LES FEMMES A L'ASSEMBLÉE.

Le socialisme est un mot nouveau, mais qui désigne une chose très-ancienne. Ces questions, agitées de nos jours,—le mariage, la famille, l'éducation, le travail, la richesse, la propriété, l'égalité des droits de l'un et de l'autre sexe, l'émancipation des femmes,—s'agitaient déjà il y a plus de deux mille ans. Aristophane les traite à sa manière, selon le procédé comique, par le ridicule et la bouffonnerie.

Le communisme, qui est le faux socialisme, avait été, très-anciennement, rêvé par les uns, pratiqué par les autres:—pratiqué dans les républiques de Crète et de Sparte; rêvé par les métaphysiciens Phaléas et Platon, dans la République idéale dont chacun d'eux avait tracé le plan, peut-être avec quelque réminiscence ou quelque reflet des croyances orientales.

Le mythe indien montrait la société entière sortant de Brahma toute constituée:—de sa tête, les prêtres; de ses bras, les guerriers; de ses cuisses, les laboureurs; de ses pieds, les esclaves. La propriété, collective, indivisible, demeurait tout entière dans les mains des prêtres, fils premiers-nés du dieu; c'était un communisme partiel.

Le génie dorien, fidèle aux traditions reçues des mystérieux Pélasges, renferma aussi la population de Sparte dans quatre cadres inflexibles, et, divisant la terre par portions égales entre tous les citoyens, les obligea pourtant d'en consommer les revenus en commun.

Or Phaléas et Platon prirent la Crète et Sparte dans le monde réel comme bases de leurs aristocratiques théories dans le monde idéal, Platon,—pour ne parler que de lui, puisque le livre de Phaléas ne nous est point parvenu,—divise, dans sa République, les citoyens en trois castes, semblables aux trois premières des Indiens: quant aux esclaves, qui formeraient la quatrième caste d'hommes, ceux-là ne comptent même pas; ils ne font point partie de l'espèce humaine, ils sont des choses. Les terres et les biens sont possédés en commun par les trois castes. Les femmes aussi sont en commun: elles appartiennent à tout le monde, et n'habitent en particulier avec personne; de sorte que les enfants ne connaissent pas leurs pères, ni les pères leurs enfants. Ainsi, plus de famille! aucun lien! La pudeur périt, comme la tendresse: sous prétexte que la femme est égale, à l'homme (égale, oui; mais non identique; et c'est ce que l'on perd de vue!), on traitera les femmes comme les hommes; elles apprendront à monter à cheval, à lancer le javelot ou le disque; elles s'exerceront dans les gymnases et dans les palestres, nues parmi les jeunes hommes nus.—Les enfants sont fils de l'État; ils sont tous confondus dès la naissance, et toute mère, sans pouvoir reconnaître le sien, doit à tous sa mamelle devenue publique.

Tels étaient les égarements de cette politique de Platon, si aisée d'ailleurs à réfuter par la morale du même philosophe.

L'ironie d'Aristophane, et plus tard le bon sens d'Aristote, firent justice de ces chimères. Celui-ci, dans sa Politique, critique rudement l'auteur de la République, et le réfute avec un bon sens impitoyable. L'autre, dans ses comédies, sans nommer ni Phaléas ni Platon, présente de la manière la plus spirituelle et la plus bouffonne les objections qui s'élèvent contre ces systèmes de communauté absolue.—Au reste, Platon lui-même, dans ses Lois, qui ne sont pas une rétractation de la République, mais une sorte de transaction entre l'idéal et le possible, entre le rêve et la réalité, ne parle ni de la communauté des femmes ni de la communauté des biens.

Il faut voir en détail comment Aristophane traitait toutes ces théories.

* * * * *

Les Femmes à l'Assemblée ne sont pas sans analogie avec Lysistrata: il s'agit encore d'une conspiration féminine; mais, cette fois, ce n'est plus une révolte, c'est une révolution, et une révolution sociale.

Les Athéniennes, sous la conduite de Praxagora, femme avisée et entreprenante, comme son nom le fait entendre, ont formé le dessein de se déguiser en hommes, de s'introduire dans l'Assemblée, de s'assurer ainsi la pluralité des voix, et de faire voter une constitution nouvelle, fondée sur la communauté des biens, des femmes et des enfants,—et, de plus, assurant au sexe féminin la direction des affaires publiques. Par ce dernier point seulement la parodie d'Aristophane dépasse la République de Platon.—Voilà le sujet de cette comédie, amusante satire du communisme,—et nouveau travestissement de la démocratie, pouvant faire suite aux Chevaliers, aussi bien qu'à Lysistrata.

