FORTS DES PORTS.
La dernière classe de Forts qui nous reste à examiner est celle des ouvriers des ports, classe amphibie, distribuée le long de la Seine, pour débarquer des bois, des pierres, des grains, des fers, des vins, des tuiles, etc. Ils travaillent sur les ports dont suit la nomenclature:
- 1. Le port de l’Arsenal, pour les bois.
- 2. Le port Saint-Bernard, pour les vins.
- 3. Le port d’Orsay, pour les pierres.
- 4. Le port de l’île des Cygnes, pour le déchirage des toues et bateaux.
- 5. Le port de l’École, pour le charbon, les fagots et les cotrets.
- 6. Le port aux Fruits, pour le raisin, les poires, les pommes et les châtaignes.
- 7. Le port de la Grève, pour le blé, l’avoine, le sel, le charbon de bois, et diverses marchandises.
- 8. Le port de l’Hôpital, pour les grains.
- 9. Le port des Invalides, pour le tirage du bois flotté, et le déchargement des fourrages.
- 10. Le port Saint-Nicolas, pour les marchandises de toute nature.
- 11. Le port Saint-Paul, pour les vins, les fers et l’épicerie.
- 12. Le port au Plâtre, pour le déchargement des pierres à plâtre.
- 13. Le port des Quatre-Nations, pour les charbons.
- 14. Le port de la Râpée, pour le déchargement des vins, des bois à œuvres et à brûler, des fourrages, et autres marchandises.
- 15. Le port de Recueillage, pour le tirage et déchargement des bois.
- 16. Le port des Saints-Pères, pour le chargement des blés, des avoines, et de toutes sortes de marchandises.
- 17. Le port de la Tournelle, pour les vins, foins et charbons.
- 18. Le port des Tuileries, où stationnent les galiotes.
- 19. Le port aux Tuiles et aux Ardoises, qui sert également aux grains et fourrages.
- 20. Le port de la Place aux Veaux, pour les charbons.
- On compte en outre à l’intérieur, le port de Bercy, pour les vins, le déchirage des bateaux et des toues.
- Les ports de la Briche, de Choisy et de Sèvres, pour les vins, les grains et les bois, etc.
- Le port de Charenton-le-Pont, pour les vins.
- Le port de Saint-Cloud, pour le déchargement de toutes marchandises.
Vadé, le chantre des mœurs populaires, a consacré aux Forts des ports quelques lignes d’une composition poissarde, intitulée la Pipe cassée:
On sait que sur le port aux blés
Maints forts-à-bras sont assemblés;
L’un pour, sur ses épaules larges,
Porter ballots, fardeaux ou charges,
Celui-ci pour les débarquer,
Et l’autre enfin pour les marquer.
On sait, ou peut-être on ignore,
Que tous les jours, avant l’aurore,
Ces beaux muguets, à brandevin,
Vont chez la veuve Rabavin,
Tremper leur cœur dans l’eau-de-vie,
Et fumer, s’ils en ont envie.
Ils ont de glorieux jours de vigueur et de santé, tous ces braves ouvriers des halles et des ports! ils excitent un moment l’admiration par le beau développement de leur musculature; mais que leur triomphe est passager! avec quelle rapidité s’usent leurs forces? Bientôt leur corps s’affaisse, leur dos se voûte; ils inclinent la tête comme ces cariatides qui soutiennent nos édifices; ils espèrent se ranimer en ayant recours au cabaretier, tentative de rajeunissement moins funeste mais aussi inutile que celle du vieux roi Pélias!
Du moins, il reste à nos Forts une qualité qu’on ne saurait leur contester sans injustice, l’honnêteté! Jamais un vol n’a terni la réputation de ces estimables travailleurs, auxquels on confie journellement tant de valeurs importantes. Où on leur recommande d’aller, ils vont directement sans s’arrêter, sans détourner la plus minime parcelle de la denrée qui leur est remise. La tentation de s’approprier tout ou partie du bien d’autrui, cette tentation que n’ont pas toujours su repousser des gens plus haut placés, des notaires, des caissiers, des agents de change, des receveurs des contributions, le Fort de la halle la bannit de son cœur avec énergie! Non-seulement il est probe, malgré sa pauvreté, mais encore il est humain. Quel panégyrique vaudrait cette simple citation des journaux du 16 novembre 1840:
«Souscription pour les Inondés.
| «La société des Forts du Marché-aux-Fruits des Innocents | 100 fr.» |
Sous la Restauration, les Forts, comme les marchandes de poisson, faisaient dire des messes en certaines occasions solennelles. Les ouvriers des ports et les charbonniers réunis, au nombre de douze cents, avaient fondé une messe anniversaire en mémoire de la naissance du duc de Bordeaux. Un service fut célébré à leurs frais, en l’ex-église de Sainte-Geneviève, le 3 octobre 1824, pour le repos de l’âme de Louis XVIII et la conservation des jours de Charles X[29]. De pareils faits ne se sont point renouvelés depuis 1830, et nous manquons totalement de moyens d’apprécier l’état religieux et politique des Forts.
[29] Moniteur Officiel du 4 octobre 1824.
Le principal divertissement des Forts est d’aller, le dimanche, aux barrières, manger du veau et de la salade, qu’ils arrosent de vin à six sous le litre. La surexcitation produite en eux par l’alcool n’est point à leur avantage. Dans les querelles que provoque Bacchus, le plus taquin des dieux du paganisme, ils mettent au service de leur ressentiment des mains qui serrent comme des étaux, des pieds qui meurtrissent, une masse corporelle qui écrase. Leur vigueur, quand ils en abusent, est aussi dangereuse que le serait celle des bêtes de la ménagerie, si elles étaient déchaînées.
«Numérote tes membres, que j’les démolisse!» crient-ils d’une voix formidable à leurs adversaires; et la menace est bientôt suivie d’effet.
Non contents de se disputer entre eux, ils interviennent encore dans des rixes, à la cause desquelles ils sont étrangers. En vertu de l’autorité que leur donne leur puissance musculaire, ils font de la police à coups de poings, et rétablissent l’ordre par des pochons équitablement répartis. Ainsi, ce n’est pas toujours une aveugle colère qui les pousse au combat: ce sont parfois de chevaleresques redresseurs de torts, des Don Quichotte qui lèvent le bras pour la défense de l’opprimé.
Ne cherchez pas dans le Fort le mérite de l’intelligence; un Fort lettré, un Fort qui ferait des vers, ne fussent-ce que des vers comme ceux de M.,—mais point de personnalité;—un Fort lettré, disons-nous, serait une anomalie, un monstre, un phénomène vivant. On voit rarement les qualités morales associées à la force physique, ce qui semblerait établir une distinction bien nette, voire même une espèce d’antagonisme entre l’esprit et la matière. Il existe pourtant entre eux une mystérieuse corrélation; car des faits nombreux et journaliers prouvent que l’état intellectuel dépend de celui du cerveau. L’âme, la volonté libre a sans doute sous sa domination immédiate des sens internes, logés dans certaines circonvolutions de la masse encéphalique. La dépression exercée par de lourds fardeaux sur l’occiput du Fort nuit au développement de ses organes intracrâniens. Les plus habiles phrénologistes ne pourraient apercevoir la moindre protubérance sur sa boîte osseuse aplatie. Il est comme ces Sauvages américains dont on comprimait la tête entre deux planches, et dont l’intelligence restait atrophiée dans un logement trop étroit.
Mais, à défaut de vivacité intellectuelle, les Forts, nous ne saurions trop le répéter, se distinguent par une incorruptible honnêteté. Que demander davantage?
La Cardeuse de Matelas.
XVI.
LA CARDEUSE DE MATELAS.
La Carde est un peigne fait de plusieurs petites pointes pressées et crochues de fil de fer, qui sert à démêler les poils de la bourre, de la laine et de la soie.
Furetière, Dictionnaire Universel.
Un bon souper et surtout un bon lit.
Picard, les Visitandines.
Sommaire: Pourquoi il importe de carder les matelas.—Description topographique de la place du Caire.—Cardeuses de matelas.—Leur costume.—Instruments de leur profession.—Beaucoup d’appelées et peu d’élues.—Taciturnité.—Prix fixe.—Repas du soir.—Logement.—Travail chez les tapissiers.—Contrées d’où viennent les Cardeuses.—Cardeurs.—Ancienne corporation des Cardeurs, Peigneurs, Arçonneurs de laine et coton, etc.—Savante dissertation sur l’origine des lits, des matelas et des Cardeuses.—Le lit de Pénélope.—Réflexions ultra-philosophiques.
Nos matelas ont besoin d’être cardés. La laine, matière animale, finirait par se décomposer, si elle n’était, de temps en temps, battue, peignée, exposée à l’air. Il est urgent d’avoir recours à une Cardeuse; mais où la trouverons-nous?
Place du Caire, ou place des Canettes. Celle-ci est située au faubourg Saint-Germain; celle-là au centre de Paris, près de la célèbre Cour des Miracles, et du nid typographique d’où, couvés avec un soin paternel, les Industriels prennent leur essor. Elle doit son nom aux brillantes et inutiles victoires de Bonaparte et de Kléber en Égypte.
Cette place du Caire, étroite et triangulaire, a pour ornements principaux des pilastres égyptiens, des cafés de troisième ordre, un marchand de vin, un bureau de tabac, une station de fiacres, et les Cardeuses de matelas, qui s’y trouvent en embuscade pour attendre le bourgeois. Elles sont là, se chauffant au soleil, debout ou accroupies, coiffées de mouchoirs à carreaux, vêtues de robes de cotonnade, et portant les instruments de leur profession, dont voici la nomenclature et le prix:
| Un métier, composé de quatre barres de bois | 7 | fr. |
| Deux cardes | 5 | |
| Un tablier de cuir | 6 | |
| 18 | fr. | |
Nous en choisissons deux au milieu du troupeau rangé le long du mur; nous les prions d’abandonner la paire de bas qu’elles tricotaient; elles se lèvent, déposent au coin d’une boutique voisine les pliants sur lesquels elles étaient assises, chargent leurs longues barres sur leurs épaules, nous suivent à pas précipités jusqu’à notre domicile habituel, et nous les installons dans une cour, où elles se mettent à l’œuvre. Quelques-unes, qui sont venues dès l’aube camper au rendez-vous général, y stationnent encore le soir, tristes et découragées. Aucun client ne s’est présenté pour elles; elles ont vu s’éloigner successivement leurs compagnes plus fortunées; elles ont guetté les pratiques avec la patience du héron, et, quand tout espoir est perdu, elles rentrent dans leur galetas, l’estomac creux, les membres transis, les yeux humides.
Si nous n’avons malheureusement point de cour, nous établirons notre couple de Cardeuses dans un grenier, dans une chambre mansardée; à leur grand regret, car une poussière aride, s’échappant des flancs des matelas entr’ouverts, emplira l’étroit espace, et irritera les poumons des ouvrières. Tâchez donc, de grâce, de leur laisser de l’air et du soleil!
Pendant la journée entière, nos deux Cardeuses tireront et passeront leurs deux cardes l’une sur l’autre, ou diviseront la laine à grands coups de baguette, avec autant de gravité, mais avec beaucoup moins de loquacité qu’un président de Cour d’assises.
Les femmes ont toujours eu—nous n’en voulons pas médire, mais la vérité avant tout—les femmes, donc, ont toujours eu l’habitude de jaser en travaillant. Que de robes et de bavettes taillées par les couturières! que de cancans fabriqués en même temps que les chapeaux dans un magasin de modes! Qui dira les efforts multipliés et infructueux d’une sous-maîtresse pour maintenir en sa classe le calme et l’immobilité? Par exception à une règle que le consentement universel semble avoir consacrée, les Cardeuses sont de fidèles sectatrices du dieu Harpocrate, l’ennemi juré du sexe féminin. Deux Cardeuses accouplées à la même tâche, en face l’une de l’autre, peuvent demeurer quatre heures sans dire un seul mot. Rien de ce qui se passe autour d’elles ne les émeut; aucun incident n’éveille leur curiosité; le grincement de la carde, qui sépare les fils entrelacés de la laine, est le seul bruit qui émane d’elles; elles n’éprouvent jamais le besoin de se communiquer de mutuelles observations; mais il faut moins attribuer leur mutisme à une sage tempérance qu’à la stérilité de leur esprit.... et à la peur d’avaler de la poussière.
La Cardeuse de matelas est simple au moral comme au physique; elle n’a de précieux sur sa personne que des boucles d’oreilles d’or, monomanie qu’elle partage avec la Marchande de Poisson. Cette humilité de cœur tant recommandée par l’Évangile, la Cardeuse la possède au plus haut point; elle a la soumission et la modestie de Cendrillon, n’élève point la voix, ne surfait jamais. Ses prix sont invariablement arrêtés:
| Pour un matelas de trois pieds de large | 1 | fr. | 50 | c. |
| Pour un matelas de quatre pieds | 2 | » | ||
Elle peut carder et recoudre cinq à six matelas avant l’heure de la retraite. Comme les anciens hôtes de la cour des Miracles, elle mène une vie errante et irrégulière: se trouvant parfois, quand finit sa journée, à un myriamètre de son domicile, elle s’attable chez le premier gargotier venu, et dîne largement avec des arlequins[30], du fromage et du vin frelaté.
[30] Voyez page 45, ligne 58.
La Cardeuse demeure au sixième étage, dans une de ces immenses maisons divisées en cellules comme une ruche, et où les ouvriers parisiens sont amoncelés par centaines. Son logis est étroit, dépourvu de meubles; elle repose sur un grabat, elle qui nous procure des couchers si doux et si moelleux, à moins que, prélevant chez ses pratiques des contributions illégales, elle n’ait fini par se faire un matelas des flocons de laine enlevés journellement aux matelas d’autrui.
L’hiver vient; les pauvres, si nombreux à Paris,
......... songent avec effroi
Que voici la saison de la faim et du froid.
Que feront les Cardeuses? Elles ont vécu pendant l’été sans qu’il leur fût possible d’économiser; l’état de l’atmosphère ne leur permet plus de travailler en plein air; les bourgeois sont plus disposés à s’étendre sur leurs matelas qu’à les faire carder. Les Cardeuses se mettent à la solde des tapissiers, et préparent, moyennant 15 centimes la livre, du crin pour la fabrication des matelas. Ce genre de travail leur est souvent funeste: on a employé, pour apprêter le crin, du vitriol, dont les émanations empoisonneraient quelquefois les pauvres ouvrières si on ne leur portait de prompts secours.
Trois régions ont l’heureux privilége de fournir à la capitale des Cardeuses de Matelas:
- Paris et la banlieue;
- La ci-devant province d’Auvergne;
- La ci-devant province de Normandie.
Il s’ensuit qu’une réunion de Cardeuses reproduit, en abrégé, le phénomène de la confusion des langues: les unes grasseyent le langage parisien; les autres s’énoncent en patois charabia; d’autres encore dénotent, par leur accent traînard, leur origine falaisienne.
Les Cardeuses de Matelas sont presque toutes âgées et pourvues de peu d’attraits. Une jeune et jolie provinciale, venue à Paris pour tenir la carde, a bien des luttes à soutenir, bien des séductions à repousser, si elle veut persister à vivre dans l’obscure condition de Cardeuse de Matelas. «Vous n’êtes pas faite pour cela,» lui murmurent à l’oreille maints conseillers perfides; «quittez cet ignoble métier.» Et la pauvre fille, éblouie par la perspective d’une vie de luxe, enivrée par les flatteries, avide de plaisirs et d’oisiveté, s’avilit en échangeant—à quel prix, grand Dieu!—la bure contre la soie; elle s’abaisse en croyant monter.
Nous n’avons point parlé des Cardeurs, qui, bien que peu nombreux, ne sont pas un mythe fantastique. Il est certains métiers accaparés, à juste titre, par les dames, que la nature semble avoir destinées à l’exercice de toutes les professions sédentaires; le cardage est de ce nombre, et l’on pourrait adresser aux Cardeurs ce reproche d’Ulysse à Achille: «Que faites-vous, fils de Pélée? les ouvrages de laine ne sont pas dignes de vous occuper.» Les Cardeurs sont des vieillards voûtés, tristes et moroses, et qui paraissent mériter le reproche impoli qu’Hernani adresse à Ruy Gomez de Silva.
Les Cardeurs formaient jadis une corporation, dont les maîtres étaient qualifiés de cardeurs, peigneurs, arçonneurs de laine et coton, drapiers drapans, coupeurs de poils, fileurs de lumignons, cardiers, etc. Elle avait non-seulement le privilége de carder et de peigner la laine, mais encore celui de fabriquer des cardes et des draps, et de teindre la laine en noir, musc et brun. Ses anciens statuts avaient été confirmés par lettres-patentes de Louis XI, du 24 juin 1467, et par d’autres lettres-patentes de Louis XIV, du mois de septembre 1688, enregistrées au Parlement le 22 juin 1691. Il fallait, pour être reçu maître, avoir fait trois ans d’apprentissage, un de compagnonnage, et présenter un chef-d’œuvre. La communauté était représentée par trois jurés, établis pour en défendre les intérêts, et réformer les abus qui s’y pourraient introduire.
Quoique les historiens n’aient pas daigné nous laisser de détails sur la profession de cardeur, il est présumable que son antiquité remonte à l’invention des lits, imaginés par les Persans, suivant saint Clément d’Alexandrie: «Les Barbares, dit-il dans son recueil intitulé Stromates[31], sont les inventeurs de presque tous les arts. Nous savons aussi que les Perses ont construit les premiers chars, les premiers lits, les premiers marchepieds.»
[31] Mot qui signifie tapisserie.
Les héros d’Homère sommeillaient sur des peaux de bêtes, coucher bien digne de gens qui mettaient des gigots à la broche de leurs propres mains. Le même poëte donne du lit nuptial d’Ulysse une description incompréhensible dans le texte grec, et plus encore dans les traductions de l’érudite Mme Dacier, de l’élégant prince Lebrun, du flegmatique Bitaubé[32]. La fidèle Pénélope doute que l’individu qui se présente à Itaque soit véritablement le sage Ulysse. Pour l’éprouver, elle dit à sa nourrice Euryclée: «Hâtez-vous de préparer cette couche moelleuse qui se trouve maintenant hors de la chambre de l’hyménée, et que mon époux construisit lui-même. C’est là que vous dresserez un lit, en étendant dessus des peaux, des couvertures de laine et de riches tapis, afin que ce héros goûte un doux sommeil.—Qui donc a déplacé cette couche? répond Ulysse irrité. Cette entreprise eût été difficile au mortel même le plus ingénieux. Un dieu seul l’aurait transportée ailleurs. Il n’est aucun homme, fût-il à la fleur de l’âge, qui l’eût aisément changée de place; et la preuve certaine est dans la manière dont elle fut construite, car c’est moi-même qui l’ai faite, et nul autre que moi. Dans l’enceinte des cours était un jeune olivier couronné d’un vert feuillage; il s’élevait comme une large colonne. Je bâtis tout autour la chambre de l’hyménée avec des pierres étroitement unies; je la couvris d’un toit magnifique, et je plaçai les portes épaisses, formées d’ais solides. J’abattis ensuite les branches de l’olivier; alors, coupant le tronc près de la racine, j’en ôtai l’écorce avec le fer, et l’ayant creusé, je le posai sur le pied de l’arbre, où je l’assujettis avec de fortes chevilles introduites dans des trous nombreux, que je fis au moyen d’une longue tarière. Après avoir poli cette couche et le pied qui la soutenait, j’achevai cet ouvrage en incrustant l’or, l’argent et l’ivoire. Enfin, je tendis dans l’intérieur des sangles de cuir recouvertes d’une pourpre éclatante. Telle est la preuve de ce que j’ai dit. Je ne sais donc, ô reine, si ma couche est encore intacte dans la chambre que j’ai bâtie, ou si quelqu’un l’a transportée ailleurs en coupant à la racine l’olivier sur lequel je l’avais attachée.»
[32] Odyssée, chant XXIII.
A ces mots, Pénélope reconnaît son époux. La nourrice Euryclée et l’intendante Eurynome préparent la couche nuptiale, qu’elles recouvrent d’étoffes délicates et de tapis éclatants. On nous dira peut-être que
L’on ne s’attendait guère
A voir Ulysse en cette affaire.
Mais, à moins de profonde ingratitude, nos lecteurs doivent nous savoir gré d’avoir mis sous leurs yeux ce curieux passage, qui démontre d’une manière péremptoire qu’à l’époque où écrivait Homère on ignorait l’usage des matelas. Les Grecs ne semblent pas les avoir connus; cependant un auteur nommé Antiphon nous apprend que les Athéniens tiraient des matelas de Corinthe. Les Romains, dans les premiers temps de la république, couchaient sur la paille, comme les indigents d’aujourd’hui. «Les lits de nos pères, dit Ovide, n’étaient garnis que d’herbes et de feuilles; et celui qui pouvait y ajouter des peaux était riche.» Plus tard, ils fabriquèrent des matelas, qu’ils appelaient pulvini. Le poëte Lucrèce fait mention du peigne de fer à carder la laine (ferreus pecten quo lana carminatur); et l’on voit apparaître pour la première fois dans les ouvrages de Varron le nom de Cardeuse (carminatrix). Les sybarites de l’empire reposaient leurs corps efféminés sur des lits de fin duvet, sur des matelas de laine de Milet, et les Cardeuses devaient avoir d’autant plus d’occupation que l’on était alors dans l’usage de se coucher pour manger.
Pendant le moyen-âge, les lits devinrent de véritables édifices, ornés de dais magnifiques, de colonnes, de bas-reliefs merveilleusement sculptés, et la composition du coucher se compliqua graduellement. «Un lit, dit l’Encyclopédie, est composé du châlit en bois, de la paillasse, des matelas, du lit de plume, du traversin, des draps, des couvertures, du dossier, du ciel, des pentes, des rideaux, des bonnes grâces, de la courte-pointe, du couvre-pieds, etc.» On se servit longtemps, pour carder, du chardon à Bonnetier ou à Foulon, plante considérée comme si essentielle que l’exportation en était interdite par les règlements.
Les Cardeuses sont sur le point de disparaître. Elles n’existent guère en province, où les tapissiers en tiennent lieu, et où l’on se contente généralement de battre la laine des matelas avec des baguettes, sans jamais la carder. Elles sont présentement déclassées, à Paris, par le cardage mécanique, dont les agents traînent dans les rues de petites voitures chargées d’inscriptions, roulants prospectus de la nouvelle industrie. Les Cardeuses avaient vu sans crainte prôner, par les encyclopédies domestiques, les matelas de mousse, les matelas de zostère, et autres sommiers végétaux. La laine restait en honneur, malgré ces inventions économiques, qui tendaient à ramener l’homme à l’enfance de l’art cubilaire; mais le cardage mécanique porte une atteinte plus directe aux priviléges de nos pauvres travailleuses. Il n’est donc point de progrès qui, profitable à la majorité, ne soit funeste à quelques-uns.
- On invente l’imprimerie, vingt mille copistes sont ruinés;
- On invente les chemins de fer, les voituriers sont aux abois;
- On invente les bateaux à vapeur, les entrepreneurs de coches d’eau n’ont d’autre ressource que de se noyer;
- On invente les métiers à la Jacquart, voilà des milliers d’ouvriers sur le pavé;
- On invente le cardage mécanique, adieu les Cardeuses de matelas!
Le Boulanger.
XVII.
LE BOULANGER.
Cet art est le premier; il nourrit les mortels.
Thomas, Épître au Peuple.
Sommaire: Description poétique d’une Boulangerie.—Travail du Boulanger de province.—Détails sur la Boulangerie ancienne et moderne.—Le pot neuf rempli de noix.—Vieilles ordonnances renouvelées.—Uniforme exigé par les lois.—École de Boulangerie.—Boulangerie Viennoise.—Apprentissage.—Bénéfices.—Épuisement précoce.—Compagnonnage.—Enfants de maître Jacques.—Jour de la Saint-Honoré.—Guerres avec les charpentiers.—Maître Boulanger.—Vente à faux poids.—Histoire de Pierre Bachelard.—Souvenirs de disette.—Dépôt de garantie.—Conclusion humanitaire.
Vous descendez, par un tortueux escalier, dans un antre souterrain qui retentit de grincements aigus et de gémissements sourds. L’éclat d’une fournaise ardente s’unit aux pâles lueurs des lampes, pour vous montrer confusément, sous une voûte noire et fumeuse, des hommes maigres, demi-nus, demi-rôtis, prêts à s’écrier comme saint Laurent: «Tournez-moi de l’autre côté!» Sont-ce des conspirateurs, des faux-monnayeurs, des damnés? Vous voyez là simplement des Boulangers. Cette bouche pleine de flammes est celle du four; ces strideurs aiguës sont le chant du grillon, hôte familier des boulangeries; cet homme qui geint pétrit votre nourriture de demain. Tous ces instruments que vous remarquez, épars sur le sol, dressés contre la muraille, ou entre les mains des ouvriers, sont ceux qui servent à la confection du pain: pelles, pétrins, coupe-pâtes, râbles, corbeilles, moulin à passer la farine en grappe, et divers autres outils panificateurs.
C’est à Paris seulement que l’on observe dans toute son extension ce travail nocturne. Le Boulanger provincial se couche tard et se lève matin, mais, du moins, il passe la nuit dans son lit. De l’aube jusqu’à midi, il fait ses levains et ses fournées, se repose pendant quelques heures, rafraîchit ses levains, et les manipule de nouveau vers les neuf heures du soir, avant de s’endormir du sommeil du juste.
Chose bizarre! ce métier, qu’on pourrait croire le plus ancien de tous après l’agriculture, était à peine connu dans le monde païen. Les mères de famille romaines fabriquaient elles-mêmes le pain, une heure avant le repas; on le cuisait sur l’âtre en le couvrant de cendres chaudes, ou sur une espèce de gril qu’on plaçait au-dessus de quelques charbons ardents. L’usage des fours ne fut importé d’Orient en Europe que l’an 583 de la fondation de Rome. A cette époque, des Boulangers s’établirent dans les quatorze quartiers de Rome, et formèrent un collége auquel ils demeurèrent attachés avec toute leur famille, sans pouvoir quitter leur état ni passer librement d’une boulangerie dans une autre.
En France, les Boulangers s’appelèrent d’abord tamisiers, tameliers, talmisiers (du mot tamis); puis, au treizième siècle, Boulangers, à cause de la forme ronde des pains en boule qu’ils fabriquaient. Leur communauté était sous la protection du grand-panetier de France, et l’on ne pouvait aspirer à la maîtrise qu’après avoir été successivement vanneur, bluteur, pétrisseur, et enfin gindre ou maître-valet pendant quatre ans. Le candidat comparaissait alors devant le chef de la communauté, un pot neuf rempli de noix à la main: «Maître, disait-il, j’ay faict et accomply mes quatre années, veez-cy mon pot remply de noix.» Le chef, après s’être assuré de la durée réelle de l’apprentissage, prenait le pot, le brisait sur le pavé, et recevait le néophyte.
La communauté fut soumise, au dix-septième siècle, à la juridiction du prévôt de Paris et du lieutenant-général de police. On comptait, en 1762, deux cent cinquante Boulangers dans l’enceinte de Paris, six cent soixante dans les faubourgs, et neuf cents Boulangers forains, qui apportaient du pain, deux fois par semaine, de Saint-Denis, Gonesse, Corbeil, et autres lieux.
