LES CHEVALIERS.

On sait comment il crayonna à l'usage du peuple souverain d'Athènes, qui était bon prince à ses heures, une jolie caricature de la démocratie. C'est dans la comédie des Chevaliers qu'il met en scène le bonhomme Peuple lui-même, sot, un peu sourd, irascible, radoteur et gourmand, et, à côté de lui, Cléon, le principal meneur de l'Assemblée depuis la mort de Périclès. Il ne nomme pas Cléon, du moins dans cette pièce, mais il le désigne clairement; et dans une autre, il dit bien que c'est lui qu'il a attaqué dans les Chevaliers. Il l'avait maltraité déjà, incidemment, dans les Acharnéens, et précédemment encore dans les Babyloniens, pièce qui ne nous est point parvenue. Cléon, pour se venger, accusa le poëte devant le Sénat, premièrement d'avoir livré le peuple à la risée des étrangers, qui assistaient en grand nombre aux représentations, secondement de n'être pas citoyen d'Athènes et d'en usurper les droits. Nous avons dit qu'Aristophane avait des biens à Égine, et il paraît que sa famille était originaire de Rhodes: de là ces accusations. Sur le second point il se justifia en poëte comique par le mot de Télémaque au premier chant de l'Odyssée: «Nul ne sait jamais sûrement quel est son père.» Sur le premier il répondit par une audace plus grande encore que celle qui lui avait attiré ces accusations, il fit les Chevaliers. Il nous apprend lui-même dans sa pièce, revue apparemment et augmentée, qu'aucun ouvrier n'osa faire un masque représentant le visage de l'homme qu'il voulait ridiculiser, tant Cléon était redouté! Et le scoliaste raconte à ce propos, mais on ne sait s'il faut ajouter foi à cette anecdote, qu'aucun comédien n'ayant eu la hardiesse de se charger du rôle, Aristophane se barbouilla légèrement le visage avec de la lie et monta sur le théâtre pour y représenter lui-même son ennemi.

Le fait est, que les Chevaliers sont le premier ouvrage qu'il donna sous son nom et sans prendre pour chaperon Philonidès ou Callistrate. Ainsi ce fut la première fois qu'il parut dans la lice personnellement, pour combattre à visage découvert, de quelque façon qu'on veuille l'entendre: il faut donc toujours louer son courage.

Cette comédie fut jouée aux fêtes dites Lénéennes, la septième année de la guerre du Péloponnèse, 425 ans avant notre ère.

Cléon perpétuait la guerre, afin, disait-on, de se rendre indispensable.
C'est donc toujours la guerre qu'Aristophane attaque, en attaquant
Cléon.

* * * * *

Les Acharnéens sont tout à la jovialité, à l'ivresse dionysiaque; les Chevaliers respirent la haine politique: Cléon était à l'apogée de sa puissance, et la fortune, à ce moment, couronnait jusqu'à ses témérités; il avait pour lui la chance et la veine; la faveur populaire enflait ses voiles; tout lui riait, tout l'acclamait; Aristophane, personnellement irrité par les persécutions judiciaires que lui avaient values les Babyloniens, l'attaque cette fois plus violemment encore; il prend le taureau par les cornes, il le secoue, il l'exaspère, il lui plante au cou vingt banderillas, dont les feux d'artifice éclatent dans les plaies.

* * * * *

L'exposition de la pièce est des plus vives. Deux esclaves du bonhomme Peuple (le poëte, dans ces deux personnages, désignait, sans les nommer, deux généraux athéniens, Démosthène et Nicias; ces noms, même, ont été introduits par les copistes dans la liste des personnages; mais ils ne se trouvent point dans les vers d'Aristophane, et ne pouvaient pas s'y trouver: ce ne sont pas là des noms d'esclaves); le premier esclave, donc, et le second esclave, car dans la pièce il n'y a pas autre chose, se plaignent d'avoir été supplantés dans l'esprit du vieillard par un nouveau venu, souple et hâbleur.

Ils poussent des gémissements fantastiques: Iattataiax, iattataye!… Mymy, mymy, mymy! Mymy, mymy, mymy!…

«Il faut que vous sachiez, dit l'un aux spectateurs, c'est-à-dire au peuple lui-même, que nous avons un maître d'un naturel difficile et colérique, Peuple, le Pnycien, mangeur de fèves, vieillard morose et un peu sourd…»

La Pnyx était le nom du lieu des Assemblées, situé près de la citadelle: le poëte en fait la patrie du bonhomme Peuple. Et, s'il l'appelle mangeur de fèves, c'est que les Athéniens, étant tous juges ou jurés tour à tour, se servaient de fèves blanches et noires pour donner leurs suffrages: ils recevaient pour cette fonction, un salaire, d'abord d'une, puis de deux, puis de trois oboles. Notez ce point qui va revenir souvent.

* * * * *

«Le mois dernier, continue l'esclave à qui on a donné le nom de Démosthène dans la liste des personnages, il achète un nouvel esclave, un corroyeur paphlagonien[13], intrigant et calomniateur. Ce corropaphlagon, ayant connu l'humeur du vieillard, se mit à faire le chien couchant auprès de lui, à le caresser de la queue, à le flatter, à le tromper, à l'enlacer dans ses réseaux de cuir, en lui disant: «O Peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va-t'en au bain, prends un morceau, bois, mange, reçois tes trois oboles. Veux-tu que je te serve à souper?» Puis il s'empare de ce que nous avons apprêté, et l'offre au maître généreusement. L'autre jour encore, à Pylos, je prépare un gâteau lacédémonien, ce voleur-là me l'escamote, et le présente de sa main, quand c'était moi qui l'avais pétri! Il nous écarte, il ne souffre pas qu'un autre que lui donne des soins au maître. Débout, l'épouvantail en main[14], il éloigne de sa table les orateurs qui bourdonnent. Il lui débite des oracles, et le vieillard raffole de prophéties. Quand il le voit dans cet état d'imbécillité, il en profite pour accuser effrontément tous ceux de la maison, pour nous calomnier, et les coups de fouet pleuvent sur nous.»

