CHAPITRE VI.
La jeune marquise de Custine. Sa mort.—Aventure d'Astolphe.—Chateaubriand dans l'opposition.—Voyage en Suisse.—Mort de Louis XVIII.—Voyage de Madame de Chateaubriand à La Seyne. Massillon.—Madame de Custine en Suisse. Sa mort.
Madame de Custine se préparait à partir pour Fervaques, quand, le lendemain de cette lettre du 7 juillet 1823, mourut entre ses bras, après deux ans de mariage, la jeune marquise de Custine, femme d'Astolphe. Elle était âgée de vingt ans. Un billet de Madame de Custine, que Chateaubriand n'ouvrit qu'en tremblant, «parce qu'il pressentait une affreuse nouvelle,» lui annonça l'événement. Il répondit immédiatement par quelques mots pleins d'émotion: «Astolphe, ajoutait-il, est jeune, il se consolera, mais vous[48]!»
De cette union si promptement brisée, il restait un fils, Enguerrand de Custine, frêle rejeton qui suivit sa mère au tombeau et ne vécut que quelques années.
… Vagitus et ingens infantum que animæ fientes…
Nouveau deuil pour cette maison malheureuse où la mort était entrée!
Nous n'avons que très peu de détails sur cette jeune marquise de Custine, qui venait de disparaître avant l'âge, et qui a passé sur la terre sans y laisser de trace, dérobée, peut-être par un bienfait de la Providence, aux chagrins de la vie. Chateaubriand ne manquait jamais dans ses lettres, de lui adresser une formule de politesse et un souvenir. Sa belle-mère, Madame de Custine, à qui l'avenir réservait d'autres douleurs, parait l'avoir vivement regrettée. De ce moment redoublèrent toutes ses tristesses.
Madame de Custine, en effet, n'était pas heureuse. Elle avait eu récemment la douleur de perdre sa mère; elle venait de perdre sa belle-fille; son fils, dont les sentiments ne répondaient pas aux siens, était pour elle un sujet d'inquiétudes et d'alarmes. Son âme ardente ne trouvait de tous côtés que le désenchantement et l'ennui. Il y avait en elle une sorte d'inquiétude innée, une tristesse qui ne s'explique que trop par les scènes tragiques de sa jeunesse, des alternatives de tendresse et de désespérance (le mot est de Chateaubriand) et quelque chose aussi d'impérieux et d'âpre, voilé par ses grâces affables, qui se traduisait souvent en plaintes, en exigences, presque en accusations.
La preuve que nous en avons déjà donnée se trouve confirmée par une lettre où Madame de Custine semble se peindre mieux qu'en aucune autre[49]. Assurément, entre elle et Chateaubriand la correspondance ne chômait guères, mais cela même ne lui suffisait pas: «Ses lettres s'égarent peut-être dans les bureaux des affaires étrangères, et cette idée lui est insupportable!» Elle imagine donc de les faire remettre directement par un ami commun, M. Bertin; elle va jusqu'à solliciter ses bons offices auprès de Chateaubriand! Dans la lettre qu'elle lui écrit et qu'il faudrait lire tout entière, elle éclate en reproches amers: «Elle espérait, dit-elle, que depuis qu'ils étaient si malheureux, M. de Chateaubriand penserait plus à eux… Mais rien n'a le pouvoir de le forcer à penser à ses amis, C'est pourtant bien triste de voir un homme rempli de moyens et d'esprit (Astolphe), condamné à une nullité complète: ne serait-ce pas l'affaire d'un ami puissant de l'en faire sortir?»
Un sentiment touchant inspire cette lettre et peint l'agitation d'esprit de son auteur. Mais Madame de Custine, dans l'ardeur de ses préoccupations maternelles, rend-elle bien justice à Chateaubriand? N'y a-t-il pas de sa part un excès d'obsession? Nous avons vu qu'elle exige de lui des démarches alors même qu'il lui démontre qu'elles manquent d'à-propos: «Vous ne voulez pas croire, lui dit-il, qu'il n'est pas question de Pairs; je vous donnerai pour Villèle tous les mots que vous voudrez, mais je crois que vous choisissez mal votre temps[50].»
Néanmoins, ces mouvements d'irritation de Madame de Custine n'étaient que passagers. Chateaubriand les calmait d'un mot: «J'irai vous voir!» et l'harmonie était aussitôt rétablie.
