COURS ET TRIBUNAUX.
TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE (2e chambre).
Présidence de M. Latour.
Le testament d'un ornithophile.
Me LÉON DUVAL, avocat de la demoiselle Élisabeth Perrot, expose les faits suivants:
«Le commandeur de Gama Machado, gentilhomme de la chambre de S. M. le roi de Portugal et conseiller de l'ambassade portugaise, est mort à Paris, le 9 juin 1861, laissant une grande fortune. Il laissait aussi un testament enrichi de soixante-dix codicilles, des héritiers du sang, des légataires de toutes sortes, et parmi ceux-ci, la demoiselle Élisabeth Perrot, pour qui je parle, et à laquelle il a légué 30 000 fr. de rente viagère. Mlle Élisabeth est entrée au service du commandeur à l'âge de vingt ans; elle en a aujourd'hui soixante-six, et pendant ce demi-siècle elle a donné de tels soins à son maître, que les plus respectables amis du commandeur sont devenus les siens; que des personnages qui comptent aux premiers rangs de la noblesse portugaise sont entrés en correspondance avec elle, et qu'enfin M. Machado lui a légué une place à côté de lui dans sa sépulture.
Malheureusement la santé de Mlle Élisabeth s'est détruite au service du commandeur, elle a aujourd'hui le privilége d'une maladie bien rare en Europe, l'éléphantiasis, des souffrances, des infirmités, une vieillesse qui tient à un fil. Parmi les devoirs qu'elle remplissait avec le plus intelligent dévouement, il faut mettre l'entretien d'une collection d'oiseaux des plus rares, une centaine d'oiseaux vivants, pris dans les ravins inconnus des Indes orientales, dans les roseaux du Gange, et les fourrés de l'Himalaya.
Le commandeur avait étudié toute sa vie les oiseaux; il avait une pente et bientôt il eut une passion pour les volatiles. Il disait qu'ils échappaient au grand signe d'infériorité que Dieu a infligé aux autres animaux,
Pronaque quum spectent animalia caetera terram…
les oiseaux, au contraire, ont le regard dans le bleu du ciel et vivent librement dans l'espace. Il aimait à observer les oiseaux-parleurs (il y en a qui imitent la voix humaine d'une façon humiliante pour nous), les oiseaux-tisserands, les oiseaux-maçons, les oiseaux-géographes, car il en est qui, dans les déserts de sable ou dans l'infini des mers, s'orientent avec une précision que la boussole ne nous permet pas au même degré.
Il éprouvait un vrai bonheur à voir des chardonnerets puiser de l'eau avec la régularité d'une machine. Il cherchait surtout à constater avec certitude jusqu'à quel point il est vrai que:
Brevior est hominum quam cornicum vita.
Et à cet effet il avait constaté par des procès-verbaux l'âge de divers oiseaux doués de longévité, en prenant des mesures pour les transmettre de mains en mains, de générations en générations, jusqu'à la fin de leur vie. Un merle bleu, légué par lui à M. Geoffroy Saint-Hilaire, avait déjà des miracles de vie bien prouvés.
M. Machado aimait profondément la nature; il trouvait Descartes injuste envers les animaux. Il leur soupçonnait une âme, il attribuait même aux oiseaux la prééminence sur l'humanité. C'est lui qui a écrit, dans ses dispositions testamentaires, ce mot si convaincu: «On propagera ma doctrine et on l'enseignera, mais en ayant soin de retrancher ce qui pourrait froisser l'amour-propre des hommes.»
Digne testament de celui qui ne voulut à son enterrement que son sansonnet, porté dans une cage par un valet de chambre!
On raille ses vues sur la couleur, c'est qu'on ignore le triomphe qu'il eut sur ce point à la face du monde savant. Il avait dans ses volières des oiseaux qui, tenant de Dieu le génie de Jacquard, tissaient avant lui des pièces de soie… J'entends de petites pièces, assez grandes cependant pour qu'on en fût confondu. Il essaya hardiment sur ce point sa théorie des couleurs, il prit ses mesures pour se procurer d'autres oiseaux appartenant à d'autres espèces, mais offrant avec les oiseaux tisseurs identité de plumage et de nuances. Y chercha-t-il aussi des ressemblances d'organisation? C'est son secret. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on mit des flocons de soie à la portée des nouveaux venus et qu'ils se mirent à tisser. Ce fut son plus beau jour, sa joie, sa croix de Saint-Louis. Et comment douter de l'intelligence des animaux quand tant de peuplades nègres ne savent pas compter jusqu'à dix, tandis que les buffles de l'Egypte attelés à la meule et se sachant condamnés à poursuivre leur pénible traction jusqu'au centième tour, s'arrêtent d'eux-mêmes au centième!