Ce trait du gâteau de Pylos devait faire rire les Athéniens, qui étaient au courant des faits. Ces faits nous sont rapportés par Thucydide, au quatrième livre de son Histoire de la guerre du Péloponnèse, dans un passage qui est lui-même une assez jolie scène de comédie et qui éclaire d'un nouveau jour cette curieuse figure de Cléon. Au reste, n'oublions pas que Thucydide, qui était, comme Aristophane, partisan de l'aristocratie, devait être, lui aussi, très-hostile à Cléon, homme nouveau, homme populaire. Il ne faut donc pas plus se fier aveuglément au témoignage de Thucydide sur Cléon que, par exemple à celui de Froissart, le chroniqueur de la noblesse et du clergé, sur Van Arteveld le tribun des Flandres. Ceci soit dit sans mettre Froissart, si léger, si enfant, si indifférent, sur la même ligne que Thucydide, si plein et si mûr.

L'historien raconte comment Cléon avait empêché la paix de se conclure, comment les Athéniens continuaient, à Pylos, de tenir les Lacédémoniens assiégés dans l'île de Sphactérie, et souffraient une grande disette d'eau et de vivres.

Cléon, de peur qu'on ne s'en prît à lui de ces souffrances, assurait qu'on ne recevait que de fausses nouvelles. À quoi on répondit en le priant d'aller lui-même voir les choses par ses yeux, en compagnie de Théagène. Cléon sentit qu'en y allant il serait forcé de convenir que les nouvelles étaient vraies. Il conseilla, voyant qu'on n'était pas encore tout à fait dégoûté de la guerre, de ne point envoyer aux informations, ce qui ne servirait qu'à perdre du temps; ajoutant que, si l'on regardait les nouvelles comme vraies, il fallait s'embarquer et porter aux assiégeants du renfort. Puis, attaquant indirectement Nicias, fils de Nicératos, qui était alors général et qu'il n'aimait pas (ce Nicias, représenté par le second esclave), il dit qu'avec la flotte qui était appareillée il serait facile aux généraux, s'ils étaient des hommes, d'aller prendre les ennemis qui étaient dans l'île; qu'il le ferait bien, lui, s'il avait le commandement! Le peuple fit entendre quelques murmures contre Cléon: «Que ne partait-il à l'instant, puisque la chose lui paraissait si facile?» Nicias surtout, attaqué par lui, dit qu'il n'avait qu'à prendre ce qu'il voudrait de troupes et se charger de l'affaire. Cléon crut d'abord qu'on ne lui parlait pas sérieusement et répondit qu'il était prêt. Mais, quand il vit que Nicias voulait tout de bon lui céder le commandement, il commença à reculer et dit qu'après tout ce n'était pas lui, mais Nicias, qui était général. Il était un peu interdit; il ne croyait pas cependant que Nicias voulût tout de bon lui remettre le généralat. Celui-ci le pressa de l'accepter, renonça à conduire l'affaire de Pylos, et prit le peuple à témoin. Plus Cléon essayait d'éluder la proposition, plus la multitude (car tel est son caractère, dit Thucydide) pressait Nicias de lui remettre le commandement, et criait à Cléon de s'embarquer. Ne pouvant plus retirer ce qu'il avait dit, Cléon accepte enfin, et promet d'amener vifs, dans une vingtaine de jours, les Lacédémoniens qui étaient dans Sphactérie, ou de les laisser morts sur la place. On rit de la forfanterie, et les honnêtes gens se réjouissaient de voir que, de deux biens, il y en avait un immanquable: ou d'être délivrés de Cléon, et c'est sur quoi l'on comptait; ou, s'ils étaient trompés dans cette attente, d'en avoir fini avec les Lacédémoniens. Cléon partit, et, des généraux qui étaient à Pylos, ne voulut pour collègue que Démosthène (ce Démosthène représenté par l'autre esclave du bonhomme Peuple, dans l'exposition de la comédie). C'est qu'il avait ouï dire que ce général pensait à faire une descente dans l'île pour mettre un terme à la déplorable situation des soldats qui ne demandaient pas mieux que de tenter, de leur côté, une sortie, si dangereuse qu'elle fût, pour en finir à tout prix, d'une ou d'autre façon. Un incendie survenu parmi les assiégés acheva de décider ce général: les Athéniens entrèrent dans l'île de deux côtés à la fois, d'une part avec Démosthène, de l'autre avec Cléon; les Lacédémoniens, pris entre deux, furent vaincus et faits prisonniers. Ainsi la promesse de Cléon eut son effet, quoiqu'elle fût des plus téméraires, et, dans le terme de vingt jours, il amena les Lacédémoniens captifs, comme il s'y était engagé.

* * * * *

Tel est, en abrégé, le piquant récit de Thucydide, que l'on est habitué à regarder comme un écrivain sévère et triste; et certainement en l'abrégeant, nous l'avons plutôt gâté qu'embelli.

Ne trouvez-vous pas que l'historien ajoute de nouveaux traits au poëte comique, et que le poëte comique, à son tour, complète l'historien?

Voilà comment Cléon servit au peuple cet excellent gâteau que Démosthène avait pétri de ses mains et fait cuire dans l'incendie de Sphactérie.

Encore une fois, ne perdons pas de vue que Thucydide est hostile à Cléon, tout comme Aristophane. Et cependant l'historien et le poëte comique sont forcés d'avouer que Cléon vint à bout de ce qu'il avait promis. Tout en nous amusant de leurs malices, il faut donc nous garder de les prendre au mot, ni l'un ni l'autre, dans tous les détails: ce serait comme si l'on voulait juger un des hommes politiques du gouvernement de Juillet ou de la République de 1848 d'après le Charivari ou d'après quelques-unes des parades satiriques et calomnieuses qui parurent pendant cette dernière révolution.

Thucydide, moins âpre qu'Aristophane et par conséquent moins suspect, représente partout Cléon comme un démagogue violent et éloquent, d'un naturel ardent et sombre. Mais il ne va point, comme Aristophane, jusqu'à attaquer sa moralité et son honneur. Cependant Thucydide lui-même appartient, aussi bien qu'Aristophane, au parti oligarchique, au parti de l'aristocratie, et du régime ancien.