Madame de Custine était à Fervaques; Chateaubriand avait promis d'aller lui faire une visite à la fin de l'automne. Ce projet manqua par des causes fortuites que la lettre suivante nous fait connaître:
Vous aurez vu par l'estafette que vous aurez reçue et par mes lettres envoyées poste restante à Lisieux que je m'étais mis en route pour vous tenir parole. J'ai été suivi de toutes les misères. Ma voiture a cassé, et c'est la première fois que cela m'arrive. J'ai été rejoint par un courrier et obligé de revenir sur mes pas. Croiriez-vous que, malgré tout cela, je ne suis pas découragé, et que, malgré la mésaventure, si vous prolongez votre séjour à Lisieux, je ne renonce pas à aller vous voir. Mais pour le moment, je ne le puis, et mon second voyage serait remis au mois de décembre. Faites-moi le plaisir de me renvoyer mes lettres[51]. Plaignez-moi et croyez à tout ce que je suis pour vous et pour Astolphe. Mille choses à l'ami.
Paris, mercredi 5 novembre 1823.
Ni l'estafette reçue, ni les lettres poste restante, ni même les voitures versées, ne portèrent la conviction dans l'esprit inquiet de Madame de Custine. Elle continua ses plaintes; elle accusa Chateaubriand de lui faire des histoires et de lui envoyer de mauvaises défaites: ne voulait-il donc plus faire d'Astolphe un Pair de France? Chateaubriand lui répond par la lettre suivante:
Je vous ai dit cent fois et je vous le répète, je pense que la vraie carrière d'Astolphe est la Pairie, et il est impossible désormais qu'il l'attende longtemps. De la Pairie on va à tout; un peu de patience; il est bien loin d'avoir les années où j'ai commencé ma vie politique. Sans doute, j'aurais été plus heureux à Fervaques, si je puis être heureux quelque part. La solitude me plaît, mais souvent la vie m'ennuie. C'est un mal que j'ai apporté en naissant; il faut le souffrir puisqu'il n'y a point de remède.
Vous me faites une histoire dans votre dernier billet, que tout le monde a faite ici. Cela n'a pas le sens commun; j'allais à Fervaques; j'étais prêt à vous voir, lorsque j'ai été rappelé, et pour avoir seulement quitté Paris vingt-quatre heures, j'ai trouvé mille contes à un ou deux, et politiques en l'air, comme si les premiers étaient de mon âge, et que les seconds eussent le moindre fondement. Je ne puis plus faire un pas qu'on n'imagine que tout va se briser. Eh! bien, croiriez-vous que, malgré vos injustices et les bavardages publics, je rêve encore de faire dans ce moment même une course à Fervaques! Je ne le pourrai probablement pas, mais enfin je ne puis me départir de ma douce chimère.
Mille choses tendres à vous et aux amis.
2 décembre 1823.
Il ne paraît pas que Chateaubriand ait fait, dans le courant du mois de décembre, une visite à Fervaques, comme il l'avait annoncé. Il était alors très préoccupé de la candidature d'Astolphe à la Pairie, et pendant un moment, il crut même qu'il allait réussir; mais le succès espéré n'arriva pas. Dans la lettre suivante, il rend compte à Madame de Custine de l'ajournement de ses espérances.
Mercredi, 24 décembre 1823.
J'avais de grandes espérances. Elles ont été trompées pour le moment. Le Roi n'a voulu nommer, je crois, que des députés, des militaires et des hommes de sa maison et de celles des Princes. Mais j'ai la promesse pour Astolphe pour une autre circonstance qui n'est pas très éloignée. Ne croyez pas que je vous oublie et que vous n'êtes dans ma vie au nombre de mes plus doux et de mes plus impérissables souvenirs.
Mille tendresses à tous.
Ch.
Cette lettre du 24 décembre 1823 est la dernière dans laquelle il soit question de la candidature d'Astolphe. C'est aussi la dernière de toute sa correspondance avec Chateaubriand que Madame de Custine ait conservé.
* * * * *
On voit quelle était à cette date la situation d'Astolphe: il occupait à la cour et dans le monde le rang le plus honorable; son esprit, la distinction de ses manières lui assuraient partout le plus favorable accueil; la bienveillance du Roi et des Princes lui était acquise; il était à la veille d'être Pair de France, suivant la promesse que Chateaubriand en avait reçue; tout semblait lui sourire; un des mariages préparés par les soins de sa mère allait sans doute effacer les deuils de sa famille et lui rendre les joies du foyer domestique.