Le dernier trait de sagacité du commandeur fut d'inviter les corbeaux du Louvre à ses funérailles et de les y faire venir. Voici comment il s'y prit: Il demeurait quai Voltaire depuis plusieurs années; il faisait exposer sur son balcon, à trois heures précises, des assiettes, chargées de viandes en menus morceaux, et les corbeaux étaient exacts à la curée. Il lui suffit donc de prescrire à ses héritiers qu'on fît ses obsèques à trois heures; les corbeaux du Louvre n'y manquèrent pas, et même, s'il y voulait des êtres véritablement affligés, il y réussit à merveille, car le repas des corbeaux n'ayant pas été servi ce jour-là, il y eut un vacarme tout-à-fait de circonstance… ovantes gutture corvi. J'ai vu des hommes sérieux, des savants, qui croyaient en savoir sur les oiseaux à en remontrer, revenir de ces funérailles avec la stupeur d'un prodige inexpliqué.
M. Machado a laissé un ouvrage magnifiquement édité sur les travaux qui ont rempli sa longue vie; il y expose ses idées sur les oiseaux et sur les grands problèmes de l'âme et de la physiologie. La Revue d'Édimbourg le citait récemment avec respect pour sa théorie sur l'hérédité des caractères, particulièrement sur cette étrange hérédité du suicide dans certaines familles.
C'était en présence de ses oiseaux, chef-d'œuvre d'une splendide nature, que le commandeur étudiait, observait, composait ses systèmes. Il était en rapport avec tous les savants de son temps, Russes, Anglais, Allemands. S. M. le roi de Portugal a bien voulu visiter ses volières, et les princes de la science y venaient aussi curieusement. Mais quels soins de tous les jours, quelle sollicitude il y fallait! Il y a là des oiseaux qui ne s'accommoderaient pas de notre température glacée; il est indispensable de leur ménager une chaleur graduée sur leur organisation, un air pur et vif leur est nécessaire; ils ne vivraient pas huit jours dans la rue du Bac. Mlle Élisabeth les connaît et ils la connaissent; ils s'aiment, ils se le disent et ils se le prouvent. Elle donne à chacun ce qui lui convient: l'air du pays natal autant qu'on puisse l'imiter, la vue des marronniers des Tuileries, à défaut des jungles de l'Inde,
… simulataque magnis Pergama!
Quand M. Machado a vu la mort de près, il s'est demandé à qui léguer ses chers oiseaux. Il n'y avait qu'un légataire possible, Mlle Élisabeth, qui est leur mère depuis si longtemps, qui sait seule la qualité, les secrets, les proportions de leur nourriture. Le commandeur les lui a légués.
Mais ici une difficulté ardue a surgi.
Les héritiers du sang sont en Portugal. Mme Valpole a un legs important, et elle est Anglaise. Qui sait si le testament ne sera pas attaqué? Les demandes en délivrance sont faites, mais il a fallu observer les délais de distance, qui sont considérables. En attendant, que faire des oiseaux? On a bien nommé M. Trépagne administrateur provisoire; mais, si ce notaire était obligé de gouverner et de nourrir les oiseaux, soit dit sans l'offenser, il serait bien embarrassé. Dans cette perplexité, ne voulant pas délivrer à Mlle Élisabeth les créatures ailées qui lui ont été léguées, de peur d'engager sa responsabilité par l'exécution du testament; ne pouvant non plus s'en rapporter à personne du soin de nourrir ces petites bêtes, vu la difficulté de la tâche, M. Trépagne a mis les volières en séquestre et en a confié la garde à Mlle Élisabeth. Mais alors elle ne possède pas, animo domini; les oiseaux ne sont que ses locataires, il faut payer leur entretien et leur nourriture. Là se placent des détails nécessaires. Il ne s'agit pas ici de vulgaires canaris qui vivent de colifichets, il y va d'oiseaux pour qui la Providence fait mûrir l'ananas, le limon, la grenade, les fruits qui ne donnent leur maturité qu'au soleil de l'Orient. Il y a tel de ces pensionnaires à qui il faut du chasselas toute l'année, tel qui requiert une nourriture animale, des vers enfarinés de safran et des insectes tout vifs; tel qui se nourrit de baba et d'œufs sucrés, tel qui a contracté l'habitude du pain Cressini, et tel, des dragées. Il faut être matinal: car qui l'est plus que les oiseaux? Il faut verser abondamment l'eau fraîche dans les baignoires: car le bain n'est pas seulement un plaisir, pour certains oiseaux raisonneurs c'est une médication, et ils se l'administrent toujours avec une attention judicieuse. C'est surtout à l'époque de l'émigration que leur naturel contenu produit en eux des crises fatales: il y en a qui se saignent eux-mêmes comme ferait Nélaton, et tout aussi adroitement il y en a qui domptent le mal:
… studio gestire lavandi.