Cléon, d'ailleurs, fut cause du bannissement de Thucydide comme général, et en conséquence Thucydide, s'étant mis à écrire l'histoire de son temps pour occuper son exil, traita Cléon plus durement qu'il n'aurait dû le faire en sa qualité d'historien.

Le savant et sage M. Grote, dans son Histoire de la Grèce, estime qu'en cette circonstance «il n'y eut rien dans la conduite de Cléon qui méritât le blâme ou la raillerie.» (Voir tome IX, page 63 à 79.) Il établit très-bien aussi que Nicias était un général un peu plus estimé que de raison, lent, indécis, honnête homme et dévot, mais assez incapable. Démosthène était un général plus habile[15].

* * * * *

Revenons à l'exposition de la comédie des Chevaliers.—Le moyen dont s'avisent les deux esclaves pour combattre l'ascendant de leur rival, c'est de lui dérober, tandis qu'il dort gorgé de viande et de vin volés au maître, un de ces oracles dont il se sert pour duper le vieillard.—On sait, encore par Thucydide (II, 54; VIII, 1), l'influence qu'exercèrent sur les dispositions du peuple, pendant toute la guerre du Péloponnèse, les oracles et les prédictions de prétendus prophètes antiques. Plus d'une fois pendant la guerre du Péloponnèse, les chefs de partis firent parler les dieux.

L'oracle dérobé prédit qu'un marchand de boudins héritera du pouvoir; qu'un charcutier évincera le corroyeur.

Un charcutier ambulant vient à passer: ils s'emparent de lui, et, dans une scène qui a pu servir de modèle à la farce du Médecin malgré lui (moins les coups de bâton, toutefois), le saluent sauveur de la République. Le charcutier s'en défend d'abord, comme Sganarelle se défend d'être médecin.—On le débarrasse, bon gré mal gré, de son éventaire et de sa poêle à saucisses.

«Vois-tu ce peuple nombreux? (On lui montre les spectateurs). Tu en seras le maître souverain, et aussi des marchés, des ports, de l'Assemblée; tu fouleras aux pieds le Sénat, tu casseras les généraux, tu les garrotteras, les emprisonneras; tu mèneras des filles dans le Prytanée.»

Le charcutier commence à se laisser faire plus volontiers. Alors s'engage un dialogue plein de verve et d'audace.

DÉMOSTHÈNE.

Tourne maintenant l'œil droit du côté de la Carie, et l'autre vers
Chalcédoine, et, dis-moi, n'es-tu pas heureux?

LE CHARCUTIER.

Parce que tu me fais loucher?

DÉMOSTHÈNE.

Non; mais d'avoir tout cela à t'administrer: car cet oracle te fait souverain.

LE CHARCUTIER.

Souverain, moi? un charcutier!

DÉMOSTHÈNE.

Oui, souverain, pour cela même, parce que tu n'es rien, que vaurien, faubourien!

LE CHARCUTIER.

Je ne me crois pas digne d'un si haut rang.

DÉMOSTHÈNE.

Et pourquoi donc, pas digne? Aurais-tu des scrupules? serais-tu d'honnête famille!

LE CHARCUTIER.

Par tous les dieux! je suis de la canaille!

DÉMOSTHÈNE.

Heureux drôle! tu es né pour gouverner!

LE CHARCUTIER.

Mais je n'ai pas d'éducation: à peine je sais lire, et mal.

DÉMOSTHÈNE.

Ceci pourrait te faire tort de savoir lire, si mal que ce soit. Le gouvernement populaire n'appartient pas aux hommes instruits ni aux honnêtes gens, mais aux ignorants et aux gredins.

Aristophane ici confond l'ochlocratie, ou gouvernement de la populace, avec la démocratie, ou gouvernement du peuple: c'est que les démagogues, dont il est l'adversaire, font de leur côté la même confusion, pour des raisons différentes, et, par de perpétuelles agitations, ne veulent faire monter à la surface que la lie; il retourne donc contre eux-mêmes cette confusion sophistique.

LE CHARCUTIER.

Mais je ne puis comprendre comment je serai capable de gouverner le peuple.

DÉMOSTHÈNE.

Rien de plus simple; continue ton métier: brouille et pétris ensemble les affaires, comme quand tu fais tes andouilles; tire-les en longueur, comme les boudins; pour t'attacher le peuple, cuisine-lui toujours quelque petit ragoût qui lui plaise. Au surplus, que te manque-t-il pour faire un bon démagogue? Voix crapuleuse, nature de gueux, vrai voyou, tu as tout ce qu'il faut pour gouverner!

Voilà la grande audace du poëte dans cette pièce: ce n'est pas seulement d'avoir offert aux risées du peuple le peuple lui-même, tel que l'on vient de le décrire et tel que nous allons le voir paraître; ce n'est pas seulement d'avoir désigné et dénigré Cléon, le puissant démagogue, et de l'avoir servi en pâture à la haine de ses ennemis, à la jalousie de ses rivaux; c'est encore d'avoir attaqué parfois la démocratie elle-même, de l'avoir confondue avec l'ochlocratie; c'est d'avoir ouvert par-devant le bonhomme Peuple ce débat qui remplit presque toute la pièce, entre le corroyeur et le charcutier, celui-ci succédant à celui-là uniquement parce qu'il est encore plus voleur et plus impudent; c'est d'avoir osé dire à la multitude que bien souvent, si elle chasse un coquin, ce n'est que pour se livrer à un autre coquin plus détestable encore.

À la vérité, les faits étaient là pour prêter quelque vraisemblance aux attaques du poëte comique: en effet, à un marchand d'étoupes, nommé Eucrate, avait succédé un marchand de moutons appelé Lysiclès; à celui-ci, le corroyeur Cléon; à Cléon, le lampiste Hyperbolos. Y avait-il eu aussi un charcutier parmi ces démagogues? ou était-ce une invention par analogie? Peu importe.