La Révolution n’a point complétement affranchi la boulangerie, qui demeure soumise à de vieilles ordonnances, comme celle du prévôt de Paris, du 22 novembre 1546: «Le pain, dit-elle, doit être sans mixtion, bien élaboré, fermenté et boulangé, bien cuit et essuyé, froid et paré, à six ou sept heures du matin. Il est défendu d’employer aucune farine réprouvée ou gâtée, blé relevé ou son remoulu.» On a maintenu encore en vigueur deux arrêts du Parlement, l’un du 16 novembre 1560, l’autre du 20 mars 1670. Le premier interdit l’emploi d’autre levure de bière que celle qui se fait dans Paris et aux environs, fraîche et non corrompue. Le second enjoint aux Boulangers d’avoir poids et balances en cuivre, pendant publiquement dans leurs boutiques, afin que l’acheteur puisse faire peser le pain si bon lui semble. On a pris pour base de ce qu’on doit mettre en pâte par chaque pain, un rapport de l’Académie des sciences, entériné par arrêt du Parlement du 25 juillet 1785, et posant en principe qu’un sac de bonne farine, du poids de 325 livres, donne au moins 400 livres de pain.
La profession de Boulanger ne peut être prise ni abandonnée sans autorisation préalable. La liste des Boulangers de Paris, classés suivant la quantité de farine qu’ils cuisent chaque jour, est imprimée annuellement. Des décrets et ordonnances spéciales règlent l’état de la boulangerie à Paris et dans les départements. Les plus minutieux détails de cette importante industrie ont été sagement prévus, et les garçons Boulangers sont les seuls dont l’uniforme soit déterminé réglementairement. «Ils doivent être vêtus, dans leur travail, d’une cotte qui leur descende jusqu’au dessus du mollet, sans aucune fente, et d’un gilet boutonné qui peut être sans manches. Ils ne doivent en aucun cas se montrer dans les rues sans être vêtus d’un pantalon et d’un gilet à manches.» Si donc vous voyez un Boulanger en costume de travail, fumant tranquillement sa pipe à la porte de la boutique, vous êtes autorisé à crier haro! il est en contravention, et tout sergent de ville rigide aurait droit de mettre la main sur ce sans-culotte déhonté.
Malgré les entraves indispensables apportées au commerce de la boulangerie, l’art de la panification est arrivé à son apogée. Les travaux de Parmentier et de Cadet de Vaux l’avaient déjà régénéré sous Louis XVI. Le lieutenant-général de police Lenoir avait fondé, dans la rue de la Grande-Truanderie, une école gratuite où l’on fabriquait le pain blanc de l’École-Royale-Militaire, et le pain bis des prisons de Paris. Cependant nous étions restés au-dessous des étrangers pour la boulangerie fine; nous n’avons présentement plus rien à leur envier. Le pain étalé aux vitres des magnifiques boulangeries parisiennes est d’une délicatesse exquise, et quand on a dégusté les produits succulents de la boulangerie dite Viennoise, on ne manque jamais
De faire en bien mangeant l’éloge des morceaux.
Le métier de Boulanger s’apprend en un an ou dix-huit mois, durant lesquels le jeune mitron donne au maître une rétribution de 150 à 200 francs. Un ouvrier accompli est payé, à Paris, moitié en espèces, moitié en nature; il gagne, par jour, 2 francs 75 centimes, et un pain d’un kilogramme. Les appointements de l’ouvrier en chef s’élèvent à la somme de 5 francs. Lorsqu’on a exercé jusqu’à l’âge de quarante ans environ, on est tellement las et épuisé, qu’il faut songer à la retraite. La flamme du four est aussi fatale au Boulanger que le feu du champ de bataille au soldat; l’homme qui alimente est, dans ses vieux jours, aussi invalide que l’homme qui tue, et, après avoir passé sa vie à nourrir les autres, il se trouve lui-même sans asile et sans pain.
Contre les chances contraires de la fortune, contre les soucis de leur laborieuse existence, les garçons Boulangers ont cherché un refuge dans le compagnonnage. Ils font partie du devoir, qui prétend avoir pour fondateur un certain maître Jacques, architecte du temple de Salomon. Cette association, composée d’abord des tailleurs de pierre, des menuisiers et des serruriers, a successivement adopté les boulangers, les maréchaux, les tourneurs, les vitriers, les charrons, les tanneurs, les corroyeurs, les blanchers, les chaudronniers, les teinturiers, les fondeurs, les ferblantiers, les couteliers, les bourreliers, les selliers, les cloutiers, les tondeurs, les vanniers, les doleurs, les chapeliers, les sabotiers, les cordiers, les tisserands et les cordonniers.
Les compagnons Boulangers trouvent dans chaque ville une mère qui les héberge et s’occupe de leur placement. Ils ont pour signe extérieur une raclette suspendue à l’une de leurs boucles d’oreilles, et, dans les solennités, de grosses cannes à pomme d’ivoire. Tous les ans, le 16 mai, jour de la Saint-Honoré, précédés de musiciens et des syndics de leur corps, parés de bouquets et de faveurs tricolores, ils se rendent processionnellement à la messe. Le lendemain, ils font célébrer un service pour les défunts, et offrent un pain bénit de fine fleur de farine, que quatre compagnons portent sur leurs épaules, orné de drapeaux et d’innombrables rubans. On trouve dans les journaux du 19 mai 1841 une description détaillée de cette remarquable cérémonie.
Les compagnons Boulangers ont pour adversaires les charpentiers; la haine que se portent les enfants de maître Jacques et les charpentiers, enfants du père Soubise, est d’une si haute antiquité, qu’elle n’est plus expliquée que par des légendes. Neuf cent quatre-vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, disent les traditions, maître Jacques, qui voyageait dans les Gaules, fut persécuté par les disciples du père Soubise; dix d’entre eux tentèrent un jour de l’assassiner, et l’obligèrent à se réfugier dans un marais. Maître Jacques, retiré à la Sainte-Beaume, y vivait d’une vie ascétique et contemplative, quand un de ses élèves, nommé par les uns Jéron, et par les autres Jamais, le livra à ses ennemis; un baiser qu’il donna au vénérable solitaire servit de signal à cinq assassins, qui le percèrent de cinq coups de poignard. Depuis, les sectateurs de maître Soubise sont poursuivis par la faction adverse comme solidaires de ce lâche homicide. Une vendetta, évidemment née d’une rivalité primitive entre deux devoirs synchroniques, divise les compagnons en deux armées, et, par une aberration étrange, le principe fraternel de l’association engendre de sanglants conflits. On a vu, au mois d’août 1841, les Boulangers et les charpentiers se livrer bataille dans les champs voisins de Toulouse, et plusieurs étaient tombés grièvement blessés quand les habitants des faubourgs dispersèrent les combattants.
Le maître Boulanger demeure étranger aux querelles et aux bénéfices du compagnonnage, comme il l’est au travail manuel de la fabrication du pain; ses fonctions se bornent à l’achat des farines et à la direction générale. Non moins que sa moitié, héroïne d’un refrain populaire:
Le Boulanger a des écus
Qui ne lui coûtent guère.
Son ambition est d’être nommé syndic de la boulangerie, et de n’avoir aucune altercation avec le fonctionnaire civil, maire ou commissaire de police, qui épie attentivement les contraventions. Il est assez difficile à un Boulanger de n’être jamais en défaut; d’avoir toujours exactement par avance la fourniture d’un mois requise par les ordonnances; de ne point se tromper quelquefois de quelques centigrammes sur le poids du pain qu’il débite. Trop souvent, le défaut de poids légal n’est point, il faut le dire, le résultat d’une erreur; trop souvent des condamnations judiciaires signalent à la réprobation publique le délit de quelques Boulangers rapaces, qui, se flattant d’échapper à l’active surveillance de l’autorité, dérobent honteusement quelques grammes de farine. Laissons la justice et l’opinion flétrir ces citoyens indignes, et opposons-leur l’honnête Boulanger, celui qui ne connaît point la fraude, celui qui accorde aux pauvres de longs crédits, qui leur donne même au besoin quittance entière et sans réserve, préférant le trésor de leur reconnaissance à des pièces de cinq francs mal acquises.
Tel fut M. Bachelard, le modèle, l’archétype des Boulangers, l’honneur du département de l’Ain, qui lui a donné naissance. Il fut d’abord domestique, et ses services lui concilièrent tellement la confiance de son maître, que celui-ci, à son lit de mort, le fit appeler pour lui dire: «Tu m’as témoigné un dévouement sans bornes; tu es, pour moi, moins un serviteur qu’un ami; deviens le tuteur de mes enfants et le régisseur de leur fortune.»
Le maître meurt, et Pierre Bachelard gère les biens des orphelins avec l’intégrité.... d’un notaire? non; d’un agent de change? encore moins...; d’un ministre?... Allons donc! que le lecteur cherche lui-même une comparaison!
Son pieux devoir accompli, Bachelard épouse une honnête fille, et élève à Coligny une hôtellerie où nous le laisserons, attendu qu’il s’agit ici des Boulangers, et non des gens qui logent à pied et à cheval. L’établissement prospérait, quand les alliés fondirent comme des nuées de sauterelles sur le département de l’Ain; ils pillèrent les provisions et les fourrages du malheureux aubergiste, qui se trouva avoir travaillé pour S. M. le roi de Prusse. Ruiné dans son premier commerce, il se fit Boulanger, et quand des indemnités furent distribuées aux victimes de l’invasion, il renonça à sa part en faveur des indigents. C’est ici que commence la série des bonnes actions qui lui méritent une mention honorable en ce recueil. Dans la disette de 1816 et 1817, il fabrique gratuitement le pain que l’autorité locale fait distribuer chaque jour aux indigents; il veut, dit-il, contribuer au soulagement des pauvres. En 1828, le prix du pain ayant éprouvé une augmentation notable, Bachelard le donne aux ouvriers de sa commune à cinq et dix centimes au-dessous du cours. On l’avait chargé de remettre chaque semaine une certaine quantité de pains à une vieille femme infirme; au bout de quelque temps il reçut contre-ordre, et continua toutefois à servir la pauvre vieille, sans lui révéler jamais qu’elle avait changé de bienfaiteur.
Un pareil homme honore la boulangerie, et si les vertus sont préférables aux dons de l’esprit, elle doit s’enorgueillir de Bachelard plus que du boulanger-poëte de Nîmes, dont nous ne voulons pourtant point contester les talents et les qualités. De bonnes actions valent mieux qu’un recueil de vers plus ou moins élégants.
Les disettes, qui sont la pierre de touche des Boulangers probes et humains, sont moins à craindre aujourd’hui qu’autrefois.
Les hommes de la vieille génération se rappellent avec horreur les fréquentes alarmes causées par l’insuffisance des subsistances. Ils nous répètent les cris que poussaient les Parisiennes, le 6 octobre 1789, en escortant à Paris la famille royale: «Courage, mes amis! nous ne manquerons plus de pain; nous vous amenons le Boulanger, la Boulangère et le petit Mitron.» Ils nous racontent le meurtre commis, le même mois, sur la personne d’un malheureux Boulanger de la rue du marché Palu; ils nous peignent la foule affamée faisant queue à la porte des Boulangers, et réduite à la portion congrue. Les progrès de l’administration des subsistances ont rendu impossibles la disette et les désastreux excès qu’elle entraîne. Outre que chaque Boulanger doit avoir en magasin un approvisionnement déterminé en raison du nombre de sacs de farine qu’il cuit journellement, il est astreint à un dépôt de garantie, qui est, à Paris, fixé de la manière suivante[33]:
| NOMBRE DE SACS. | |
| Pour le Boulanger qui cuit chaque jour quatre sacs de farine et au-dessus | 84 |
| Pour celui qui cuit trois sacs et au-dessus | 66 |
| Pour celui qui cuit deux sacs et au-dessus | 48 |
| Pour celui qui cuit au-dessous de deux sacs | 18 |
Chaque sac doit contenir cent cinquante-neuf kilogrammes de farine de première qualité.
[33] Ordonnance du 17 juillet 1831.
Après avoir pris ces utiles précautions, il ne reste plus qu’à mettre tout le monde à même de se procurer du pain en quantité suffisante.
La Femme de Ménage.
XVIII.
LA FEMME DE MÉNAGE.
Cet appel, répété deux ou trois fois à haute voix, fit apparaître dans la chambre une vieille aux yeux chassieux, courte, mince et hideuse, qui, essuyant sa face ridée avec son sale tablier, demanda du ton dont parlent les sourds: «Est-ce vous qui m’avez appelée, ou est-ce l’horloge qui a sonné?»
Ch. Dickens, Nicolas Nickleby.
Sommaire: Comparaison de la Femme de Ménage avec le chat et le perroquet.—Description d’un physique qui n’a rien d’attrayant.—Comment on devient Femme de Ménage.—Occupations quotidiennes.—Les tourterelles et les Femmes de Ménage.
Si la Femme de Ménage n’existait pas, il ne faudrait pas l’inventer; car c’est le plus désagréable de tous les animaux domestiques, après le chat et le perroquet.
A tout prendre, elle les vaut bien. Le chat est notoirement égoïste et perfide; la Femme de Ménage ne l’est pas moins. Le perroquet jase à tort et à travers; la Femme de Ménage bavarde avec autant de ténacité, mais comme, outre le don de la parole, elle possède celui de la médisance, elle compromet par ses commérages et ses calomnies les individus qui ont le malheur de l’employer.
Encore si elle était jeune et belle! si elle avait le front élevé, le sourire gracieux, les yeux vifs, la main blanche, la taille svelte ou majestueuse! si elle se présentait à nous comme une apparition féerique, descendue du ciel sur un rayon de l’aurore! Parmi les femmes de chambre, les bonnes d’enfants, les cuisinières même, on rencontre, de loin en loin, des femmes jetées par le hasard dans une condition infime, mais dignes de figurer, aussi bien que la reine Victoria, sur quatre planches de sapin recouvertes de velours. Quant aux Femmes de Ménage, elles semblent n’avoir jamais eu de jeunesse, n’avoir jamais inspiré de tendres sentiments, être nées à soixante ans, avec un nez bourgeonné, des mains calleuses, un asthme, des rhumatismes, et le visage d’une pomme de reinette conservée six mois dans un fruitier. On épuiserait en vain toute l’eau de la fontaine de Jouvence pour leur rendre quelque fraîcheur. Elles résument tous les types de vieilles créées par l’imagination des romanciers, Elspeth, Megs Merrilies, la Sachette, Peg Sliderskew, et autres héroïnes de Walter Scott, Hugo, Hoffman et Dickens. Ces vers de l’énergique Régnier leur sont applicables:
L’une, comme un phantosme, affreusement hardie,
Semble faire l’entrée en quelque tragédie;
L’autre, une Égyptienne en qui les rides font
Contre-escarpes, remparts et fossés sur le front.
Lorsqu’une femme a servi tour à tour dans vingt maisons, et s’est fait chasser de tous côtés; lorsque son ignorance et son incapacité l’ont empêchée de prendre un état; lorsque, courbée par l’âge, elle se voit près de l’hôpital, elle se constitue Femme de Ménage.
Les Femmes de Ménage se louent à l’heure, comme les fiacres. Leurs émoluments sont en raison du temps pendant lequel on les utilise, et des services qu’on exige d’elles. Elles se chargent, au plus juste prix, de tous les travaux domestiques, font les lits, balaient, frottent, servent à table, vont en commission, lavent la vaisselle; on pourrait les assimiler à des servantes ordinaires, si elles étaient logées et nourries; mais le propre de la Femme de Ménage est d’arriver chez vous à une heure fixe, d’y être occupée pendant un espace de temps déterminé, et de se retirer ensuite pour aller répéter ailleurs le même exercice, ou se reposer dans ses foyers.
Il y avait un roi, c’était, je crois, Charles-Quint, qui s’amusait à jeter du grain à des tourterelles, et, remarquant qu’elles s’envolaient aussitôt après avoir pris leur becquée, s’écria: «Voilà l’image des courtisans.» Voilà aussi l’image des Femmes de Ménage. Elles emportent du domicile de leurs pratiques tout ce qu’il leur est possible de détourner, et disparaissent immédiatement. N’étant unies à vous par aucun lien de reconnaissance, elles vous pillent sans scrupule et sans remords. La somme de huit, dix ou quinze francs que vous leur accordez mensuellement ne satisfait pas leur avidité. Elles ont toujours au bras un large cabas ou un immense panier, et, quand vous tournez le dos, quand elles croient n’être pas observées, elles engloutissent dans ce lieu de recel tous les objets qui leur tombent sous la main, depuis le sucre jusqu’aux serviettes, depuis les pots de confitures jusqu’aux bouteilles de liqueur. Ces rapines les préoccupent plus que les soins de vos meubles ou de votre appartement; elles laissent la poussière sur les armoires, cassent les porcelaines dont elles cachent les débris sous les commodes, et semblent n’avoir qu’un but, celui de s’approprier n’importe quoi. La laveuse de vaisselle, spécialité de la Femme de Ménage, pousse la hardiesse jusqu’à visiter les casseroles, et en enlever des morceaux de viande, qu’elle dissimule dans la vaste capacité de ses poches.
O malheureux jeunes gens, employés, avocats, hommes de lettres, qui, loin de votre famille, isolés dans Paris, êtes condamnés à avoir recours aux Femmes de Ménage, à quelles déprédations vous êtes exposés! Que vous seriez à plaindre si le ciel ne vous avait donné l’insouciance pour plastron contre l’adversité! Comme la Femme de Ménage vous rançonne! ce que vous laissez traîner, vous êtes sûr de ne le revoir jamais. Envoyez-vous chercher, pour votre repas du matin, des côtelettes, du porc frais, ou les ingrédients indispensables à la préparation d’une tasse de café, vous pouvez être convaincus que la Femme de Ménage reverra, corrigera et augmentera considérablement la note des fournitures prises chez l’épicier, la fruitière ou le charcutier. Vous dites à des amis: «Venez ce soir chez moi; nous ferons un punch; j’ai du sucre, et,—ajoutez-vous facétieusement,—le premier rhum du monde.» Le soir, une bande joyeuse se rassemble autour de votre foyer. On fume, on rit, on fait des calembours, on traite les questions politiques, et cependant les gosiers se dessèchent, et l’on demande à grands cris le punch annoncé. Mais, ô douleur! où donc est le sucre?
Quoi! du plus grand des pains voilà tout ce qui reste!
Et la bouteille de rhum? elle est vide comme le cerveau d’un compositeur de romances. Les conquérants laissent après eux des ruines et des débris fumants; les Femmes de Ménage ne laissent rien.
Nous en avons connu qui cachaient sous leurs vêtements une petite fiole, qu’elles remplissaient d’eau-de-vie ou de rhum avant de déguerpir.
Un négociant de la rue de Grenelle-Saint-Honoré avait acheté d’excellent vin de Bourgogne, qu’il offrait avec satisfaction à ses convives. Un jour de grand festin, après avoir distribué à la ronde le précieux liquide, il est étonné de voir tous ses hôtes faire simultanément la grimace. Il est constaté que le prétendu vin de Bourgogne, première qualité, n’est que de la détestable piquette.
«C’est une erreur, dit l’amphitryon; Marguerite, descendez à la cave chercher une autre bouteille!»
Marguerite rapporte une autre bouteille dont le contenu obtient le suffrage unanime des gourmets.
Cependant, un pareil accident s’étant renouvelé, le négociant crut devoir en conférer avec son fournisseur. «Ah! çà, lui dit-il, expliquez-moi donc comment il se fait que parmi vos bouteilles de vin de Bourgogne, il s’en trouve un certain nombre de vin de Surène. Vous me permettrez de vous dire que vous auriez pu vous dispenser....
—Comment! s’écria le marchand de vin; sur quelle herbe avez-vous marché? Je vous ai livré la quintessence de mon cru, et vous m’accusez de vous avoir trompé! Je vous défie de prouver ce que vous avancez.
—Je vous le prouverai quand vous voudrez.
—A l’instant même.
On se rendit à la cave, et la dégustation successive de plusieurs bouteilles démontra combien les reproches de l’acheteur étaient fondés. Le vendeur protesta de son innocence; l’acheteur persista dans ses conclusions; la querelle s’échauffa; des injures furent échangées; une provocation s’ensuivit, et les adversaires, avant de se séparer, faillirent se jeter les bouteilles à la tête.
Heureusement les révélations de la portière de la maison vinrent éclaircir l’affaire. La Femme de Ménage du négociant importait régulièrement à la maison une bouteille de vin à 40 centimes le litre, et la substituait adroitement à une bouteille de bourgogne, qu’elle exportait à son profit.
Voilà les tours des Femmes de Ménage. Elles sont absolument de la nature de Babonette, l’épouse de Dandin, qui disait d’elle avec l’accent du regret et de l’admiration:
Elle eût du buvetier emporté les serviettes,
Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.
Ainsi donc, ô jeunes gens! si vous rendez hommage à notre véracité, si vous reconnaissez la justesse de nos observations, évitez les Femmes de Ménage, et plutôt que de les appeler à vous servir, ne craignez pas de faire votre lit vous-même, de descendre trois étages pour aller chercher des vivres, de cirer vos bottes, d’allumer votre feu.... ou bien mariez-vous, et, malgré votre amour pour l’indépendance, gardez-vous de croire que ce remède soit pire que le mal.
Pour un célibataire faible et cassé, une Femme de Ménage, quels que soient ses défauts, est moins dangereuse qu’une jeune gouvernante. Celle-ci le flatte, le séduit, le captive, et à force de cajoleries félines, acquiert un empire qui, sous la forme de legs, se perpétue au delà du tombeau. La Femme de Ménage, du moins, vole sans tyranniser.
Devons-nous envelopper toute la race dans une même prescription, ou admettre des exceptions en faveur de quelques personnes d’élite? Avec de la patience et un bon microscope, on découvrirait sans doute des Femmes de Ménage soigneuses, attentives et fidèles, qui pourraient porter sans usurpation le nom sous lequel on les désigne; mais elles sont rares, presque introuvables, et si l’on parvient à s’en procurer, nous demandons qu’elles soient empaillées... après leur mort, et conservées comme des curiosités dans le Cabinet d’Histoire naturelle.
Peut-être y aurait-il moyen de régénérer les Femmes de Ménage. Il suffirait de les enrégimenter, de les organiser en corporation, comme les Forts de la halle, d’exiger d’elles les conditions d’admission les plus sévères, de les tenir constamment sous la surveillance de la police; le public et elles-mêmes y gagneraient.
Le Balayeur.
XIX.
LE BALAYEUR.
Place, place au balayeur,
Qui va fair’son p’tit service,
Autorisé par la Justice
Et par monsieur l’Préfet d’police;
Place, place au balayeur,
Car il y va de bon cœur.
Auguste Ricard.
Sommaire: L’auteur désire garder l’anonyme.—Balayage à la charge des particuliers.—Entreprise générale de Balayage public.—Inconvénient de la délicatesse d’odorat.—Ancienneté du service de nettoiement de la ville de Paris.—Balayage à la charge de la ville.—Misère des Balayeurs.—Travaux d’hiver.—Travaux d’été.—Métamorphoses du Balayeur après onze heures du matin.—Péroraison poétique.
Un grand poëte inédit, appelé à être un jour de l’Académie de Saint-Jean-Pied-de-Port (au moins), a peint en ces termes le réveil du Parisien:
A travers les rideaux la lumière pénètre;
L’aube argente les toits; vite, ouvrons la fenêtre;
Laissons l’air et le jour égayer la maison.
Eh quoi! pour toute vue et pour tout horizon,
De grands murs crénelés de noires cheminées,
Des masses de moellons que le temps a minées,
Des gouttières de plomb, des tuyaux menaçants,
Tout prêts à foudroyer la tête des passants.
Si je regarde en bas, j’aperçois une rue,
Où la foule en tous sens se coudoie et se rue,
Où la roue, effleurant le trottoir riverain,
Aux malheureux piétons dispute le terrain.
De la grande Cité que l’aurore réveille,
Le bourdonnement sourd ébranle mon oreille;
Le roulement des chars ébranle mes carreaux;
Voici les Balayeurs et leurs lourds tombereaux,
Et des ruisseaux fangeux, que leur brigade agite,
Les funestes odeurs montent jusqu’à mon gîte.
La classe des Balayeurs est en effet une des plus matinales de Paris. Quelle que soit la saison, ils sont, à trois ou quatre heures, debout, les armes à la main, et marchent, par brigades hideuses et déguenillées, à la conquête des immondices. Un peu plus tard, des sonneurs partis des bureaux des commissaires de police, parcourent les rues, et avertissent les habitants de balayer. Portières, sortez de votre bouge et mettez-vous à l’œuvre! Garçons épiciers, garçons de magasin, locataires des rez-de-chaussées, refoulez les ordures, sans toutefois les pousser sur la propriété du voisin! Mettez à part les verres et les débris de bouteilles; cassez la glace ou la neige; ou sinon, gare les amendes! Les inspecteurs de la salubrité sont inflexibles, et la moindre contravention serait l’objet d’un procès-verbal. L’obligation de balayer est commune à tous, aux propriétaires d’une maison de cinq étages comme aux savetiers en échoppes;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
n’en défend point les concierges-portiers des palais royaux.
Les premiers Balayeurs qui nous apparaissent portent un chapeau de cuir, orné par-devant d’une plaque de cuivre, sur laquelle on lit:
ADMINISTRATION
no 30,
RUE NOTRE-DAME-DE-NAZARETH.
Ce sont les satellites de l’entreprise générale de balayage public, fondée par Destors, en 1781, sous les auspices de l’autorité municipale. A raison de 3 à 4 centimes par mètre, elle se charge de remplir les obligations imposées aux habitants, de balayer jusqu’au milieu de la chaussée, de gratter et laver les trottoirs, d’arroser en été, de briser les glaces en hiver, de nettoyer les escaliers, les cours, les plombs, etc. Ses employés, conjointement avec les habitants, amoncellent les boues au coin des bornes, en tas immenses et peu odoriférants. Malheur aux gens délicats que leurs affaires contraignent à sortir de bonne heure! Étouffés par une atmosphère empestée, ils penseront tristement à l’air pur des campagnes, et s’écrieront avec le poëte déjà cité:
Qu’il est pâle, grand Dieu! ce soleil de printemps!
Ailleurs, loin de Paris, ses rayons éclatants,
Que n’obscurcissent point des vapeurs méphitiques,
Dorent l’herbe des prés et les fermes rustiques.
Ailleurs le ciel reprend son éclat, le buisson
Sa dentelle de fleurs, et l’oiseau sa chanson;
Ailleurs le rossignol chante dans les futaies;
L’aubépine, étoilant la verdure des haies,
Prête un riant asile à cent oiseaux divers
Qui chantent à l’envi la fuite des hivers.
Mais toujours, ô Paris, la brume t’environne;
D’un cercle de brouillards ta tête se couronne;
De tes rares jardins les arbres rabougris
Jaunissent tristement sous un firmament gris;
De ton peuple inquiet, de tes rauques voitures
On n’évite le bruit qu’au fond des sépultures;
Et sur ton territoire, en leurs linceuls épais,
Les morts seuls ont le droit de reposer en paix.
Qui croirait que cette ville de Paris, que nous voyons si fangeuse, est plus belle et plus triomphante que jamais? L’architecte Hurtaut, auteur d’un Dictionnaire de Paris (1779), dit que: «Dès l’an 1666 on commença à nettoyer les rues.» Si l’on n’y avait pas songé précédemment, il est à présumer que la grande capitale devait être le plus hideux des cloaques. Le service de nettoiement fut, dès le principe, organisé à peu près comme aujourd’hui. A sept heures en été, à huit heures en hiver, au tintement de la sonnette, il fallait procéder au balayage. Une somme de 450,000 livres, levée sur les propriétaires de maisons, était affectée aux services des boues, lanternes et pavage, et l’on prenait sur ce chiffre cent mille livres pour payer l’adjudicataire au rabais de l’entreprise du balayage.
