LA PAIX.

Le plus immédiat de ces dangers était cette guerre du Péloponnèse que perpétuait l'égoïste ambition des démagogues. Aussi Aristophane y revient-il sans cesse.

La comédie intitulée la Paix présente sous une nouvelle forme la même idée que la pièce des Acharnéens: il faut mettre fin à cette funeste guerre. Mais l'imagination du poëte sait créer des allégories variées, pour ne point lasser le public. Quoique le sujet soit le même au fond, vous allez voir que les deux pièces ne se ressemblent guère.

Une didascalie[21] nouvellement découverte établit d'une manière authentique que la Paix fut représentée aux grandes Dionysies de l'année 421; cette pièce fut donc montée peu de temps avant la conclusion de la paix appelée de Nicias, qui mit un terme à la première partie de la guerre du Péloponnèse et qui devait, de l'aveu de tout le monde, finir à jamais cette guerre désastreuse des États grecs.

Le sujet de la Paix est au fond le même que celui des Acharnéens; seulement la paix qui dans cette dernière pièce n'est que le vœu d'un individu, est ici l'objet des désirs de tout le monde: dans les Acharnéens, le chœur était contraire à la paix; dans la Paix, il se compose de paysans de l'Attique et de Grecs de toutes les contrées, regrettant tous vivement la paix[22]. Mais la comédie des Acharnéens est bien supérieure en intérêt dramatique à celle qui a pour titre: la Paix. Celle-ci manque d'unité et de vigueur.

Il y aurait à rapprocher de ces deux comédies d'Aristophane contre la guerre, tant de pages ironiques et éloquentes de Rabelais, de Montaigne, de Johnson, de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, pages que l'on pourrait appeler l'honneur de la raison et de l'humanité, mais qui n'ont fait jusqu'à présent triompher ni l'une ni l'autre.

* * * * *

Voici la comédie d'Aristophane:

Un personnage nommé Trygée (comme qui dirait Vigneron, ou plutôt Vendangeur) ouvre la scène en se disposant à monter au ciel sur un certain escarbot d'une nature si disgracieuse que l'esclave chargé de le nourrir demande aux spectateurs s'ils pourraient lui vendre un nez bouché. Trygée a pris une résolution: c'est d'aller apprendre de Jupiter lui-même pourquoi depuis tant d'années, et toujours, et sans fin, il laisse les Athéniens en proie aux calamités de la guerre. Les filles du bonhomme essayent en vain de le retenir. Il excite son Pégase, comme il l'appelle, se recommande au machiniste, craignant de se casser le cou, et commence son ascension grotesque.

Cet escarbot était, en même temps qu'un souvenir ésopique, une parodie du coursier ailé sur lequel le Bellérophon d'Euripide s'enlevait dans les airs, et une critique des machines qui embarrassaient le début de cette tragédie.

* * * * *

La scène change presque aussitôt, et représente le ciel. Lorsque Trygée sur sa monture, approche de la demeure des dieux, Mercure, qui joue là à peu près le rôle de saint Pierre dans nos fabliaux, Mercure sentant une odeur de mortel, comme Don Juan odor di femina, reçoit d'abord notre voyageur en portier bourru. Mais Trygée graisse le marteau, un bon plat de viande adoucit Mercure. C'est bien là le Mercure de la légende et des poëmes homériques: venu au monde le matin, à midi il joue de la cithare, le soir il vole les bœufs d'Apollon, les tue, les fait cuire, et en mange une partie; premier type de Gargantua, qui soubdain qu'il fut nay, à haulte voix s'escrioyt: À boire, à boire, à boire! Mercure était, après Hercule, le plus goinfre de cet Olympe grand mangeur!

Amadoué par ce plat de viande, le portier du ciel consent à répondre aux questions de Trygée. Il lui apprend que les dieux, irrités de la folie des Grecs, ont déménagé depuis la veille, et se sont retirés bien loin, bien loin, tout au fond de la calotte du ciel. Ils l'ont laissé, lui, pour garder la vaisselle, les petits pots, les petites marmites, les petites tables, les petites amphores. Ils ont installé la Guerre dans la demeure qu'ils occupaient eux-mêmes et lui ont donné tout pouvoir de faire des Grecs ce que bon lui semblerait. Puis ils sont allés aussi haut que possible pour ne plus voir vos combats et ne plus entendre vos prières.