Ce qu'il y a de vrai au fond de tout cela, c'est qu'à Athènes, où il n'existait guère de grands propriétaires fonciers, tout homme public, si public qu'il fût, tenait à un commerce quelconque, à un négoce, à un métier. Et il n'y avait pas de sots métiers. Mais le poëte oligarchique tirait parti de ces métiers pour la drôlerie et la mise en scène. Et le public, tout démocratique qu'il était, ne demandait pas mieux que de s'y prêter pour un moment[16].

* * * * *

Que de verve cependant ne fallait-il pas pour faire pardonner, pour faire applaudir, pour faire couronner une témérité si grande, pour faire rire de bon cœur la spirituelle Athènes en lui riant au nez! Rabelais se moque bien aussi du peuple de Paris, «tant sot, tant badaud, et tant inepte de nature, qu'un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d'un carrefour, assemblera plus de gens que ne feroit un bon prescheur évangélique.» Il ne s'en moque pas sur le théâtre, devant un public parisien.

Mais, outre que jamais souverain n'entendit mieux la plaisanterie que le peuple d'Athènes, surtout le jour où il fêtait Bacchus, peut-être aussi sentait-il tant de courage sous cette témérité du poëte, et tant de bon sens sous ces bouffonneries, qu'il se mettait volontiers, contre lui-même, du parti d'Aristophane, sauf à ne pas profiter de ses avis.

* * * * *

Le Paphlagonien paraît; le charcutier va pour s'enfuir. Les deux esclaves le rappellent, lui promettant l'assistance des Chevaliers.

Les Chevaliers, ainsi nommés parce que chacun d'eux devait entretenir à ses frais un cheval de guerre, étaient la classe moyenne, les propriétaires aisés, la bourgeoisie de la République. En les choisissant pour former le chœur qui donne le titre à la pièce, le poëte les lie habilement à sa cause. Le langage qu'il leur prête est fait pour leur plaire: ils célèbrent la gloire ancienne des Athéniens, promettent de rendre toujours à l'État des services gratuits; enfin, comme il ne serait pas séant qu'ils chantassent leurs propres louanges, ils chantent celles de leurs coursiers; ou plutôt le brillant poëte, dans sa fantaisie intrépide, confond ensemble et amalgame les chevaux et les chevaliers. Ailleurs nous trouverons une personnification aussi brillante et aussi vive des guêpes attiques.

Par ce panégyrique des chevaliers, Aristophane indiquait clairement que le meilleur gouvernement, à son avis, était une aristocratie tempérée, juste-milieu entre un patriciat oppressif et une turbulente démagogie. L'aristocratie qui plaisait à Aristophane, comme à Thucydide, à Périclès et à Platon, ce n'était pas celle qui prétend être fondée sur la naissance ou la fortune, mais celle qui s'acquiert par le mérite et qui est, ainsi que son nom l'exprime, «le gouvernement des meilleurs.» Or, précisément, la beauté de la véritable démocratie, c'est d'être la source féconde de la véritable aristocratie, jamais fermée, toujours ouverte à qui se rend digne d'y entrer. C'est ce qu'Aristophane, sans doute, comprenait bien en théorie, mais oubliait parfois dans la pratique, étant ennemi instinctif et des nouvelles choses et des nouvelles gens, et conservateur à l'excès.

Son esprit était, à vrai dire, plus vif qu'étendu. On peut avoir beaucoup d'esprit, et être rétrograde par les idées: nos temps en fourniraient plus d'un exemple. Eh bien! Aristophane était ainsi: lui aussi, de nos jours, il eût parlé contre les chemins de fer à leur naissance. Lui aussi, en toute occasion, se défie du progrès, regrette le bon vieux temps, ce temps d'ignorance et de rudes mœurs; «où un marin athénien ne savait que demander son gâteau d'orge, et crier: Ho! ho! ryppapaye!» Il va même parfois jusqu'à présenter la corruption et la turpitude morale comme la conséquence naturelle du progrès intellectuel de l'époque agitée et critique dans laquelle il vit et que nous analyserons.

* * * * *

Les Chevaliers viennent, comme on l'a promis, prêter main-forte au charcutier, qui peu à peu, se sentant soutenu, s'enhardit. Ils accablent le corroyeur des accusations les plus violentes:

«Infâme! scélérat! braillard! ton audace envahit tout, le pays, l'assemblée, les bureaux de finances, le greffe, le tribunal. Tu ravages la ville, comme un torrent fangeux. Tu assourdis Athènes de tes clameurs. Perché sur une roche, tu guettes l'arrivée des tributs, comme un pêcheur les thons.»

Le corroyeur n'est pas en reste d'invectives. Il y a là un formidable assaut d'injures: cela dure pendant plus de deux cent cinquante vers. Il faut que vous imaginiez cette abondance d'énormités, qui sans doute plaisait au peuple en liesse, comme les ripostes flamboyantes du catéchisme poissard dans notre carnaval d'autrefois.

CLÉON.

M'opposer un rival à moi! Bah! quand j'ai dévoré un thon bien chaud, et bu, par-dessus, un grand pot de vin pur, je me moque des généraux de Pylos!

LE CHARCUTIER.

Moi, quand j'ai avalé les tripes d'un bœuf avec le ventre d'une truie, et bu la sauce par-dessus, je suis capable, tout dégouttant de graisse, de hurler plus haut que les orateurs et de faire peur à Nicias!

LE CHŒUR.

Ton langage me plaît, la seule chose que je n'approuve pas, c'est que tu avales toute la sauce à toi tout seul…

CLÉON, au charcutier.

Je ferai de ta peau un tabouret!

LE CHARCUTIER.

Et moi, de la tienne une poche de filou!

CLÉON.

Je l'étendrai par terre avec des clous!

LE CHARCUTIER.

Je te hacherai menu comme chair à pâté!

CLÉON.

Je t'arracherai les paupières!

LE CHARCUTIER.