Cette perspective de bonheur qui s'offrait à lui et qui aurait dû combler ses voeux, s'évanouit tout d'un coup, et ce n'est pas, comme on a eu tort de le dire, à l'ingratitude du gouvernement de la Restauration, c'est à lui-même, à lui seul qu'il doit imputer d'avoir tout perdu.
Il est des choses qu'on voudrait pouvoir ne pas écrire et qu'il faut pourtant raconter, au moins sommairement, pour rétablir la vérité des faits. Empruntons-en le récit à un homme dont l'attachement a survécu aux fautes mêmes de son ami, et dont l'âme honnête et simple a fait preuve jusqu'à la fin d'une extrême partialité en faveur d'Astolphe. Nous voulons parler de M. Varnhagen d'Ense.
«Un accident terrible, dit M. Varnhagen, vint mettre en émoi tout Paris. On trouvait, un beau matin, dans les environs de cette ville, un jeune homme gisant dans les champs, sans connaissance, dépouillé de tous vêtements et meurtri en différentes parties du corps. Ce jeune homme n'était autre que Custine, qui paraissait avoir été la victime d'un crime. On ne le désignait pas hautement mais on prononçait nettement son nom en cachette, et la calomnie se complaisait en chuchotements qui devaient nuire à la réputation d'un homme qui comptait des adversaires aussi bien dans les rangs du monde libéral que dans ceux de l'aristocratie. Indigné d'une pareille méchanceté, il se retira quelque temps du grand monde, s'adonnant d'une manière plus sérieuse à la littérature, et il entreprit différents voyages…[52].»
Cette narration, malgré des réticences calculées et d'évidentes contradictions, n'est malheureusement que trop claire. C'est en vain que Varnhagen ménage autant qu'il peut ses expressions, craignant de trop soulever les voiles; il voudrait même ne pas croire aux faits qu'il rapporte. Mais comment s'expliquerait-on que Custine, victime d'un crime, comme Varnhagen l'allègue en hésitant, n'ait manifesté son indignation contre la méchanceté qu'en se retirant pour quelque temps du monde! et que, courbant la tête devant la calomnie, il ait abandonné sans retour ses prétentions à la Pairie et ses projets de mariage?
Ce qu'il y a de certain c'est qu'il s'agissait d'une de ces affaires inavouables qui laissent un stigmate ineffaçable dans la vie d'un homme. Custine fut victime d'un honteux rendez-vous qu'il avait provoqué lui-même, et qu'on n'avait accepté que pour lui infliger un châtiment exemplaire. Exact à ce rendez-vous, Custine y trouva cinq ou six adversaires. Maltraité, battu, laissé nu au milieu des champs, il rentra dans Paris sous le manteau d'un cocher de fiacre et n'eut rien de plus pressé que de porter plainte. C'est par cette imprudente démarche que le scandale éclata publiquement. Une enquête fut commencée; elle établit d'autant plus vite la vérité des faits que les agresseurs, appartenant à un corps d'élite de l'armée, se déclarèrent eux-mêmes. Ils ne furent pas poursuivis. Cette affaire eut, en effet, comme dit M. de Varnhagen, un immense retentissement, qui dure encore.
Naturellement, à partir de ce jour, il ne fut plus question pour Astolphe, ni de la Pairie, ni de mariages. Ces projets, auxquels avaient pris part quelques-unes des plus nobles familles de France, tombèrent du coup dans le néant. Nous lisons dans les Souvenirs très intéressants de Madame la comtesse de Sainte-Aulaire, cette simple phrase qui, à la lueur d'événements subséquents, devient sinistre et serre le coeur: «Je retrouvai à Paris ma chère Marie Mendelsohn (gouvernante de Mademoiselle Fanny Sebastiani); on pensait alors à marier Fanny; je fus chargée de lui parler de M. de Custine: heureusement, cette idée n'eut pas de suite et M. de Praslin fut choisi.» Heureusement! Quelle ironie du sort! On ne savait pas alors ce que l'avenir tenait en réserve; on ne prévoyait pas un autre drame plus terrible encore que celui de M. de Custine: l'horrible tragédie qui devait assombrir les dernières années du règne de Louis-Philippe… Nul ne peut fuir sa destinée!