La pièce commence,—ainsi que la précédente, et comme un grand nombre d'autres pièces grecques, soit tragiques, soit comiques,—un peu avant le lever du jour.

Praxagora est seule, elle attend ses compagnes dans une rue proche de la Pnyx, où doit avoir lieu une réunion préparatoire. Parodiant les débuts de tragédie, elle adresse la parole en style pompeux à la lampe qu'elle tient à la main, à la «complice de ses secrets plaisirs[116].»

Une femme arrive, puis une autre.—«Je t'ai bien entendue, dit celle-ci, gratter à ma porte, pendant que je me chaussais. Mon mari, ma chère,—c'est un marin de Salamine,—ne m'a pas laissée en repos une seule minute de toute la nuit! Enfin, je n'ai eu que ce moment-là pour m'évader en prenant ses habits.»

Toutes les femmes, et les plus distinguées de la ville, viennent se joindre aux trois premières. Elles ont eu soin de se procurer des barbes: chez les Athéniens, il n'y avait guère que les hommes débauchés qui n'en portassent point. Elles racontent qu'au lieu de continuer à s'épiler et à se flamber comme de coutume, elles se sont frottées d'huile par tout le corps et exposées au grand soleil.

Tout va bien: chaussures lacédémoniennes, bâtons, habits d'hommes, rien ne leur manque pour paraître dans l'Assemblée.

Quelques-unes, voulant mener de front le ménage et la politique, ont apporté leur laine et leurs fuseaux pour travailler pendant les débats.

—-«Pendant les débats, malheureuse?—Sans doute! Entendrai-je moins bien, si je travaille? Mes enfants vont tout nus!»

Ce sont les tricoteuses de ce temps-là.

On fait une sorte de répétition des rôles, afin de les mieux jouer. Les orateurs mettent leurs barbes et leurs couronnes. Praxagora prononce la formule: «Qui veut parler?» prescrite par Solon, et que l'on n'omettait jamais, parce qu'elle conservait la liberté, en avertissant que tout citoyen avait le droit de prendre la parole.

Une Athénienne se lève et fait un exorde qu'emploiera plus tard Démosthène lui-même dans son Discours sur la Liberté des Rhodiens. Puis elle s'anime et, dans le feu de l'improvisation, elle s'oublie et jure par les deux déesses, manière de jurer propre aux femmes.

Praxagora à son tour prend la parole: Sauvons le vaisseau de l'État, qui ne marche pour le moment ni à la voile ni à la rame. C'est aux femmes qu'il faut remettre le gouvernail. N'est-ce pas à elles que l'on confie le soin de mener la barque de la famille? Ne sont-ce pas elles qui règlent la dépense? Elles s'entendront mieux que les hommes à administrer les finances publiques.—Déjà Lysistrata s'était servie de cet argument.—Praxagora en ajoute d'autres: Les femmes seules ont conservé les mœurs antiques. «En effet, elles s'accroupissent pour mettre la viande sur le gril, comme autrefois; elles portent fardeaux sur la tête, comme autrefois; elles célèbrent les fêtes de Cérès et de Proserpine, comme autrefois[117]; elles font cuire les gâteaux, comme autrefois; elles font enrager leurs maris, comme autrefois; elles reçoivent chez elles des amants, comme autrefois; elles achètent des gourmandises en cachette, comme autrefois; elles aiment le vin pur, comme autrefois; elles se plaisent aux ébats voluptueux, comme autrefois. Ainsi, Athéniens, en leur abandonnant l'administration, n'ayons aucun souci, ne nous enquérons point de ce qu'elles feront. Laissons-les gouverner en toute liberté. Considérons avant tout qu'elles sont mères, et qu'elles auront à cœur d'épargner les soldats.»

Argument sérieux, qui surprend l'auditeur au bout d'une tirade bouffonne. Lysistrata l'a employé déjà, et après elle le chœur de la même comédie.—Il est très-grave, et nous ne voyons pas qu'on puisse y répliquer, si ce n'est pas de froides railleries.