Les escouades d’hommes et d’enfants, à la solde de l’entrepreneur, ont dans leurs attributions la toilette des places, des boulevards, des ponts, quais, ports, descentes d’abreuvoirs, escaliers de descente à la rivière, etc. A peine ont-elles fini leur tâche, que les boueurs conduisent à travers les rues leurs tombereaux, dont ils emportent hors de la ville le contenu fécondant. Cette vase qui vous répugne contribuera à fertiliser les champs voisins, et, transformée agréablement, reparaît sous forme de carotte, pomme de terre, ou autre végétal.
Plaignez les hommes que la destinée a condamnés à cette utile et rebutante besogne du débarbouillement des pavés, car aucun bien-être, aucune jouissance, ne compensent leurs fatigues et leurs douleurs. Ce sont des galériens, moins le crime; des forçats libres et estimables; car il leur faut une grande force d’âme pour lutter contre le dénuement, et ne jamais manquer au commandement qui dit: «Tu ne déroberas point.» En grelottant dans leurs haillons à côté de gens chaudement vêtus, en frôlant des boutiques où l’or étincelle, il leur faut, pour se conserver purs de tout larcin, soit une résignation bénigne, soit une crainte terrible des procureurs du roi; et, certes, c’est moins ce dernier sentiment qui les guide que la moralité profondément enracinée en leurs cœurs. Ils savent s’imposer à eux-mêmes le supplice de Tantale. Leur minable extérieur cache une âme incorruptible.
«C’est pour un modèle,» dit Henri Monnier, taillant ses crayons et ouvrant son album, pendant que le Balayeur posait devant lui.
—Modèle de misère, dit tristement le balayeur.
L’hiver surtout!...
Sans les balayeurs, Paris serait englouti sous les glaces comme les légions françaises en Russie. Un verglas glissant couvre le pavé; les ruisseaux gelés forment de larges nappes de cristal, dont de nouvelles eaux accroissent continuellement l’épaisseur; le dégel fait de cette masse solide un océan de fange que grossissent en tombant des toits des torrents de neige fondue. Le corps enveloppé d’une espèce de sac qu’ils portent en bandoulière durant les beaux jours, chaussés de gros sabots, coiffés de chapeaux qui peuvent tenir lieu de parapluie, les Balayeurs fendent à coups de pioche les blocs de glace, préviennent d’innombrables chutes en semant de la cendre ou du sable sur le verglas, et disent aux flots du dégel: «Vous n’irez pas plus loin!»
La belle saison change la nature de leurs travaux, sans augmenter leur salaire d’un franc par jour. C’est la classe aisée seulement qui peut saluer le soleil de mai, comme l’avant-coureur des plaisirs, ainsi que l’a si élégamment exprimé notre grand poëte inédit:
O riches d’ici-bas, ô maîtres de la terre,
Dont les coffres sont pleins d’un or héréditaire,
Dans les jours rigoureux vous n’avez pas connu
Le froid qui raccornit le pauvre demi-nu;
Trouvant un jour factice à l’éclat des bougies,
Vous avez dans la nuit prolongé vos orgies;
Et maintenant, lassés des fêtes, vous pouvez
Sous vos chaises de poste, ébranlant les pavés,
Regagner vos châteaux, dont les combles énormes
Dominent fièrement la cime des grands ormes.
L’hiver vous a donné ses bals et ses banquets;
Et la chaude saison vous offre ses bosquets,
Ses eaux vives, ses parcs aux ombreuses allées,
Et d’arceaux verdoyants ses pelouses voilées.
Mais nous dont le travail réclame les instants,
Coursiers à la charrue attelés en tout temps,
Nous qui, par le destin, voués à l’indigence,
Faisons œuvre des bras ou de l’intelligence,
Par la beauté du ciel vainement alléchés,
Il nous faut demeurer sur notre œuvre penchés.
Geôlière sans pitié, la misère fatale
A pour nous en prison changé la Capitale.
Et la nécessité nous cloue à ce séjour,
Où nous devons trouver le pain de chaque jour.
Loin de la grande ruche, abeilles fortunées,
Allez boire le suc des roses qui sont nées;
Nous autres, nous restons pour bâtir les rayons...
Qu’importe le soleil?... Esclaves, travaillons!
Travaillez, Balayeurs, et puisque le temps est sec, et l’asphalte des trottoirs brûlant, guidez de places en places des tonneaux qui répandront sur le sol une rosée rafraîchissante et salutaire.
N’étant occupé par l’administration que pendant quelques heures, le Balayeur a d’ordinaire plusieurs métiers lorsqu’il appartient à la jeune génération. C’est un Protée qui subit de nombreuses métamorphoses; tantôt commissionnaire marron, tantôt marchand ambulant. Ses chefs, en relation perpétuelle avec la police, lui obtiennent sans trop de démarches une patente. C’est lui qui crie le soir, au coin des passages: «Demandez des allumettes chimiques; un sou le paquet, deux sous la boîte!» Ou bien: «Tenez, Messieurs, si vous voulez rire, c’est la nouvelle édition des calembours de M. Odry, composés et recueillis par ce célèbre acteur.» Parfois il distribue des imprimés, l’annonce d’un élixir odontalgique, de la pommade du lion, d’un clyso-pompe à jet continu, d’un restaurant à 75 centimes par tête, de socques sans brides articulés en liége, d’un cabinet de phrénologie et de cartes, de chapeaux neufs à 3 fr. 50 cent., de perruques et toupets invisibles, ou de cinq cent mille francs de marchandises à vendre par cessation de bail. Souvent encore, le Balayeur exploite, dans l’après-midi, une modeste boutique à deux sous, et en s’adressant de préférence aux dames, comme au sexe le plus faible et le plus sensible, il s’écrie avec chaleur: «Deux sous, Mesdames! la vente à bon marché! il est facile de se convaincre que les articles n’ont pas été établis pour le prix! Deux sous au choix dans toute l’étendue de la vente! Ciseaux, couteaux, tabatières, miroirs de poche, tuyaux de pipe à deux sous! Demandez, Mesdames, profitez du bon marché! donnez-vous la peine de voir et de vérifier ce petit fonds de vente!»
Le Balayeur transfiguré vend aussi des foulards à treize sous, «restant du fonds d’un commerçant qui a fait banqueroute de neuf cent mille francs les mains pleines.» Il débite des cahiers de papier à lettre, ou des bourses de tricot, «article très-bien fait et bien confectionné, le même que l’on vend vingt-cinq sous dans toutes les boutiques.» Il trafique aussi des bâtons de phosphore enserrés dans des étuis de plomb, et déploie en ce cas une éloquence dont ceux qui l’ont vu le matin ne l’auraient pas soupçonné capable: «Avec un clou, dit-il, vous pouvez obtenir du feu, à l’aide de mon briquet. Tenez, Messieurs, vous vous trouvez dans une société comme il faut, chez un ministre ou un ambassadeur. Au dessert, vous faites semblant de vouloir moucher la chandelle, et vous l’éteignez. La maîtresse dit: Satané farceur! il ne sera pas moucheur à l’Opéra; et pendant qu’elle va chercher de la lumière, vous dites: Je parie un litre avec n’importe qui que je rallume la chandelle; on se moque de vous, on vous défie, chacun dit la sienne. Vous tirez de votre poche un briquet; vous prenez avec un clou, un cure-dent, une fourchette, gros comme une épingle de ma composition; vous l’approchez de la mèche, et à l’instant même une brillante lumière éclaire la société!»
L’idée que le pauvre Balayeur se forme du grand monde nous rappelle les paroles mises sérieusement, par un vaudevilliste des Funambules, dans la bouche d’un personnage aristocratique: «En vérité, madame la marquise est bien singulière; à présent, elle change de femme de chambre comme de chemise, tous les huit jours.»
Le Balayeur vend aussi des balais; il se promène tenant en main une sorte de porte-manteau garni de balais de crin, et s’annonce par ce cri: «Balayez, balayez, nettoyez vos maisons, Mesdames; à dix-neuf sous! Voilà le marchand de balais!»
Nous aimons mieux le Balayeur en ces fonctions variées que dans sa principale branche de commerce. Sitôt qu’il saisit le balai, une odeur de fange nous monte au nez; nous recommençons nos jérémiades sur le climat pluvieux et maussade de la capitale, et nous nous rappelons involontairement les accents pleins de mélancolie de notre futur académicien:
Sort maudit, qui me tient écroué dans la ville!
Et pourtant je connais un oasis tranquille,
Où, bien loin des cités, un moment établi,
De mes mille tracas j’ai savouré l’oubli.
Là, quand l’aube s’allume, on peut, de la croisée,
Apercevoir au loin la campagne boisée,
Les coteaux onduleux, la Loire au cours changeant,
Qui roule un sable d’or en ses ondes d’argent,
Et le prochain village, avec ses maisons blanches
Qui, comme autant de nids, se cachent dans les branches.
Là, plus de bruit sinistre, et l’oreille n’entend
Que la voix du berger qui s’avance en chantant,
Les concerts des oiseaux, dont les brusques volées
Pirouettent dans l’air ou peuplent les feuillées,
Le doux roucoulement des pigeons familiers,
Et le vent qui frissonne entre les peupliers.
Tu n’as, ô beau pays, que de riantes scènes!
Ton ciel n’est point chargé d’exhalaisons malsaines;
Tu gardes du contact des méchants et des sots
Ceux qui cachent leur vie au bord de tes ruisseaux;
On n’est point, en ton sein, harcelé de visites,
Traqué par les fâcheux et par les parasites;
Mais quand dans le clocher l’angélus a tinté,
On aime dans les bois errer en liberté,
Y chercher dans la mousse une douce retraite
Où l’on puisse s’asseoir, vivre en anachorète,
S’entourer de silence et d’ombre, s’abreuver
Du plus grand des plaisirs.... être seul et rêver.
La Marchande de la Halle.
XX.
LA MARCHANDE DE LA HALLE.
Les laitages nouveaux du matin ou du jour,
On les fait épaissir quand l’ombre est de retour;
Ceux du soir, dans des joncs tressés pour cet usage,
La ville au point du jour les reçoit du village,
Ou le sel les sauvant des atteintes de l’air,
Dans un repas frugal on s’en nourrit l’hiver.
Virgile, Géorgiques, traduction de Delille.
Sommaire: Vente du beurre.—Ferme de Basse-Normandie.—Voyage à Paris.—Richesse et simplicité.—Caractère.—La fille de la fermière.—Esprit religieux.
De quelle marchande s’agit-il?
Ce n’est point de la Poissarde, dont nous avons déjà dépeint la physionomie.
Ce n’est point de la Marchande des Quatre Saisons, que nous vous avons montrée piétinant dans la boue et la tête exposée à la pluie.
C’est de la Fermière-Marchande, qui vient de dix ou vingt lieues vendre son beurre et ses fromages à la halle de Paris.
La vente du beurre, comme celle du poisson, est effectuée dans une halle spéciale, par l’intermédiaire des facteurs. Des entrepreneurs font des rafles générales de beurre et d’œufs dans les campagnes, et amènent sur le carreau de la halle d’énormes cargaisons de ces comestibles. Le beurre destiné aux marchands en boutique peut être conduit aux adresses indiquées par les factures une heure après l’ouverture de la vente en gros.
Madame Javotte, la marchande de la halle, habite un village de la Basse-Normandie. Elle est la directrice suprême d’une vaste ferme dont dépendent de riches pâturages justement admirés du Parisien qui se rend en bateau à vapeur de Paris à Rouen. Les travaux des champs, la vente de blé et de fourrages, occupent le mari de la fermière. Celle-ci s’est réservé la direction des étables et de la laiterie. Elle est toujours levée la première; elle gourmande les servantes, leur distribue leur tâche, se met elle-même à l’œuvre, trait les vaches, baratte le lait, entretient la propreté de la laiterie et des ustensiles qu’on y emploie. Elle sait que la moindre partie de lait ancien adhérente à une terrine, deviendrait, en se décomposant, un principe de fermentation, un véritable levain qui pourrait influer désavantageusement sur la qualité du beurre et du fromage.
Deux fois par semaine, presque régulièrement, le lundi et le vendredi, veilles des jours de marché, madame Javotte emballe tant le beurre de sa maison que celui qu’elle a acheté à ses voisins, ordonne d’atteler la jument à la carriole, et, munie de lettres de voiture, elle part pour Paris. Ne la priez pas de se charger de commissions, de lettres à remettre, de paquets à rapporter: «Ça m’est impossible, se dirait-elle; ma carriole est comble, et d’ailleurs j’ons ben d’autres choses en tête.» Madame Javotte est légèrement égoïste; on prétend que nous le sommes tous.
Madame Javotte vient directement à Paris, sans s’arrêter en route, sans rien distraire de ses marchandises. Elle voyage indifféremment la nuit ou le jour, sous un ciel ardent ou pluvieux, protégée contre le froid par un ample manteau. Sa jument est tellement accoutumée à la route, que la fermière peut dormir paisiblement au fond de la carriole sans craindre de verser dans un fossé, de heurter une diligence, ou de se détourner de son vrai chemin.
Elle entre à Paris, et si les habitants de cette bonne ville méritaient leur réputation de badauds, ils ouvriraient assurément de grands yeux à l’aspect de ce gothique véhicule, et de la paysanne qui y est incluse. Madame Javotte est douée d’une grosse tête, d’un gros torse et de grosses jambes. Son costume, reproduit de visu par H. Monnier, est propre, mais d’une simplicité excessive. Ce n’est qu’aux fêtes patronales, ou dans les occasions solennelles, qu’elle déploie un luxe qui n’étonne point les gens initiés à ses ressources. Elle attache alors à ses oreilles des anneaux d’or d’un poids respectable; elle entoure son cou d’une pesante chaîne d’or, à laquelle pend une croix à la Jeannette. Mais, dans ses excursions hebdomadaires, la Marchande de la Halle ne songe point à se parer. Elle est tout entière aux affaires, et ne désire pas attirer les regards par le faste de sa toilette: c’est à la bourse qu’elle vise, et non au cœur.
Cette femme, du reste, n’a jamais connu les sentiments tendres. Elle a été élevée dans une ferme, habituée dès l’enfance à travailler rudement, et à n’avoir qu’un but, celui de gagner de l’argent aux dépens des Parisiens. Elle s’est mariée sans la moindre inclination, uniquement pour atteindre plus facilement le but proposé, pour se donner un collaborateur. Produire et vendre, voilà sa vie; connaître le cours du beurre, des œufs et des fromages, voilà sa science; calculer combien rapporte une vache ou un dellage[34], voilà sa seule pensée.
[34] Mot normand, qui signifie un certain nombre de sillons.
Les denrées de madame Javotte sont de la meilleure qualité; jamais elle ne mêle de vieux beurre au nouveau; jamais elle n’emploie de safran, d’herbes ou de décoction pour colorer les produits de ses barattes. On peut mirer ses œufs sans y rencontrer un poulet naissant, sans y constater le moindre principe de décomposition. Aussi toutes ses marchandises sont-elles vendues au taux le plus élevé. Elle emporte toujours de Paris une somme rondelette, et il n’est point surprenant qu’elle ait de l’argenterie sur sa table, des fonds placés chez le notaire, et quantité de linge et de vêtements dans ses grandes armoires de chêne.
Malgré son aisance notoire, madame Javotte se plaint de la dureté des temps: «Ah! mon Dieu, répond-elle à ceux qui l’interrogent sur son état financier, j’crai qu’ces Parisiens i voulont avoir tout pour ren. Ma vente de la s’maine darniaire n’paie pas tant seulement les frais d’la course. Et pis, les propriétaires sont si durs; c’est pas assez qu’i nous prenions la laine; i voudraient core nous avoir la peau. Crairiez-vous que l’nôtre songe core à nous augmenter? Allais, marchais, si ça continue, j’irons tout dret à l’hôpital.»
Dans son village, madame Javotte est respectée et regardée comme une femme du plus haut mérite, quoiqu’elle sache lire et écrire tout juste assez pour correspondre avec les marchands de beurre qu’elle fournit. «La mère Javotte n’est pas malheureuse, disent les paysans; c’ti-là qui lèvera son oreiller est ben sûr d’y trouver queuqu’chose[35]. Sa fille est un bon parti, dame! all’est d’débit, et y a ben des hommes de loi qui n’demanderaient pas mieux que d’l’épouser, quoiqu’ses parents n’soient qu’des laboureux.»
[35] C’est-à-dire qu’elle laissera une succession importante. Expression normande, qui vient de ce qu’on plaçait autrefois sa bourse sous son oreiller.
Cette jeune personne, qu’on appelle mademoiselle Ernestine, ne suivra point la profession de sa mère. Elle a été placée tout enfant dans un pensionnat de Mantes, et a reçu l’éducation ordinaire des jeunes filles de la bourgeoisie. Comme le prévoient les paysans, elle trouvera sans peine un notaire ou un avoué, pressé de payer sa charge avec une dot, et consentant volontiers à prendre pour belle-mère une paysanne ignorante; mais cette paysanne, dont on fait fi, communique l’impulsion à une grande machine agricole, livre à la consommation d’excellents produits, augmente son pécule en approvisionnant nos marchés; sa fille danse, joue des quadrilles, parle et écrit passablement; mais jamais, par des œuvres utiles, elle n’accroîtra sa fortune particulière, ou la richesse générale: madame Javotte appartient à la généreuse race des producteurs; mademoiselle Ernestine n’est bonne à rien.
Cependant la vieille fermière idolâtre son unique enfant, dont elle se propose de solenniser la noce par une fête extraordinaire, avec profusion de cidre, de vin blanc, de volailles, de tartines, de rubans et de coups de fusil. On se rendra sans éclat à la mairie, car le mariage civil n’est qu’une simple formalité, mais la bénédiction nuptiale sera donnée aux époux avec toutes les pompes de la liturgie. Quoique la fermière ait de fréquentes relations avec les incrédules de la Halle au beurre, et les voltairiens du marché des Prouvaires, elle est encore attachée aux pratiques de la religion catholique. On l’a vue autrefois descendre la Seine jusqu’à Elbeuf, pour assister aux belles processions de la Fête-Dieu. Elle ne manque ni grand’messe, ni vêpres, et se rend invariablement au pèlerinage de sainte Clotilde, le dimanche le plus proche du 2 juin de chaque année. Elle croit à l’efficacité des eaux de la fontaine des Andelys, et à la vertu curative des bagues qui ont touché l’image de la femme de Clovis.
Comme on le voit, notre fermière n’est pas exempte de superstition. Elle s’imagine que, le vendredi saint, les œufs contiennent des crapauds; qu’il y a des raparats dans les vieilles démolitions; qu’une bûche de Noël arrosée d’eau bénite préserve du tonnerre; et de peur de se porter malheur, elle ne coupe pas un pain sans tracer une croix sur le côté plat.
Ainsi, à des intervalles rapprochés, notre Marchande de la Halle se montre à Paris, d’où elle sort le jour de son arrivée. Elle passe vingt-quatre heures au milieu de la population de la capitale, et dans un monde tout différent de celui qu’elle habite; mais toutes les impressions qui l’assiégent glissent sur elle. Elle ne se dépouille point des idées villageoises pour prendre celles de la grande ville. Elle a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre, à moins qu’on ne lui présente des pièces d’argent; à moins qu’on ne lui parle d’une certaine quantité de beurre à livrer sous quinze jours. Paris n’est point pour elle le séjour des beaux-arts, le siége du gouvernement, le centre du mouvement intellectuel, la ville sur laquelle tous les peuples fixent les yeux pour en parodier les allures, pour en emprunter les mœurs, pour en imiter la torpeur ou l’agitation; c’est tout bonnement un lieu où l’on vend assez avantageusement le beurre, les œufs et les fromages. La Marchande de la Halle, dont la carriole suit des quais magnifiques, ou côtoie des palais et des colonnades, n’a jamais eu l’envie de ralentir sa course pour admirer un monument public. Que lui font le Louvre et les Tuileries? elle s’imagine qu’on n’y vend rien. Le seul édifice qui attire son attention, c’est la Banque de France, parce qu’on lui a dit qu’il y avait des millions dans les caves de ce chef-lieu du monde commerçant.
Malgré son amour pour le lucre, la Marchande de la Halle est compatissante pour les pauvres. Elle donne au mendiant qui passe, et lui permet même quelquefois de passer la nuit dans un coin de la grange.
Lorsque, suivant l’usage antique et solennel,
elle tire avec sa famille le gâteau des Rois, elle n’oublie point de mettre en réserve la première part pour le bon Dieu, c’est-à-dire pour les pauvres qui, connaissant l’usage, chantent à la porte d’une voix chevrotante:
Aguignette, aguignon,
Coupez-moi un p’tit cagnon;
Si vous n’voulez pas l’couper,
Donnez-moi l’pain tout entier.
Elle fait des présents en monnaie et en œufs aux musiciens ambulants qui, pendant la semaine preneuse (la semaine Sainte), viennent demander la paschré en chantant la Passion de Notre-Seigneur.
Grâce à ces actes de bienveillance, pendant que d’avides héritiers se consoleront, en palpant des écus, du trépas de la Marchande de la Halle, elle sera pleurée sincèrement par les malheureux.
Le Cocher de Fiacre.
XXI.
LE COCHER DE FIACRE.
Il excelle à conduire un char dans la carrière.
Racine, Britannicus.
Sommaire: Énumération des véhicules parisiens.—Statistique.—Quelques mots sur les Cochers de bonne maison, les grooms, les Cochers d’omnibus, les Cochers de coucou, de corbillard et de cabriolet.—Le Cocher de fiacre.—Son costume.—Fiacres anciens et modernes.—Imprécation du Cocher contre l’unique objet de son ressentiment.—Au Cocher fidèle.—Causerie politique.—A l’heure ou à la course.—Frappez derrière!—Distraction d’un membre de l’Institut.—O Jupiter, donne-moi de la pluie!—Le Cocher de fiacre après dîner.—Beaucoup de bruit, peu de besogne.—L’échoppe du savetier.—Le dimanche du Cocher de fiacre.—Noces et festins.—Carnaval.—Conscrits.—Duels.—Trait de probité.—Caisse de secours et pensions.
«Une voiture, mon maître!—Un cabriolet, milord, mon prince!» crient, à la sortie des spectacles, ces hommes à tout faire, dont le métier est en général de n’en pas avoir, et en particulier d’ouvrir les portières des carrosses de louage, et d’en abaisser complaisamment le marchepied.
C’est devant la façade d’un théâtre, entre onze heures et minuit, qu’on peut voir réunis des échantillons de tous les genres de véhicules à l’usage des Parisiens. Fiacres, cabriolets milords ou compteurs, Carolines, Citadines, Zéphyrines, Atalantes, carrosses du Delta, courent, passent, repassent, se pressent, se succèdent, se croisent, comme des fusées volantes dans le ciel. C’est le rendez-vous, l’assemblée générale, la convention nationale des voitures publiques; il ne manque que le corbillard....
Dont puisse le ciel vous préserver longtemps, cher lecteur!
On compte à Paris, d’après une statistique officielle[36], 53,000 voitures:
| Voitures de remise ou de place | 800 |
| Cabriolets, id. id. | 1,200 |
| Voitures de maître | 10,000 |
| Cabriolets bourgeois | 11,000 |
| Charrettes, tombereaux, baquets | 30,000 |
| Total | 53,000 |
[36] Moniteur du 29 octobre 1841.
Il y a donc, par conséquent, près de cinquante-trois mille Cochers; desquels devons-nous vous entretenir?
Est-ce du Cocher de bonne maison, personnage qui, hérissé de fourrures et coiffé d’un tricorne, a la rotondité d’un député du centre, la pesanteur d’un éléphant, et l’insolence d’un chef de bureau?
Est-ce du groom, ce Bébé des Cochers, être chétif et rabougri, serré dans une élégante redingote, et jaune comme les revers de ses bottes?
Est-ce du Cocher d’omnibus, automate qui, suivant toujours la même ligne, prend le parti de se laisser conduire par ses chevaux?
Est-ce du Cocher de coucou, victime innocente, malheureuse et persécutée des chemins de fer?
Est-ce du Cocher de corbillard, qui, malgré les crêpes et son lugubre costume, aime à rire, aime à boire, aime à chanter comme nous?
Est-ce enfin du Cocher de cabriolet, fier du privilége de s’asseoir à côté du bourgeois, avec lequel il cause intrépidement de la réforme, des fortifications, du Théâtre-Français, des procès faits à la presse, de l’Opéra, du tombeau de Napoléon, des banqueroutes, et du cours de la rente?
Pour faire passer sous vos yeux tous ces individus d’allure différente, il faudrait écrire un volume in-8o, et nous ne pouvons accorder qu’un nombre limité de pages à la physiologie des automédons modernes; bornons-nous donc à la monographie du Cocher de Fiacre.
Celui que nous vous présenterons compte maintes années de bons et loyaux services; il a reçu son livret et sa médaille bien avant la Révolution de 1830. La compagnie de loueurs de voitures à laquelle il appartient a souvent récompensé par des gratifications la bonne conduite et la probité du père Gigomard.
Le père Gigomard a quarante-neuf ans; il est robuste, quoique légèrement voûté. La teinte rosée de son nez est l’indice d’une prédilection assez prononcée pour le jus de la treille; il pourrait jouer, tout aussi bien que Mascarille, cette scène de déshabillement qui, dans les Précieuses Ridicules, provoque un rire universel; car il porte un gilet de flanelle, un ou deux gilets, un vieil habit, une redingote et un carrick à triple collet. Aussi, quand ses confrères ont avec lui,—ce qui arrive parfois,—quelque discussion à coups de fouet, ils ne visent jamais qu’à la figure, seule partie vulnérable de son individu.
Le père Gigomard est matinal:
Aussitôt que la lumière
A redoré nos coteaux,
Il commence sa carrière
Par visiter ses chevaux.
Il les panse, les bouchonne, les harnache, nettoie son fiacre, en dégage les panneaux de toute souillure.... Admirez l’élégance et la richesse de ce carrosse de louage! Où sont les voitures de nos ancêtres, lourdes et périlleuses machines, auxquelles ils préféraient avec raison la chaise à porteur et la vinaigrette? Bien des fiacres actuels sont assurément plus commodes que le pesant équipage où montait Henri IV pour aller visiter Sully. Le luxe s’est fait roturier; les progrès du confortable ont été si rapides, que les vieux fiacres, construits sous la Restauration, n’osent plus apparaître au grand jour. Ils ne sortent que le soir, comme des mendiants honteux, tandis que leurs jeunes rivaux étalent en plein soleil de brillantes couleurs.
Le fiacre que conduit le père Gigomard peut entrer en concurrence avec les plus somptueux, surtout après avoir été suffisamment débarbouillé par le soigneux Cocher. Ses chevaux, non plus, ne sont point d’une maigreur trop osseuse; leur vigueur et leur santé ont été constatées, en présence d’un commissaire de police, par l’expert vétérinaire de la Préfecture, et si on les conduisait au marché, on trouverait assez aisément des amateurs qui en offriraient jusqu’à cinquante francs.