* * * * *
On peut juger du désespoir de Madame de Custine. Cette catastrophe qu'elle avait prévue peut-être et redoutée depuis longtemps depuis le jour de l'étrange passion d'Astolphe pour un jeune homme de Darmstadt, passion dont la bonne et honnête famille de Varnhagen avait été témoin sans en suspecter le caractère, enlevait à la pauvre mère tout à la fois ses projets d'avenir, ses espérances, son amour du monde, ses relations avec la Cour. Il ne lui restait rien que les derniers jours d'une vie désenchantée, solitaire et sans but.
La situation était-elle donc sans remède? Dans le premier effarement, une sorte de conseil de famille fut réuni, dont Chateaubriand faisait partie avec deux autres amis de Madame de Custine. Chateaubriand, dit-on, proposa un remède héroïque: «On pouvait, peut-être, sauver les apparences en les bravant, et réduire au silence les auteurs des mauvais propos par un duel éclatant; sinon, il fallait quitter la France pour n'y plus rentrer.» Custine adopta en partie, mais en partie seulement, cet avis: il s'absenta pour quelque temps et voyagea!
Madame de Custine, dans la tristesse et le deuil, se retira à Fervaques et s'éloigna chaque jour davantage de ce monde où elle avait tant brillé par sa beauté, sa grâce et son esprit. Elle n'interrompit cependant pas sa correspondance avec Chateaubriand, mais à partir de cette époque, elle cessa de conserver ses lettres, qui ne devaient plus contenir que de pénibles détails, des conseils, des consolations relatives à la malheureuse affaire d'Astolphe. C'est un sujet dont la pauvre mère n'avait garde de perpétuer le souvenir.
Au milieu de ces événements. Chateaubriand, au faite des honneurs et de la popularité, conservait dans le ministère Villèle la direction du ministère des affaires étrangères. L'avenir était alors plein de promesses. Le gouvernement de la Restauration avait atteint son plus haut degré de puissance et de gloire: la guerre d'Espagne terminée par de brillants succès, la France replacée à son rang dans le concert européen, l'opposition vaincue aux élections des 25 janvier et 6 mars 1824, tout semblait assurer au Ministère une longue période de paix et de stabilité.
Combien cependant cette apparente sécurité était trompeuse! Une invincible antipathie entre M. de Villèle et Chateaubriand, dissimulée, voilée tant que leurs intérêts dans la lutte politique avaient été les mêmes, s'était révélée et avait grandi aussitôt qu'ils avaient partagé le pouvoir. Les rivalités et de profonds dissentiments n'avaient pas tardé à se produire.
Comment aurait-il pu en être autrement entre deux hommes d'État de nature si divergente? M. de Villèle, comme il le proclamait lui-même avec un dédain ironique, «était peu fait pour les grands horizons»; il reprochait à Chateaubriand d'être plein de chimères, et de se perdre dans les espaces. Chateaubriand, de son côté, avec ses profondes intuitions, qui souvent lui découvraient l'avenir, méprisait l'étroit esprit de l'homme d'affaires et ses vues à courte échéance. La politique de l'un ne pouvait donc être celle de l'autre; l'une était celle du génie avec son enthousiasme, ses élans passionnés et ses aspirations indéfinies; l'autre plus terre-à-terre, était celle de la pratique, à qui suffit le labeur de chaque jour et qui s'en acquitte honnêtement, habilement, avec une régularité persévérante. Esprits entiers tous les deux: M. de Villèle, pas plus que Chateaubriand, ne supportant la contradiction et n'admettant aucune supériorité.
M. de Villèle s'était montré très opposé à la guerre d'Espagne que Chateaubriand par son ascendant avait fait entreprendre, dont il prépara, dirigea, surveilla les opérations avec une extrême énergie, et beaucoup d'habileté, qu'il considérait comme son oeuvre et comme sa gloire. M. de Villèle avait été froissé de ses succès; il ne l'était pas moins des fêtes fastueuses du ministère des affaires étrangères, qui, dans le monde aristocratique d'alors, éclipsaient et rendaient ridicules ses réceptions plus modestes.
L'hostilité des deux ministres et les dissentiments au sein du ministère remontaient presque à l'époque de sa formation. Nous en trouvons même la preuve dans les lettres de Chateaubriand qu'on vient de lire: dès le mois de février, deux mois après son entrée dans le Cabinet, Madame de Custine l'avait mis sur ses gardes et l'avait averti des bruits qui couraient: «Quel tas de bêtises! avait répondu Chateaubriand; Villèle et moi sommes très bien ensemble.» Il est probable que, malgré ses dénégations, les rumeurs n'étaient pas sans fondement; mais Chateaubriand n'était pas obligé de l'avouer, même à Madame de Custine. Cependant, quelques semaines plus tard il est moins réservé, et le 1er avril il lui écrit: «Je suis complètement brouillé avec Corbière; ne le dites pas;» trois jours après, il l'avertit qu'il est «dans l'impossibilité de correspondre avec les deux ministres Capelle et Corbière.» Or Corbière et Villèle c'est tout un; brouillé avec l'un, il y avait peu de chance qu'il fût l'ami de l'autre. Loin de s'améliorer, ses rapports avec ses collègues ne firent ensuite que s'aigrir et s'envenimer.