Pourquoi donc un temps ne viendrait-il pas, où les femmes, mères de famille, auraient enfin voix au chapitre et seraient non pas éligibles, mais électeurs? Nous n'osons aller jusqu'à dire avec Condorcet et Olympe de Gouges: «Les femmes ont bien le droit de monter à la tribune, puisqu'on ne leur conteste pas celui de monter à l'échafaud!» Non, le temps de l'échafaud est passé pour elles, comme pour tous; celui de la tribune, je crois, ne viendra jamais; je parle de la tribune politique. Mais nous ne voyons pas du tout en quoi la bienséance pourrait être offensée et contrarier la justice si un jour on reconnaissait aux mères de famille le droit d'aller déposer dans l'urne électorale un bulletin de vote silencieux. En dépit du préjugé et des moqueries, je ne puis me résoudre à croire que les femmes soient condamnées à rester mineures éternellement, et que toute une moitié du genre humain soit à jamais exclue d'un droit que nous nommons universel[118].

M. John Stuart Mill, après Condorcet, est d'avis de donner à la femme le droit de suffrage. On répond à cela que la femme électeur impliquerait la femme éligible. Cela n'est point une nécessité.—Il y aurait plus d'une objection à faire quant à ce second degré.—Pour le premier il n'y en a aucune.

* * * * *

Les Athéniennes, comme de raison, saluent de leurs applaudissements le discours de Praxagora.

Là répétition ayant réussi, elles se rendent à l'Assemblée. Ainsi se termine cette exposition pleine de mouvement et de verve, semée, dans le texte, de plaisanteries fort vives et d'équivoques licencieuses, auxquelles le sujet ne prêtait que trop.

* * * * *

Mais voici quelque chose de plus gros que la licence proprement dite, et je ne puis l'omettre entièrement, voulant donner une idée abrégée mais aussi exacte que possible du théâtre d'Aristophane.

Le mari de Praxagora, Blépyros, s'est réveillé, et n'a plus trouvé ses habits, ni ses chaussures, ni sa femme. Il s'est vu obligé de prendre les mules et les habits de celle-ci; car un besoin pressant, dit-il, le forçait de sortir avant le jour.

«Où trouverai-je un endroit favorable? Ma foi! la nuit, tous les endroits sont bons! Personne ne me verra faire.—Ah! malheureux, de m'être marié, à mon âge! Que je mérite bien mille coups!…—Certes, ce n'est pas dans de bonnes intentions qu'elle s'est échappée du logis!—Enfin, faisons toujours notre affaire.»

Un autre homme survient et trouve Blépyros dans cette posture et avec cette toilette: robe jaune et chaussures persiques! La même aventure lui arrive, à lui aussi: en se réveillant, plus de femme, plus de souliers, plus de manteau! il a donc été obligé de s'affubler également des vêtements laissés par la fugitive.

Ces hommes affublés de robes de femmes sont la contre-partie comique des femmes travesties en hommes.

Blépyros ne se dérange pas pour causer avec un ami, et même il invoque la déesse des accouchements difficiles.

Un troisième citoyen arrive de la Pnyx, et raconte ce qui vient de s'y passer. Il y avait à l'Assemblée une foule telle qu'on n'en vit jamais, et, chose étrange! c'étaient tout des visages blancs! On a vu paraître à la tribune, d'abord un chassieux, le fils de Néoclès; ensuite le subtil Évéon, «qui était nu, à ce que nous croyions tous, mais il disait qu'il avait un manteau[119]; puis, un beau jeune homme, au teint blanc, semblable à Nicias[120], et qui a proposé de remettre aux femmes le gouvernement de la république. «C'est, a dit ce jeune orateur (vous reconnaissez Praxagora), la seule nouveauté dont nous ne nous soyons pas encore avisés à Athènes en fait de gouvernement.» Sa proposition a été appuyée par la foule des visages blancs, qui étaient en majorité, et la chose a été votée d'emblée.

BLÉPYROS.

Votée?

CHRÉMÈS.

Oui.

BLÉPYROS.

On les a chargées de tout ce qui regardait les hommes?

CHRÉMÈS.

Comme tu dis.

BLÉPYROS.

Ainsi ce sera ma femme qui ira au tribunal à ma place?

CHRÉMÈS.

Et ce sera elle qui à ta place entretiendra vos enfants.

BLÉPYROS.

Et je n'aurai plus à me fatiguer dès le matin?

CHRÉMÈS.

Non, ce sera l'affaire des femmes. Toi, au lieu de geindre, tu resteras au lit à péter à ton aise.

BLÉPYROS.

Ce que je crains pour nous autres, c'est que, tenant en main les rênes du gouvernement, elles ne nous obligent,… de force,… à…

CHRÉMÈS.

À quoi?

BLÉPYROS.