Quand le père Gigomard a récuré sa maison roulante, il s’achemine vers la station, où, moyennant 75 francs par an, il lui est accordé de se mettre chaque jour à la file[37]. En attendant la pratique, il tire de son gousset une pipe de terre ultrà culottée, la bourre lentement et avec méthode, et s’enveloppe d’une auréole de fumée. Ne voyant venir aucuns voyageurs, il attribue leur absence à l’omnibus, et l’accable de malédictions: «Gueux d’omnibus, murmure-t-il; méchant bateau à vapeur, canaille de voiture! Regardez-moi un peu quelle tournure ça vous a! dirait-on pas une boîte d’eau d’cologne? et dire qu’on aime mieux s’empiler là d’dans, que d’s’asseoir sur mes coussins, pour épargner une trentaine de sous? comme c’est mesquin! Et c’conducteur, fait-il d’la poussière, en fait-il!... Ça n’empêche pas qu’l’autre jour il a mené à la Madeleine un monsieur qui voulait aller à la Bastille; il n’s’en vante pas, le sans-cœur, mais j’connais l’anecdote. Fouette donc tes rosses, méchant propre à rien, casse-toi le cou; n’y aura pas grand mal!»
[37] Les droits de station rapportent annuellement 426,000 francs à la ville de Paris.
Cette véhémente apostrophe lui ayant desséché le gosier, le père Gigomard entre dans un cabaret voisin. La devanture est surmontée d’une enseigne, où l’on voit un Cocher présenter à un bourgeois un sac qui est censé contenir une prodigieuse quantité de napoléons. Une inscription explique le tableau:
AU COCHER FIDÈLE.
Tout en mangeant de la ratatouille, précédée et suivie de plusieurs verres de vin, le père Gigomard s’entretient avec ses collègues du rembrunissement de l’horizon politique, et s’approchant de celui qui tient le journal:
«Eh bien, dit-il, a-t-on des nouvelles de la Pologne? elle aura bien d’la peine à s’en tirer... Ah! si j’étais cocher de l’Autocrate, j’voudrais le verser dans une fondrière, au risque de me casser l’cou à moi-même.... Que fait-on du prince Louis? on assure que c’est un jeune homme qu’a des moyens, mais il n’vaudra jamais son oncle; on n’en fabriquera plus comme celui-là; le moule est brisé!... Ah! çà, il paraît que les Anglais sont en train de prendre la Chine, i veulent donc tout avoir, ces insulaires? Dieu de Dieu!... j’n’aime pas les Chinois; j’en ai vu sur des paravents, et ça m’paraît un bien vilain peuple; mais j’leur paierais bien bouteille, à condition qu’ils donneraient une volée aux habits rouges! Y a pas à dire, les Anglais et nous, nous n’serons jamais compère et compagnon; et si l’ministère n’veut pas s’décider à leur chercher querelle, je m’révolutionne, et j’donne mon coucou aux premiers émeutiers qui me l’demanderont. Mais, tenez, ne parlons pas politique; ça m’échauffe le sang; faisons plutôt une partie de piquet; huit sous en deux cents liés, ça t’va-t-il, Jérôme?
La partie est à peine commencée, lorsqu’une voix du dehors s’écrie:
«O hé! père Gigomard! v’là trois bourgeois qui d’mandent à se faire trimballer; c’est à votre tour à marcher.
—Sacristi! dit Gigomard en étalant son jeu sur la table, ces bourgeois auraient bien fait d’arriver cinq minutes plus tard. Sacristi! c’est-i dommage! j’avais gagné en main! six carreaux, seizième majeure et 14 d’as, 96; tierce majeure en trèfle, 99, trois rois, 102, avoir joué, 103! j’te faisais capot sur table encore! 115, la dernière 116, et 40, 156! enfin, j’te repincerai un autre jour; ce qui est différé n’est pas perdu.... Voilà, not’ bourgeois!»
Notez que lorsque vous prenez un fiacre, vous êtes toujours un bourgeois pour le Cocher; dès que vous n’avez plus besoin de ses services, vous n’êtes plus à ses yeux qu’un monsieur, un simple particulier.
«Par ici, Cocher; arrivez donc! voilà un quart-d’heure au moins que nous attendons!
—Voilà! est-ce à l’heure ou la course?»
Contractez autant que possible à la course; autrement vous soumettez le Cocher à une tentation terrible. Il se trouvera partagé entre le désir de vous conduire promptement à votre destination, et celui d’accroître son salaire en prenant le chemin des écoliers; des remords tardifs saisissent le malheureux voyageur, lentement promené dans les rues les plus tortueuses, les plus encombrées. Il peste contre les fiacres, et
Honteux et confus,
Jure, mais un peu tard, qu’il ne les prendra plus....
qu’à la course; d’autant plus mécontent, qu’à toutes ses observations, l’imperturbable Cocher répond flegmatiquement: «Dam’! Monsieur, il fallait prendre le chemin de fer!»
Le crocodile a, dit-on, pour ennemi, un petit animal appelé l’ichneumon. L’ichneumon du Cocher de Fiacre, c’est le gamin de Paris. Pendant que le père Gigomard poursuit tranquillement sa route, un gamin, déterminé également à ne pas aller à pied, et à ne rien débourser, s’installe sur le marchepied de derrière. Heureusement qu’un passant avertit le Cocher, en lui criant: «Tapez derrière!» Et de vigoureux coups de fouet font instantanément déguerpir le bourgeois de contrebande.
Un mathématicien, membre de l’Institut, connu par sa science et ses distractions profondes, errait un jour dans la rue, poursuivi par un problème; tout à coup il s’arrête devant une sorte de tableau noir, qui n’était autre chose que la face postérieure d’un fiacre, et, ramassant un plâtras, il commence à tracer des triangles et des circonférences. Le fiacre se met en marche; le savant, sur le point de trouver la solution qu’il cherchait, monte sur le marchepied, et il continuait à dessiner des figures de géométrie, quand de rudes coups de fouet, le tirant de son extase, lui firent sentir qu’il n’était pas à son cours du Collége de France.
Les occupations du Cocher de Fiacre varient suivant l’état de l’atmosphère. Durant la semaine, quand le temps est beau, le père Gigomard se croise les bras, et fume dans les deux acceptions du mot. Il est comme les canards, il aime la pluie, dût-elle transpercer son carrick, sa redingote et ses trois gilets.
«Comment! dit-il avec humeur en contemplant le ciel sans nuages, il ne tombera pas une goutte d’eau! ça m’arrangerait pourtant bien; y a tant de monde dehors aujourd’hui! Coquin d’soleil! Y a donc que’que chose de détraqué dans le firmament? Bah! ne perdons pas l’espérance; nous aurons de l’orage ce soir; j’m’en vais toujours casser une croûte.»
Et il retourne à l’enseigne du Cocher Fidèle, où l’attendent une nourriture saine et abondante, et une boisson plus abondante encore, quoique beaucoup moins salutaire. Il est souvent dangereux d’employer le père Gigomard après son dîner. Exposé depuis le matin au froid, à la pluie, il a senti trop impérieusement le besoin de se réconforter, et, communiquant à ses chevaux l’excitation qu’il éprouve lui-même, il prend sa course avec une hardiesse inaccoutumée, dépasse les voitures de maître, entame les bornes, monte à l’assaut des trottoirs.
«Cocher, Cocher! arrêtez donc! où allez-vous? nous versons!»
—Soyez tranquilles, ayez pas peur.
—Cocher! ouvrez-nous; nous voulons descendre.
—Nous arriverons, n’craignez rien,» répète le Cocher flegmatique, croyant fermement qu’il y a un Dieu pour lui; mais ses actions sont moins rassurantes que ses paroles; et les voyageurs dont il compromet la sécurité, sont obligés de se précipiter hors du fiacre, et d’achever la route à pied, après avoir menacé l’imprudent d’attaquer en dommages et intérêts son loueur, civilement responsable.
Deux farces dont le père Gigomard a été victime lui ont toutefois appris la tempérance à ses dépens. Il était un soir à la barrière de la Villette, et, ayant bu plus que de coutume à son dîner, il dormait paisiblement sur son siége, quand des cris, mêlés d’éclats de rire, le réveillèrent en sursaut.
«Ohé, Cocher! êtes-vous pris?
—Où allez-vous?
—Au boulevard Saint-Denis.
—Combien qu’vous êtes?
—Nous sommes plusieurs (ils étaient cinq); mais nous vous paierons bien. N’vous donnez pas la peine de descendre, nous allons nous arranger.»
Gigomard ne demandait pas mieux que de rester assoupi dans son hamac de bois et de cuir; il laisse donc aux jeunes gens qui l’avaient apostrophé le soin de s’installer dans la voiture. L’un d’eux y entre, ouvre immédiatement la portière opposée, et descend sans bruit; ses camarades l’imitent, traversent successivement le fiacre, en font le tour, et reviennent à la portière qu’ils avaient ouverte d’abord. Ils se succèdent ainsi processionnellement pendant quelques minutes, entrant d’un côté, sortant de l’autre, et laissant toujours la voiture vide.
«Ah! çà, s’écrie Gigomard, dont la vue et les idées sont confuses, vous voulez donc assassiner mes chevaux? comment diable tiendrez-vous tous dans mon bahut? Voilà une heure qu’il y monte du monde! j’peux pas conduire un régiment.
—C’est fait, répond l’inventeur de la plaisanterie, en fermant la portière avec fracas. «Allons, adieu, les amis; bien des choses chez vous.... En route, Cocher, et dépêchons; il y aura un pour boire soigné.»
Quelle fut la surprise de Gigomard, quand, arrivé au boulevard Saint-Denis, il trouva son fiacre, qu’il croyait surchargé, complétement dépourvu d’habitants!
Un autre soir, tandis que le père Gigomard faisait sa sieste sur son siége, des rapins, campés à la porte d’un atelier, l’appellent impérativement:
«Ohé! Cocher! arrivez vite! venez nous prendre!»
Le père Gigomard se met en marche; mais aussitôt un fracas épouvantable, un bruit de planches brisées se fait entendre derrière lui, et de perçantes clameurs partent du milieu des décombres. Les rapins avaient amarré au fiacre l’échoppe roulante d’un savetier, qui, emporté soudain avec tout son établissement, s’imaginait être victime d’un tremblement de terre.
Le dimanche, loin d’être le jour du repos pour le Cocher de Fiacre, lui apporte un surcroît de travaux et de bénéfices. Des familles entières, père, mère, enfants, domestiques, s’entassent dans sa voiture, pour être transportés dans les bois de Boulogne, de Vincennes ou de Romainville; il pousse même ses excursions jusqu’à Versailles, d’où il ramène, en les rançonnant, des voyageurs qui n’ont pu trouver de place au chemin de fer.
Le fiacre est l’accessoire obligé de toutes les actions importantes de la vie de l’ouvrier ou même du commerçant parisien. C’est en fiacre que le nouveau-né est porté à la mairie et à l’église; c’est un fiacre qui reçoit les fiancés et leurs familles, et, au sortir du temple, conduit la noce au Capucin ou au Cadran Bleu. Durant les saturnales du Carnaval, les masques s’installent dans des fiacres pour se donner en spectacle le long des boulevards, pour se rendre au bal, pour aller, le Mercredi des Cendres, se faire jeter de la farine à la tête, sur la route de la Courtille. Les conscrits que le sort a favorisés, ceux qu’il a condamnés au service, s’accumulent sur un fiacre, tant en dedans qu’en dehors, et du haut de l’impériale où ils sont juchés, lancent aux passants de joyeuses apostrophes. Deux jeunes gens ont-ils résolu de se battre, malgré les arrêts de la Cour de Cassation, c’est un fiacre qui les conduit sur le terrain. Le père Gigomard se soucie médiocrement de cette corvée, et sa figure s’allonge, lorsque, au point du jour, il voit s’avancer vers lui six individus, dont l’un porte une boîte de pistolets, et qu’on lui dit mystérieusement:
«Au bois de Vincennes!
—Tant pis,» répond-il, et il ralentit le pas de ses chevaux, comme pour donner aux deux adversaires le temps de réfléchir et de se réconcilier. Quand ils se sont éloignés, quand il les a vus s’enfoncer dans le bois, il demeure triste et morne, et la saveur du caporal dont il charge sa vieille pipe, n’a point le pouvoir de le distraire. Il attend avec anxiété le bruit des deux détonations; il fait des vœux pour que l’issue du combat ne soit point funeste. Mais son attente a été trompée; les témoins rapportent un blessé; le Cocher retourne les coussins de sa voiture, pour éviter qu’ils soient tachés par le sang, aide les témoins à placer commodément la victime, et s’il peut prendre l’un d’eux à part, il lui demande à voix basse: «En réchappera-t-il? y a-t-il du danger?» En ramenant le blessé à son domicile, il évite avec soin les cahots, et poursuit le cours de ses réflexions:
«Le pauvre diable! c’est p’t-être pour que’que mauvaise femme,—ou bien une querelle de café,... j’suis sûr que ça n’en valait pas la peine... Un beau garçon, ma foi!... Qu’est-ce que va dire sa mère?... et puis, si ça s’découvre, on est capable de les poursuivre... Les hommes sont que’quefois pires que des loups... s’il allait mourir dans ma voiture!... mais, non; il crie... c’est bon signe; il a encore les poumons solides... Dieu de Dieu! j’aurais bien donné vingt francs pour être arrivé à la station un quart-d’heure plus tard!... Jérôme les aurait conduits, et lui, c’est un vieux dur-à-cuire, qu’est sensible comme un manche de fouet. Mais, moi, ça m’fait d’l’effet; c’est plus fort que moi, et s’il fallait recommencer souvent, j’aimerais mieux renoncer au métier.»
La conduite du père Gigomard en cette circonstance montre que l’humanité est une de ses vertus; son honnêteté ne mérite pas moins d’éloges. Vingt fois on a oublié dans son fiacre des valeurs, des objets précieux, qu’il aurait pu s’approprier; il a toujours été au-devant des réclamations. On a parlé de fiacres perfides, qui ont entraîné des voyageurs, et principalement des voyageuses dans des quartiers lointains et déserts de concert avec des voleurs. Ces allégations ont été imaginées par des hommes dont la lecture des romans d’Anne Radcliffe avait sans doute dérangé le cerveau. Le Cocher de Fiacre est aussi fidèle en réalité que sur l’enseigne des cabarets, et en voici un exemple historique:
Un commis-voyageur d’une maison de Bruxelles prend un fiacre à la station de l’Hôtel-de-Ville, et le congédie quelques heures après, pour aller rejoindre un ami qui lui avait donné rendez-vous à onze heures au café Colbert. A peine y est-il entré, qu’une émotion violente se peint sur ses traits.
«Qu’as-tu donc? lui demande son ami, te sens-tu indisposé?
—Mon Dieu! j’ai perdu mon portefeuille!
Il se fouille, retourne ses poches, et demeure convaincu de la réalité de sa perte.
—Qu’est-ce qu’il y avait dedans?
—La procuration de ma maison, deux billets de banque de mille francs, des effets au porteur... On me l’aura volé.
—Ne l’as-tu pas oublié quelque part?
—Je crois l’avoir ouvert dans le fiacre que j’ai pris ce matin.
—Sais-tu le numéro?
—C’est 197, 297 ou 397, autant que je puis me le rappeler.
—Où l’as-tu laissé?
—A la place des Victoires.
—Allons-y.»
Les deux amis courent à la station, et y cherchent inutilement le fiacre; ils vont à la place de l’Hôtel-de-Ville, interrogent le gardien et les Cochers, donnent le signalement de celui qu’ils soupçonnent d’infidélité, mais sans pouvoir le rencontrer. L’anxiété du commis-voyageur redoublait à chaque instant: «Ce coquin de cocher se sera sauvé avec mon portefeuille, s’écriait-il, je suis ruiné, déshonoré, mon patron ne croira jamais au malheur qui m’est arrivé; il s’imaginera que j’ai détourné à mon profit les valeurs qui m’étaient confiées! Ma femme dira que j’ai dépensé mon argent en débauches. Je passerai pour un mandataire infidèle, pour un joueur, pour un libertin!
—Calme-toi, lui dit son ami; allons à la Préfecture de police, et faisons-y notre déclaration.»
Cette formalité accomplie, le commis-voyageur, harassé de fatigue, épuisé d’angoisses, rentre à son hôtel, et trouve à la porte son Cocher de Fiacre, qui l’attendait patiemment.
«Arrivez donc, lui crie l’honnête homme; je suis là depuis onze heures du matin.
—Vous avez mon portefeuille?
—Le voici.»
Le commis-voyageur poussa un cri de joie, et faillit embrasser le cocher. Lorsqu’enfin, remis de son émotion, il lui eut fait accepter une récompense, il lui demanda: «Comment avez-vous découvert mon adresse?
—Vous veniez de descendre de ma voiture quand j’ai trouvé le portefeuille; j’ai naturellement pensé qu’il était à vous. Je vous avais vu entrer rue du Mail; j’ai été d’hôtel en hôtel, en vous décrivant tant bien que mal aux portiers: un homme grand, cinq pieds six pouces, nez aquilin, gros favoris noirs, pantalon de nankin et redingote marron. Le portier du numéro 29 vous ayant reconnu, j’ai pris le parti de vous attendre; j’étais à votre porte, pendant que vous couriez peut-être après moi.»
Le père Gigomard serait capable d’un pareil trait; mais il n’accepterait point de récompense; il dirait à l’étranger reconnaissant: «Gardez votre argent, je m’suis fait une loi d’n’empocher que celui que j’gagne dans mon état. Seulement, si vous êtes dans la nouveauté, et que vous ayez quelque pièce d’étoffe qui vous gêne, j’vous prierai d’vous en débarrasser en faveur de ma femme; ça lui f’ra plaisir à c’te pauvre vieille, qui n’a rien à s’mettre les dimanches sur le casaquin.»
Ce désintéressement est d’autant plus méritoire, que le père Gigomard n’a guère de fonds à la Caisse-d’Épargne. Le loueur qui l’exploite s’est enrichi. Mais le Cocher qui ne reçoit chaque jour qu’une modique somme et de faibles pour-boire, a mis excessivement peu de foin dans ses bottes:
«Ainsi va le monde, dit-il philosophiquement, les grands poissons mangeront toujours les petits. Les propriétaires de voitures sont de beaux messieurs, amis du Préfet de police. Ils sont en corporation, et se font représenter par des délégués. Nous autres, pauvres Cochers, personne ne nous représente; personne ne plaide nos intérêts. Aussi, c’est les maîtres qu’ont tout le fricot, et nous n’avons que du pain sec. Mais enfin il y a une caisse de pension et de secours pour les Cochers vieux et infirmes, c’est une ressource; ça vaut toujours mieux que rien.»
Le Chiffonnier.
XXII.
LE CHIFFONNIER.
Dans un cabaret, barrière du Maine,
Au temps où le vin se vendait six sous,
Lorsque, pour six blancs, on avait sans peine
Un plat de goujons et du lard aux choux,
Un vieux Chiffonnier un jour se présente,
Casquette levée et le croc au poing;
Il vient demander si sa douce amante
N’est pas, par hasard, restée en un coin.
Chanson populaire.
Sommaire: Belle prosopopée.—Causes qui déterminent à embrasser la profession de Chiffonnier.—Ce que c’est que les carons, le gros de Paris, le gros de campagne, le bul, etc.—Emploi des chiffons, des verres cassés, des os, etc.—Éloge de la chimie.—Le marchand de chiffons.—Description de son intérieur.—Chiffonniers nocturnes.—Prix d’une course d’omnibus.—Garnis de Chiffonniers.—Quos ego....—Relations avec les voleurs.—Le Chiffonnier décapité.—La veuve Boursin.—Le père Moustache.—Rixes et combats.—Chansons de guerre.—Expédition contre les chats et les chiens.—Gratteurs de ruisseaux.—Chiffonniers en province.
Non, vous n’êtes pas morts tout entiers, étranges habitants de la Cour des Miracles, sujets du grand Coësre, belistres, cagoux, archi-suppôts de l’argot, piètres, malingreux, coquillards; peuplades bohémiennes qui viviez dans la rue; lézards-bipèdes amoureux du soleil, parias cuirassés contre la honte pour l’amour de la liberté, et qui vous courbiez si bas sous la verge des lois, qu’elle ne vous atteignait point; non, vous n’êtes pas morts ab intestat et sans successeurs. Dans la société moderne, moins tolérante pour les Truands, vous avez été remplacés par les Chiffonniers.
Lorsqu’un homme est sans ressources, et qu’il peut en trouver en fouillant dans les tas d’ordures, il faudrait qu’il n’eût pas sept francs dans sa poche pour se priver d’une hotte et d’un crochet. Dès qu’il est armé Chiffonnier, dès qu’il s’est familiarisé à l’ignominie de ce sale métier, après l’avoir adopté par nécessité, il le continue par inclination. Il se complaît dans sa vie nomade, dans ses promenades sans fin, dans son indépendance de lazarone. Il regarde avec un profond mépris les esclaves qui s’enferment du matin au soir dans un atelier, derrière un établi. Que d’autres, mécaniques vivantes, règlent l’emploi de leur temps sur la marche des horloges, lui, le Chiffonnier philosophe, travaille quand il veut, se repose quand il veut, sans souvenirs de la veille, sans soucis du lendemain. Si la brise le glace, il se réchauffe avec des verres de camphre; si la chaleur l’incommode, il ôte ses guenilles, s’allonge à l’ombre, et s’endort. A-t-il faim, il se hâte de gagner quelques sous, et fait un repas de Lucullus avec du pain et du fromage d’Italie. Est-il malade, que lui importe? «L’hôpital, dit-il, n’a pas été inventé pour les chiens.»
Soumis à toutes les privations, le Chiffonnier est fier parce qu’il se croit libre. Il traite avec hauteur le marchand de chiffons même, auquel il porte la récolte du jour, et dont il reçoit de temps en temps de légères avances sur celle du lendemain. «Si tu ne veux pas m’acheter, j’m’en fiche pas mal, j’irai ailleurs,» s’écrie-t-il; et il fait mine de s’éloigner. On aperçoit son orgueil à travers les trous multipliés de sa veste.
«Mais, demandent avec étonnement les gens du monde, comment le Chiffonnier peut-il subsister? qui peut vouloir de son ignoble marchandise?» Leur surprise augmentera quand nous leur affirmerons que certains marchands de chiffons sont riches; mais elle diminuera sensiblement lorsque nous leur aurons montré tous les trésors que renferme la hotte d’un Chiffonnier. Rien de ce qu’il ramasse au coin des bornes n’est perdu pour l’industrie; les vils débris qu’il retire de la boue sont comme de hideuses chrysalides auxquelles la science humaine donnera des formes élégantes et des ailes diaphanes.
Ainsi, les fabricants de carton et de papier achètent pour leur usage:
| Prix de 100 kilog. | ||
| Les carons, vieux papiers sales | 8 | francs. |
| Le gros de Paris, toiles d’emballages, restes de sacs | 8 | |
| Le gros de campagne, chiffons de couleur, cotonnades | 18 | |
| Le gros bul, toiles en fil grossières et sales | 20 | |
| Le bul, même qualité, mais plus propre | 26 | |
| Le blanc sale, chiffons, ordinairement de cotonnades | 34 | |
| Le blanc fin, chiffons propres et de toile de fil | 44 | |
Les chiffons d’une dimension raisonnable passent entre les mains des revendeuses à la toilette du Marché du Temple. Les fabricants de produits chimiques tirent du sel ammoniac des lambeaux de laine ou de draps. On fait de nouvelles vitres avec les morceaux de verre cassés, et de nouvelles ferrures avec les anciennes.
Un grand festin s’est donné; les convives étaient nombreux, les services variés, les mets exquis; les débris amoncelés près de la porte de l’hôtel attestent la magnificence de la fête; eh bien! tous ces restes sont utilisés. Les coquilles d’huîtres fument les champs, ou servent à la fabrication de la chaux; les bribes de pain engraissent les bestiaux, si elles ne sont pas assez présentables pour grossir les soupes consistantes des Maçons et des Limousins, ou pour être consommées par le Chiffonnier en personne. Et les os sont-ils négligés? les tabletiers, les tourneurs ne savent-ils pas les changer en bilboquets, en quilles, en dominos, en fiches d’échiquier, en cure-dents, en couteaux à papier? Les os calcinés et pulvérisés ne sont-ils pas la base du noir animal, cet engrais puissant, ce stomachique de la terre épuisée? Et les assiettes cassées? on en ôte précieusement la dorure; et la porcelaine entre dans la composition du ciment romain, ou, réduite en poudre impalpable, elle est mêlée au papier dont elle augmente le poids.
Voilà des manipulations dignes d’un siècle où la chimie dompte la matière et semble usurper une partie de la puissance créatrice. La chimie aujourd’hui se mêle à toutes les actions de la vie, et l’on a peine à concevoir comment les anciens s’en passaient. S’agit-il de teindre une robe, vite du chlore, des acides, des mordants, du prussiate de potasse. Vient-il une épidémie, c’est la chimie qui constate la quantité de substances délétères combinées avec l’air atmosphérique. Non-seulement on fait de la chimie dans les manufactures, mais nous en faisons nous-mêmes tous les jours, sans nous en douter. Quand, par exemple, vous vous procurez du feu avec un briquet Fumade, vous engendrez une série de phénomènes chimiques de la plus haute importance. Le chlorure de potassium de l’allumette se combine avec l’acide sulfurique imbibant l’amiante du flacon; il se forme du sulfate de potasse, avec un tel dégagement de chaleur que le soufre s’enflamme; le chlore se dégage, la goutte d’acide sulfurique devient de l’acide sulfureux en abandonnant au chlore une portion d’oxygène; et le sulfate de potasse, passant à l’état solide, reste attaché en globules jaunes sur le bois incandescent de l’allumette: que de science résumée dans un briquet!
Cette expérience quotidienne n’est pas plus miraculeuse que le changement des chiffons en papiers, des os en poudre fertilisante, des vieux draps en sel ammoniac, et de la porcelaine en ciment.
Habile alchimiste, le marchand de chiffons transmute en or les objets de rebut qu’on lui apporte. Avec le produit de la vente du caron et du bul il achète des rentes sur l’État. Il reçoit les Chiffonniers dans un bouge infect, et ses amis dans un salon élégant. Sa boutique est hideuse à voir; elle est encombrée d’immondices, de guenilles crottées, de bois pourris, d’ossements qui sentent l’amphithéâtre; le tout apporté par des êtres à peine humains, pesé dans des balances d’un aspect fantastique, trié par des mégères décrépites....... Mais si l’on pénètre au delà de cette première pièce, si l’on visite l’appartement particulier du Chiffonnier en gros, on y remarquera l’attirail ordinaire du luxe bourgeois, la pendule dorée, les scènes gravées de la vie de Napoléon, le cabaret en porcelaine.
Et l’on trouve un piano dans l’arrière-boutique.
Ce meuble est à l’usage de la fille du logis, héritière recherchée et digne de l’être. Nous pouvons citer un Chiffonnier en gros de la rue Jean-Tison, qui a donné à chacune de ses deux filles soixante mille francs de dot!