TRYGÉE.

Et pourquoi en usent-ils de la sorte à notre égard?

MERCURE.

Parce qu'ils vous ont plus d'une fois ménagé l'occasion de faire la paix, et que, les uns comme les autres, vous avez préféré la guerre. Les Lacédémoniens remportaient-ils le plus mince avantage? «Par Castor et Pollux, s'écriaient-ils, il en cuira aux Athéniens!» Ceux-ci triomphaient-ils au contraire, et les Laconiens venaient-ils faire des ouvertures de paix? «Par Cérès, disiez-vous, ce n'est pas nous qu'on attrapera! Non, par Jupiter, nous ne les écouterons point! Ils reviendront toujours, tant que nous aurons Pylos!»

TRYGÉE.

Oui, c'est bien là le style de nos gens.

La Guerre donc a pris la place de Jupiter et règne à présent sur les hommes. Elle a commencé par enfermer la Paix dans une caverne profonde, qu'elle a obstruée d'un monceau de pierres.

C'est là encore une parodie des tragédies, où l'on voyait plusieurs cavernes de cette sorte: Antigone, par exemple, est enfermée ainsi.

À présent la Guerre s'apprête à broyer dans un grand mortier les villes grecques. Elles sont désignées par leurs productions: les poireaux, l'ail, le miel attique, avec force jeu de mots et calembours.

* * * * *

La Guerre paraît alors, à peu près comme la Mort dans la tragédie d'Alceste: elle est accompagnée de son serviteur Vacarme, à qui elle ordonne de lui apporter un pilon.

«Nous n'en avons point, dit Vacarme, nous ne sommes emménagés que d'hier.

—Va m'en chercher un à Athènes, et lestement…»

Vacarme revient presque aussitôt:

«Hélas! les Athéniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui broyait l'Hellade.»

En effet, Cléon avait été tué, en 422, un an avant la représentation de cette comédie, dans un combat devant Amphipolis, le même jour que le général des Lacédémoniens, Brasidas; et c'était cette double mort qui avait donné lieu à la paix, ou plutôt à la trêve trop courte, occasion de cette pièce.

On s'étonne que le poëte continue d'attaquer un homme mort; on ne s'étonne pas moins que les Athéniens le permettent. On est tenté de dire à Aristophane, ce que lui-même fait dire par Trygée à Mercure un peu plus loin: «Assez, assez, puissant Hermès; cesse de prononcer ce nom, laisse cet homme aux enfers, où il est maintenant; il n'est plus à nous, mais à toi.» Cependant, même après cette parole très-juste, le poëte y revient, et à plusieurs reprises, et plus violemment que jamais.—Nous le verrons s'acharner de même sur Euripide jusque dans les enfers. Ses convictions sont si profondes et si ardentes, qu'il suit ses haines au-delà du tombeau.

Avant que la Guerre et Vacarme aient trouvé un nouveau pilon, Trygée se hâte de convoquer les laboureurs, les ouvriers et les marchands,—les habitants, les étrangers, domiciliés ou non,—les insulaires, les Grecs de tout pays, pour délivrer la Paix. Tous accourent avec des leviers, des pioches, des cordes, afin de débarrasser l'accès de la caverne, et font une entrée de ballet d'un entrain bacchique, qui donne une idée de l'ivresse joyeuse des Dionysies.

LE CHŒUR.

Allons, que faut-il faire? ordonne, dirige; je jure de travailler aujourd'hui sans relâche, jusqu'à ce qu'avec nos leviers et nos engins nous ayons ramené à la lumière la plus grande de toutes les déesses, celle à qui la vigne est le plus chère.

TRYGÉE.

Silence! si la Guerre entendait vos cris de joie, elle bondirait furieuse hors de sa retraite.

LE CHŒUR.

C'est qu'une telle entreprise nous remplit d'allégresse. Ah! qu'elle diffère de ce décret qui nous commandait de venir avec des vivres pour trois jours[23]!

