais qui semblent devoir se placer ici. Elles sont toutes les deux très affectueuses pour Madame de Custine, et la seconde est charmante. Quelle que soit leur vraie place, elles nous montrent combien, pendant le ministère de Chateaubriand, en 1823, les relations avec Madame de Custine ont été actives, soit qu'elle sollicitât pour son fils ou pour des protégés.

Je vous répondrais bien sur votre M. de Tripoli, si je me souvenais de quoi il est question. Dites toujours que je ferai tout ce que je pourrai, et cela est vrai, puisque c'est vous qui demandez ou plutôt qui ordonnez. Me voilà un peu débarrassé. Attendez-vous à ma visite.

Jeudi matin.

Madame de Custine.

Voici la seconde lettre:

Votre Monsieur est insupportable, je ferai cependant ce que vous voulez. Je ne partirai que dimanche. Je penserai toujours à la dame qui doit passer l'éternité avec moi.

Vendredi soir.

Madame la marquise de Custine.

Tout en sollicitant pour autrui, Madame de Custine ne cessait pas de poursuivre ses instances en faveur d'Astolphe. Elle supplie de nouveau Chateaubriand d'activer ses démarches, d'y mettre plus d'ardeur; elle l'accuse même d'indifférence. Il répond, à la date du 6 juillet, par une lettre presque semblable à celle qu'il avait écrite le 4 avril précédent dans les mêmes circonstances: «Voilà vos injustices. Vous savez dans quel misérable esclavage je vis. J'espère vous voir cet automne. Puis-je oublier Astolphe? Le temps qui console de tout ne me console pas de vous quitter; mais vous verrez qu'on me fuit en vain et qu'on me retrouve toujours.»

On se demande en lisant ces lettres, s'il est bien prouvé que l'amour de Chateaubriand pour la dame de ses pensées se soit jamais réduit à une simple amitié. Ne semble-t-il pas au contraire que leur amour ait été plus fort que le temps? Madame de Custine avait alors 53 ans; sous ses cheveux blancs, elle avait conservé toutes ses grâces, son charmant sourire, ses yeux caressants, et même sa jalousie; et Chateaubriand, qui adorait l'Anthologie, ne pouvait manquer de partager les idées du poète qui a célébré en vers si ravissants l'automne de la vie et la douceur des dernières amours[47]. Il y a des femmes aimées du ciel, qui ne vieillissent jamais: «les années en passant sur leurs têtes, n'y déposent que leurs printemps». Cette expression charmante de Chateaubriand, rapportée par le comte de Marcellus, cache un sens vrai sous l'apparence d'une galanterie légère.—Il en fut ainsi pour Madame de Custine jusqu'au jour où, comme nous le verrons, les malheurs d'Astolphe brisèrent sa vie.