Si les marchands de chiffons gagnent tant, il est tout simple que les Chiffonniers ne gagnent presque rien; effectivement, les plus actifs n’arrivent à réaliser que trois ou quatre francs par jour. Ce sont ceux qui, malgré une ordonnance encore en vigueur, celle du 26 juillet 1777, vaguent dans les rues pendant la nuit. Les Chiffonniers, comme les papillons, se partagent en diurnes et en nocturnes; et ces derniers, commençant leurs pérégrinations au moment où les balayeurs reposent, ont chance de faire de bonnes trouvailles. Ils adoptent certains quartiers, et de préférence le faubourg Saint-Germain, la Chaussée-d’Antin, le faubourg Saint-Honoré, résidences de la classe opulente. Ils finissent par être connus des cuisinières, dont ils reçoivent du pain et de la viande, s’engageant en revanche à restituer tout objet perdu qu’ils pourraient découvrir dans les ordures. Une fois qu’ils sont acclimatés dans une certaine circonscription, ils ont des bénéfices en dehors de leur industrie. Les gens paresseux et condamnés par état à se lever matin se font réveiller par eux. Nous avons l’honneur de connaître un Chiffonnier qui va tous les matins de la montagne Sainte-Geneviève à l’Assomption, pour frapper à la porte d’un épicier, d’un pâtissier et d’un marchand de vin. Cette course lui vaut 30 centimes, et cet ouvrier économe calcule que cette faible somme paie les trois-quarts de son loyer quotidien.
Les Chiffonniers diurnes ne sont pas étrangers à tous plaisirs. Ils vont, le dimanche, boire à la barrière avec leurs épouses, et se permettent même d’aller voir un mélodrame en vogue, Lazare le Pâtre, ou la Grâce de Dieu, ou Paul et Virginie, ou tout autre, pourvu que le sujet soit intéressant et le traître puni à la fin de la pièce.
Quelle que soit sa prospérité, le Chiffonnier n’a jamais de meubles à lui, il loge toujours en garni, au prix fixe de 20 centimes, que les logeurs méfiants exigent communément d’avance: «Tes quatre sous, ou tu ne couches pas.» L’individu qui peut débourser, Chiffonnier ou Chiffonnière, se jette sans quitter ses haillons, sur une paillasse. Dans ces noires chambrées, où l’on couche pour deux sous, le lit commun est une longue planche en talus, et la couverture commune est un lambeau de tapisserie, cloué au mur d’un côté, et attaché de l’autre à un clou. Quand des querelles nocturnes surgissent en cette enceinte, le logeur paraît armé d’un merlin, et du nom de Neptune gourmandant les vents: «Qu’est-ce qui bronche ici? que j’ lui abatte un aileron!»
Dans ces repaires, les Chiffonniers se trouvent en contact avec des voleurs dont ils deviennent passivement les complices. Ils ne sont pas tenus de leur prêter un concours actif; mais dévoiler le mystère d’une criminelle entreprise serait se vouer à d’implacables vengeances. Soupçonné d’avoir trahi deux voleurs, un vieux Chiffonnier fut trouvé, un matin, assassiné au coin d’une borne. On l’avait surpris à la veillée, on lui avait tranché la tête, que, par un atroce raffinement de barbarie, on avait déposée dans sa hotte!
Tous les Chiffonniers savent et parlent l’argot, ce patois énergique qui appelle la langue la menteuse, l’amour le dardant, une montre une toquante, la lune la luisarde, un livre un babillard, et le supplice l’Abbaye de Monte-à-Regret. Un mot favori des Chiffonniers est rupin, vieille expression autrefois employée pour signifier un gentilhomme. Tout ce qu’ils trouvent beau, tout ce qui excite leur admiration, est rupin ou chenu; mais quoique possédant le langage des gens qui vivent de proie, quoique confondue avec eux, la majorité des Chiffonniers n’est pas pervertie par cette dangereuse fréquentation; il en existe même qui se recommandent par leur probité, et qui, s’ils trouvent de l’argent, un cachet, un porte-crayon, des cuillères, prennent des renseignements avant de s’approprier ce que leur a envoyé la fortune. Le 11 octobre 1841, la veuve Boursin, vieille Chiffonnière de la rue Mouffetard, habituée de la Chaussée-d’Antin, déterre dans un tas d’ordures un bouton de chemise en diamant. Elle ne quitte point la rue, va de maison en maison, exhibe sa trouvaille, découvre le propriétaire du bouton, et s’empresse de le lui restituer, ne demandant pour récompense que le prix de sa journée qu’elle avait perdue en recherches.
On doit signaler parmi les Chiffonniers honorables le père Moustache, ancien soldat de la garde impériale, chevalier de la Légion-d’Honneur. Ce brave homme, ayant deux filles, a longtemps renoncé à toucher sa pension pour leur faire donner une éducation convenable et les mettre à même de s’établir. Aussi est-il en honneur dans sa tribu, qui sait au moins apprécier les vertus qu’elle n’exerce pas.
Travailler le moins, boire le plus possible, telle est la volupté suprême des Chiffonniers. Dans les beaux jours, on en voit au milieu des rues montueuses du quartier Saint-Marcel, couchés au soleil, et jouant aux dés comme des lansquenets. S’ils se disputent, ils passent sans transition des injures aux voies de fait. Par une habitude traditionnelle, ils mettent bas leur chemise, avant d’en venir aux mains, et crient, en se montrant l’épaule: «Regarde-moi celle-là, elle n’a jamais été marquée; en pourrais-tu dire autant?» Puis une lutte acharnée s’engage; les haillons déchirés s’éparpillent; les deux adversaires, à moitié nus, roulent en hurlant sur le pavé ensanglanté.
Les Chiffonniers ont une vive inclination pour la rixe. Un amour irrésistible de désordre les pousse au combat toutes les fois que l’émeute se déchaîne. Ils ont même une chanson de guerre dont le refrain est:
En avant courage!
Marchons les premiers;
Du cœur à l’ouvrage,
Braves Chiffonniers!
En entendant leurs cris sauvages, en suivant des yeux dans sa chute cette avalanche de gueux déterminés, le commerçant dit avec terreur: «Voilà le faubourg Marceau qui descend!» Le plus stable gouvernement tremble sur sa base, quand, guidée par les Chiffonniers, la have population des faubourgs se rue sur les riches quartiers. On appréhende moins le pillage que le bouleversement de la société; on sent combien l’ordre public est faible contre tant de gens qui n’ont rien à perdre; et la protestation armée des misérables fait comprendre à tous la nécessité d’adopter comme règle de conduite ce grand axiome: «Amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.»
En temps de calme, les Chiffonniers ne font la guerre qu’aux animaux domestiques: aux chiens et aux chats, qu’ils vendent à l’équarrisseur. Un dogue vaut de 30 à 40 sous; un chien de moyenne taille, de 5 à 10 sous; un chat, 4 sous en été et 8 sous en hiver. Les tondeurs emploient la graisse de chat, d’autres artisans l’huile de pieds de chien; et les fourreurs s’accommodent des peaux, qui deviennent entre leurs mains du renard noir ou de la marte zibeline. Un Chiffonnier déterminé, agile comme un chasseur de chamois, intrépide comme un tueur d’ours, ferait promptement sa fortune en poursuivant sa proie jusque sur les toits, en pénétrant audacieusement dans l’intérieur des maisons, en affrontant la fureur des portières et les poursuites de l’Autorité.
Il fut dans la famille des Chiffonniers une branche collatérale aujourd’hui proscrite, celle des Gratteurs de ruisseau. Après les pluies d’orage, ils se précipitaient dans les rues, et fouillaient la boue avec une persévérance souvent fructueuse: ils ramassaient de vieux clous, des ferrailles, de l’or même; mais la police les a suspendus de leurs fonctions, sous prétexte qu’ils déchaussaient les pavés.
La chiffonnerie s’étend actuellement dans les campagnes. Des Chiffonniers provinciaux parcourent les villages pour acheter les chiffons, les os, les vieux papiers; mais le véritable Chiffonnier, tel que nous l’avons dépeint, indépendant, insoucieux, ivrogne, abruti, indiscipliné, et toujours Frrrançais! est aussi essentiellement Parisien que la Colonne Vendôme ou l’Arc de l’Étoile.
L’Égouttier.
XXIII.
L’ÉGOUTTIER.
On ignore par quel moyen nos santés sont conservées, comment l’air qui nous environne est respirable, par quel miracle un quartier qui n’était naguère qu’un marais infect se trouve couvert de palais et des plus magnifiques théâtres, parce que la cause de tous ces bienfaits est cachée sous terre.
(Parent-Duchatelet, Essai sur les Cloaques.)
Sommaire: Considérations morales.—Égouts de Paris.—Conseils aux touristes.—Égout Montmartre.—Administration du curage des égouts.—La rue de Nevers.—Organisation des Égouttiers.—Costume.—Instruments de travail.—Journée des Égouttiers.—Chef de division.—Cas d’asphyxie.—Anecdote.—Défense de fumer.—Trouvailles.—Inconvénients d’une pluie d’orage.—Dîner.—Travail dans les temps de gelée ou de sécheresse.—Salaire.—Dangers d’une coalition des Égouttiers.
Dans les grandes villes, tout est grossi, développé, revêtu de proportions gigantesques; toutes les grandeurs et toutes les misères sont concentrées, groupées, mises en relief. Si, d’un côté, les lumières intellectuelles y répandent un rayonnement immense, de l’autre, les vices nous épouvantent par leur active propagation. A côté de vastes palais se trouvent de vastes réceptacles d’immondices; et, pour recevoir les fanges de la cité, il a fallu creuser des canaux souterrains dont le parcours, à Paris, n’a pas moins de vingt-quatre lieues[38].
[38] Parent-Duchâtelet évalue la longueur totale à 35,846 mètres. Il n’a pu se la procurer en acte, «parce que, dit-il, quelques personnes qui la connaissent ne voulurent pas me la donner.»
Vingt-quatre lieues! quel travail colossal!... Vous qui vantez les anciens au détriment des modernes, quelle œuvre architecturale pouvez-vous opposer à ce monument d’utilité publique? Vingt-quatre lieues d’égouts solidement voûtés, solidement pavés, assez élevés pour qu’on s’y promène à l’aise! Étrangers qui venez visiter la capitale de la France, nous vous invitons à prendre sur vous de parcourir ces sombres routes. Ce voyage ne semble pas, sans doute, très-séduisant au premier abord: jusqu’à ce jour, quelques Anglais intrépides en ont seuls affronté les désagréments et les périls; mais ils en ont rapporté des impressions qui les ont amplement dédommagés d’une inhumation momentanée. Le docteur Parent-Duchâtelet, qui a laissé de si remarquables travaux sur l’hygiène publique, disait à l’un de ses amis, au milieu d’un bal donné à l’Hôtel-de-Ville: «J’aime cent fois mieux aller dans un égout que de venir à cette réunion.» Sans partager cette étrange prédilection, on peut avancer que les égouts de Paris doivent être comptés au premier rang des curiosités de cette ville.
Et les Égouttiers aussi.
L’eau fangeuse des ruisseaux se précipite dans ces vastes cavités par des bouches qui jadis étaient d’une menaçante largeur. On remarquait, entre autres, celle de la barrière des Sergents, rue Saint-Honoré; celle de la rue Montmartre, en face la rue Mandar, et l’immense caverne qui s’ouvrait au bas du chevet de Saint-Eustache. Ce fut dans cette dernière que, le 14 février 1795, l’on jeta le buste de Marat, dont les cendres avaient été solennellement transférées au Panthéon le 24 septembre 1794.
De distance en distance, des tampons, ouvertures couvertes de plaques de fer circulaires, ont été ménagés pour livrer passage aux Égouttiers. Nous ne voulons point pénétrer avec vous dans ces obscures retraites pour en suivre les détours et en raconter l’histoire; recommandons seulement à la reconnaissance publique Hugues Aubriot, prévôt des marchands et intendant des finances sous Charles V, et Michel-Étienne Turgot, président du grand-conseil de la ville en 1740. Le premier imagina de substituer des égouts voûtés aux égouts découverts; le second fit construire l’immense souterrain appelé aujourd’hui le grand égout de ceinture.
Les égouts de Paris jettent leurs fanges dans la Seine par quarante-cinq ouvertures, dont vingt et une sur la rive droite et vingt-quatre sur la rive gauche. Le grand égout de ceinture parcourt une étendue de 6,866 mètres; son bassin, selon l’ingénieur en chef Girard[39], occupe à lui seul une surface bien supérieure à la moitié de Paris, et des ramifications multipliées y amènent non-seulement les eaux d’un très-grand nombre de quartiers, mais encore celles des flancs méridionaux de la colline de Montmartre. Les autres égouts sont, sur la rive droite:
Les égouts Amelot et de l’abattoir Popincourt, du Petit-Musc, de la Grève, des rues de la Tannerie, de la Vieille-Lanterne, de la Vieille-Tuerie, de la Joaillerie, du Châtelet, de la Saulnerie, des arches Pépin et Marion, de la place de l’École, de la barrière des Sergents, de la rue Froidmanteau, du Carrousel, des Tuileries, de la place Louis XV, de la Pompe-à-Feu, de la rue Saint-Pierre.
[39] Mémoire sur les inondations souterraines de Paris, in-4o.
Sous les quartiers de la rive gauche serpentent les égouts de la Salpétrière, de la Ménagerie, de la Halle-aux-Vins, des Grands et des Petits-Degrés, de la place Maubert, de la rue de la Bûcherie et du pont Saint-Michel, de l’École-de-Médecine, de la rue de Seine, de la rue Saint-Benoît, des rues de Poitiers, de Belle-Chasse et de Bourgogne, du Palais-Bourbon, des Invalides, du Gros-Caillou, de l’École-Militaire.
On compte en outre onze égouts pour la Cité et pour l’île Saint-Louis; dans le faubourg Saint-Marceau, six égouts qui tombent dans la Bièvre; sur le quai Voltaire, deux petits égouts à l’usage de maisons particulières; et enfin trois égouts découverts dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau.
Le curage des égouts est fait aux frais de l’entrepreneur-général du nettoiement, sous la direction de l’inspecteur-général de la salubrité. L’entrepreneur fournit les outils et ustensiles nécessaires, mais la surveillance des ouvriers appartient à une administration spéciale, dont le chef-lieu est rue de Nevers, 25. Cette rue est une des plus affreuses de Paris. Large d’environ trois mètres, elle est bordée de maisons noires, décrépites, tremblotantes, dont les pignons lézardés la couvrent d’une ombre éternelle. C’est comme un égout à ciel découvert.
Les Égouttiers parisiens sont au nombre de quatre-vingt-quatre, partagés en divisions de quatorze à quinze hommes. Leur uniforme se compose d’une blouse de toile bleue très-courte et de très-longues bottes de pêcheurs, qui leur sont fournies par l’administration. L’instrument dont ils se servent pour remuer la boue et la pousser vers la Seine est une longue perche terminée en forme de truelle qu’ils appellent rabot.
Tous les matins, vers une heure, chaque division marche au rendez-vous. Elle est commandée par un chef, qui porte sur le devant de son chapeau une plaque de cuivre où sont gravés ces mots:
PRÉFECTURE
DE POLICE.
SERVICE DES ÉGOUTS.
CHEF.
La division tout entière disparaît dans la branche d’égouts qui lui est assignée; deux Égouttiers seulement restent au dehors pour rouvrir le tampon quand il en sera temps. Quoique les fontaines aient coulé de six à sept heures sur le radier, cette descente n’est pas sans danger: il arrive que des gaz délétères enveloppent le travailleur au moment où il atteint le bas de l’échelle. Il tombe suffoqué, il va périr; mais, au risque de partager son sort, ses camarades viennent à son secours. On voit, en pareil cas, éclater ce noble dévouement dont la classe ouvrière a souvent donné des preuves. Le samedi 31 juillet 1841, à onze heures du matin, une division d’Égouttiers était groupée autour d’un tampon dans la rue d’Alger. Un homme manquait à l’appel: il était au fond du gouffre et râlait. La crainte arrêtait ses confrères; leur hésitation prolongée était l’arrêt de mort du malheureux asphyxié... Un jeune ouvrier se fait attacher avec une corde sous les aisselles, parvient jusqu’à la victime, la saisit dans ses bras, remonte avec elle et la rappelle à la vie.
La science a recherché les causes de ces accidents; elle a analysé l’air des égouts, et en a reconnu l’impureté. Tandis que celui que nous respirons se compose de vingt et une parties d’oxygène, de soixante et onze parties d’azote et de quelques millièmes seulement d’acide carbonique, l’air des égouts contient, suivant le calcul de M. Gaulthier de Claubry:
| Oxygène | 13,79 |
| Azote | 81,21 |
| Acide carbonique | 2,01 |
| Hydrogène sulfuré | 2,99 |
| 100,00 |
Cette atmosphère empestée, lorsqu’elle ne tue pas, attaque les paupières et les yeux, et cause de douloureuses ophthalmies; et cependant les Cureurs travaillent souvent dans l’égout de six heures et demie jusqu’à onze heures, sans remonter, à la lueur d’une petite lampe fumeuse. Si elle s’éteignait?... dites-vous; et vous les voyez déjà condamnés au destin du paysagiste Robert, perdu dans les catacombes de Rome:
Il cherche, mais en vain: il s’égare, il se trouble;
Il s’éloigne, il revient, et sa crainte redouble...
L’infortuné déjà voit cent spectres hideux,
Le délire brûlant, le désespoir affreux,
La Mort!... Non cette Mort qui plaît à la victoire,
Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire;
Mais lente, mais horrible, et traînant par la main
La Faim, qui lui déchire et lui ronge le sein!
Son sang, à ces pensers, s’arrête dans ses veines;
Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines!...
Cependant il espère... Il pense quelquefois
Entrevoir des clartés, distinguer une voix;
Il regarde, il écoute... Hélas! dans l’ombre immense
Il ne voit que la nuit, n’entend que le silence,
Et le silence encore ajoute à son horreur.
Rassurez-vous toutefois... Les Égouttiers ont une telle habitude de leur noir labyrinthe, qu’ils savent précisément l’endroit où ils sont, et pourraient désigner la rue sous laquelle ils barbottent.
Durant ces tristes occupations, aucune distraction n’est permise. La pipe aurait bien des charmes pour le Cureur: il en aspirerait avec délices les bouffées odoriférantes; cependant, comme il se trouve souvent dans la compagnie des gens que l’odeur de la pipe incommode, on s’en abstient par politesse. Il est défendu de fumer, mais vous pouvez vous asseoir.
Ils sont là, à dix mètres du sol; le bruit des voitures leur parvient confusément; ils suivent à pas lents, le rabot à la main, ces longues galeries qui sont leur domaine. Par intervalles, l’un d’eux pousse un cri de joie: il vient de ramasser une pièce de cinq francs ou une canne à pomme d’or qui, échappée la veille des mains de son propriétaire, est tombée par les fentes d’un tampon; d’autres fois une exclamation d’horreur retentit: les Égouttiers maudissent la mesure qui a supprimé les tours, car ce lambeau sanglant qu’ils ramènent au bout de leur rabot, c’est le cadavre d’un enfant nouveau-né!...
La plupart du temps, ils ne trouvent rien que de la boue, partout et toujours. Cette boue, prétendent-ils, loin d’être malfaisante, a des vertus contre les plaies des jambes et les éruptions cutanées; c’est un onguent, un excellent spécifique; mais il n’a malheureusement point d’action sur les rhumatismes, l’une des maladies ordinaires des Cureurs.
Pendant la marche, le chef qui précède la division examine avec soin l’état de la voûte, et tient note des réparations à effectuer, pour les signaler à l’inspecteur-général.
Les Égouttiers sont exposés non-seulement à l’asphyxie, mais encore à la submersion. Si tout à coup le ciel se charge de nuages, si une pluie d’orage vient à tomber, ils se verront renversés à l’improviste par les eaux, et entraînés vers la Seine. Cet accident est rare, mais on en a des exemples: l’on a vu des Égouttiers, luttant contre des torrents tumultueux, se sauver à la nage au milieu des ténèbres, et gagner à grand’peine leur échelle. En 1809, à l’angle de la rue de Bondy, deux ouvriers sur sept furent noyés. Trois Égouttiers périrent, en 1820, dans le grand égout, près du faubourg du Temple; et leur chef, après de longs efforts, eut le bonheur de s’accrocher à une corde qu’on lui jeta par un tampon en face de la rue d’Angoulême.
Vers midi, les Égouttiers revoient la lumière du jour, et les hommes de chaque division vont dîner ensemble chez un gargotier. Après un modeste repas, ils reprennent leur promenade souterraine, et rafraîchissent le fond du radier, que les eaux des bornes-fontaines baignent de midi à deux heures.
Dans les temps de gelée ou de sécheresse, les Égouttiers enlèvent les sédiments adhérents au dallage des égouts. Leur service est alors moins pénible; mais comme on compte annuellement à Paris une moyenne de deux cent trente-quatre jours de vents humides et de cent quarante-deux jours de pluie, comme certaines années ont présenté jusqu’à trois cent vingt jours de pluie et cent vingt centimètres de hauteur d’eau pluviale, les Égouttiers ont peu de chances d’interruption dans le cours de leur existence amphibie.
Dans les quatre saisons, à Paris, l’on essuie de la pluie et du vent, du vent et de la pluie.
C’est pour deux francs vingt-cinq centimes, pour trois francs quand ils ont le grade de chef, que ces hommes consentent à s’enterrer vivants pendant la moitié de la journée, à piétiner dans un marais fétide et nauséabond. Au bout de vingt ans de service, ils ont droit à une pension de trois cents francs. Ce salaire est-il proportionné à leurs fatigues, à leurs dangers?... Ne doit-on pas appréhender qu’un jour, las d’être rétribués si modestement, ils refusent soudain de travailler?... Que deviendrions-nous, grand Dieu?... Le bourgeois parisien voit, sans trop d’inquiétude, les coalitions de serruriers, de forgerons, d’ouvriers en papiers peints, d’imprimeurs, etc.; mais supposez une coalition des Égouttiers: la fange s’accumule dans les canaux, et menace d’en sortir pour inonder Paris; d’immondes vapeurs se répandent; la peste, le typhus, vont peupler les hôpitaux; l’existence même de la ville est compromise: un déluge de boue va l’ensevelir.
Les Égouttiers sont, comme vous le voyez, les maîtres de la ville souterraine, les monarques du royaume des ténèbres. En cette qualité, ils ont droit à nos respects; et, si nous songeons à l’utilité de leur besogne, nous les indemniserons, par notre estime, de ce qu’elle a de rebutant.
En diverses circonstances, l’administration a appelé les savants à s’occuper du sort des Égouttiers. Lorsqu’il fut question de curer l’égout Amelot, abandonné et obstrué depuis longtemps, le préfet de police, M. Delavau, de concert avec M. de Chabrol, préfet de la Seine, organisa une commission pour diriger les travaux de curage sans compromettre ni la salubrité publique ni la santé des ouvriers. Cette commission, composée de MM. d’Arcet, Cordier, Girard, Devilliers, Parton, Gaulthier de Claubry, Labarraque et Chevallier, était dirigée par Parent-Duchâtelet. Grâce aux précautions prises par ces hommes savants et dévoués, le curage fut opéré sans danger. Six mois suffirent à trente-deux ouvriers pour extraire de l’égout Amelot et de ses embranchements deux mille cent cinquante tombereaux de matières solides, et trois fois autant de matières molles; et, au terme de cet effrayant travail, tous les Égouttiers jouissaient de la santé la plus florissante.
On assure même que quelques-uns avaient engraissé.
Le Marchand de Peaux de Lapins.
XXIV.
LE MARCHAND DE PEAUX DE LAPINS.
Aux montagnes de la Savoie,
Je naquis de pauvres parents;
Voilà qu’à Paris l’on m’envoie,
Car nous étions beaucoup d’enfants.
Bouilly, Fanchon la Vielleuse.
Sommaire: Description d’un nègre-blanc.—Esprit stationnaire.—Travaux d’hiver et d’été.—Destruction des chats.—Il faut des époux assortis.—Aventure récente.—Scène à la police correctionnelle.—Extension du commerce du Marchand de Peaux de Lapins.
Les moralistes de notre époque s’élèvent souvent dans des diatribes plus ou moins éloquentes contre les progrès toujours croissants du luxe, soit dans les habitations, soit dans les vêtements; certains industriels viennent cependant chaque jour donner un démenti à ces déclamations, et parmi ceux qui ont conservé une physionomie particulière, en manifestant un profond dédain pour les recherches du bien-être, du luxe, et les ablutions quotidiennes, il suffit de montrer le Marchand de Peaux de Lapins.
Quel galbe original! Il a, pour la couleur, quelque chose de l’Éthiopien, quelquefois du Lapon pour la taille. De quel épais enduit son visage et ses mains sont-ils revêtus! Quel cosmétique serait assez puissant pour les restituer à la couleur normale! Ou plutôt, le noir ne serait-il pas leur véritable couleur?
En vain les vêtements se sont transformés de manière à égaliser les classes et les individus. C’est à peine si l’extérieur du Marchand de Peaux de Lapins a subi quelques changements: un pantalon, et quel pantalon! a bien remplacé l’épaisse culotte et le grossier haut-de-chausse dont ses devanciers étaient affublés; mais il porte toujours les cheveux longs et crépus; son bonnet de laine et ses lourds sabots ne sauraient l’abandonner.
Né dans le Cantal, il a quitté bien jeune encore ses montagnes et l’humble chaumine où il ressentit les premières atteintes de la misère, pour venir à Paris ramoner d’abord les cheminées, puis, obéissant à son instinct commercial, acheter et revendre des peaux de lapins. On le voit apparaître au moment où les hirondelles s’éloignent, où les brouillards et les frimas fondent sur la cité. Il est possible qu’il reste à Paris pendant la belle saison, mais c’est assurément pour lui une époque de chômage. C’est l’hiver qu’il triomphe! Bravant une pluie froide et pénétrante, portant sur l’épaule un grand sac, d’où le moindre choc fait sortir une poussière noire et suffocante, il parcourt les rues, faisant entendre son cri retentissant: «Ah! peaux de lapins!» Il est suivi d’un jeune enfant exilé comme lui, qui répète après lui, d’une voix argentine: «Ah! peaux de lapins!» à l’entrée des maisons, aux fenêtres des cuisines surtout; car c’est avec la cuisinière que les négociants auvergnats ont de mystérieux conciliabules, qu’ils concluent d’étranges et avantageux marchés! La calomnie a bien répété (elle ne respecte rien) que plus d’un chat bien aimé, commensal appétissant d’une cuisine bien fournie, mais redoutable au cordon bleu par ses adroits larcins, avait disparu peu de temps après la visite d’un Marchand de Peaux de Lapins!
Les journaux graves n’ont pas craint de rapporter que la police, dans une visite chez maint gargotier des quartiers populeux, où la gibelotte est en honneur, avait découvert les têtes trop reconnaissables de chats défunts, et les Marchands de Peaux de Lapins étaient accusés de les avoir enlevés,
Servant, sans le savoir, des haines domestiques,
puis livrés à la consommation en permettant ainsi d’en faire des ragoûts frauduleux!
Le Marchand de Peaux de Lapins est quelquefois marié à une femme de son pays, de son village, et qui, laborieuse comme lui, peu favorisée des grâces extérieures, prouve la sagesse et la logique incontestable du refrain:
Il faut des époux assortis
Dans les liens du mariage.
Employée dans un magasin de revendeur, elle y donne, au même degré que son mari, l’exemple du travail, de la sobriété, de l’économie, de toutes les vertus enfin, excepté de la propreté. Leur double industrie, les privations de toute espèce qu’ils s’imposent, leur permettent d’envoyer chaque année quelques épargnes au pays.
Une pièce de terre, une habitation misérable comme celle où ils sont nés pour le travail et la pauvreté, voilà le rêve de leur avenir! Tel est l’espoir de leurs vieux jours. Toutefois, le désir d’arriver au jour du repos ne leur fait jamais enfreindre les lois d’une probité scrupuleuse, et l’on en cite des traits bien dignes d’éloges. Le Marchand de Peaux de Lapins pourrait dire, comme l’un des héros de Shakspeare: «Sans doute, mon visage est noir; mais vois le visage d’Otello dans son âme.»
