LES ACHARNÉENS.

Acharnes était un bourg, assez riche, voisin d'Athènes. Depuis six ans, la guerre désolait le Péloponnèse et l'Attique. Périclès, qui avait engagé la lutte pour le compte d'Athènes, était mort, il y avait trois ans, victime de la peste (en 429), et le pouvoir flottait en des mains inhabiles: la guerre redoublait de fureur. Chassés par les invasions des Lacédémoniens, les paysans s'étaient réfugiés dans les murs d'Athènes.

L'un d'eux, Dicéopolis (dont le nom signifie à peu près Bonne-Politique), désespéré de voir que ses compatriotes s'obstinent à rejeter la trêve que les Lacédémoniens leur proposent, s'avise de négocier lui-même une petite trêve pour son usage particulier.

On lui présente des échantillons de différentes trêves, en forme de petits flacons de vin, tels qu'on les employait à la libation dans les traités de paix: Trêve de cinq ans?—Mais elle sent le goudron et les navires! (c'est-à-dire, encore la guerre).—Trêve de dix ans?—Cela vaut mieux.—Trêve de trente ans sur terre et sur mer?—Vive Dionysos! celle-ci a un goût d'ambroisie et de nectar! Elle ne dit pas: «Pars, prends des vivres pour trois jours.» Elle dit dans la bouche: «Va où tu voudras!» Tope! je la reçois et la bois! Serviteur aux Acharnéens! Délivré de la guerre et de ses maux, je m'en vais aux champs célébrer la fête de Dionysos!

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Les Acharnéens, vieux soldats de Marathon, irrités contre Dicéopolis qui a conclu la paix pour lui et sa famille sans leur participation, veulent lui faire un mauvais parti: ils parlent de le lapider. Il les menace de poignarder… leurs paniers à charbon!—Les Acharnéens (presque tous charbonniers) sont intimidés; capitulent.

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Dicéopolis, alors, leur fait un discours sur les maux de la guerre et les avantages de la paix. Il a eu soin, pour mieux toucher ses auditeurs, d'aller emprunter à Euripide la défroque et les accessoires d'un de ses héros: des haillons, un bâton de mendiant, une vieille lanterne et une écuelle ébréchée.—«Malheureux! s'écrie Euripide, tu m'enlèves ma tragédie!»

Dicéopolis, ainsi équipé, prouve que tous les torts ne sont pas du côté des Lacédémoniens; qu'on ferait bien de suivre son exemple, de conclure la paix, et de couper court à cette horrible guerre qui, depuis six années déjà, entrave le commerce, tient toutes les affaires en souffrance et porte partout la désolation.—Sous l'accoutrement comique du bonhomme, c'est Aristophane qui parle raison, et sa parole simple et familière s'élève souvent jusqu'à l'éloquence, sans disparate et sans effort.

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Les Acharnéens se laissent convaincre et, à leur tour, font entendre au public, une harangue hardie, d'un style varié, où se mêlent la plaisanterie et la poésie. (Nous reviendrons plus tard sur ce morceau, lorsque nous parlerons des Parabases; celle-ci est une des plus belles.) Ici encore c'est Aristophane lui-même qui s'adresse aux Athéniens par la voix du coryphée.

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Mais raisonner longtemps ne vaudrait rien, au milieu des fêtes de Bacchus. Pour faire éclater l'idée du poëte à l'esprit et aux yeux de tous, il faut présenter à ce peuple un tableau qui l'amuse et le séduise: il importe moins de le convaincre que de le gagner.

La maison de Dicéopolis, depuis qu'il a fait la paix pour son compte, devient un pays de Cocagne; tout y afflue, tout y abonde; c'est le seul marché de l'Attique. Pendant que la guerre affame et désole le reste du pays, lui seul peut acheter tout ce que le commerce fournit aux besoins de la vie et aux plaisirs. Il fait bombance et chère-lie.