Les choses étaient en cet état, quand le 6 juin 1824, jour de la Pentecôte, Chateaubriand en arrivant aux Tuileries, où il allait faire sa cour au roi, reçut la lettre suivante:
«J'obéis aux ordres du roi en transmettant à votre Excellence une ordonnance que le Roi vient de rendre: Le sieur comte de Villèle, président de notre Conseil des ministres, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur Vicomte de Chateaubriand.»
On ne comprendrait pas que M. de Villèle, ordinairement si mesuré, se fût laissé emporter tout à coup à un degré d'exaspération tel qu'il signifiât aussi brutalement à un collègue son expulsion. Chateaubriand n'avait pas même été prévenu; les formes les plus vulgaires de la politesse semblaient avoir été supprimées de propos délibéré; ni les services rendus, ni la haute situation de l'homme politique, ni la gloire de l'écrivain, ni les dangers évidents d'une pareille mesure, qui ressemblait presque à un coup d'État, n'avaient été pris en considération.
Il y a là une énigme dont M. de Villèle nous donne la clé dans ses Mémoires: la mesure prise dans la matinée du 6 juin était le résultat d'un ordre formel du roi lui-même. «Le roi, dit-il, me fait demander à dix heures du matin. Je m'y rends. À peine la porte de son cabinet est-elle fermée, qu'il me dit: «Villèle, Chateaubriand nous a trahis; je ne veux pas le voir à ma réception.» Je fais observer au roi le peu de temps qui restait: tout est inutile. Il me fait dresser aussitôt l'ordonnance sur son propre bureau, chose qu'il n'aurait jamais faite en toute autre circonstance. Il la signe et je vais l'expédier. Mais on ne trouve pas M. de Chateaubriand chez lui; il s'était déjà rendu dans les appartements de S.A.R. Monsieur, attendant ce prince pour lui présenter ses hommages: c'est là seulement qu'on peut lui remettre l'ordre du roi qui le révoque de ses fonctions.»
M. de Villèle déclare n'avoir jamais su qui avait révélé au roi l'hostilité de Chateaubriand au projet de conversion de la rente et la part qu'il avait prise au rejet de cette loi devant la Chambre des Pairs. Cependant Chateaubriand ne s'en cachait pas, et son opposition n'était un secret pour personne dans aucun des salons qu'il fréquentait, et surtout dans celui de Madame de Custine.
Il résulte de ces détails, ignorés de Chateaubriand, que l'initiative de sa révocation appartient personnellement au roi, non à M. de Villèle. Mais il est permis de croire que M. de Villèle s'y prêta sans se faire beaucoup prier. Dans les explications qu'il eut à ce sujet avec Berryer, il en accepte toute la responsabilité comme de son oeuvre personnelle et sans découvrir la personne du roi, ce qui était son devoir. Quant à la mesure en elle-même, il y trouvait la satisfaction, très impolitique d'ailleurs, de rancunes invétérées.
On peut lire dans les Mémoires d'outre-tombe et les écrits, du temps, les détails et les conséquences immédiates de cet événement inattendu. Le scandale fut immense, et Chateaubriand n'était pas homme à supporter patiemment une telle offense. L'explosion de sa colère fut terrible: «Avec cela, dit-il en montrant une plume, j'écraserai le petit homme.» Il tint parole, et la guerre sans trêve ni merci fut déclarée. Il souleva contre M. de Villèle une formidable opposition; le «petit homme» fut renversé, mais, dans sa chute il entraîna la monarchie.
Aussitôt que Madame de Custine apprit la disgrâce de son ami, elle lui adressa, toujours aimante et toujours dévouée, ces touchantes paroles: «Vous savez que, quelles que soient mes peines, je ressens avant tout les vôtres. Venez, comme autrefois, vous reposer à Fervaques.» Que de souvenirs et de sentiments tendres dans ces simples mots! Il ne paraît pas cependant que Chateaubriand se soit rendu à Fervaques comme Madame de Custine l'y conviait. Dès le 21 juin, quinze jours après sa chute, il commença contre le ministère cette opposition implacable qui devait l'entraîner bien au delà du but qu'il voulait atteindre, jusqu'au renversement de la monarchie par une révolution.