TRYGÉE.

Prenons garde que, du fond des enfers, ce Cerbère maudit[24], par ses hurlements furieux, ne nous empêche encore, comme quand il était sur la terre, de délivrer la déesse.

LE CHŒUR.

Quand une fois nous la tiendrons, rien au monde ne pourra nous la ravir. Iou! iou!

TRYGÉE.

Mes amis, vous me faites mourir avec vos cris! Si le monstre accourt[25], il foulera tout sous ses pieds.

LE CHŒUR.

Qu'il foule, qu'il écrase, qu'il bouleverse tout! Nous ne saurions modérer notre joie!

TRYGÉE.

Qu'est-ce donc, citoyens? qu'avez-vous? Au nom des dieux, quelle mouche vous pique? ne gâtez pas par vos gambades la plus belle des entreprises!

LE CHŒUR.

Ce n'est pas moi, ce sont mes jambes qui sautent de joie.

TRYGÉE.

Assez! Allons, cessez, cessez de gambader.

LE CHŒUR.

Tiens, j'ai fini.

TRYGÉE.

Vous le dites, mais vous ne finissez pas.

LE CHŒUR.

Une fois encore, et je finis.

TRYGÉE.

Une seule donc, et rien de plus.

LE CHŒUR.

Nous cessons de danser, pour te servir.

TRYGÉE.

Mais, voyez, vous ne cessez pas du tout!

LE CHŒUR.

Encore cette échappée de la jambe droite, et, par Jupiter, c'est fini.

TRYGÉE.

Allons, je vous l'accorde; mais cessez de m'inquiéter.

LE CHŒUR.

La gauche réclame aussi ses droits. Quelle joie! je ne me sens pas d'aise! je pète, je ris! Déposer le bouclier, c'est plus, pour moi, que dépouiller la vieillesse[26].

TRYGÉE.

Ne vous réjouissez pas encore, vous n'êtes pas assurés du succès. Mais, quand vous tiendrez la déesse, alors chantez, riez, criez: car vous pourrez alors, à votre bon plaisir, naviguer ou rester chez vous, faire l'amour ou dormir, assister aux fêtes et aux processions, jouer au cottabe[27], vivre en Sybarite, et crier: Iou, iou!

Quelle vivacité! et quelle fantaisie! Cela rappelle cet avocat bizarre consulté par M. de Pourceaugnac, et qui ne lui répond qu'en sautant et qu'en rebondissant comme une balle élastique: on voudrait en vain l'arrêter.

Mais ici ce n'est pas un homme, c'est le chœur tout entier qui gambade en criant, et que Trygée veut en vain retenir. Figurez-vous cette sorte de ballet orgiaque, ces bonds et ces cris fantastiques.

Enfin, tous se mettent à l'ouvrage, mais avec plus ou moins de zèle, plus ou moins d'amour pour la Paix: les Béotiens mollement; c'était leur caractère, en toute chose, d'être mous et lourds; les Argiens plus mollement encore, parce que la guerre leur profitait et qu'ils recevaient tour à tour des subsides des deux partis; il y a dans tout ce passage une multitude d'allusions qui étaient transparentes pour les contemporains; les uns tirent les cordes dans un sens, les autres tirent en sens contraire. Les Lacédémoniens y vont de tout cœur: c'étaient eux qui récemment, après la mort de leur général Brasidas, s'étaient décidés à faire des propositions de paix. Les Mégariens n'avancent guère: la faim a épuisé leurs forces (rappelez-vous la scène du Mégarien, avec ses deux filles, dans la comédie des Acharnéens). Les laboureurs Athéniens sont ceux qui, avec les Laconiens, font le plus avancer l'ouvrage. Mercure et Trygée les excitent et prêchent d'exemple.