Je te crèverai le jabot!…

Nous ne citons que les répliques les plus douces. Beaucoup d'autres sont trop colorées pour qu'on en puisse donner même une faible idée. Cela étonnera peut-être quelques personnes qui ne s'imaginaient pas que l'atticisme admît de pareilles libertés. Ces mêmes personnes, sans doute, expurgeraient Molière, au nom de la morale, et même Mme de Sévigné, au nom du bon goût. Les Athéniens étaient encore moins délicats que Mme de Sévigné et que Molière. Pourtant il est à croire que les Athéniens se connaissaient en atticisme. Mais les bienséances du Midi ne sont pas celles du Nord, et qui dit convenances dit conventions. La morale est une et identique dans ses principes; mais ses applications varient à l'infini, comme le thermomètre et le baromètre montent et descendent.

Les deux rivaux font gloire, à qui mieux mieux, de leur friponnerie et de leur impudence. Le charcutier, comme Scapin, se vante de son habileté qui fut précoce. Il n'était pas plus haut que cela, qu'il se signalait déjà par cent tours d'adresse jolis:

«Dès mon enfance, je savais plus d'un tour. Pour attraper les cuisiniers, je leur disais: O mes amis, regardez donc! une hirondelle! Voilà le printemps!… Eux de regarder; moi, pendant ce temps, je leur chipais de bons morceaux… Ordinairement, ils n'y voyaient que du feu. Mais, si l'un d'eux s'apercevait du tour, vite je cachais la viande entre mes fesses, et je niais par tous les dieux! Ce qui fit dire à un orateur: «Voilà un enfant qui ira loin; il y a en lui l'étoffe d'un homme d'État!»

Le charcutier, par sa vive éloquence et ses chaudes répliques, prélude à sa victoire, et prouve déjà, dans cette première lutte, qu'il mérite mieux de gouverner.

Bientôt, en effet, il triomphe devant le Sénat, qu'il achète en lui promettant les sardines à bon marché, et en lui offrant un peu de coriandre et de ciboules pour les assaisonner. Le chœur, son fidèle allié, avait eu soin de le munir préalablement d'utiles conseils: «Frotte-toi le cou avec ce saindoux, et tu glisseras entre les mains de la calomnie…»

* * * * *

Après une admirable parabase, dont nous reparlerons plus tard, le charcutier vient faire un récit animé de cette victoire devant le Sénat. C'est une vive parodie des manœuvres et des stratagèmes employés par les orateurs pour tromper l'auditoire, et une mordante raillerie de la crédulité et de la mobilité des assemblées.

Mais le corroyeur espère bien prendre sa revanche devant le Peuple. C'est ici une des scènes capitales de la pièce, une scène homérique et rabelaisienne, d'une philosophie profonde, d'une admirable bouffonnerie.

CLÉON.

Je te traînerai devant le Peuple, pour avoir justice de toi!

LE CHARCUTIER.

Moi aussi, je t'y traînerai et je te dénoncerai encore bien plus!

CLÉON.

Mais, misérable, le Peuple ne te croit pas; moi, je me moque de lui tant que je veux!

LE CHARCUTIER.

Comme il est sûr que le peuple est à lui!

CLÉON.

Oui, car je sais les friandises qui lui plaisent.

LE CHARCUTIER.

Bon! Tu fais comme les nourrices: tu goûtes avant lui chaque chose et lui en mets dans la bouche une miette, puis tu en avales trois fois plus que lui.

CLÉON.

Grâce à mon habileté, je sais lui élargir ou lui resserrer le gosier…

* * * * *

Peuple paraît enfin. Le poëte a fait longtemps attendre son entrée pour la mieux préparer. Ainsi fera Molière pour Tartuffe. L'entrée du bonhomme Peuple est excellente.

PEUPLE.

Quel tapage! Allons, hors d'ici! décampez de devant ma porte!… Voyez un peu! ils en ont fait tomber le rameau d'olivier… Ah! c'est toi, Paphlagonien; qui est-ce qui te fait du mal?

CLÉON.

C'est cet homme et ces gamins-là, qui me battent à cause de toi.

PEUPLE.

Comment cela?

CLÉON.

Parce que je t'aime, ô peuple, et te chéris…

Alors chacun des deux adversaires, tour à tour, essaye de se faire valoir auprès du bonhomme.

CLÉON.

Peuple, convoque vite l'assemblée, afin de connaître lequel de nous deux t'est le plus dévoué et mérite tes faveurs.

LE CHARCUTIER.

Oui, décide entre nous, pourvu que ce ne soit pas dans la Pnyx!

LE PEUPLE.

Je ne saurais siéger ailleurs: on se rendra à la Pnyx comme de coutume.

LE CHARCUTIER.

Ah! malheureux! je suis perdu! Chez lui, ce vieillard est le plus raisonnable des hommes; mais, sitôt qu'il siége sur ces bancs de pierre là-bas, aussitôt il baye aux corneilles.

* * * * *

Ici probablement la scène changeait et représentait la Pnyx.

Le charcutier, pour gagner la victoire, promet à Peuple de le bien nourrir, de le dorloter comme il faut. Il commence par lui apporter un bon coussin, qu'il a cousu lui-même. «Allons, soulève-toi, cher maître, et repose plus mollement ce derrière qui s'est tant fatigué en ramant à Salamine!»

* * * * *

Aux bouffonneries se mêlent des paroles sérieuses. «On te connaît, dit le charcutier à Cléon, tu veux que la guerre enveloppe comme d'un brouillard tes friponneries, que le peuple n'y voie goutte, et que la nécessité, le besoin, l'attente de son salaire, le réduisent à n'espérer qu'en toi. Mais, si jamais la paix lui est rendue, s'il retourne à ses champs se réconforter avec du pain frais et saluer ses chères olives, il saura de quels biens tu le sevrais, tout en lui payant un salaire, et il se lèvera, plein de haine et de rage, brûlant de voter contre toi. Tu le sais, et c'est pour cela que tu le berces de tes mensonges!»

* * * * *

Le Paphlagonien, de son côté, s'évertue et proteste, et fait assaut de zèle. Les deux rivaux luttent de platitude avec fierté…

Combien de fois avons-nous assisté, depuis quinze ans, à des luttes pareilles!

CLÉON, au bonhomme Peuple.