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Un Mégarien, réduit par la famine à vendre ses deux filles qu'il ne peut plus nourrir, les déguise en petites truies avec des groins, et les apporte, dans un sac, sur le marché de Dicéopolis. De là une foule de bouffonneries licencieuses, le mot truie ayant aussi en grec un autre sens. Les deux petites truies grognent du mieux qu'elles peuvent: Coï, coï! coï, coï!—«La chair de ces animaux-là, dit le Mégarien, est délicieuse quand on la met à la broche!» Vous entendez d'ici les rires! il y a là un feu roulant d'équivoques, qui ne dure pas moins d'une quarantaine de vers, pour la plus grande gloire de Bacchus et des phallophories[10].

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Ensuite survient un Béotien, qui apporte à Dicéopolis tous les produits de son pays. Dicéopolis lui livre en échange une des denrées qu'Athènes produit en abondance, un sycophante[11] empaqueté. Il faut lire ce dialogue:

DICÉOPOLIS.

Veux-tu que je te paye en espèces sonnantes, ou en marchandises de ce pays-ci?

LE BÉOTIEN.

Je veux bien de ce qu'on trouve à Athènes et qu'on ne trouve pas en
Béotie.

DICÉOPOLIS.

Des anchois de Phalère? de la poterie?

LE BÉOTIEN.

Oh! des anchois, de la poterie, nous en avons! je veux un produit qui manque chez nous et soit ici en abondance.

DICÉOPOLIS.

J'ai ton affaire: prends-moi un sycophante, bien emballé, comme de la poterie!

LE BÉOTIEN.

Par Castor et Pollux! je gagnerais gros à en emporter un! je le montrerais comme un singe plein de malice!

DICÉOPOLIS.

Tiens! voici justement Nicarque, qui moucharde!

LE BÉOTIEN.

Qu'il est petit!

DICÉOPOLIS.

Mais il est tout venin!

On empoigne le sycophante, on le roule, on le ficelle comme un ballot, et le Béotien l'emporte.

Imaginez tout cela en action: quelle fantaisie divertissante! quel mouvement! quel entrain! quelle verve!

Croyez-vous qu'une scène semblable n'aurait pas, encore aujourd'hui, quelque succès autre part qu'à Athènes?

Je ne veux pas dire pour cela qu'il faille imiter cette scène. Il faut étudier, et non imiter; et, après qu'on a étudié les livres, il faut étudier les hommes et les femmes et les enfants. Les imitations et les pastiches sont choses mortes et inanimées; aussi bien les pastiches de comédies que les pastiches de tragédies; aussi bien les pastiches de temples grecs que les pastiches de cathédrales gothiques; mais, aujourd'hui que l'invention manque, parce qu'on ne croit plus chaudement à rien, on ne fait plus guère, en toutes choses, que des pastiches.

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Ensuite, le poëte, dans une série de scènes à tiroir courtes et vives, achève ce qu'on appelle en rhétorique la démonstration par les contraires.

UN LABOUREUR.

Oh là, là! Pauvre que je suis!

DICÉOPOLIS.

Par Hercule! qui es-tu?

LE LABOUREUR.

Un homme bien malheureux!

DICÉOPOLIS.

Tourne-moi les talons!

LE LABOUREUR.

Ah! mon ami, puisque seul tu jouis de la paix, cède-m'en un peu, ne fût-ce que cinq ans!

DICÉOPOLIS.

Qu'est-ce qu'on t'a fait?

LE LABOUREUR.

Je suis ruiné! j'ai perdu ma paire de bœufs!

DICÉOPOLIS.

Et comment?

LE LABOUREUR.

Les Béotiens me l'ont enlevée à Phylé!

DICÉOPOLIS.

Pas de chance!…

LE LABOUREUR.

Hélas! le fumier de mes bœufs faisait ma richesse!

DICÉOPOLIS.

Qu'est-ce que j'y peux?