L'entrée de la caverne est, à la fin, déblayée, et l'on en voit sortir la Paix, suivie de l'Automne chargée de fruits, et de la belle Théoria, patronne des processions et des fêtes. Ces déesses répandent sur leur passage mille parfums délicieux, et ramènent avec elles tous les biens de la vie: vendanges, banquets, dionysies, flûtes harmonieuses, joies de la comédie, chants de Sophocle, grives, petits vers d'Euripide!…

Aristophane semble ne laisser échapper ce demi-éloge d'Euripide que pour donner lieu tout de suite à une réplique désobligeante de Trygée. Un peu plus loin, il reparle de Sophocle, pour l'accuser d'avarice. Cratinos est traité d'ivrogne. Ainsi le poëte comique ne respecte rien: ceux-là même qu'il honore en certains moments, dans d'autres il les ridiculise. Les spectateurs, ici encore, payent leur tribut, comme les hommes illustres, à la toute-puissante comédie, au bon plaisir de la malice et de la joie: Trygée, les parcourant des yeux, montre du doigt à Mercure le fabricant d'aigrettes qui s'arrache les cheveux, le faiseur de hoyaux qui se moque du fourbisseur de sabres, le marchand de faulx qui se réjouit et qui fait la nique au marchand de lances: les lances désormais serviront d'échalas pour soutenir les vignes… Le public, du reste, est toujours content quand on le met de la partie, quand l'auteur comique le mêle à la pièce, parce que le spectateur alors, devenant acteur en même temps, s'intéresse par l'amour-propre à la comédie. Bien que la fiction dramatique en soit quelque peu altérée ou suspendue, le succès de l'auteur n'en est que plus certain.

* * * * *

Aux plaisanteries vient se mêler la poésie, avec des accents bucoliques, qui sont comme un lointain prélude de Tityre et de Mélibée,

Post aliquot mea regna videns mirabor aristas!

et aussi avec des éclats de joie et des triomphes de sensualité dignes de Rubens dans sa Kermesse ou de Teniers dans ses intérieurs flamands. Il faut lire dans le texte même ces vers charmants, mêlés de tons si divers, dont notre prose ne peut donner qu'un pâle reflet:

LE CHŒUR, à la déesse de la Paix.

O toi que désiraient les gens de bien et qui es si douce aux cultivateurs, à présent que je t'ai contemplée avec bonheur, permets que j'aille saluer mes vignes, et embrasser, après une si longue absence, les figuiers que j'ai plantés dans ma jeunesse!…

TRYGÉE.

La belle chose qu'une houe bien emmanchée! Comme ces hoyaux à trois dents reluisent au soleil! Qu'ils vont tracer des plants bien alignés! je brûle d'aller dans mon champ et de remuer cette terre si longtemps délaissée! O mes amis, rappelez-vous les plaisirs dont la Paix nous comblait autrefois: beaux paniers de figues fraîches ou confites, myrtes, vin doux, prés émaillés de violettes sur le bord des ruisseaux, olives tant regrettées! Pour tous ces biens qu'elle nous rend, ô mes amis, adorons la déesse!

LE CHŒUR.

Salut, salut, divinité chérie! ton retour nous comble de joie! comme nous soupirions après toi, consumés du désir de revoir nos campagnes! O Paix si regrettée, mère de tous les biens! Seule tu soutiens ceux qui, comme nous, usent leur vie à travailler la terre. Nous goûtions sous ton règne mille douceurs charmantes qui ne nous coûtaient rien. Tu étais le gâteau de froment des laboureurs, tu étais leur salut! Aussi nos vignes, et nos jeunes figuiers, et tous les arbres de nos vergers souriront avec joie à ton retour! Mais où donc était-elle pendant un si long temps? Dis-le-nous, ô le plus bienveillant des dieux!

MERCURE.

Sages laboureurs, écoutez mes paroles, si vous voulez savoir comment elle fut perdue pour vous. Le principe de nos infortunes, ce fut l'exil de Phidias[28]: Périclès craignit de partager sa mauvaise fortune, et, redoutant votre naturel irritable, pour en prévenir les effets, mit lui-même l'État en feu: avec cette petite étincelle du décret de Mégare[29], faisant souffler un vent de guerre, il alluma l'incendie, dont la fumée a fait pleurer ici et là-bas les yeux de tous les Grecs. Dès que le feu eut fait craquer nos vignes, les tonneaux irrités heurtèrent les tonneaux[30]; dès lors, il ne fut plus au pouvoir de personne d'arrêter le mal, et la Paix disparut.