Ah! tu ne trouveras jamais d'ami plus dévoué que moi! Seul j'ai su étouffer les conspirations! Il ne se trame pas un complot dans la ville, que je ne sonne aussitôt l'alarme!

LE CHARCUTIER.

Oui, tu fais comme les pêcheurs d'anguilles: si l'eau reste calme, ils ne prennent rien; mais, après qu'ils ont agité la vase, la pêche est bonne. Et toi aussi tu pêches en eau trouble, et pour cela tu imagines des complots…

Le charcutier donne encore au bonhomme un manteau à manches pour l'hiver et une paire de souliers; Peuple, tout doucement, se sent attendrir, et témoigne au charcutier sa royale satisfaction. «À mon avis, dit-il, nul citoyen, de tous ceux que je connais, n'a si bien mérité du Peuple, ni ne s'est montré aussi dévoué à la ville et à mes orteils.»

LE CHARCUTIER, encouragé par son succès.

Tiens, voici une boîte d'onguent pour les plaies de tes jambes.

CLÉON.

Permets que j'ôte tes cheveux blancs, pour te rajeunir.

LE CHARCUTIER.

Prends cette queue de lièvre, pour essuyer tes yeux.

CLÉON.

Quand tu te moucheras, ô Peuple, essuie tes doigts à mes cheveux!

LE CHARCUTIER.

Aux miens!

CLÉON.

Aux miens!

Qu'on se figure ces jeux de scène: quel mouvement!… Quelle brûlante verve!… Et quels immenses éclats de rire dans le public!…

Que dire de la joute d'oracles qui vient ensuite? Et de ces répliques entrechoquées, comme celles de Bartholo et de Figaro plaidant!…

Les orateurs aimaient beaucoup à s'appuyer sur des textes d'oracles. Aussi, lorsque le bonhomme Peuple ne veut plus de Cléon pour intendant et lui redemande l'anneau, signe de ses fonctions, Cléon s'écrie:

Maître, je t'en conjure, ne décide rien avant d'avoir entendu mes oracles!

LE CHARCUTIER.

Et les miens!…

CLÉON.

Mes oracles disent que tu dois, couronné de roses, régner sur la terre entière!

LE CHARCUTIER.

Les miens, que revêtu d'une robe de pourpre brodée à l'aiguille, et couronne en tête, tu parcourras la Thrace sur un char d'or!

PEUPLE.

Va me chercher tes oracles, afin qu'il les entende.

LE CHARCUTIER.

Volontiers.

PEUPLE.

Et toi, apporte aussi les tiens.

CLÉON.

J'y cours.

LE CHARCUTIER.

J'y cours aussi: rien de mieux.

* * * * *

Au bout de quelques instants, ils reviennent, apportant chacun des monceaux d'oracles.

CLÉON.

Tiens, regarde!… Et je ne les apporte pas tous!

LE CHARCUTIER.

Ouf! je crève sous le poids, et je n'apporte pas tout!

PEUPLE.

Qu'est ceci?

CLÉON.

Des oracles.

PEUPLE.

Tout cela?

CLÉON.

Tout cela. Tu en es étonné?… Mais j'en ai encore une caisse pleine.

LE CHARCUTIER.

Et moi, deux chambres et mon grenier.

PEUPLE.

Allons, lisez-les moi, et d'abord celui que j'aime tant, où il est dit que je serai «l'aigle planant dans les nues!»

Après l'assaut d'oracles, il y en a un autre, d'offrandes culinaires, digne de Rabelais: croûtes contre gâteaux, sauces contre purées, andouilles contre poissons, le tout au profit du bonhomme Peuple et de son ventre souverain.

* * * * *

À ces caricatures d'une gaieté si franche le poëte mêle de graves leçons, tempérées par de délicates flatteries:

LE CHŒUR.

O Peuple, ta puissance est grande: tous les hommes te craignent comme un maître absolu; mais tu es facile à séduire! tu te plais à être flatté, trompé; tu écoutes, bouche béante, chaque orateur, et ton esprit va et vient avec eux.

PEUPLE.

Ah! qu'il n'y en a guère, d'esprit, sous vos cheveux, si vous croyez que je ne sais pas ce que je fais. C'est à dessein que j'ai l'air imbécile. J'aime à boire tout le jour, et me plais à nourrir un ministre voleur; mais, quand il est plein, je le frappe, il tombe.

LE CHŒUR.

Rien de mieux, si, comme tu le prétends, tu mets du calcul dans cette conduite, si tu les engraisses exprès dans la Pnyx comme des victimes publiques, et qu'ensuite, en guise de provisions, tu prennes le plus gras pour l'immoler et le manger.

PEUPLE.

Oui, voilà comme j'attrape ceux qui se croient bien fins et pensent me tromper! je les suis de l'œil, sans en avoir l'air, pendant qu'ils me volent; ensuite je leur fourre un jugement dans la gorge, et ils rendent tout ce qu'ils ont pris.

* * * * *

Enfin Cléon, vaincu encore une fois, devant le Peuple comme devant le
Sénat, est livré au charcutier son vainqueur.

Puis on voit reparaître Peuple, régénéré et rajeuni par les soins du charcutier, qui l'a fait bouillir dans sa marmite, comme Médée le vieil Éson. Il est paré élégamment, quoiqu'à la vieille mode. Il est brillant de paix, de bien-être et d'honneur. Il a recouvré la vigueur de son esprit comme de son corps, et rougit de son imbécillité passée,—qui était donc plus réelle qu'il ne l'avouait.—Agoracrite, de son côté, n'est plus dès-lors, évidemment, le charcutier impudent et fripon, mais Aristophane lui-même. Aristophane se sert de sa fiction comme d'un masque qu'il ôte ou reprend à son gré (Rabelais fera de même). Selon le moment, dans la même pièce, Aristophane appelle la ville d'Athènes «la République des Gobe-mouches,» τήν κεχηναίων πόλιν, ou bien c'est ensuite, «l'antique Athènes, couronnée de violettes, la belle et brillante Ville, qui porte sur sa chevelure la cigale d'or!»

Il sait que ses concitoyens riront volontiers de ses railleries sur leur légèreté et leur mobilité, s'il caresse leur patriotisme.