Comment Chateaubriand, avec ses antécédents politiques, oubliant l'implacable opposition qu'il avait faite au ministère Decazes et aux libéraux, a-t-il passé, par une brusque transformation et des alliances nouvelles, dans les rangs de ces «ouvriers en ruines,» comme il les appelle, qui formaient le parti d'attaque sous la Restauration? À cette question et au reproche qu'on lui adresse d'avoir contribué à la chute de la monarchie, il répond par des aveux et des regrets: «Eussé-je deviné le résultat, dit-il, certes je me serais abstenu; la majorité qui vota la phrase sur le refus de concours (adresse des 221) ne l'eût pas votée si elle eût prévu la conséquence de son vote. Personne ne désirait sérieusement une catastrophe, sauf quelques hommes à part.» Puis rejetant sur l'instabilité des choses humaines les faits accomplis, il ajoute tristement: «Après tout, ce n'est qu'une monarchie tombée; il en tombera bien d'autres. Je ne lui devais que ma fidélité, elle l'aura à jamais.»
Il ne s'était fait d'ailleurs aucune illusion, même au plus fort de son opposition, sur les fatales inconséquences où il se laissait entraîner, et avec sa sincérité habituelle, il en faisait l'aveu: «Je vais toujours seul je ne sais où, disait-il, tantôt conduisant l'opinion, tantôt poussé par elle. Quelquefois je l'égare, d'autres fois elle m'égare elle-même, et il me faut la suivre à contre-coeur. Je ne me fais point illusion sur moi-même: je me creuse un abîme où je m'enfonce tous les jours plus avant.» Il était ému en prononçant ces paroles, et lui qui ne pleurait jamais devant personne, il essuya quelques larmes[53].
Sans doute pour un homme d'État qui doit porter devant l'histoire la responsabilité de ses actes et même des conséquences qu'il n'a pas prévues, l'apologie de Chateaubriand paraîtra insuffisante, et lui-même il l'a senti quand il a reconnu, dans ses Mémoires, la faute qu'il avait commise en s'alliant aux hommes de ce parti imprévoyant qui, monarchiste au fond du coeur, après avoir renversé la monarchie de Louis XVI, allait renverser celle de Charles X, et qui préparera plus tard la chute de Louis-Philippe; parti d'utopistes, généreux sans doute, se disant et se croyant modérés, mais qui, comme on l'a dit, «préparent les révolutions sans les vouloir, et qui, rêvant le bien, conduisent au mal.»
C'est de cette époque que date la grande popularité de Chateaubriand dans le parti libéral, son public avait changé; il réunit autour de lui une société d'écrivains pour donner de l'ensemble à ses combats. Les lettres d'adhésion, les protestations de dévouement portant les noms de l'opposition la plus avancée et la plus hostile à la monarchie lui arrivent de toute part. Les hommes de lettres du parti populaire s'empressaient, de leur côté, à lui former une cour, à se relayer auprès de lui, à l'entretenir sans cesse, à ne pas le laisser un instant seul avec lui-même. On sentait de quelle importance était la conquête d'un tel nom, et l'on redoutait de la part de cette noble et mobile nature une défection, quelque retour soudain aux sentiments chevaleresques et monarchiques. Pauvre grand homme! qu'il était loin de se croire ainsi épié, gardé à vue, séquestré par des hommes qu'il regardait comme ses amis, au profit d'une cause qui n'était pas la sienne! Il se croyait le chef d'un parti; il en était l'instrument.
Cependant les suffrages fort suspects de ses anciens antagonistes étaient bien faits pour l'inquiéter. «J'ai surpris plus d'une fois dans son âme, dit le comte de Marcellus, un étonnement mêlé de regrets pour les témoignages d'admiration et d'estime qui lui venaient de ce côté.» Avec une droiture qui l'honore grandement il a, sans hésiter, reconnu ses torts: «Je crus très sincèrement, dit-il, remplir un devoir en combattant à la tête de l'opposition, trop attentif au péril que je voyais d'un côté, pas assez frappé du danger contraire. Eussé-je deviné le résultat, je me serais abstenu. Pour me punir de m'être laissé aller à un ressentiment trop vif peut-être, il ne m'est resté qu'à m'immoler moi-même sur le bûcher de la monarchie.» Quel homme d'État a jamais poussé plus loin la franchise de ses aveux?