TRYGÉE.

Voilà, par Apollon, ce que personne ne m'avait appris; je ne me doutais pas quel lien pouvait exister entre Phidias et la Paix.

LE CHŒUR.

Ni moi, et je viens de l'apprendre. Je ne m'étonne plus qu'elle soit belle, s'il y a entre elle et Phidias quelque parenté! Que de choses nous ignorons!…

O joie! ô joie! de laisser là le casque! et le fromage, et les oignons! Foin de la guerre et des combats! Ce que j'aime, c'est de boire avec de bons amis, devant le feu, où pétille un bois sec, coupé pendant l'été; de faire griller des amandes sur les braises, ou des fênes de hêtre sous la cendre; ou de caresser la jeune servante[31], pendant que ma femme est au bain!

Non, rien n'est plus charmant, quand les semailles sont faites et quand Jupiter les arrose d'une pluie bienfaisante, que de recevoir un voisin qui vient vous dire: Eh bien, cher Comarchide, que faisons-nous? Pour moi, je boirais volontiers, pendant que le ciel féconde nos terres.—Allons, femme, fais-nous cuire trois mesures de haricots, où tu mêleras un peu de froment, et donne-nous des figues. Que Syra rappelle Manès des champs: il n'y a pas moyen d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni de briser les glèbes: la terre est trop humide.—Qu'on apporte de chez moi la grive et les deux pinsons. Il doit y avoir encore du lait caillé, et quatre morceaux de lièvre, à moins que le chat n'en ait volé hier au soir: car j'ai entendu, au logis, je ne sais quel tapage. Garçon, apportes-en trois pour nous; laisse le quatrième pour mon père.—Demande aussi à Eschinade des branches de myrte avec leurs fruits. Et puis,—c'est le même chemin,—qu'on appelle Charinade, afin qu'il vienne boire avec nous, pendant que le Dieu bienfaisant fait prospérer nos travaux.

Mais, quand revient le temps où la cigale chante sa gentille chanson, j'aime à aller voir si les vignes de Lemnos commencent à mûrir, car celles-là sont les plus précoces; ou si les figues se gonflent et rougissent. Qu'il est doux, quand elles sont à point, de les cueillir, de les goûter, en s'écriant: O saison douce!

Quelle variété dans ces esquisses, si finement touchées et enlevées! Quelle fraîcheur! Quelle senteur de la campagne! Un intérieur rustique pendant l'hiver, des promenades pendant l'été, tout cela se succède en quelques vers. Quelle poésie, et quelle réalité tout à la fois! Quelle saveur et quelle simplicité exquise!

Déjà le chœur des Acharnéens avait dit, aux vers 989 et suivants: «O Paix, compagne de la belle Aphrodite et des Grâces souriantes, que tes traits sont charmants! et je l'ignorais! Puisse l'Amour m'unir à toi, l'Amour que l'on peint couronné de roses!»

Il semble que, dans ces vers de la première comédie, se trouvât le germe de l'autre.

Dans une ode de Bacchylide se rencontraient déjà ces riantes images de la paix: «La Paix, la grande Paix produit pour les mortels la richesse et la fleur des douces chansons. Sur les splendides autels des Dieux, elle brûle à la flamme blonde les cuisses des bœufs et des brebis à la riche toison: les jeunes gens ne songent plus qu'aux jeux du gymnase, aux flûtes et aux fêtes. La noire araignée file sa toile sur les agrafes de fer des boucliers; la rouille ronge le fer des lances et des épées. On n'entend plus retentir les clairons, et le doux sommeil n'est plus écarté des paupières au moment où il apaise le cœur. Dans les rues se dressent les tables de festin, et partout éclatent les hymnes joyeux.»

Ce petit tableau, sans doute, est charmant; mais combien ceux d'Aristophane sont plus riches, plus vifs et plus variés.

* * * * *

Trygée, à qui Mercure donne pour compagnes l'Automne et Théoria, redescend du ciel sur la terre. Chemin faisant, il rencontre deux ou trois âmes de poëtes dithyrambiques.