Telle est cette comédie pleine de verve, si mal appréciée par La Harpe, et beaucoup mieux par M. Grote: «C'est, dit-il, le chef-d'œuvre de la comédie, diffamatoire. L'effet produit sur l'auditoire athénien quand cette pièce fut jouée à la fête Lénéenne (janvier 424 av. J.-C., six mois environ après la prise de Sphactérie), en présence de Cléon lui-même et de la plupart des chevaliers réels, a dû être puissant au delà de ce que nous pouvons facilement nous imaginer aujourd'hui. Que Cléon ait pu se maintenir après cet humiliant éclat, ce n'est pas une faible preuve de sa vigueur et de sa capacité intellectuelles. Son influence ne semble pas en avoir été diminuée.—Non pas, du moins, d'une manière permanente. Car non-seulement nous le voyons le plus fort adversaire de la paix pendant les deux années suivantes, mais il y a lieu de croire que le poëte jugea à propos de baisser le ton à l'égard de ce puissant ennemi.—La plupart des écrivains sont tellement disposés à trouver Cléon coupable, qu'ils se contentent d'Aristophane comme témoin contre lui, bien que nul autre homme public, d'aucune époque ni d'aucune nation, n'ait jamais été condamné sur une telle preuve. Personne ne songe à juger sir Robert Walpole, ni M. Fox, ni Mirabeau, d'après les nombreux pamphlets mis en circulation contre eux. Personne ne prendra Punch comme mesure d'un homme d'État anglais, ni le Charivari, d'un homme d'État français. L'incomparable mérite comique des Chevaliers d'Aristophane n'est qu'une raison de plus de se défier de la ressemblance de son portrait avec le vrai Cléon[17].»

* * * * *

En résumé, l'exposition vive et amusante faite par les deux esclaves qui entrent en poussant des mugissements fantastiques; le portrait si fin du bonhomme Peuple, qui rappelle les têtes de vieillards d'Holbein; les scènes si hardies où le poëte se sert des libertés de la démocratie pour en attaquer les excès; les luttes prolongées, et pourtant variées, du charcutier avec le corroyeur; leurs assauts d'impudence, d'effronterie, de coups de poings et de coups de tripes, leurs plaisanteries, grossières et jolies tour à tour, mais abondantes comme les eaux dans les montagnes; enfin la métamorphose joyeuse et touchante de Peuple, rajeuni et régénéré, entouré de trêves de trente ans, personnifiées en de belles jeunes femmes, et cette marche triomphale accompagnée de fanfares; tout cela valut au poëte une nouvelle victoire, dans un sujet si délicat, si hasardeux! Par sa gaieté et son adresse il fit applaudir son audace. Il obtint encore cette fois le premier prix, par-dessus Aristomène et Cratinos.

Aristophane aimait à rappeler cette victoire et n'en parlait qu'avec orgueil. Il se vante, en plusieurs endroits, du courage herculéen qu'il a déployé, au début de sa carrière, en attaquant un monstre affreux.

* * * * *

En effet, ne l'oublions pas, la hardiesse du poëte comique, en cette circonstance, était moins de faire la caricature du peuple et de la démocratie elle-même que d'attaquer son meneur redouté. Car, selon la remarque de Macchiavel, «du peuple on peut médire sans danger, même là où il règne; mais, des princes, c'est autre chose.» Or Cléon, à ce moment-là, ayant remplacé Périclès, était en quelque sorte le prince de cette mobile démocratie.

On voit par cet exemple comment la liberté de la comédie ancienne n'était limitée que par la faveur ou la défaveur du public. Cette sorte de journalisme oral pouvait aller aussi loin qu'il voulait, à la seule condition de se faire applaudir.

Imaginez-vous la représentation d'une pareille pièce. Quelle journée! et que d'émotions! N'est-ce pas bien là cette Athènes que Bossuet définit ainsi: «Une ville où l'esprit, où la liberté et les passions donnaient tous les jours de nouveaux spectacles?»

Shakespeare, dans ses drames de Coriolan, de Jules César et de Richard III, a fait aussi d'admirables peintures du peuple, de sa crédulité, de sa mobilité, qui sont les mêmes dans tous les temps; il n'a pas effacé Aristophane. L'un et l'autre sont également vrais, par des procédés différents: Shakespeare, Anglais et réaliste, nous fait mieux voir la bête à mille têtes; Aristophane, Grec et idéaliste, les réunit en une seule et fait du peuple une personne. L'un met en mouvement la foule, comme les flots de l'Océan; l'autre la résume en un type et anime une abstraction, qui semble une réalité. Shakespeare n'a aucun parti pris, que de peindre la nature humaine; Aristophane en a un autre, et très-arrêté: c'est de combattre la démagogie, et même quelquefois la démocratie.