Pendant que Chateaubriand, tout en protestant de son amour pour la monarchie et de son dévouement au roi, poursuivait les ministres de ses invectives, il préparait la première édition complète de ses oeuvres et consacrait toute son ardeur à la plus noble et la plus légitime des causes: l'affranchissement de la Grèce.
Quelques semaines après avoir quitté le ministère, il partit pour la Suisse où il rejoignit Madame de Chateaubriand qui était allée l'y attendre. Au bord du lac de Neuchatel, dans ces campagnes charmantes, il retrouvait les souvenirs de Jean-Jacques Rousseau qui s'y était promené en habit d'Arménien. Du haut des montagnes, il se plaisait à contempler le lac de Bienne et «les horizons bleuâtres»; enfin il s'était fixé à Fribourg quand la maladie du roi le rappela précipitamment à Paris.
Louis XVIII mourut le 16 septembre 1824, survivant de trois mois seulement à la révocation de son ministre des affaires étrangères. Presque immédiatement, Chateaubriand publia sa brochure: «Le roi est mort, vive le roi», qui semblait annoncer un changement dans ses dispositions, et peut-être la fin de ses hostilités. Après la publication de cette brochure, il retourna chercher en Suisse Madame de Chateaubriand, qu'il ramena bientôt à Paris.
L'année suivante, il assista à Reims au sacre du roi Charles X (29 mai), sans que, en cette circonstance solennelle, il se fit un rapprochement qu'on aurait pu espérer, et l'opposition contre les ministres reprit avec une nouvelle ardeur.
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Les choses étaient en cet état vers la fin de 1825. Madame de Chateaubriand, atteinte dès cette époque d'une bronchite chronique, était allée passer l'hiver dans le midi de la France. Elle avait choisi pour résidence la petite ville de La Seyne, simple village, écrivait-elle, sur le golfe qui termine la rade de Toulon. La description qu'elle en donne est charmante: «La Seyne est entourée de petits coteaux, bien dessinés et plantés de vignes, de cyprès et d'oliviers. Du village, on a la vue de la mer et de la rade, et, si l'on monte un peu, celle de la pleine mer, couverte de vaisseaux qui se croisent, et d'une quantité de petits bâtiments et de bateaux pêcheurs, montés les uns par d'honnêtes marins, les autres par d'honnêtes forçats, dont les habits rouges sont d'un effet très agréable tout au travers des voiles.»
C'est là qu'elle passa l'hiver. Son séjour y fut signalé par des bienfaits: à La Seyne vivait une pauvre famille, portant un illustre nom, mais dans un tel état de dénuement que la mère était obligée de garder la chambre faute de vêtements. Madame de Chateaubriand sollicita en faveur des deux fils l'intervention de l'évêque d'Hermopolis auprès du roi, «qui ignorait certainement que des neveux de Massillon mouraient de faim sous le règne d'un descendant de Louis XIV.» La requête de Madame de Chateaubriand fut accueillie comme elle ne pouvait manquer de l'être, et ses deux jeunes protégés, héritiers d'un grand nom, virent s'ouvrir devant eux une carrière honorable. La famille Massillon avait été ruinée par la Révolution et par les guerres de l'Empire[54].
Le séjour du midi ne fut pas favorable à Madame de Chateaubriand. Elle retourna à Lyon; son mari alla l'y rejoindre pour la conduire à Lausanne, où, contrairement aux pronostics des médecins, sa santé se rétablit. Elle était dans cette ville le 20 mai 1826. Chateaubriand y fixa sa résidence; il y voyait Madame de Montolier, qui, retirée sur une haute colline, «mourait dans les illusions du roman, comme Madame de Genlis, sa contemporaine.»
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De son côté, Madame de Custine, très retirée du monde, très désintéressée de la politique, si ce n'est quand Chateaubriand y était personnellement en cause, passait des années entières à Fervaques, s'y enveloppant de deuil et de solitude. Un charme mêlé d'amertume l'attachait à ces lieux qui lui rappelaient les rêves et les illusions de ses belles années. Elle se plaisait encore, comme autrefois, parmi ces arbres qu'elle avait plantés, et que, en des jours plus heureux, elle avait consacrés aux souvenirs de ses amis, en les désignant par le nom de chacun d'eux. Sa santé s'était profondément altérée: on eût dit qu'elle ne pouvait survivre à la ruine de ses espérances.