L'instinct médical des oiseaux a de quoi nous faire honte. Voyez chez nous les vieillards et même beaucoup d'adultes; ils attendent les rigueurs de l'hiver occidental, ils les subissent en fatalistes, et ils meurent presque tous d'un rhume. Si nous avions le bon sens des hirondelles, nous chercherions comme elles des climats plus propices:
… melioraque sidera cœli,
et la durée de la vie humaine en serait doublée. Mais c'est encore Mlle Élisabeth qui est la meilleure infirmière de ses oiseaux; je vais plus loin, elle connaît leur caractère, et eux le sien; elle sait les amitiés qui se sont formées dans le logis, et le voisinage qu'il faut à chacun, sous peine de mort; oui, sous peine de mort, car qui ne sait que l'oiseau est trop frêle pour le chagrin, et que les amants ne survivent jamais à leurs maîtresses?
Je demande donc que le tribunal accorde une large et généreuse provision à Mlle Élisabeth: il faut conserver ces oiseaux à la science, ils portent presque tous un problème.»
Me NICOLET, pour M. Trépagne, administrateur des biens dépendant de la succession de M. le commandeur de Gama Machado, a répondu:
«L'inventaire auquel il a été procédé après le décès de M. le commandeur de Gama Machado a été clos le 25 octobre 1861. Mlle Élisabeth Perrot ne doit en conséquence s'en prendre qu'à elle-même si elle a attendu jusqu'au 18 janvier pour former sa demande en délivrance de legs.
Son legs a d'ailleurs été contesté dans l'inventaire. L'administrateur a remis à Mlle Élisabeth Perrot 600 fr. le 27 juillet; 1000 fr. le 26 novembre; il ne peut faire davantage.
Il faut un peu rabattre du merveilleux récit qu'on vient de faire, et de ces oiseaux qui auraient été, au dire de l'adversaire, en quelque sorte l'unique préoccupation de M. le commandeur Machado. Il semble qu'il faille un lieu choisi pour abriter la volière de M. Machado. Vous le représentez installant sur le quai Voltaire ses oiseaux bien-aimés afin de retracer à deux pas du jardin des Tuileries, à leurs intelligences naïves, quelques images des forêts vierges du nouveau monde. Le quai Voltaire n'est pourtant rien moins, ce me semble, que l'endroit le plus triste et le plus glacial de tout Paris. Le commandeur avait là, comme il eût pu l'avoir ailleurs, sa chambre, sa volière, ses oiseaux. Aujourd'hui, Mlle Élisabeth Perrot a tout cela aux Ternes, où elle habite. Les oiseaux causeurs, les oiseaux chanteurs y font vacarme, mais les voisins les supportent et le propriétaire ne se plaint pas.
C'est pour cela qu'on demande 1500 fr. par mois? Sans doute, Mlle Élisabeth est séquestrée pour les soins journaliers, et l'administrateur ne le conteste pas. Mais calculons, évaluons, comptons ce qu'il faut pour l'entretien des oiseaux, faisons l'état du foin que peut manger une poule en un jour.
À combien se montera cette dépense? voulez-vous 2 fr., 2 fr. 50 c., voulez-vous 3 fr.? C'est accordé. Mais voici Mlle Perrot qui se pose en artiste, en professeur, il faut payer ses talents. Voulez-vous 100 fr., 150 fr. par mois? C'est trop, c'est insensé; c'est sacrifier à la folie du défunt; nous le voulons pourtant. Mais demander 4000 fr., 5000 fr., 10 000 fr. de provision et 1500 fr. par mois de pension alimentaire pour toute la famille, en vérité cela est déraisonnable. Le chiffre que nous offrons, le chiffre que l'administrateur ne peut dépasser sans excéder ses pouvoirs, est bien suffisant, et nous ne doutons pas que le tribunal ne le déclare tel.»
Le tribunal, après avoir entendu M. le substitut LAPLAGNE-BARRIS en ses conclusions, condamne M. Trépagne, en sa qualité d'administrateur, à payer à la demoiselle Élisabeth Perrot une provision de 3000 fr. et une pension de 500 fr. par mois pour faire face à la mission qui lui a été confiée par le testament.