Le lendemain d’une grande soirée, dans une belle maison du faubourg Saint-Germain, la cuisinière fit venir un Marchand de Peaux de Lapins, pour lui vendre la dépouille d’un lièvre qui avait paru avec honneur sur la table d’un riche Amphitryon, dans un festin dont la superbe ordonnance avait de nouveau mis en lumière les talents du cordon bleu. Le marché fut conclu sur une table où gisaient encore des biscuits, des gâteaux ébréchés, et de riches plateaux, encore chargés de soucoupes dorées, de verres de cristal, de cuillers en vermeil.
Après quelques débats, le Marchand se retire avec son acquisition, dont le prix reste fixé à 50 centimes; la dépouille d’un lapin eût été payée 20 centimes seulement.
Les domestiques achèvent de ranger les cristaux, la somptueuse vaisselle; tout à coup, ô douleur! ô soupçon fâcheux! on s’aperçoit qu’une petite cuiller manque. Qu’est-elle devenue? La cuisinière interroge tous les domestiques; chacun s’excuse, elle seule reste en butte aux soupçons, si cruels pour une âme fière, si blessants pour une conscience irréprochable. Un sourire d’incrédulité accueille ses explications maladroites; la malheureuse au désespoir rêve déjà le suicide; une heure, deux heures se passent ainsi.
Qu’aperçoit-elle, accourant pesamment, ruisselant de sueur, quoique trempé par une pluie abondante!!! Notre Marchand de Peaux de Lapins, d’une main se débarrassant de son grand sac, et lui montrant de l’autre la cuiller, qui s’était collée aux humides replis de la peau vendue: «J’ai bien couru, lui dit notre honnête négociant, mais la pensée que vous ou moi nous étions soupçonnés, m’a donné du cœur aux jambes.»
Il allait se retirer sans vouloir accepter de récompense, quand les domestiques, lui barrant le passage, jurèrent que du moins il trinquerait avec eux. On versa à boire et l’on porta d’une voix unanime un toast bruyant en l’honneur du brave homme. Cependant les maîtres avaient été avertis; ils le firent monter, et le forcèrent de recevoir une somme ronde, qu’il refusait obstinément.
Le sort du Marchand de Peaux de Lapins n’est pas toujours heureux; s’il a l’insouciance et la liberté de locomotion du Juif errant, il est quelquefois soumis à de rudes épreuves; de graves maladies le retiennent sur son grabat, le forcent d’entrer à l’hôpital, et réduisent sa femme, ses enfants à demander l’aumône.
Dernièrement, à la police correctionnelle, les juges allaient condamner une pauvre femme pour mendicité. Son accent étrange lui permettait à peine de faire entendre que son mari, Marchand de Peaux de Lapins, était depuis peu convalescent d’une longue maladie, qui avait épuisé leurs faibles ressources et l’avait réduite à aller le soir avec ses deux enfants implorer la charité publique. Le délit était flagrant, les juges délibéraient lorsque le Marchand de Peaux de Lapins traversa la foule rassemblée dans la salle, et vint, roulant dans ses mains noires et amaigries son bonnet crasseux,
Tenir à peu près ce langage:
«Mechieurs les juges! ch’est que j’étais malade, et que les médechins dijaient comme chà que je devais me reposer; les petits mangeaient toujours pendant che temps-là, et che n’était plus moi que je pouvais leur gagner du pain. La femme a fait che qu’elle a pu pour les empêcher de mourir de faim. Si vous la mettez en prison, qu’est-che qui aura choin de moi encore malade et des petits?»
A ces mots il s’incline, et chacun, étonné,
Admire le bon sens et même l’éloquence
Du commerçant infortuné.
Les juges souriaient de son langage et de son accent; mais ils acquittèrent la pauvre femme.
Quand la fortune favorise les efforts du Marchand de Peaux de Lapins, il ne court plus les rues, loue un grand hangar, qu’il arrange en magasin, y entasse la ferraille, le vieux cuivre, les chiffons. A toutes les ventes qui ont lieu par cessation de commerce, pour cause de décès, ou par autorité de justice, on le voit arriver, concurremment avec une nuée de ses compatriotes, et enlever aux enchères les glaces, les casseroles, les tapis, les tuyaux de poêle, les assiettes, toute espèce d’objets mobiliers. Il répare, brosse, nettoie, polit, rafistole ses acquisitions; recolle la porcelaine; met des pieds aux tables brisées; passe les vieilles commodes à l’encaustique; recoud le linge déchiré, et revend avantageusement sa cargaison. Il réalise même parfois un bénéfice de cent pour cent, en cédant presque immédiatement ce qu’il vient d’acheter. Notre marchand fait alors un commerce considérable, et naît à la vie politique; propriétaire, il devient juré, électeur, officier de la garde nationale, homme influent dans son quartier; et ce qui met surtout le comble à son orgueil, c’est quand le gouvernement récompense le travail heureux et persévérant, la probité constante du riche industriel en le nommant chevalier de la Légion-d’Honneur.
Inutile de dire que ces hautes destinées sont le partage de quelques privilégiés. Le plus grand nombre des Marchands de Peaux de Lapins achète un petit quartier de terre, où ils vivent en paix, plantent des choux, sont aussi fièrement que l’empereur Dioclétien dans son jardin de Salone, et racontent à leurs petits-enfants les merveilles de la Grande Ville.
Le Portier.
XXV.
LE PORTIER.
Monseigneur, quand je me présente,
Ordonnez qu’on me laisse entrer.
Piron, Épîtres.
Sommaire: Malédiction.—Variétés de l’espèce.—Le Suisse.—Le Concierge.—Concierge des Palais, de la Halle aux Blés, de la Halle aux Cuirs.—Concierge d’hôpital.—Histoire tragi-comique d’un Locataire et d’un Portier.
Heureux ceux qui ne connaissent pas le Portier! heureux les habitants des petites villes, malgré les cancans, le boston, les visites sans fin, les distributions de prix, les indigestions, les harangues du maire, parce que le Portier n’existe pas chez eux!
O témoignage vivant de la disparition de l’âge d’or, mouchard domestique, incarnation de la méfiance et de la curiosité! tu ne dois la vie qu’à la méchanceté des hommes! Aurait-on besoin de se cadenasser chez soi, d’entretenir sur le seuil des maisons de vigilants Cerbères, si la bonne foi régnait ici-bas? L’espionnage du Portier ne deviendrait-il pas inutile, du moment que personne ne songerait à s’approprier le bien d’autrui?
Quel ennui pour un honnête homme, de ne pouvoir entrer dans un logis quelconque sans attirer les regards d’un vassal qui, montrant au vasistas une figure inquiète, s’écrie: «Chez qui, Monsieur?—Où Monsieur va-t-il?—Que demande Monsieur?» Je demande que tu cesses de m’importuner, misérable! Suis-je un larron? ai-je l’air suspect? Faut-il te raconter d’où je viens, où je vais, te décliner mon nom et mes qualités? O malheureuse société, qui supposes toujours le mal, qui places des sentinelles partout, qui soumets les mieux intentionnés à l’intolérable inquisition des Portiers!
La loge du Portier a été le point de mire d’une multitude d’observations; on a patiemment scruté la vie privée et publique de ce fonctionnaire; mais l’espèce n’a pas été envisagée dans ses variétés: le Portier proprement dit, le Suisse, le Concierge, etc.
Le Suisse de porte, comme celui de paroisse, est pourvu d’un riche uniforme, chamarré de galons, et ombragé d’un tricorne. On pourrait, attendu qu’il est replet et vêtu de rouge, le prendre pour un officier de cavalerie anglaise. Il garde la porte des grandes maisons: ministères, ambassades, hôtels aristocratiques. Malgré l’épaisseur de son enveloppe matérielle, c’est un homme d’une exquise perspicacité, quand il s’agit de distinguer les gens à l’extérieur. Un personnage de haut rang, décoré d’un ou de plusieurs ordres vient-il à descendre d’un équipage armorié, le Suisse accourt, et s’incline avec la soumission d’un mandarin devant l’empereur de la Chine. Qu’un piéton se présente avec l’habit noir râpé du solliciteur, le Suisse ne daigne pas mentir, en disant: «Monsieur n’y est pas;» mais se cambrant avec fierté: «Que demandez-vous? Monsieur ne reçoit personne.—Cependant n’y aurait-il aucun moyen...—Je vous dis que Monsieur ne reçoit personne.» Et le pauvre hère s’éloigne pour revenir le lendemain essuyer un nouvel affront.
Le Concierge va de pair avec le Suisse, notamment s’il est serviteur de l’État ou de la Liste civile.
Un Concierge de palais est un grand seigneur, bien pansé, bien chauffé, et susceptible de recevoir les hommages du populaire. Il est environné de pétitionnaires: on lui demande l’autorisation de visiter son monument, et quelle que soit sa haute position, il ne refuse pas les pour-boire des étrangers curieux.
La Ville de Paris entretient des Concierges en divers établissements d’utilité publique: par exemple, la Halle aux Blés possède, outre un Portier, un Inspecteur-Concierge, qui surveille les arrivages, le placement des marchandises, la propreté du local, et la conduite des journaliers. A la Halle aux Cuirs, un Concierge ouvre et ferme les portes pour la réception, vente et sortie des marchandises; sonne la cloche au commencement et à la fin des ventes; ne laisse sortir aucune marchandise sans bulletin, et chasse du sanctuaire les personnes étrangères au commerce, ou celles qui s’y permettent le délassement prohibé de la pipe.
Le Concierge d’hôpital est bien connu des malheureux qui, le dimanche, rendent visite à des parents malades. Ce gardien incorruptible fouille tous ceux qui se présentent avec la rigueur d’un douanier. Pourquoi ces précautions vexatoires? Pour empêcher d’imprudents amis d’apporter en fraude, à des gens condamnés à un régime sévère, des tasses de bouillon, des côtelettes, des pommes de terre frites, et autres aliments qui ne conviennent aucunement aux valétudinaires.
Le titre de Concierge désigne des fonctions plus élevées que celui de Portier[40]. Dans les maisons particulières, le Concierge est un Portier-Intendant, un factotum qui perçoit les loyers, donne les quittances, persécute les locataires dont la solvabilité est douteuse. Le Portier cumule: il a une clientèle, comme tailleur ou savetier; on ne sait quel nom donner à sa loge; est-ce un magasin, un établi, une cuisine, une chambre à coucher, ce séjour où l’on raccommode des pantalons, où l’on fait cuire des mirotons, où l’on mange, où l’on couche, où l’on voit des échantillons de toutes sortes d’objets: bottes, chandeliers, cages, savates, casseroles, trousseau de clefs, briquets, bouteilles, lampes, boîtes de cirage, etc.? La loge du Concierge, plus agréable à la vue, plus spacieuse, mieux éclairée, offre moins de rapport avec une cave ou une boutique de bric-à-brac. Le Concierge, qui n’est détourné de son emploi ni par le maniement de l’aiguille, ni par le rapiécetage des savates, est la véritable personnification du Portier. Il en possède à un degré éminent les rares qualités, les multiples défauts. N’allons pas déranger dans son obscure cahute le gniaffe qui tire le cordon et l’alène; choisissons le Concierge comme le type le plus noble et le plus complet de l’espèce Garde-Porte.
[40] L’étymologie de concierge est, selon Ménage, conservius, du verbe conservare, conserver.
Nous devons néanmoins, avant de mettre en scène le Concierge, mentionner une importante espèce du genre Portier, le Portier d’hôtel garni. Cet individu, dans la plupart des caravansérails parisiens, reçoit de chaque voyageur une somme déterminée pour le service. Il a sous ses ordres deux ou trois garçons qu’il solde et qu’il nourrit. L’argent prélevé sur les locataires, les gratifications, les étrennes, les quatre cents francs que lui donne le maître, peuvent lui constituer un revenu d’environ trois mille francs. Notez qu’il est, en outre, chauffé, logé, éclairé, et vous ne serez point surpris de ce qui arrive d’ordinaire: le chef de l’établissement se ruine, et le Portier, après quelques années de patiente thésaurisation, s’établit, achète un fond d’hôtel, et fait avantageusement concurrence à son ancien patron.
Permettez-nous maintenant de vous narrer une récente anecdote, au lieu de vous donner une description didactique des mœurs du Concierge.
Pour peu que vous hantiez le Palais, vous avez dû entendre plaider le jeune Agathocle Gouffier.... Comment le trouvez-vous? n’est-ce pas l’espoir du barreau français? n’a-t-il pas en lui l’étoffe d’un bâtonnier? Ce vertueux jeune homme a récemment comparu devant le tribunal de police correctionnelle, pour avoir rossé son Portier. C’est impossible, direz-vous! lui, Agathocle Gouffier, si doux, si paisible, si inoffensif! Il a donc été mordu par un chien hydrophobe? Nullement; mais il a été mis à la torture, harcelé, poussé à bout par le plus tracassier des Concierges.
Lorsqu’Agathocle eut prêté serment, et commencé à déployer ses ailes d’avocat stagiaire, il songea à louer un appartement dans une maison tranquille et bien famée. Après quelques jours de recherches, il finit par en trouver une à son gré, et y entra pour prendre langue.
«Il n’y a donc pas de Portier ici?» dit-il, voyant la loge déserte.
—Vous voulez parler au Concierge? demanda, en accourant précipitamment, un petit homme coiffé d’un bonnet gras, et tenant un balai à la main.
—Vous avez un appartement à louer?
—Oui, Monsieur.
—De quel prix?
—Trois cents francs.
—A quel étage?
—Au second.... au-dessus de l’entresol.
—Voulez-vous me le montrer?
—Volontiers.
Tout en conduisant Agathocle, le Concierge continua la conversation.
—Monsieur n’est pas dans le commerce?
—Non; je suis avocat.
—Hum! hum! c’est un état qui attire bien du monde. Voyez-vous, Monsieur, cette maison-ci est une maison tranquille, et nous n’aimons pas y admettre les gens qui reçoivent beaucoup de visites, parce que ça salit les escaliers.... Vous n’avez pas de chien?
—Non.
—Tant mieux. Voyez-vous, Monsieur, comme notre maison est une maison tranquille, on n’y souffre ni chiens, ni enfants; ça crie, ça aboie et ça salit les escaliers. Monsieur est-il musicien?
—Je joue un peu d’accordéon. Pourquoi me demandez-vous ça?
—C’est que le propriétaire m’a expressément recommandé de ne pas louer à des musiciens. Il y a trois ans, nous avions le malheur d’en posséder plusieurs, et la maison était devenue inhabitable. Au premier, une demoiselle tapotait sur un piano du matin au soir; au second, un chef d’orchestre du théâtre du Luxembourg raclait du violon; et un étudiant en médecine, logé dans les mansardes, donnait du cor tous les soirs après dîner.
—Je conçois que ça devait faire un drôle de charivari.
—C’était assourdissant. Voici, Monsieur; donnez-vous la peine d’examiner. Remarquez la propreté du papier, les placards, le cabinet de toilette; la cheminée ne fume jamais.
—J’arrête ce logement, dit Agathocle en mettant cinq francs dans la main du Concierge.»
Ce don parut tempérer la maussaderie de cet homme vétilleux qui, en escortant le futur locataire jusqu’à la porte-cochère, fit des courbettes avec la gentillesse d’un cheval de manége.
«Si vous n’avez point de femme de ménage, Monsieur, je me recommande à vous; vous pouvez prendre dans le quartier des renseignements sur moi. Jérôme Ganachot est, je m’en flatte, avantageusement connu.
—Bien, bien; nous verrons.»
Le lendemain, Agathocle procéda à l’emménagement. M. Ganachot aida le commissionnaire à placer les meubles, et sa figure se rembrunit quand il vit le peu qu’en possédait le jeune stagiaire. Il lui fut impossible de contenir ses émotions, qui débordèrent en ces mots, prononcés avec un dédain mal dissimulé:
«C’est là tout ce que vous avez?
—Mon Dieu, oui, répliqua naïvement le longanime Agathocle, croyant le propos dicté uniquement par le désir qu’éprouvait le Portier de voir l’installation terminée.
—Vous oubliez ça, dit le commissionnaire, apportant un paquet de longues pipes turques avec leurs bouts d’ambre et leurs tuyaux de merisier.
—Ah! vous fumez, reprit Ganachot.
—Pourquoi pas?
—Dame! chacun son goût; mais ça ne serait pas le mien. Une fois que l’odeur de tabac s’est mise dans une chambre, il n’y a plus moyen de l’en faire déguerpir. Tenez, pour désinfecter un appartement du rez-de-chaussée, qu’avait occupé un officier en retraite, un fumeur enragé, il m’a fallu brûler sur une pelle la moitié d’un pain de sucre; à preuve que le propriétaire l’a payée. Après tout, ça vous regarde... Monsieur, je vous salue.»
Et le Concierge descendit en grommelant: «Ces emménagements, comme c’est désagréable! il y a d’la paille et des ordures partout! comme ça salit les escaliers!»
Quand on a été étudiant, on ne saurait se dispenser de pendre la crémaillère, cérémonie qui consiste à rassembler un certain nombre d’amis, pour les gorger de boissons alcooliques. Agathocle ne voulut pas déroger à l’usage, et invita de joyeux camarades à passer la soirée chez lui. Le Concierge compta les conviés un à un à mesure qu’ils défilèrent devant lui, et son âme fut triste jusqu’à la mort. Comme la pluie tombait depuis le matin, il songeait avec horreur aux crimes de lèse-escalier qui s’allaient commettre; il criait à chacun:
«Essuyez vos pieds, s’il vous plaît! N’oubliez pas d’essuyer vos pieds! Vous êtes prié d’essuyer vos pieds!»
S’étant même aperçu qu’un des invités, le plus crotté de tous, avait à peine effleuré le paillasson, M. Ganachot s’élança hors de sa tanière, et courut après le délinquant en hurlant d’une voix sombre:
«Vous auriez bien dû essuyer vos pieds, s’il vous plaît!»
La réunion fut d’abord assez calme; mais peu à peu le punch l’anima, et dans une conversation où le plaisant et le sérieux, les saillies bouffonnes et les réflexions profondes, la philosophie et les calembours étaient bizarrement confondus, on traita de omni re scibili et quibusdam aliis. A l’apogée de la discussion, la porte fut ébranlée par un coup violent, et le Concierge entra, non sans tousser, au milieu de la pièce enfumée.
«Pardon, excuse, monsieur Gouffier, dit-il; j’viens vous prier de faire un peu moins de bruit, si c’est possible. La locataire du premier, madame la comtesse de Vieussac, m’a fait signifier que si ça continuait, elle donnerait congé à l’instant même.
—Il me semble pourtant, répondit Agathocle, que nous sommes assez raisonnables.
—Je n’vous dis pas le contraire; mais cette maison-ci est une maison tranquille où il ne loge que des gens comme il faut.
—Est-ce que vous croyez que je ne vaux pas vos autres locataires? dit Gouffier légèrement irrité.
—Assurément, mais...
—C’est bien, c’est bien, je sais ce que j’ai à faire; laissez-moi en repos.»
M. Ganachot sortit; mais, peu de jours après, il prouva au jeune homme
Qu’un concierge offensé ne pardonne jamais.
Invité lui-même à une plantation de crémaillère, Agathocle arrive à sa porte à une heure après minuit. Il frappe; point de réponse. Il frappe encore; la maison tranquille paraissait déserte. Enfin, au bout d’un quart d’heure, M. Ganachot montre, à une fenêtre de l’entresol, sa tête ornée d’un bonnet de coton:
«Qu’est-ce que c’est? qu’est-ce que c’est?
—Eh! parbleu! c’est moi, votre locataire, Agathocle Gouffier.
—Tiens, tiens, dit paisiblement le Concierge.
—Ouvrez-moi donc, je suis morfondu; ouvrez, ou je vais casser un carreau.
—Aussi, répond le Concierge sans se déranger, pourquoi rentrez-vous si tard? Dans toutes les maisons tranquilles, la porte est toujours fermée après minuit; vous auriez dû me prévenir. Quel tapage vous avez fait! je suis sûr que madame la comtesse va donner congé demain matin.»
Après ce discours, Ganachot se décida à tirer le cordon, et le malheureux avocat rentra chez lui, en se promettant de transplanter ailleurs ses pénates si le Portier persévérait dans sa tyrannie.
Agathocle appartenait, comme beaucoup de jeunes avocats, à la Société de la Morale Chrétienne, et recevait parfois les femmes ou les filles des criminels qu’il était chargé de défendre.
«Monsieur? lui dit un jour le Concierge.
—Qu’y a-t-il? dit Agathocle, s’arrêtant au moment de franchir le seuil.
—Monsieur, la locataire du premier m’a signifié qu’elle donnerait congé, si vous persistiez à tenir une conduite aussi scandaleuse.
—Comment, comment?
—Oui, Monsieur; il vient chez vous des femmes tous les jours, et vous pensez bien que cela fait mauvais effet dans une maison honnête et tranquille, sans compter qu’elles ramassent la boue aux quatre coins de Paris, et qu’elles salissent les escaliers.
—Écoutez, reprit Agathocle, vous m’ennuyez souverainement depuis que j’ai eu le malheur de m’établir ici. Votre maison tranquille est un enfer. Dites à votre comtesse que j’ai donné congé, et que je déménagerai au terme; entendez-vous?
—Vous ferez comme il vous plaira, Monsieur; vous êtes libre de nous quitter, mais vous ne trouverez pas beaucoup de maisons aussi tranquilles que celle-ci.
—Je l’espère bien. Quoi qu’il en soit, je vous donne congé, tenez-vous pour averti.
—Ça suffit, Monsieur.»
Dès ce moment, le stagiaire fut en guerre ouverte avec son Portier. Se souvenant de cet axiome diplomatique, que la parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée, M. Ganachot disait à quiconque se présentait: «M. Gouffier est sorti.» Souvent même, il feignait de ne pas le connaître: «M. Gouffier? où prenez-vous M. Gouffier? Que fait-il?
—Il est avocat et journaliste.
—Oh! cette maison-ci est une maison tranquille; nous n’avons pas de gens comme ça.»
Un avoué qu’Agathocle avait souvent sollicité, eut une cause à lui confier, et se hâta de lui écrire. Huit jours après, rencontrant l’avocat:
«En vérité, lui dit-il, vous êtes un joli garçon; vous me priez de vous faire plaider, je vous envoie une affaire pressée, et je n’entends point parler de vous.
—Vous m’avez écrit?
—Il y a huit jours.
—Mon Portier ne m’a point remis la lettre. Nous sommes à deux pas de chez moi, veuillez m’y accompagner; nous allons lui demander une explication.»
M. Ganachot écoute gravement la réclamation d’Agathocle, et répond: «Si on vous a adressé une lettre, je dois l’avoir; rien ne se perd ici.» Puis il prend sur une planche une vieille botte, et, la secouant sur la table, en fait tomber des pelotons de ficelle, des carrés de cire à frotter, des boîtes de cirage, des bouts de chandelles, et enfin la lettre de l’avoué.
«Je vous le disais bien, Monsieur; voici votre lettre; rien ne se perd ici.»
Ce dernier trait exaspéra Agathocle, qui prit le parti de quitter la place le lendemain. Dès six heures du matin, la voiture de déménagement fut à la porte, et le mobilier du jeune homme y fut bientôt entassé.
«Vous partez, Monsieur? lui demanda Ganachot.
—Dieu merci!
—Vous avez payé jusqu’au terme, vous êtes dans votre droit; mais je vous prie de jeter les yeux sur la quittance; elle se termine par: sauf les réparations locatives. Ayez donc la bonté de me solder ce petit compte.»
Et le Concierge présente à l’ex-locataire un mémoire de 45 francs 90 centimes, pour un carreau cassé, plafond à reblanchir, papier de tenture endommagé, serrures en mauvais état, etc., etc., etc.
«Et vous croyez, s’écria l’avocat en fureur, que je vais vous payer ce compte d’apothicaire?
—Assurément, Monsieur; autrement je serais dans la nécessité de vous retenir.
—Vous prétendriez m’empêcher de sortir?
—C’est mon devoir, Monsieur.
—Vous n’aurez pas un sou; je ne vous dois rien! Livrez-moi passage!
—Non, Monsieur; je suis dans mon droit.»
Agathocle fit un mouvement vers la porte. Le Portier se mit devant lui, et allongea la main comme pour le saisir au collet. Le jeune homme, courroucé, lança un coup de poing terrible dans la poitrine de Ganachot, qui tomba à la renverse.
«A la garde! au meurtre! à l’assassin!» cria le Concierge.
—Vous êtes un gredin!
—Vous m’insultez, vous me frappez! Bien! J’ai des témoins; je vous attaquerai en dommages et intérêts.»
M. Ganachot s’empara de la basque de l’habit d’Agathocle; une nouvelle rixe s’engagea; l’avocat perdit la basque de son habit, et le Concierge, trois de ses dents ébréchées.
«Nous plaiderons, Monsieur, dit-il en battant en retraite vers sa loge.
—Allez à tous les diables, répliqua l’avocat; vous n’avez que ce que vous méritez.»
Et il sortit de la maison tranquille.
L’Allumeur de Réverbères.
XXVI.
L’ALLUMEUR.
On raconte que le général des Capucins, arrivant un soir à Paris du côté du pont Royal, et voyant l’illumination des quais du Louvre et des Théatins, crut fermement qu’on avait éclairé la ville pour célébrer son entrée.
Aventures parisiennes, 1808.
Sommaire: Description de l’Allumeur de réverbères.—Sa disparition prochaine.—Sa supériorité sur l’Allumeur de gaz.—Souvenirs historiques.—Journée de l’Allumeur.
Regardez bien cet homme à la blouse tachée d’huile, et qui, avec l’adresse d’un équilibriste, porte sur sa tête une grande boîte de fer-blanc carrée, où il range ses mèches vieilles et nouvelles; examinez attentivement cette bonne et paisible physionomie... Demain, peut-être, vous ne le verrez plus.
Si l’Allumeur lisait les journaux (Dieu l’en préserve, et vous aussi!), s’il s’engageait dans le labyrinthe des faits divers, il y trouverait sa sentence écrite en ces mots souvent répétés:
«Plusieurs rues nouvelles viennent d’être éclairées au gaz.»
Il se sentirait frissonner du froid de la mort ou gémirait à l’idée de changer de drapeaux, de prendre en main une gaule surmontée d’une lanterne sourde, et de faire voltiger la flamme de bec en bec.
Quel troc désavantageux! L’Allumeur de réverbères a besoin d’une certaine dose d’adresse manuelle pour descendre chacune de ses lampes aériennes, enlever les mèches consumées, nettoyer la coquille, étaler le coton afin qu’il s’imprègne d’huile, allumer au milieu de la rue, encombrée de voitures, au risque d’être écrasé par un cocher maladroit, et lancer dans l’espace un phare éblouissant. Voilà une opération compliquée, qui exige du savoir-faire et peut occuper l’intelligence; mais quel mérite y a-t-il à ouvrir et fermer un conduit, à soulever le couvercle d’un lampadaire et à enflammer du gaz qui ne demande qu’à brûler?... En se consacrant au gaz, l’Allumeur de réverbères se considérera comme déchu, comme réduit à l’état de machine, comme rayé du nombre des travailleurs actifs et experts.