Au commencement de l'été de 1826, très souffrante et portant déjà sur ses traits amaigris les signes d'une fin prochaine, elle voulut revoir la Suisse, aller y chercher des eaux salutaires, et y ressaisir peut-être la vie qui lui échappait.
Elle partit accompagnée de son fils et de M. Bertsoecher que Koreff lui avait autrefois donné comme précepteur d'Astolphe, et qui lui était resté attaché. Elle arriva en Suisse. De Lausanne, Chateaubriand se rendit auprès d'elle et la vit pour la dernière fois. Il nous raconte lui-même en termes émus cette entrevue qui ressemblait à des adieux funèbres, et dans ses Mémoires, écrits longtemps après, il l'entoure encore de toute la tendresse de ses sentiments et de toute la poésie de ses souvenirs: «J'ai vu, dit-il, celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève.»
Madame de Custine continua sa route. À Bex, elle descendit à la pension de l'Union, petit hôtel avec des bains d'eaux salines, situé près de l'église et adossé à de hautes montagnes.
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C'est de ce dernier asile que Bertsoecher annonça le 25 juillet à Chateaubriand que son amie avait cessé de vivre: «Elle a rendu son âme à Dieu sans agonie, ce matin à onze heures moins un quart. Elle s'était encore promenée en voiture hier au soir. Rien n'annonçait une fin si prochaine. Nous nous disposons pour retourner en France avec les restes de la meilleure des mères et des amies. Enguerrand (le petit-fils de Madame de Custine) reposera entre ses deux mères… nous passerons par Lausanne, où M. de Custine ira vous chercher, aussitôt notre arrivée.»
Ce programme fut exécuté de point en point. Chateaubriand ne dit pas qu'il ait assisté, à Bex, à une veillée funèbre; il dit seulement: «J'ai entendu le cercueil de madame de Custine passer, la nuit, dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervaques: elle se hâtait de se cacher dans une terre qu'elle n'avait possédée qu'un instant, comme sa vie.»
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On a conservé longtemps à Bex le souvenir de la pauvre malade, de la bonne dame, qui y avait rendu si doucement le dernier soupir, et l'intérêt qu'elle avait inspiré lui survécut. On montrait encore, il y a quelques années, à l'hôtel de l'Union, la chambre qu'elle avait habitée, et un cachet qu'elle y avait laissé; on donnait des empreintes de ce cachet aux voyageurs qui en faisaient la demande. Il portait en très fins caractères la devise: Bien faire et laisser dire. C'était une variante de celle des Custine: Fais ce que dois, advienne que pourra, qui, du reste, ne leur appartenait pas en propre. Mais était-ce bien le cachet de Madame de Custine? N'était-ce pas plutôt celui d'Astolphe, qui se résignait si bien à laisser dire, mais qui se conformait moins exactement à la première partie de la devise?
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Madame de Custine, née le 18 mars 1770, avait, au moment de sa mort, 56 ans. La gravité de sa vie, consacrée depuis longtemps aux oeuvres de bienfaisance, la solitude de ses dernières années, son renoncement aux choses de ce monde, tout donne un démenti aux assertions trop romanesques de ses biographes qui lui font entreprendre son voyage de Suisse pour y poursuivre un amant, auquel elle n'avait plus à confier que les derniers accents de ses afflictions et son adieu suprême.
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Avec elle se termine la période la plus brillante de la vie de Chateaubriand et l'un des épisodes les plus passionnés des amours de sa jeunesse. Désormais, la politique absorbera l'ardeur de ce grand esprit, jusqu'au jour où le souffle des révolutions aura détruit sans retour ce gouvernement de la Restauration qu'il avait servi ou cru servir, et auquel, en fin de compte, il est au fond du coeur resté fidèle. Étranger aux affaires publiques à partir de 1830, il n'a pas cessé d'écrire. Si sa main, comme il le dit, était lasse, ses idées du moins n'avaient pas faibli; il les sentait toujours «vives comme au départ de la course». Presque aussi riche d'inspirations qu'aux plus belles années de sa jeunesse, il a su créer encore de nouvelles formes et de nouvelles couleurs, et, moins ingrat qu'on ne l'a dit, il a consigné dans son oeuvre de prédilection, les Mémoires d'outre-tombe, avec l'hommage d'une discrétion respectueuse, le cher souvenir de Madame de Custine.