Mais ce que l'on nommait alors démocratie, n'était pas encore, tant s'en faut, la démocratie véritable. «Le vrai malheur d'Athènes, non plus que d'aucune cité antique, dit M. Havet, n'a pas été d'aller jusqu'à la démocratie, mais plutôt de n'y pas atteindre. On ne voit nulle part, dans le monde grec, un peuple qui ne dépende que de lui-même, mais des villes sujettes d'une autre ville, et, dans la ville maîtresse, une population d'esclaves sous une plèbe privilégiée. Pour qui n'était pas citoyen, il n'y avait pas de droit proprement dit. Si c'était une grande nouveauté dans la physique que de briser la voûte de cette sphère, d'un si court rayon, où on enfermait l'univers, comme l'osèrent Démocrite et Épicure, ce ne fut pas une tentative moins hardie, dans la philosophie morale, que de franchir les bornes de la cité, comme le firent les stoïciens. Les socratiques ne s'occupaient encore que de la cité, et là point d'inégalité, point de maître; on buvait, comme dit Platon, le vin pur de la liberté, on s'en enivrait jusqu'au délire, et la raison des sages se heurtait avec colère aux folies démagogiques qui s'étalaient de toutes parts. Il nous est facile aujourd'hui de reconnaître que le véritable principe de ces excès n'était pas l'égalité établie entre les citoyens, mais, au contraire, l'inégalité sur laquelle la cité était fondée. Et d'abord les délibérations de la multitude, amassée sur la place publique, seraient devenues chose impossible si dans le peuple eussent été compris les esclaves, et plus impossible encore si ces sujets d'Athènes, qu'on appelait ses alliés, eussent été tenus pour Athéniens, et n'avaient fait qu'un avec les habitants de l'Attique. Ainsi disparaissaient d'un seul coup l'extrême mobilité d'un gouvernement à vingt mille têtes, absolument incapable d'aucune suite; l'influence des démagogues tournant au vent de leur parole une foule assemblée deux ou trois fois par mois comme pour un spectacle; le scandale de la souveraineté exercée pour un salaire[18] par une population besogneuse, qui subsistait des oboles de l'agora ou des tribunaux; les fonctions publiques tirées au sort, non comme un service, mais comme un profit, tandis que les sages demandaient si ceux qui montent un navire ont coutume de tirer au sort celui qui gouvernera le vaisseau; une justice capricieuse comme une loterie, faite non pour les jugés, mais pour les juges, car il fallait leur fournir des procès pour les faire vivre, et ils recevaient, pour ainsi dire, des bons pour juger comme ils auraient reçu des bons de pain; enfin les malheureux alliés faisant principalement les frais de cette justice, comme l'atteste Xénophon, et forcés, pour l'alimenter, de s'en venir plaider dans Athènes. Toutes ces misères ne résultaient pas de ce que la république athénienne était une démocratie, mais bien de ce qu'elle était la démocratie de quelques-uns, et non pas de tous. Cette multitude exerçait en réalité une tyrannie, et, comme les tyrans, elle usait de sa puissance pour satisfaire ses envies et pour se dispenser de ses devoirs. Elle voulait régner par la guerre et elle ne voulait pas faire la guerre: elle payait donc des mercenaires, et c'est la plainte perpétuelle des bons citoyens; mais avec quoi les payait-elle? Avec l'argent des sujets. Sans les sujets, il n'y aurait pas eu de mercenaires, car qui les aurait payés? Et, sans les esclaves, il n'y aurait pas eu non plus de mercenaires: car, si tous les habitants avaient été des citoyens, Athènes n'aurait pas eu besoin d'étrangers pour se défendre. La multitude voulait encore avoir des fêtes, des spectacles, des distributions; elle payait tout cela, avec quoi encore? Toujours avec l'argent des sujets. Et, comme ce n'étaient pas ses propres deniers qu'elle administrait, ni les fruits de son travail, mais ceux du travail d'autrui, elle les administrait mal, et perdait en dépenses folles les ressources des services publics. Enfin toutes les misères privées ou publiques, toutes les espèces d'infériorité que l'esclavage entraîne avec soi, Athènes y était condamnée, ainsi que le monde ancien tout entier. Il ne s'agissait donc pas, pour la délivrer des maux qu'elle souffrait ou la mettre à couvert des périls dont elle était menacée, de restreindre chez elle la démocratie; tout au contraire il aurait fallu l'élargir, là comme dans toutes les cités du monde antique, l'étendre jusqu'où la démocratie moderne s'est étendue, et faire de l'empire d'Athènes, ou plutôt de la Grèce elle-même, ce que nous appelons une nation, dont tous les membres, égaux et libres, servent au même titre la patrie, et ne sont sujets que de la loi[19].»

* * * * *

Ne laissons pas cependant d'admirer la noble race athénienne. Quelle autre a plus fait pour la gloire et pour les progrès de l'humanité? Dans son amour de l'idéal, elle aurait voulu devancer les siècles; mais à toute chose il faut le temps pour se développer et pour mûrir. C'est donc l'honneur d'Athènes, et non pas son erreur, quoi qu'en aient dit Aristophane, et avant lui les pythagoriciens, et après lui les socratiques, d'avoir conçu et essayé la démocratie avant le temps. «Elle a aimé, du moins pour ses citoyens, l'égalité, le droit, la seule souveraineté de la loi et de l'opinion; elle a fait voir dans l'antiquité l'effort le plus indépendant et le plus hardi que la liberté humaine, eût fait jusqu'alors vers l'idéal politique: la république de l'avenir a donné là ses prémices, bien imparfaites et cependant déjà grandes[20].»

* * * * *

Le patriotisme d'Aristophane l'empêchait d'étendre ses regards vers l'avenir: il ne s'attachait qu'au présent, et même il eût voulu ramener le passé.

Dès cette époque, cinq siècles avant notre ère, la religion et la philosophie, par suite, la littérature et l'art, commençaient à être travaillés d'une crise de rénovation et de révolution qui ne devait aboutir que longtemps après, sous le nom de christianisme. Aristophane, dont l'imagination était si hardie, était d'une raison prudente à l'excès. Effrayé de l'ébranlement général des esprits, inquiet aussi et irrité des excès démocratiques, il se déclare à la fois l'adversaire de la démagogie, ennemie de l'ordre, de la sophistique, qui renverse les croyances, de la nouvelle tragédie, qui prêche une morale téméraire et qui abuse du pathétique en l'excitant par de mauvais moyens. Il personnifie la première dans Cléon, la seconde dans Socrate, la troisième dans Euripide. En toute chose, il déteste l'excès et craint la nouveauté; il prêche les anciennes mœurs, l'ancienne religion, l'ancienne politique, l'ancienne tragédie, les anciennes formes et les anciennes idées.

* * * * *

Pour nous modernes, qui sommes instruits par la longue suite des événements historiques accumulés pendant vingt-deux siècles depuis lors, une vérité est évidente:

Il y a tel progrès qui ne peut s'accomplir pour l'humanité tout entière qu'en brisant le peuple qui l'accomplit. Telle nation enfante une grande révolution dont profiteront tous les autres peuples, et est destinée elle-même à périr dans l'enfantement. Aristophane avait-il le vague pressentiment de cette vérité, que les destins de la Grèce et de Rome devaient manifester plus tard? et était-il moins soucieux du progrès de l'humanité que du danger de sa patrie? On pourrait le lui pardonner.