Quant à nous, qui n’avons point les mêmes raisons pour déprécier le gaz, nous nous félicitons de le voir succéder aux réverbères, comme ceux-ci avaient succédé aux lanternes. Nous sommes bien loin du temps où les rues de Paris n’étaient pas éclairées, où les voleurs de nuit assommaient impunément les passants attardés, où les laquais de bonne maison, l’épée à la main, insultaient et frappaient les roturiers. Et quand ces désordres avaient-ils lieu? est-ce dans le Paris fangeux du moyen-âge? Point: c’est au milieu d’un siècle voisin du nôtre, car l’établissement fixe des lanternes ne date que de 1667. Auparavant on se contentait de recommander aux bourgeois de placer une chandelle sur la fenêtre du premier étage, quand des bandes de brigands exploitaient la ville; par exemple en 1524, 1526 et 1553, lorsque la capitale était mise à contribution par les mauvais garçons. La Reynie, nommé lieutenant du prévôt de Paris pour la police en 1667, songea le premier à placer au milieu et aux deux extrémités de chaque rue des lanternes garnies de chandelles; innovation si importante, que, pour en perpétuer le souvenir, on frappa une médaille avec cette légende: Urbis securitas et nitor. Un édit de juin 1697 étendit l’éclairage à toutes les villes du royaume. «Dans toutes les villes où il n’existe pas de lanternes, dit cette ordonnance, il sera procédé à leur établissement. Les intendants ordonneront aux maires et échevins desdites villes de s’assembler et de leur rapporter un état de la quantité de lanternes qu’il sera nécessaire d’établir, et des sommes dont il faudra faire les fonds annuellement pour leur entretien. Les maires et échevins nommeront annuellement, ainsi qu’il se pratique en la ville de Paris, le nombre d’habitants qu’ils trouveront convenable pour allumer les lanternes, chacun dans son quartier, aux heures réglées, et un commis surnuméraire dans chaque quartier pour avertir de l’heure.»
L’histoire de la naissance des réverbères est obscure. Dulaure, dans le septième volume de son Histoire de Paris, p. 188, attribue d’abord l’invention de ce système d’éclairage à l’abbé Matherot de Preigney et au sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui obtinrent le privilége de l’entreprise par lettres-patentes enregistrées le 28 décembre 1745; mais, dans le même ouvrage, t. VIII, p. 109, on lit:
«Les lanternes avaient existé jusqu’en 1766. A cette époque, le sieur Bailly entreprit d’y substituer des réverbères. Déjà, au mois d’avril de cette année, près de la moitié des rues étaient éclairées par des réverbères de sa façon, lorsque le bureau de la ville préféra les modèles du sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui, avec plus d’économie, rendaient plus de lumière. Ce dernier entrepreneur se chargea de pourvoir la capitale de trois mille cinq cents réverbères, alimentant sept mille becs de lumière. Le 30 juin 1769, le sieur Bourgeois fut chargé de l’entreprise de l’illumination de Paris pendant vingt ans.»
M. Maurice Alhoy, auteur d’un article sur les réverbères, prétend qu’il faut en attribuer l’établissement à un sieur Tourtil-Saugrain, qui substitua l’usage de l’huile à celui des chandelles à double mèche. Nous ne saurions comment concilier ces assertions contradictoires, et jeter du jour sur ce sujet lumineux, si nous n’avions sous les yeux un poëme intitulé les Nouvelles Lanternes, publié en 1746 par M. de Valois d’Orville. Le permis d’imprimer de cet opuscule de treize pages est précisément du 28 décembre, jour où fut enregistré le privilége de l’éclairage. Après avoir peint la lutte de Phébus et de la Nuit, le poëte fait parler en ces termes Jupiter, supplié par le dieu du jour:
Le règne de la Nuit désormais va finir;
Des mortels[41] renommés par leur sage industrie,
De leur climat sont prêts à la bannir:
Vois les effets de leur génie:
Pour placer la lumière en un corps transparent,
Avec un verre épais une lampe est fermée.
Dans son centre une mèche, avec art enfermée,
Frappe un réverbère éclatant,
Qui, d’abord la réfléchissant,
Porte contre la nuit sa splendeur enflammée.
Globes brillants, astres nouveaux,
Que tout Paris admire au milieu des ténèbres[42],
Dissipez leurs horreurs funèbres
Par la clarté de vos flambeaux.
Déjà, pour lever tous obstacles,
Du monarque français on implore l’appui.
Nous ne favorisons les humains que par lui.
Des dieux les rois sont les oracles.
Pour ne rien hasarder, enfin,
Il charge de Thémis les ministres fidèles[43]
D’examiner les machines nouvelles;
Quel avantage on leur trouve soudain!
Chacun y reconnaît l’utilité publique.
L’auteur fait valoir les avantages de l’invention pour la sécurité générale, et termine par une apostrophe à l’abbé de Preigney:
Tes ingénieuses lumières,
Abbé, vont désormais rassurer les esprits,
Elles serviront dans Paris
D’armes, de gardes, de barrières.
Déjà nos citoyens sincères
De ces heureux travaux ont admiré le prix
[41] MM. de Preigney et Bourgeois, auteurs de nouvelles lanternes. (Note de Valois d’Orville.)
[42] Les lanternes qui sont au Louvre. (Id.)
[43] Le privilége enregistré au Parlement le 28 de décembre 1745. (Id.)
Les réverbères eurent, comme on le voit, un succès d’enthousiasme. En 1767, sous l’administration de M. de Sartines, une compagnie proposa de fournir Paris de réverbères, de les entretenir d’huile et de tout ce qui était nécessaire à leur service, à l’exception des boîtes et potences en fer: le tout moyennant quarante-trois livres douze sous par an pour chaque bec de lampe, à condition qu’il leur serait passé un bail de vingt ans, au bout desquels les réverbères appartiendraient à la ville. Cette soumission fut acceptée par un arrêt du conseil du 30 juin 1769.
Aujourd’hui, après une longue et honorable existence, les réverbères sont à l’agonie. Leur nombre, après s’être élevé de trois mille cinq cents à plus de cinq mille, diminue de jour en jour, et la race des Allumeurs, née avec l’administration de l’éclairage, s’éteindra dans le courant du dix-neuvième siècle.
Le service d’éclairage se fait par entreprise au rabais, détestable méthode qui, en rognant les bénéfices de l’adjudicataire, le met dans la nécessité de s’acquitter le plus mal possible de ses devoirs. L’administration a quatre bureaux, et un entrepôt-général sur la place de la Bastille. Un inspecteur-général de l’illumination surveille la qualité des huiles, dont un échantillon, mis sous le scellé, est déposé à la Préfecture de police.
L’Allumeur commence sa journée par éteindre. Il est tenu d’être à son bureau à six heures, et malheur à lui s’il est inexact! Les fonctions d’Allumeur sont briguées par une foule de surnuméraires, toujours prêts à gagner cinquante centimes en remplaçant les absents. Pareille somme est accordée à celui qu’une maladie retient loin de son poste, et c’est alors le surnuméraire qui touche le prix de la journée du malade: trois francs. Les heures d’allumage et d’extinction sont réglées par le préfet de police.
L’Allumeur se met en campagne, nettoie les réverbères, les chapiteaux, les plaques des réverbères, les porte-mèches, et s’en retourne dans ses foyers. Là, d’autres occupations l’attendent: il fabrique des chaussons ou des souliers, ou va en ville faire des commissions. Il rentre en fonctions, le soir, pour allumer; tâche pénible en hiver, quand le froid engourdit les doigts, quand le vent éteint les lumières naissantes. Il faut que l’allumage soit terminé sur tous les points en quarante minutes, vingt minutes au plus après l’heure déterminée par le préfet. On distinguait autrefois l’allumage en permanent et variable: une partie des becs se reposait dès que la lune blanchissait les rues de ses pâles rayons. Aujourd’hui l’illumination doit être générale. Les réverbères, ayant peu de temps à vivre, veulent jouir de leur reste, et laisser à la postérité le souvenir de leurs bienfaits.
L’Allumeur ne connaît ni dimanches ni morte saison: rien ne le détourne de sa promenade quotidienne, car ce n’est pas lui qui, dans les fêtes publiques, allume les lampions de l’allégresse et les verres de couleur de l’enthousiasme unanime. Il est voué exclusivement aux réverbères, et marche en tout temps, à moins que des perturbateurs n’aient brisé ses quinquets aériens. Alors, tout en feignant de partager le mécontentement de ses chefs, il rit sous cape, se frotte les mains, applaudit à l’œuvre de destruction. Sa satisfaction est d’autant plus logique, que ses appointements courent durant cette suspension forcée de service.
Gardez-vous d’assimiler l’Allumeur aux parias des autres administrations, au pauvre Cureur d’égouts, au Balayeur, plus misérable encore! L’Allumeur, outre sa paie, reçoit de bonnes étrennes des propriétaires dont l’administration se charge d’éclairer les maisons; et, s’il est frugal, s’il possède une femme laborieuse, il peut éluder l’hôpital, cette antichambre de la tombe pour la majorité des vieux ouvriers.
Le Rémouleur.
XXVII.
LE RÉMOULEUR.
Petit à petit,
L’oiseau fait son nid.
Proverbe.
Sommaire: Questions grammaticales.—Exposé de motifs.—Rémouleurs de la capitale.—Histoire d’Antoine Bonafoux.
«Repassir.... ciseaux!» Tels sont les mots consacrés par lesquels le Rémouleur nous avertit de son approche, et vous offre ses services. Mais pourquoi cette locution barbare? Pourquoi «repassir... ciseaux,» et non «repasser les ciseaux!» ou «repasseur de ciseaux!» ou «ciseaux à repasser!»
Nous ne pouvons résoudre ce problème, malgré les consciencieuses recherches que nous avons faites à ce sujet. Nous en sommes donc réduits à parcourir le vaste champ des suppositions. La plus juste, à notre avis, est celle-ci: La profession de Rémouleur, comme celle de Ramoneur et autres analogues, est exercée par des Auvergnats, des Savoyards, des Lorrains, des Piémontais, par ces enfants perdus qui, fuyant une contrée stérile, viennent à Paris gagner du pain. Il est donc probable que le barbarisme en usage a été commis par le créateur de l’industrie, pauvre paysan inculte, qui ne connaissait que le patois de son village.
L’état de Rémouleur n’est pas de ceux qu’on adopte par une irrésistible vocation. On le prend parce qu’il est facile, ne demande point d’apprentissage, et procure un salaire presque immédiat. Certaines gens se vouent par inclination à la Typographie, afin de contribuer à la propagation des lumières; à la fabrication des lampes, toujours pour propager les lumières, mais dans un autre sens; à l’Horlogerie, parce qu’ils ont la monomanie de savoir toujours l’heure qu’il est; à la Boulangerie, par amour pour le genre humain; à la Bijouterie, pour faire concurrence à la nature en embellissant la beauté; etc., etc., etc. Mais il est impossible de supposer dans un individu quelconque un vif penchant pour l’état de Rémouleur. La nécessité seule, le besoin de manger, décide le choix qu’on fait de ce métier peu fructueux, si l’on en croit l’ancienne désignation de Gagne-Petit; car tout tend à faire croire qu’on a nommé les Rémouleurs Gagne-Petits, parce qu’ils ne gagnaient pas beaucoup.
L’amour des voyages entre aussi dans les causes dominantes. Il est une race d’hommes inquiets, inconstants, possédés d’un véhément désir de locomotion, qui aiment à changer de place, à errer de ville en ville comme les Bohémiens, et répètent avec Béranger:
Voir, c’est avoir; allons courir;
La vie errante
Est chose enivrante;
Voir, c’est avoir; allons courir,
Car tout voir, c’est tout conquérir.
La passion de la vie nomade et indépendante fournit des recrues au rémoulage.
On n’entend presque plus aujourd’hui crier dans les rues de Paris: «Repassir.... ciseaux!» le métier a été tué par le repassage sur une échelle, qu’ont entrepris les couteliers. Ils mettent prétentieusement sur les panneaux de leurs boutiques cette inscription funeste aux Rémouleurs ambulants: ON REPASSE TOUS LES SAMEDIS, ou tous les lundis, ou tous les mercredis, etc. La plupart des Rémouleurs qui persistent à séjourner dans la capitale ont pris un établissement fixe, ils se tiennent d’ordinaire à l’entrée des marchés, et ont assez de clientèle pour vivre agréablement en gagnant cinquante sous par jour.
Le Rémoulage s’honore d’Antoine Bonafoux, auquel l’Académie-Française a décerné une médaille d’or dans sa séance du 25 août 1821. C’était un Gagne-Petit, natif du Cantal, et vivant modestement de son métier. Au même étage que lui, logeait une pauvre veuve, madame Drouillant. De douze enfants péniblement élevés, elle n’avait conservé qu’un fils, et la mort de son mari lui ôtait toutes ressources. Tant que madame Drouillant avait pu lutter contre la misère, ses relations avec Antoine Bonafoux s’étaient bornées à des causeries sur l’escalier, à des salutations échangées le matin et le soir; mais dès qu’il la vit dans le dénuement, il se rapprocha d’elle, lui rendit plusieurs visites, en accepta de légers services, moins parce qu’ils lui étaient utiles, qu’afin d’avoir un prétexte pour offrir en échange quelques secours à la pauvre vieille.
«Ma bonne dame, lui dit-il un soir, la couture ne vous est pas très-lucrative; vous avez beau travailler jour et nuit, vous épuisez inutilement vos forces; moi, je suis actif et vigoureux. Depuis quinze ans que j’habite Paris, je me suis fait de bonnes pratiques, j’ai des économies qui grossissent tous les jours; acceptez-en une partie; vous me rendrez ça un de ces quatre matins, quand vous pourrez.»
Le brave homme savait parfaitement qu’il plaçait son argent à fonds perdu; mais la voix de l’humanité faisait taire en son cœur celle de l’intérêt, qui parle ordinairement si haut chez les Auvergnats.
A partir de ce jour, la veuve Drouillant fut la pensionnaire d’Antoine Bonafoux; mais un nouveau malheur la menaçait; elle eut une violente attaque d’apoplexie. Cet accident mit la maison en émoi; toutes les commères accoururent auprès de la malade, et tinrent bruyamment conseil, pendant que le médecin la soignait; on avait résolu d’avertir le commissaire de police, et de la faire conduire à l’hôpital, quand Antoine Bonafoux arriva.
«Pas d’hôpital pour cette dame, dit-il; le chagrin d’y être achèverait de la tuer. Donnez-lui des soins ici, monsieur le Docteur; je me charge de payer vos honoraires; faites des ordonnances; j’irai moi-même chez le pharmacien acheter tous les médicaments nécessaires.»
La veuve Drouillant se rétablit lentement; et plus incapable que jamais de travailler, elle continua à recevoir les secours du bon Rémouleur. Il plaça l’enfant en apprentissage chez un poêlier-fumiste, et lorsqu’il remarquait quelque délabrement dans la toilette du jeune ouvrier, il disait à la mère: «Dans mon état, je n’ai besoin que d’une blouse; voici un vieil habit dont vous pourrez faire à Auguste une veste et un gilet; arrangez-vous-en.»
Une seconde attaque d’apoplexie ôta à la veuve Drouillant l’usage d’un bras, et la rendit boiteuse. Antoine Bonafoux redoubla de zèle, et pourvut jusqu’aux derniers moments à tous les besoins de la veuve et de son fils, qui put terminer heureusement son apprentissage.
Une pareille générosité méritait bien une médaille d’or de 400 fr.; elle mérite plus encore: l’estime et les éloges du public.
Le Charbonnier.
XXVIII.
LE CHARBONNIER.
Hommes noirs, d’où sortez-vous?
Béranger.
Sommaire: Allocution.—Effet de neige.—Ouvriers des bois.—Le Charbonnier fabricant.—Chansons populaires.—Recettes médicales.—Vente de charbon à Paris.—Garçons de pelle.—Porteurs de charbon.—Charbonniers détaillants.
Tout en soufflant le feu de vos fourneaux, Cuisinières parisiennes, vous êtes-vous jamais demandé par quels travaux vous était procuré le combustible dont vous faisiez usage? Vous n’avez songé sans doute, ô femmes économes! qu’à en brûler le moins possible, attendu qu’il coûte à Paris 7, 8 ou 9 francs la voie de deux hectolitres. Si l’idée de vous enquérir de son origine ne vous est pas venue, si vous êtes restées ignorantes sur ce point, vous qui savez tant d’excellentes choses, nous allons combler cette lacune de votre esprit; et puissions-nous, en vous dédiant le présent article, calmer la colère qu’ont excitée les traits satiriques précédemment dirigés contre vous.
Il faut d’abord nous transférer loin des villes, dans une clairière écartée. Quel triste voyage! une couche de glace revêt la terre; le vent soulève la neige en blanches volutes; les corbeaux croassent dans l’air; les oiseaux cherchent en piaillant les baies que l’hiver a laissées sur les arbustes. Rencontrerons-nous des hommes dans ces déserts? Oui: voici comme un camp de sauvages, comme une bâtisse de castors, des huttes de terre et de branches mortes. Là dorment sur la paille, là vivent de pain noir, de pommes de terre et d’eau, les sobres ouvriers des bois:
- Les Bûcherons,
- Les Fendeurs,
- Les Leveurs,
- Les Dresseurs,
- Les Scieurs de long,
- Les Équarrisseurs,
- Les Charbonniers.
Nous n’avons à nous occuper ni des Bûcherons, qui abattent, coupent et mettent en corde le bois à brûler; ni des Fendeurs, qui dépècent avec le coutre et polissent avec la plane; ni des Équarrisseurs et des Scieurs de long qui préparent des planches pour les navires, et de la charpente pour les édifices. Mais notre sujet nous appelle à parler des autres travailleurs forestiers.
Les Leveurs mettent en corde le bois à charbon, dont les Dresseurs forment des monticules appelés fourneaux. Les Charbonniers recouvrent les fourneaux de feuillages et de terre, allument la mèche préparée par les précédents ouvriers, et veillent jour et nuit auprès du brasier. Pour que la carbonisation ait lieu, il faut éviter tout contact de l’air avec la matière en combustion; et que de peines coûte ce résultat! avec quelle attention on doit suivre, régler, maîtriser les progrès du feu! En raison de ces fatigues continues, n’est-ce pas un salaire bien insuffisant que 4 francs par banne de charbon de vingt hectolitres?
Cependant le Charbonnier n’a pas cette tristesse qu’on pourrait supposer inhérente à son isolement, à sa profession ingrate. Mieux rétribué que les autres ouvriers des bois[44], malgré la modicité de ses bénéfices, il ajoute à son ordinaire quelques morceaux de lard, et un peu de vin ou d’eau-de-vie. Il possède un répertoire de chansons variées, et fredonne, pour tromper l’ennui de son rude labeur:
Par un samedi au soir,
Je m’en vais voir ma blonde;
Ouvrez-moi la porte si vous m’aimez;
Vous êtes à la chaleur et je suis à la fred.
ou bien:
J’ai fait une maîtresse,
Trois jours, n’y a pas longtemps;
Elle est jolie et belle,
Elle a beaucoup d’agréments;
Quand je vais voir la belle,
Mon cœur il est content.
[44] Le bûcheron, auquel la corde est payée de 1 fr. à 1 fr. 50, peut faire, suivant son habileté, trois quarts de corde ou une corde et demie par jour. Le leveur a 30 ou 40 cent. par corde, et le dresseur 60. L’entrepreneur de l’équarrissage nourrit et paie à la journée les fendeurs, scieurs et équarrisseurs.
On ne doit point s’étonner de ce que, dans toutes ces chansons, composées sous les chênes, par des poëtes illettrés,
La rime et la raison ne sont pas trop exactes;
Mais quiconque a voyagé dans les grands bois, entre deux murailles d’arbres géants, par un temps brumeux et triste, se rappelle sans doute de quel frémissement de plaisir il a été saisi, quand des voix humaines ont troublé tout à coup le lugubre silence du désert. N’est-ce pas une douce jouissance, lorsqu’on a laissé derrière soi toute habitation, lorsqu’environné d’une nature désolée, on chemine seul à travers des sentiers à peine frayés, de se sentir brusquement ramené à la vie sociale, en entendant le refrain des Charbonniers?
Le dieu Apollon, le maître des Muses, était en outre père d’Esculape; les Charbonniers qui composent des vers sont aussi un peu médecins. La nécessité, bonne ou mauvaise conseillère suivant les cas, leur apprend à se guérir eux-mêmes de diverses indispositions; la superstition, toujours influente sur l’homme isolé, mêle des formules religieuses à leurs recettes de thérapeutique populaire. Veulent-ils panser une foulure, ils commencent par apostropher le nerf qu’ils supposent malade:
«Nerf, retourne à ton entier comme Dieu t’a mis la première fois, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.» Après avoir répété trois fois ces paroles, on applique une compresse d’huile d’olives, de trois blancs d’œufs et d’une poignée de filasse; et, si la douleur est violente, un cataplasme de vieux oing qu’on fait bouillir avec du vin. Un docteur ordonnerait-il mieux?
Quand le Charbonnier des bois a mal aux dents, il se garde bien d’avoir recours aux dentistes; il prend un clou neuf, le met en contact avec la dent malade, le plante dans du bois de chêne, et dit cinq Pater et cinq Ave en l’honneur de sainte Apolline. Cet homme, dont l’imagination travaille dans la solitude, partage toutes les croyances populaires relativement à l’infaillible puissance de certaines pratiques. Au mois de mai, un essaim d’abeilles, désertant son ancien domicile, est venu se poser sur un arbre; que faire pour l’y retenir? Asperger la terre d’eau bénite le jour de Pâques, avec un rameau de buis consacré le dimanche précédent.
La vie des Charbonniers des bois est plus solitaire encore que celle des bergers; si saint Antoine vivait, il pourrait prendre pour Thébaïde une fosse à charbon. Un Charbonnier diffère peu d’un ermite; il ne se rapproche des cités que rarement, pendant les mois d’été, ou pour conduire les bannes de charbon jusqu’au cours d’eau sur lequel on les embarquera pour Paris.
Les charbons sont divisés en onze classes, selon les pays d’où ils viennent; Paris est approvisionné par l’Allier, l’Aube, la Basse-Loire et les canaux, la Haute-Loire, la Marne, la Haute-Marne, la Haute-Seine, l’Ourcq, l’Yonne, l’Aisne, l’Oise et la Basse-Seine. Les bateaux, à mesure qu’ils arrivent, sont garés au-dessous de la grande estacade et du Pont-Marie. Le charbon est vendu par les marchands ou les facteurs sur les ports de la Tournelle, de l’ancienne place aux Veaux, de la Grève, de l’École des Quatre-Nations, et d’Orsay. Celui qu’on amène par terre ne peut entrer que par sept barrières désignées, et se débite aux places situées rue d’Aval (faubourg Saint-Antoine), et rue Cisalpine (faubourg du Roule).
Comme agents indispensables de la vente, nous apparaissent les Garçons de pelle, nommés par le Préfet de police, sur la présentation du commerce, et dont la tâche est de mesurer à l’hectolitre, sur bord et non comble, avec de longues pelles d’une forme déterminée. Puis, viennent les Porteurs aux larges épaules, au dos voûté, à la barbe noire et touffue; une médaille triangulaire décore leur poitrine; ils se courbent sous le poids des sacs énormes, et les portent chez les détaillants ou dans les maisons particulières qu’ils sont chargés d’approvisionner. La police a réglé leur marche, et appréhendant le regrat d’un combustible de première nécessité, elle leur dit: «Vous irez droit à votre destination sans vous arrêter en route. On vous présumerait coupable de fraude si l’on vous voyait sortir avec une charge, d’une maison particulière. Votre devoir est de prendre du charbon au marché et de le transporter aussitôt chez la pratique; mais vous ne pouvez tenir ni magasin, ni dépôt.» Les Porteurs de charbon ont donc à peine le temps de poser leur fardeau sur une planche, à la porte d’un cabaret, pour se rafraîchir d’un canon.
Les Porteurs de charbon sont divisés en séries de cent hommes, dont chacune se choisit un chef et un sous-chef. La fraternité est d’autant plus facile à maintenir entre les membres de cette république démocratique, que la plupart sont Auvergnats. La profession de Charbonnier est encore une de celles qu’accaparent les enfants du Puy-de-Dôme et du Cantal. Sur les bateaux comme dans les boutiques, on n’entend que le patois d’Auvergne, ce mélange barbare de latin, de langue romane et de français. Le Charbonnier détaillant, celui qui tient une boutique ouverte, est Auvergnat au premier chef, par les mœurs, par le dialecte, par l’avidité; de même que l’épicier, il revend très-cher en détail des denrées qui lui coûtent en gros bon marché: un sac de charbon de sept francs lui en rapporte quatorze. Il débite des cotrets, de la houille, des briquettes, du poussier, des fumerons, de la braise, et enfin de l’eau filtrée que contient un immense tonneau adossé à l’une des parois de la boutique.
On lit sur sa porte, en lettres majuscules:
Il est à croire qu’un commerce aussi étendu conduit le Charbonnier à la fortune, que nous lui souhaitons sincèrement...
Ainsi qu’à vous, cher lecteur.
Le Maçon.
XXIX.
LE MAÇON.
Bon ouvrier, voici l’aurore
Qui te rappelle à tes travaux.
Le Maçon, opéra-comique.
Sommaire: Les ouvriers en bâtiments.—Le chantier.—La journée du Maçon.—Les salaires.—Le Garçon compagnon.—Le dolce far niente.—Le Contre-Maître.—Le repas.—Un tas de plâtre et une pipe.—Le Logeur.—Faire Grève.—Les plaisirs du Maçon.—Les jours de fête.—La pose du bouquet.—La conduite.—Les Combats.—Le compagnonnage.—Diversité d’origines.—Le livret.
Parmi les différents corps de métiers, celui des Maçons ou, pour parler plus exactement, celui des Ouvriers en bâtiments, est un des plus importants, tant par la diversité des travaux que par les fonctions variées qu’il renferme. Jetez en effet un regard autour de vous, du coin de votre cheminée, parcourez de l’œil votre appartement, et vous jugerez aisément combien il a fallu d’ouvriers divers pour que la maison que vous habitez pût vous recevoir convenablement. Nous ne parlerons même pas des tentures, des glaces, de l’ameublement, de tous ces détails qui font le confortable; mais ces murailles solides, formées de blocs considérables qu’on a dû monter jusqu’au dernier étage; cette charpente qui soutient la toiture; ces saillies de la pierre, habilement dissimulées sous des lignes élégantes, parfois sous des sculptures; ces murs légers en moellons, ces cloisons qui divisent commodément l’espace, les parquets, les escaliers, les persiennes, la serrurerie, ont réclamé autant d’ouvriers spéciaux:
- L’appareilleur qui dessine la coupe de la pierre;
- Le scieur de pierres;
- Le tailleur de pierres qui la taille avec son ciseau;
- Le poseur et le contre-poseur qui la placent juste dans la position qu’elle doit occuper;
- Le Maçon, dit Limousin, auquel appartient la construction du mur en moellons;
- Le plâtrier qui fait les plafonds et les cloisons;
- Le charpentier qui établit les grosses pièces de charpente aux divers étages, depuis le rez-de-chaussée jusqu’à la toiture;
- Le menuisier qui pose les parquets, les escaliers, les portes, les persiennes;
- Le serrurier enfin qui fournit et scelle tous les ferrements, qui, les serrures terminées, en remet les clés au propriétaire.
Tous concourent, comme on le voit, à la construction d’une maison, et y laissent également trace de leur habileté et de leur intelligence; mais le titre que nous avons placé en tête de cet article nous ramène plus particulièrement à l’ouvrier chargé surtout des travaux en pierres de taille et en maçonnerie.