LE LABOUREUR.

Je perds la vue à pleurer mes bœufs! Ah! si tu t'intéresses à
Dercétès de Phylé, frotte-moi vite les yeux avec ton baume de paix!

DICÉOPOLIS.

Mais ce n'est pas un baume de paix pour tout le monde!

LE LABOUREUR.

Je t'en supplie! Peut-être retrouverais-je mes bœufs.

DICÉOPOLIS.

Non, rien! Va-t'en pleurer plus loin!

LE LABOUREUR.

Rien qu'une seule goutte de paix! verse-la-moi, là, dans, ce chalumeau!

DICÉOPOLIS.

Non pas une goutte! va-t'en geindre ailleurs!

LE LABOUREUR, s'en allant.

Ah! ah! malheureux que je suis!… Mes deux pauvres bœufs de labour!

Le poëte comique, qui est vrai avant tout, et qui, tout en suivant son idée politique, ne perd pas de vue la nature humaine, représente avec naïveté dans cette scène l'endurcissement des parvenus. Dicéopolis, malheureux la veille comme ce pauvre laboureur, et qui alors eût compati sans doute aux infortunes qu'il partageait, devient impitoyable, tout naturellement, sitôt qu'il se voit riche. Il ne connaît plus ces misères; il y est insensible désormais, si ce n'est peut-être pour en jouir, par la comparaison de son bonheur, selon la profonde et triste pensée de Lucrèce, le poëte philosophe:

Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas, Sed, quitus ipse malis careas, quia cernere suave est.

«Non pas qu'on prenne plaisir à l'infortune d'autrui, mais parce que la vue des maux dont on est exempt a sa douceur.»

À peu près de même l'auteur de Gil Blas nous montre son héros se dépouillant de toute sensibilité humaine dès qu'il a fait fortune et qu'il est à la cour. «Avant que je fusse à la cour, dit Gil Blas dans sa naïve confession, j'étais compatissant et charitable de mon naturel; mais on n'a plus, là, de faiblesse humaine, et je devins plus dur qu'un caillou. Je me guéris aussi, par conséquent, de ma sensibilité pour mes amis; je me dépouillai de toute affection pour eux…»

Ainsi fait Dicéopolis. Il ne songe qu'à se réjouir, et ne veut pas donner un brin de son bonheur.

* * * * *

Un garçon de noces vient aussi, de la part d'un nouveau marié, lui demander une goutte de ce baume admirable, élixir de félicité! Le nouvel époux voudrait bien, au lieu de partir pour la guerre, passer chez lui sa nuit de noces!—«Non! répond Dicéopolis, je ne donnerais pas une goutte de paix, fût-ce pour mille drachmes!»

Une matrone vient faire la même prière, de la part de la mariée. Elle brûle, cette pauvre petite mariée, de garder pour elle, au logis, tout ou partie de son époux!—Que veux-tu dire? réplique Dicéopolis.—Alors la matrone lui parle à l'oreille. Et le peuple de rire! Et Dicéopolis de même. Il a ri, il est désarmé. «Allons! dit-il, je vais lui en donner une goutte! pour elle seule! parce qu'elle est femme et ne doit pas souffrir des maux de la guerre!»

Et il donne avec le flacon la manière de s'en servir, qui est encore une polissonnerie.

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Un dénoûment en antithèse, on ne peut plus bouffon, achève de rendre sensible à tous l'idée du poëte, les maux de la guerre et les avantages de la paix:

Le général Lamachos est obligé d'aller se mettre à la tête de l'armée, pendant que Dicéopolis va se mettre à table. L'un demande son casque, l'autre crie qu'on apporte le civet. Il y a là un cliquetis de répliques, vers par vers.

LAMACHOS.

Esclave décroche ma lance, et apporte-la-moi!

DICÉOPOLIS.

Esclave! esclave! retire le boudin du feu, et apporte-le-moi!