Que faisaient-elles là? dit l'esclave à qui il raconte les épisodes de son voyage aérien.

TRYGÉE.

Elles tâchaient d'attraper au vol quelques débuts lyriques dans le vague des airs.

L'ESCLAVE.

Est-il vrai, comme on le dit, que les hommes, après leur mort, soient changés en étoiles?

TRYGÉE.

Très-vrai.

L'ESCLAVE.

Quel est donc cet astre que je vois là-bas?

TRYGÉE.

C'est Ion de Chios, l'auteur de cette ode qui commençait par: «L'Orient…» Dès qu'il parut dans le ciel, on l'appela l'astre d'Orient.

L'ESCLAVE.

Et qu'est-ce que ces étoiles qui traversent le ciel et brûlent en courant[32]?

TRYGÉE.

Ce sont des étoiles riches qui reviennent de dîner en ville, elles portent des lanternes, et dans ces lanternes du feu.—Mais, dépêchons, conduis cette femme chez moi, nettoie la baignoire, et fais chauffer l'eau; puis prépare, pour elle et pour moi, le lit nuptial. Quand tout sera prêt, reviens ici. Pendant ce temps, je vais la présenter au Sénat.

L'ESCLAVE.

Où donc as-tu pris ce joli bagage?

TRYGÉE.

Où? Dans le ciel.

L'ESCLAVE.

Oh bien! je ne donne pas trois oboles des dieux, s'ils font commerce de femmes, comme nous autres mortels.

TRYGÉE.

Ils ne le font pas tous; mais, là-haut comme ici, quelques-uns vivent de ce métier.

L'ESCLAVE, à la femme.

Eh bien, entrons. (À Trygée:) Dis-moi, lui donnerai-je à manger?

TRYGÉE.

Non. Elle ne voudrait ni pain ni gâteau, habituée qu'elle est là-haut, chez les dieux, à lécher l'ambroisie.

L'ESCLAVE.

Mais on peut aussi lui servir ici quelque chose à lécher…

Enfin Trygée, à peu près comme Dicéopolis dans les Acharnéens, et comme Peuple dans les Chevaliers, ne songe plus qu'à vivre en joie et en liesse, avec sa déesse. Ici encore, éclatent, jaillissent à foison mille bouffonneries licencieuses, qui sont le couronnement de la comédie et en quelque sorte le dessert du cômos. Il y a, du vers 868 au vers 904, une longue description digne de l'Arétin, quand l'esclave vient dire que l'épousée est prête et que tout est bien en état. Et, du vers 1226 au vers 1239, on rencontre une scène qui pourrait figurer dans le chapitre XIII du livre Ier de Gargantua.

Le mariage n'est pas encore à cette époque le dénoûment obligé de la comédie; mais on en voit déjà poindre l'usage: ce n'est alors qu'un instinct de la chair, ce sera plus tard une habitude et un procédé.

* * * * *

Quoiqu'on retrouve dans cette pièce l'imagination et la poésie de détails qui brillent dans les précédentes, l'ensemble en est moins remarquable, la trame en est plus faible. La seconde partie, dépouillée pour nous de tout l'appareil du spectacle, semble un peu traînante. Pour les Athéniens, elle était relevée par la mise en scène, par les costumes, et par toute la pompe poétique et musicale de l'épithalame qui la terminait:

LE CHŒUR.

Faites silence, voici que la fiancée va paraître: prenez des torches! Que tout le peuple se réjouisse avec nous et se mêle à nos danses! Quand nous aurons bien dansé et bien bu, et chassé Hyperbolos[33], nous déménagerons pour retourner aux champs, et nous prierons les dieux de donner la richesse aux Grecs, d'accorder à tous d'abondantes récoltes, en orge, en vin, en figues, de rendre les femmes fécondes, de nous faire recouvrer enfin tous les biens que nous avions perdus, et d'abolir l'usage du fer meurtrier.

TRYGÉE.

Chère épouse, partons pour les champs, et viens, belle, coucher bellement avec moi.

LE CHŒUR.