Sortez de très-bonne heure, à six heures en été, à huit heures en hiver, dirigez-vous vers une maison en construction, et Dieu merci, ce spectacle n’est pas rare à Paris, vous verrez arriver de tous côtés un régiment d’ouvriers, dont voici le signalement: blouse bleue ou blanche pour les uns; veste de grosse toile pour les autres; poche gonflée d’un paquet de tabac, d’une pipe ordinairement en terre et savamment culottée, enfin, d’un mouchoir de coton à carreaux rouges; pantalon de toile ou de cotonnade bleue; énormes et solides souliers où même la modeste chaussette n’est point admise. Le costume est complété par une casquette d’étoffe de drap, ou un chapeau qu’on soupçonne plutôt qu’on ne le reconnaît, sous le mouchetage qu’y ont laissé le plâtre délayé et la boue jaunâtre que produit le sciage de la pierre. Cette coiffure est déformée d’ailleurs par les coups de poing de l’amitié et de la colère.
Les porteurs de l’uniforme ci-dessus analysé sont les ouvriers du bâtiment qui viennent commencer leur journée.
Puisque aussi bien nous voici sur le chantier, nous y resterons, et tandis qu’ils vont, suivant l’usage antique, se réchauffer le coffre d’un canon de blanc ou de rouge, selon les goûts, deux mots au sujet du chantier.
Il se compose d’abord, comme sans doute vous le présumez, du lieu même où s’élève la maison et en outre de la portion de trottoir que l’administration concède à raison de cinq francs par mètre à l’entrepreneur durant toute la durée de la construction. Ainsi, quand on maudit ces clôtures de planches qui, durant plusieurs mois, viennent interrompre la circulation, du moins on a la consolation de penser que cela profitera à cet énorme budget de la ville de Paris qui permet à la municipalité d’accomplir tant d’améliorations en toutes choses; il y a compensation.
Six heures sonnent, et chacun reprend son ouvrage interrompu la veille. Les uns grimpent aux échelles et continuent la pose de leur pierre, les autres préparent le mortier ou le plâtre sur place. Si on a assez d’espace pour scier et tailler la pierre à pied-d’œuvre, comme disent les gens du métier, vous entendez de toutes parts grincer la scie, retentir le maillet du tailleur de pierre, sinon les bardeurs arrivent portant sur leur bar ou petite charrette à bras, la pierre qu’ils ont été chercher au chantier de sciage; les garçons Maçons ou manœuvres exécutent les ordres du compagnon Maçon auquel ils sont attachés; ils montent le mortier qu’ils ont préparé aux étages supérieurs, ils portent les pierres de petite dimension; enfin, ils rendent à leur compagnon tous les services utiles et souvent de pur agrément que celui-ci réclame avec l’espérance de se faire plus tard servir à leur tour.
Le garçon Maçon est, de tradition, le séide, l’alter-ego ou mieux le serviteur fidèle, dévoué d’un maître ou compagnon, d’habitude fort capricieux. Ainsi, un compagnon, perché à l’étage supérieur, appellera son garçon; celui-ci monte les cinq ou six échelles, saute d’échafaudage en échafaudage, de poutre en poutre.
«Dis donc, gamin, dit le compagnon, va me chercher ma pipe,» et la victime redescend avec la perspective de regrimper pour une raison tout aussi sérieuse.
Mais quand l’apprentissage sera terminé, quand il sera compagnon, le manœuvre aussi aura son garçon pour aller quérir sa pipe ou son tabac; et l’on parle des droits de l’homme et de la liberté individuelle!
S’il fallait de nos jours, où les rois sont liés par des chartes, des constitutions et des chambres, personnifier le despotisme, nous ne saurions mieux choisir que le compagnon Maçon et en regard nous mettrions son garçon comme le vivant symbole du dévouement et de l’abnégation; nous disons Maçon pour employer le terme générique sous lequel le monde désigne vulgairement les ouvriers en bâtiments; mais le tailleur de pierres, le poseur, le plâtrier, etc., ont aussi leur garçon.
Au surplus, si vous désirez avoir la valeur de tous ces travailleurs, évaluée en monnaie courante, la voici:
| Tailleur de pierres, la journée | 4 fr., 4 fr. 50 et 5 fr. |
| Maçons, poseurs, contre-poseurs, etc., la journée | 3 fr., 3 fr. 50, rarement 4 fr. |
| Garçons Maçons, manœuvres, etc. | 2 fr., 2 fr. 50. |
Pour l’entrepreneur, il n’y a pas d’autre distinction que celle-ci; pour lui tout se résout en plus ou moins de pièces de cinq francs à donner le jour de la paye. Peut-être bien même, pour beaucoup d’entre eux, l’estime qu’ils accordent à leurs ouvriers est en raison inverse du prix qu’ils leur donnent.
Aux pièces ou à la tâche, comme on évalue le travail plus que le temps, un bon ouvrier peut singulièrement augmenter son salaire et gagner jusqu’à sept et huit francs par jour, principalement les tailleurs de pierres qui, le plus ordinairement, travaillent à la tâche. Si tous ces ouvriers, répandus dans les diverses parties du bâtiment, étaient abandonnés à eux-mêmes, on peut dire sans crainte de les calomnier que la mousse aurait tout le temps de verdir sur chaque pierre et que Paris n’aurait pas vu de longtemps tous ces nouveaux quartiers qui s’élèvent comme par enchantement.
Le Maçon est essentiellement ami du proverbe: Hâte-toi lentement, ou de celui qui dit: Qui va doucement va longtemps (Chi va piano va lontano); probablement les plâtriers transfuges d’Italie auront apporté dans le métier cette grande maxime des paresseux, que les Maçons feraient volontiers graver en lettres d’or, dans leurs chantiers et dans leur chambrée. Aussi, cet amour exagéré a-t-il donné lieu à un proverbe caractéristique: Sueur de Maçon vaut un louis. On voit que leur réputation date de loin à cet égard.
Pour surveiller ses dispositions au dolce far niente, l’entrepreneur a sur les lieux un contre-maître qui prend le titre de maître compagnon Maçon, chargé de la direction des travailleurs. C’est lui qui gourmande les paresseux, marque les retardataires ou les absents. Il parcourt l’atelier, vérifie partout si le temps est bien employé, si les choses marchent convenablement, bien entendu qu’au besoin il donne çà et là un conseil et un coup de main; et ses services et ses avis sont d’autant plus nécessaires que tout ouvrier qui se trouve en présence d’une difficulté qui lui semble insoluble se croise paisiblement les bras et attend que le ciel ou le maître compagnon lui vienne en aide. On comprend facilement toute l’importance des fonctions de ce dernier et l’attention que l’entrepreneur doit apporter à le choisir. En effet, non-seulement il faut qu’il soit actif, intelligent, mais encore incorruptible, et qu’il sache résister courageusement aux jugements irrésistibles du marchand de vin. Habituellement, toutes ces précieuses qualités sont estimées au prix de 180 à 200 fr. par mois par l’entrepreneur qui garde à l’année et même pendant le temps du chômage, durant l’hiver, cet utile employé.
Pendant que nous avons parcouru le chantier, que nous avons flâné çà et là au milieu des échafaudages, le temps s’est écoulé, il est neuf heures, et au premier son de l’horloge, tout s’arrête; les bras restent en suspens. La pierre qu’on enlevait demeure en équilibre; toutes les mains ont presque lâché le câble, comme disent nos ouvriers, avant même qu’on eût donné un point d’appui à la masse menaçante suspendue en l’air; le mortier sèche sur la truelle; toutes les scies ont, d’un commun accord, cessé leur horrible grincement; c’est l’heure du déjeuner, et depuis le dernier manœuvre jusqu’au plus habile tailleur de pierres, personne ne donnerait au travail une minute de plus que le temps qu’il lui doit exactement. On a fait un reproche aux Maçons de cet ensemble admirable, de cette spontanéité touchante et unanime; mais nous demanderons si l’entrepreneur ne se hâte pas de les repincer au demi-cercle, pour employer une de ses expressions ordinaires, dès qu’il peut les surprendre en défaut. En exerçant rigoureusement le droit de quitter le chantier pour la table de la gargotte, le chantier est irréprochable; mais quand il faut reprendre le ciseau, quand le temps du repas est écoulé, il montre une conscience beaucoup moins scrupuleuse.
Tandis que les Manœuvres mangent modestement en plein air le morceau de charcuterie, ou l’angle de fromage de Brie, accompagné de l’énorme morceau de pain que vous avez certainement remarqué sous leur bras à leur arrivée au travail, les compagnons Maçons se rendent chez le marchand de vin le plus proche, qui, au moment du déjeuner, a eu l’attention de tremper la soupe, potage plantureux, flanqué de pommes de terre, de légumes, où la carotte tient un honorable rang, et dont le pain, fourni par les ouvriers, forme la base solide. Le tout est arrosé d’un ou deux litres selon le nombre des convives, et après ce repas où se traitent les affaires, où les nouvelles circulent, à la suite duquel le plus lettré lit le canard en vogue que le crieur public échange contre la pièce de cinq centimes, vulgairement un sou, chacun emploie le surplus de son loisir à son gré. La pipe en fait principalement les frais, et les Maçons, mollement couchés sur un tas de plâtre au soleil l’été, groupés l’hiver autour du feu, quand par hasard il s’en trouve sur le chantier ou dans les environs, lancent gravement la fumée avec toute l’insouciance du dandy qui vient après dîner fumer son cigare sur le boulevard des Italiens. Pour le Maçon, la distraction c’est le repos, et il abhorre tous les divertissements qui réclament de l’activité.
A dix heures on reprend le travail jusqu’à deux, on mange une seconde soupe, et la journée se termine à six heures. L’ouvrier est libre alors de regagner son gîte, et il faut, je vous assure, les séductions de ladite bouteille pour qu’il retarde l’heureux moment où il s’étendra dans son lit.
Les compagnons Maçons, comme tous les ouvriers, habitent à peu près tous les quartiers. Cependant ils se logent de préférence aux environs de l’Hôtel-de-Ville, et les petites rues sales et étroites qui avoisinent le palais municipal, renferment de nombreux garnis. Ils se réunissent pour former une chambrée, et s’installent chez un logeur qui cumule en outre l’office de restaurateur, ou plutôt de gargotier. C’est lui qui prépare le souper; c’est lui qui, dans le moment où le travail manque, fournit les repas à crédit à ceux dont il se croit sûr.
Le rendez-vous général des compagnons Maçons est à la place de Grève. Dès cinq heures du matin ils y arrivent en foule, et non-seulement les ouvriers s’y rendent, soit pour attendre de l’ouvrage, soit pour chercher des camarades; mais le rôleur (on appelle ainsi le compagnon spécialement chargé de trouver des engagements) et l’entrepreneur y viennent pour enrôler des travailleurs, c’est de ce point de réunion qu’est venue l’expression faire Grève, appliquée aux Maçons qui sont oisifs, soit faute de travail, soit volontairement. Les compagnons nouvellement débarqués à Paris pour y tenter la fortune, vont tout d’abord à la place de Grève. C’est encore là, chez le marchand de vin, dans cette arrière-boutique garnie de tables grossières dont les nappes marquées de larges taches violettes attestent la qualité du liquide, dans cet obscur refuge de l’ouvrier parisien, qu’on vient tour à tour se payer des rondes en attendant l’ouvrage; et souvent bien des coalitions, des complots, parfois d’honnêtes projets pour l’avenir se sont formés là, inter pocula, ce que nous traduisons librement par: en face d’une foule de litres, dans les tavernes enfumées où viennent siéger à la fois l’oisiveté, le malheur et la police.
Les charpentiers et les menuisiers font Grève comme les Maçons; pour les serruriers, ils ont élu domicile au Pont-au-Change, où la boutique du marchand de vin est également un annexe nécessaire, un asile rarement désert.
Nous avons longuement insisté sur les occupations des Maçons, parce que c’est au milieu de leurs travaux qu’on les voit avec leur véritable physionomie. Maintenant nous devrions sans doute parler de leurs plaisirs; mais on les connaît, ils sont calmes et se résument le plus souvent dans une consommation extraordinaire de veau froid, de gibelottes plus ou moins authentiques, de salades furieusement assaisonnées, et surtout de vin à six et à huit. Le tout est varié par des promenades de pure observation aux bals qui, dans toutes les saisons possibles, ont le privilége de fournir la banlieue de valses et de quadrilles. Assez fréquemment la journée se termine par des rixes auxquelles les Maçons prennent une part plus active. Nous ne reviendrons donc pas sur les joies un peu grossières qui sont les mêmes pour toutes les classes laborieuses de cette capitale, si fière de son luxe raffiné et de sa civilisation, et nous nous bornerons à nommer les jours de fête du Maçon, ceux où l’habit bleu à larges pans, à boutons de métal, s’étale fièrement au soleil, où l’on chausse les bottes carrées, solides comme les souliers, mais éclatantes d’une magnifique couche de cirage: jours solennels pour lesquels on se pare de la montre d’argent que laissent deviner le cordon de soie flottant galamment sur le gilet, et les breloques d’acier poli.
Le saint Dimanche, le lundi, surtout celui qui suit la paye; la fête patronale que les tailleurs de pierres célèbrent à l’Ascension, les charpentiers à la Saint-Pierre, les menuisiers à la Sainte-Anne, les serruriers à la Saint-Pierre; la Pose du bouquet, la Conduite des camarades à leur départ, sont autant de jours consacrés au repos par les Ouvriers en bâtiment, d’après les souvenirs les plus respectables et certainement les plus respectés.
Dans le nombre, deux fêtes méritent d’être signalées: la Pose du bouquet et la Conduite des camarades.
Quand les Ouvriers ont terminé un bâtiment, lorsque le dernier coup de ciseau est donné, que la dernière pièce de charpente est posée au faîte de l’édifice, ils se cotisent, achètent un énorme branchage encore couvert de sa verdure, qu’ils ornent de fleurs et de rubans; puis, l’un d’eux, choisi au hasard, va attacher au haut de la maison qu’on vient d’élever le bouquet resplendissant des Maçons, et quand tout l’atelier voit se balancer fièrement dans les airs le joyeux signe, quand il voit les faveurs voltiger à chaque brise, le feuillage onduler doucement au souffle du vent, au sommet de cette maison dont on creusait les fondations il y a quelques mois; il applaudit et lance un bruyant vivat. Cette cérémonie accomplie, on prend deux autres bouquets dont les dimensions font la beauté plutôt que le choix des fleurs, et on se rend chez le propriétaire, le bourgeois, puis chez l’entrepreneur. Tous deux, en échange de l’offrande fleurie et parfumée des ouvriers, lâchent quelques pièces de cinq francs avec lesquels on termine gaiement la journée, sans trop se rappeler les fatigues de la veille, sans s’inquiéter non plus des soucis du lendemain. La Pose du bouquet, modeste solennité, charmante des fleurs qui font la parure de ce jour, est une de ces heureuses traditions qu’on retrouve encore, mais trop rarement dans les différents corps de métiers.
La Conduite est une marque d’estime qu’on accorde plus peut-être dans les villes de province qu’à Paris à l’ouvrier qui s’éloigne et qui a su, durant son séjour, obtenir l’estime et l’amitié de sa corporation. Cette bienveillante démonstration est principalement en usage parmi les ouvriers affiliés à quelqu’une des sociétés de compagnonnage. Le jour du départ on se réunit en une troupe nombreuse, chacun revêtu de ses habits de fête, et on accompagne le partant jusqu’à une certaine distance de la ville qu’il abandonne. L’un porte sa canne, l’autre son sac, le reste se charge de verres et de bouteilles; puis on marche en causant, en chantant, en trinquant jusqu’au moment de la séparation; alors on porte une santé générale au voyageur, et l’on se sépare. Malheureusement la Conduite ne finit pas toujours aussi paisiblement, surtout parmi les ouvriers compagnons. Il arrive quelquefois qu’une société rivale, prévenue du départ, se rend sur les lieux; l’amicale séparation se transforme en une sanglante mêlée; souvent, l’ouvrier qui partait le cœur content, rempli d’espérance, joyeux à l’avance des aventures et de la liberté du voyage, voit son tour de France subitement interrompu, et ne quitte le champ de bataille que pour aller à l’hôpital attendre son rétablissement.
Toutefois, il faut ajouter, à l’honneur de nos ouvriers, que ces rencontres deviennent plus rares de jour en jour; mais les annales du compagnonnage renferment de nombreux récits de ces luttes acharnées.
Ainsi, sans remonter fort loin, en 1816, deux sociétés rivales de Tailleurs de Pierres, excitées par la jalousie, par la concurrence, se rencontrèrent aux environs de Lunel, dans le Languedoc, et en vinrent aux mains avec une fureur extrême. Le combat dura longtemps, et plusieurs combattants des deux parts y perdirent la vie. Comme dans de plus importantes circonstances, les deux partis célébrèrent également la victoire par des chansons. Nous citerons un couplet de l’une d’elles, pour montrer l’ardeur passionnée, barbare, avec laquelle on se combattait alors:
Entre Vergère et Muse, nos honnêtes compagnons
Ont fait battre en retraite trois fois ces chiens capons.
Nous détruirons ces scélérats;
Nos compagnons sont bons là.
Fonçons sur eux le compas à la main,
Repoussons-les, car ils sont des mâtins.
REFRAIN.
Pas de charge, en avant!
Repoussons tous ces brigands,
Ces gueux de Dévorants
Qui n’ont pas de bon sang.
On peut juger, par ces brutales expressions, par ces vers horribles que nous empruntons à un livre publié sur le compagnonnage précisément par un ouvrier de bâtiment, un menuisier, de la fureur aveugle avec laquelle, dans trop d’occasions, ces associations ont défendu ce qu’elles appelaient les priviléges et la suprématie de leurs sociétés. Heureusement les mœurs tendent à s’adoucir; les préjugés s’effacent trop lentement, il est vrai, mais les chants des ouvriers sont inspirés aujourd’hui par une muse plus calme, plus bienveillante.
Les Maçons (et nous entendons par là les ouvriers plâtriers et ceux qui font les murs en moellons) s’engagent rarement dans les liens du compagnonnage; mais les menuisiers, les charpentiers, les serruriers, et particulièrement les tailleurs de pierres, qui sont considérés comme les compagnons le plus anciennement réunis, et dont l’affiliation, selon les mythes poétiques du compagnonnage, remonte à la fondation du temple de Salomon, appartiennent tous à des sociétés de compagnonnage. L’origine et la prééminence de ces réunions enfantent les interminables rivalités dont nous venons de parler.
Les compagnons tailleurs de pierres se partagent en deux sociétés: l’une des compagnons étrangers, surnommés les loups; l’autre des compagnons passants, dits les loups-garous; et l’animosité en était venue à ce point, qu’il était prudent, dit-on, quand on voulait faire construire un pont par des ouvriers rivaux, de mettre la rivière entre eux; encore cette barrière n’était-elle pas suffisante pour éviter toute querelle. Dans certaines villes, les compagnons se sont partagé les travaux des divers quartiers; et, pour ne citer que Paris, les uns ont adopté toute la partie de la ville située sur la rive gauche de la Seine, et les autres la rive droite.
Maintenant, peut-être désirerez-vous savoir si les ouvriers en bâtiments, ainsi que d’autres travailleurs qui viennent de préférence de certaines parties de la France, sont plutôt enfants du Midi que du Nord; s’ils arrivent des montueuses contrées du Puy-de-Dôme, du Dauphiné ou des plaines uniformes de la Champagne. Non, il n’en est pas de ces compagnons comme des chaudronniers, qui sortent tous des gorges calcinées du Cantal. Bordeaux aussi bien que Lille, les Hautes-Pyrénées et la Moselle, la Creuse et le Haut-Rhin, nous envoient également des ouvriers en bâtiments; et, dans ces patois de toute sorte qui se croisent à l’heure du repos, vous reconnaissez à la fois le vif accent du Provençal, la traînante prononciation du Lorrain, l’inintelligible et dur idiome de l’Alsacien. Ainsi, tout récemment, des ouvriers maçons ont quitté les travaux des fortifications de Paris parce qu’ils ne trouvaient pas la bière à leur gré (c’étaient des Flamands); au chemin de fer de Rouen, des travailleurs ont repassé la Manche pour redemander à la perfide Albion ses brouillards et son ale. Cependant on remarque que les manœuvres sont fournis par l’Allemagne dans une proportion considérable; et parfois leur importation est tellement récente, que le moins ignorant, ou, si vous voulez, le plus savant d’entre eux, doit servir, sur le chantier, d’interprète à ses compatriotes. Les habitants de la Creuse sont aussi assez nombreux pour que leur tranquillité, leur honnête conduite, aient acquis à leur département une honorable réputation de moralité. La Picardie, la Normandie, le Dauphiné, le département de l’Hérault, donnent d’excellents tailleurs de pierre.
Cependant il nous faut signaler la classe d’ouvriers chargée de monter les murs, les Limousins, qui sortent exclusivement du pays de Limoges, et qui ont fait donner aux travaux spéciaux auxquels ils se livrent la désignation caractéristique de limousinage. Ceux-ci font corps par leur commune nationalité. Ils témoignent généralement d’une parcimonie que les médisants appellent même avarice. Pendant le temps du chômage, qui commence environ au 20 novembre, et qui dure jusqu’au milieu du mois de mars, les Limousins, soit isolément, soit réunis, regagnent assez habituellement le pays qui leur a donné le jour; ils y apportent leurs épargnes de l’année. Et puis, une dernière fois, ils reviennent dans leur chère patrie pour ne la plus quitter, et narguent alors les maîtres et le chômage.
Dans un pays comme le nôtre, où la police veille avec une si touchante sollicitude sur tous les citoyens, vous devez bien penser qu’elle n’a rien négligé pour maintenir l’ordre, la soumission parmi cette vaste corporation des ouvriers en bâtiments, et pour être à même de vérifier à tout instant leur moralité. L’administration a donc multiplié les règlements, les ordonnances; elle mesure les pas des compagnons, fixe leurs itinéraires, décide des salaires, de la durée du travail, etc., etc.; enfin elle exige de tous un livret, qui est, en quelque sorte, le compte-courant de la conduite et de la position du travailleur. Ce sont les mémoires fort abrégés de son existence en même temps que son livre de compte; il y inscrit la date de ses engagements, le nom de ses maîtres, les sommes qu’il reçoit, et sur la première page, les noms, prénoms, professions, etc., etc., selon l’éternelle formule. On le voit, si, pour les mauvais ouvriers, le livret est un acte perpétuel d’accusation, pour les compagnons zélés, laborieux, honnêtes, il devient un véritable livre d’or où sont inscrits ses titres de noblesse, les plus honorables de tous: ceux que donnent l’intelligence, le travail et l’honnêteté.
Aussi sommes-nous sûr que ces illustres industriels qui, par leur active persévérance, sont arrivés des rangs inférieurs à une haute position, ne regardent pas sans orgueil l’humble livret qui fut le confident de leur misère, de leurs fatigues d’autrefois; et on peut calculer avec une certaine fierté ses revenus, quand, après avoir manié des billets de banque, on jette les yeux sur les pages crasseuses et raturées de son ancien livret.
TABLE DES MATIÈRES
ET DES VIGNETTES.
| Pages. | |
| Introduction | [I] |
| Le Suisse | [1] |
| Intérieur d’Église | [1] |
| Le Suisse conduisant le Desservant à l’autel | [8] |
| Le Pêcheur des Côtes | [9] |
| Fils de Pêcheurs | [9] |
| Sloop, ou Bateau-Pêcheur; vue des côtes de Normandie | [16] |
| Le Maraîcher | [17] |
| Maison de Maraîcher aux Ternes, près Paris | [17] |
| Treuil ou Manége d’arrosement; clos de Maraîcher | [24] |
| Le Nourrisseur | [25] |
| Laitière parisienne | [25] |
| Intérieur d’Étable | [32] |
| Le Berger | [33] |
| Parc et Cabane de Berger | [33] |
| Groupe de Moutons au champ | [40] |
| La Cuisinière | [41] |
| Intérieur de Cuisine | [41] |
| La Cuisinière et ses Cousins | [48] |
| Le Porteur d’Eau | [49] |
| Porteurs d’Eau au tonneau | [49] |
| Fontaine de la rue de l’Échelle | [56] |
| Le Maréchal-Ferrant | [57] |
| Ferrage | [57] |
| Intérieur de Forge, à Montmartre | [64] |
| La Marchande des Quatre-Saisons | [65] |
| Groupes de Marchandes | [65] |
| Groupes de Marchandes | [72] |
| Le Marchand de Coco | [73] |
| Marchands et Marchandes de Coco | [73] |
| Marchandes de Coco à poste fixe | [80] |
| Le Boucher | [81] |
| Bœuf conduit à l’échaudoir; Bâtiments de l’Abattoir Rochechouart | [81] |
| Garçons d’Échaudoir égorgeant des moutons; l’un d’eux tient un bâtonavec lequel il imprime au sang un mouvement circulaire pour l’empêcherde se cailler | [88] |
| Le Vitrier-Ambulant, le Vitrier-Peintre | [89] |
| Entrée d’un Vitrier-Ambulant dans un village | [89] |
| Vitriers-Peintres | [96] |
| La Marchande de Poissons | [97] |
| Débarquement de la marée sur le carreau de la Halle | [97] |
| Marchande de Poissons à l’angle de la place Saint-Eustache | [104] |
| La Blanchisseuse | [105] |
| Bateau de Blanchisseuses, au bas du quai des Lunettes | [105] |
| Intérieur d’atelier | [112] |
| Le Fort de la Halle | [113] |
| Groupes de Forts | [113] |
| Forts de la Halle aux Blés | [120] |
| La Cardeuse de Matelas | [121] |
| Bourse des Cardeurs et Cardeuses | [121] |
| Cardeuses au travail | [128] |
| Le Boulanger | [129] |
| Boulangers en promenade | [129] |
| Intérieur de Boulangerie | [136] |
| La Femme de Ménage | [137] |
| Femme de Ménage faisant un lit | [137] |
| Intérieur de la salle à manger | [142] |
| Le Balayeur | [143] |
| Balayeurs et Balayeuses allant au travail | [143] |
| Balayeurs au travail | [150] |
| La Marchande de la Halle | [151] |
| Voyage de la Marchande de la Halle à Paris | [151] |
| Paysage; Vue prise en Normandie | [156] |
| Le Cocher de Fiacre | [157] |
| Cocher sur son siége | [157] |
| Station | [168] |
| Le Chiffonnier | [169] |
| Chiffonnier à la veillée | [169] |
| Chiffonnier et Chiffonnière | [176] |
| L’Égouttier | [177] |
| Groupes d’Égouttiers | [177] |
| Égouttiers en marche | [184] |
| Le Marchand de Peaux de Lapins | [185] |
| Repos dans la campagne | [185] |
| Conclusion du marché | [190] |
| Le Portier | [191] |
| Loge de Concierge | [191] |
| Portier dans l’exercice de ses fonctions | [200] |
| L’Allumeur | [201] |
| Allumeur préparant un réverbère | [201] |
| Allumeur de réverbères et Allumeur de gaz | [206] |
| Le Rémouleur | [207] |
| Rémouleur ambulant | [207] |
| Rémouleur parisien | [210] |
| Le Charbonnier | [211] |
| Planche à charbon à la porte d’un marchand de vins | [211] |
| Porteur de charbon | [216] |
| Le Maçon | [217] |
| Bardeurs venant de chercher une pierre au chantier de sciage | [217] |
| Groupe de Maçons | [228] |
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
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