LAMACHOS.

Allons! que j'ôte ma lance du fourreau! Tiens, tiens bien, esclave!

DICÉOPOLIS.

Tiens, tiens bien, esclave! que je retire la broche!…

Cette antithèse et ce contraste se développent pendant une cinquantaine de vers avec une verve étourdissante. Puis, l'un s'en va combattre, et l'autre banqueter. Et le chœur, qui reste toujours en scène, achève d'indiquer à l'imagination des spectateurs ce que l'on ne peut mettre tout à fait sous leurs yeux; quoiqu'on ne se gêne pourtant pas beaucoup, comme vous allez le voir bientôt; mais le chœur dit en attendant:

«Bien du plaisir à tous les deux, dans vos expéditions qui ne se ressemblent guère! l'un va boire, couronné de fleurs, avec une belle fille à ses côtés…; l'autre va geler et monter la garde pendant la nuit…»

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Après ce chœur, assez court,—mais dans le théâtre grec, soit tragique, soit comique, le temps marche au gré du poëte et de l'imagination des spectateurs, et il n'y a rien de plus chimérique que les prétendues unités de temps et de lieu imputées aux Athéniens,—voilà que l'on rapporte Lamachos blessé, estropié;—Dicéopolis arrive de l'autre côté, chantant à tue-tête, avec deux courtisanes, une sous chaque bras, et les caresse et se fait caresser par elles en plein théâtre, tandis que le chœur lui décerne l'outre réservée au meilleur buveur dans les fêtes de Dionysos[12].

Par là le poëte semblait présager le succès qu'obtint en effet sa pièce:
Aristophane, par cette comédie des Acharnéens, remporta le prix sur
Eupolis et sur Cratinos.

Cet appareil si varié et si bizarre de guerre et de cuisine, de tribune et de marché, ces scènes courtes et vives, l'originalité de la mise en scène et des accessoires, les costumes et les évolutions du chœur, ses chants joyeux et gaillards «au dieu Phalès compagnon de Dionysos, ami des festins, coureur nocturne, patron de l'adultère, séducteur des jeunes garçons»; à travers tout cela, un dialogue naturel, rapide, étincelant, une abondance intarissable de plaisanteries, les unes bonnes, les autres mauvaises, toutes concourant à l'effet voulu; le mouvement, l'entrain scénique de ce dénoûment en action et en antithèse; les gaietés énormes de la dernière scène, entre Dicéopolis et les deux filles, tout cela enchanta le peuple d'Athènes et les juges du concours, qui n'étaient pas prudes comme on se pique de l'être aujourd'hui.

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Il est vrai que l'on peut, sans être prude, trouver tout cela un peu bien vif; mais les mœurs des Grecs n'étaient pas les nôtres et leurs bienséances étaient moins étroites. Il faut songer que les rôles de femmes étaient joués par des hommes. Cela rendait la licence plus aisée, mais cela diminue l'obscénité réelle.

Le bonheur de la paix, tel que le poëte nous le représente, est un peu matérialiste si vous voulez; mais, au théâtre et pour un grand public, il faut des choses qui frappent les sens. Le théâtre a des procédés qui lui sont propres, autres que ceux de la tribune et non moins puissants. Souvent le sens commun parlant le langage de la bouffonnerie convaincra mieux le peuple que la plus grave éloquence:

L'auteur de l'Esprit des Lois, désignant la nation française: «Laissez-lui traiter, dit-il, les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses.» Et un peu plus loin: «On n'aurait pas plus tiré parti d'un Athénien en l'ennuyant, que d'un Lacédémonien en le divertissant.» Le difficile est de rendre intelligible, d'animer et de personnifier les idées qu'on veut mettre aux prises devant le peuple, afin qu'il soit juge du combat et qu'il prononce lui-même par le rire en faveur de ses intérêts, contre ce qui peut les menacer. Aristophane excelle en ce point.