Ô hymen, ô hyménée! ô trois fois heureux! et bien digne de ton bonheur!

TRYGÉE.

Ô hymen, ô hyménée!

PREMIER DEMI-CHŒUR, montrant la femme.

Que lui ferons-nous?

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Que lui ferons-nous?

PREMIER DEMI-CHŒUR.

Nous cueillerons ses baisers.

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Nous cueillerons ses baisers[34].

PREMIER DEMI-CHŒUR.

Allons, camarades, nous qui sommes au premier rang, enlevons et portons le fiancé. O hymen, ô hyménée!

TRYGÉE.

Ô hymen, ô hyménée!

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Vous aurez une jolie maison, pas de soucis, et de bonnes figues. Ô hymen, ô hyménée!

TRYGÉE.

Ô hymen, ô hyménée!

PREMIER DEMI-CHŒUR.

Celui-ci en a de grosses, celle-là en a de douces.

TRYGÉE.

Mangez et buvez à cœur-joie, et ensuite répétez encore: ô hymen, ô hyménée!

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Ô hymen, ô hyménée!

TRYGÉE.

Joie et liesse, mes amis! Ceux qui me suivront auront des gâteaux.

Il faut vous figurer cette fin animée. Vous la devinez, quoiqu'il y ait plusieurs lacunes dans le texte de cette dernière scène.

On croit que cette pièce fut presque improvisée et cela expliquerait la faiblesse de la composition et de la contexture; mais combien de détails charmants!

Au reste, la contexture des comédies d'Aristophane en général est des plus simples. C'est à peu près la même que nos auteurs emploient, sans se mettre la tête à la torture, dans nos revues de fin d'année: le procédé épisodique est celui de tout le théâtre grec, aussi bien des tragédies que des comédies. C'est également celui de Shakespeare. Il n'y en a point de plus aisé ni de plus naturel. Le procédé de notre théâtre classique est plus concentré, plus artificieux, et peut-être aussi plus artificiel, lorsque le génie ne l'anime point.

Les Grecs n'ont guère connu l'unité régulière: ils n'ont connu que l'unité de verve, si l'on peut s'exprimer ainsi. Peuple inspiré, qui créait en se jouant, et pour un jour.

Aristophane déploie plus de variété dans ses personnages que dans ses plans. Ses dénoûments ont presque tous entre eux un air de ressemblance. On pourrait en dire autant de ceux de Molière. Quand ces grands poëtes comiques ont bien fait rire et bien frappé leur auditoire, ils savent qu'ils n'ont plus besoin de se mettre en frais d'imagination pour terminer la comédie: le premier moyen venu suffit; on écoute à peine la fin de la pièce, loin de songer à l'éplucher. Les éclats de rire qui se continuent enveloppent et enlèvent le dénoûment.

Les contrastes, les antithèses en action, sont un des procédés d'Aristophane. Ainsi, au dénoûment des Acharnéens, il nous a montré, d'un côté, Dicéopolis, partisan de la paix, jouissant de tous les biens qu'elle procure; de l'autre, Lamachos, partisan de la guerre, que l'on ramène estropié, percé de coups. Dans la comédie de la Paix, nous venons de voir, d'une part, le fabricant d'aigrette qui, de désespoir, s'arrache les cheveux; de l'autre, le fabricant de faulx et le marchand de tonneaux qui se réjouissent; les piques changées en échalas, les casques en marmites, les trompettes guerrières en pieds de balances pacifiques[35].

Il a ses procédés pour les expositions, comme pour les dénoûments. Ainsi les Acharnéens, Lysistrata que nous allons analyser, les Femmes à l'Assemblée qui viendront plus tard, commencent de même, par une convocation, à laquelle on ne se rend qu'avec lenteur: le principal personnage, attendant les autres et se plaignant de leur retard, fait l'exposition, à peu près de la même manière dans chacune de ces trois comédies. Les Athéniens étaient flâneurs, comme sont les Parisiens; l'Assemblée se trouvait rarement en nombre à l'heure dite: le poëte comique ne devait donc pas craindre de renouveler la peinture de cette flânerie, qui elle-même se renouvelait tous les jours.