À les caresser.

CHRÉMÈS.

Et alors, si nous ne pouvons pas…

BLÉPYROS.

J'ai peur qu'elles ne nous refusent à dîner.

CHRÉMÈS.

Eh bien! tâche de t'exécuter et de dîner.

Les deux bonshommes s'en vont, chacun de son côté.

Les femmes reviennent, triomphantes! Elles jettent leurs barbes et leurs déguisements masculins. Investies de l'autorité, aussitôt elles se mettent à l'œuvre. Praxagora expose son plan de communisme: communauté des biens, communauté des femmes, communauté des enfants. Tout cela présenté très-plaisamment par le poëte comique. Le phalanstère lui-même semble prévu:

PRAXAGORA.

Je veux faire de la ville une seule et même habitation, où tout se tiendra et ne fera qu'un, où l'on sera les uns avec les autres.

BLÉPYROS.

Et les repas, où les donnera-t-on?

PRAXAGORA.

Les tribunaux et les portiques seront convertis en salles de banquet.

BLÉPYROS.

Et la tribune, à quoi servira-t-elle?

PRAXAGORA.

À mettre les cratères et les aiguières. J'y placerai aussi des enfants pour chanter la gloire des braves et l'opprobre des lâches qui, tout honteux, n'oseront pas assister au festin.

BLÉPYROS.

Par Apollon! ce sera charmant…

PRAXAGORA.

Lorsque vous sortirez de table, les femmes courront au-devant de vous dans les carrefours, en vous disant: Par ici, viens chez nous, tu y trouveras une jolie fille.—Chez moi aussi, dira une autre du haut de sa fenêtre; elle est belle et éblouissante de blancheur; mais il faut d'abord coucher avec moi.—Et les hommes laids, surveillant de près les beaux jeunes gens, leur diront: «Eh! l'ami, où cours-tu si vite? Entre chez elles, mais tu ne feras rien: c'est aux laids et aux camards que la loi accorde le droit d'être les premiers admis…» Eh bien! dis-moi, tout cela n'est-il pas bien arrangé?

BLÉPYROS.

À merveille.

PRAXAGORA.

Il faut que j'aille sur la grand'place pour recevoir les biens qu'on va mettre en commun et que je choisisse une crieuse publique à la voix sonore. À moi tous ces soins, puisqu'on m'a départi le pouvoir! je dois faire dresser aussi les tables publiques, afin que dès aujourd'hui vous banquetiez tous en commun.

BLÉPYROS.

Dès aujourd'hui, nous allons banqueter?

PRAXAGORA.

Sans doute. Et puis, je veux abolir les courtisanes, absolument.

BLÉPYROS.

Pourquoi?

PRAXAGORA.

Eh! mais, afin que nous ayons, nous autres, les prémices des jeunes
gens…

Trait profond, sous forme plaisante. Il n'y aura plus de courtisanes, parce que toutes les femmes le seront.

Blépyros, bon type de mari, ne se sent pas de joie en écoutant pérorer sa femme. Sans songer du tout à lui disputer le pouvoir, il lui fait sur le nouvel état de choses des questions naïves contenant, sous forme ingénue, des objections si solides qu'Aristote lui-même, au commencement du livre II de sa Politique, n'en trouvera pas de meilleures pour battre en brèche la cité idéale de Platon.

Praxagora répond à tout imperturbablement, Blépyros est ébloui.—Lorsqu'elle a fini son discours:—Allons, dit-il, que je marche tout près de toi, afin qu'on me regarde et qu'on dise: Voyez-vous? c'est le mari de notre générale!

C'est l'inverse de la chanson:

Ah! que je suis fière
D'être femme d'un militaire!
Ah! que je suis fière
Et comme, à son bras
Je sais faire mes embarras!

Le chœur, qui suivait ce dialogue dans la pièce grecque est malheureusement perdu: c'était sans doute le cri de triomphe des femmes devenues maîtresses et souveraines de la République à la suite de leur coup d'État; il y avait là encore, probablement, bien des gaietés, bien des malices.—De notre temps on a composé plusieurs pièces sur ce sujet: le Royaume des Femmes, ou le Monde à l'envers;—la Reine Crinoline, etc.

* * * * *

Vient ensuite une scène excellente entre deux bourgeois, dont l'un, simple et de bonne foi, se dispose à donner ses biens à la République, pour obéir au décret et apporte tout son petit ménage; tandis que l'autre, prudent et peu docile, jure pour sa part de ne rien lâcher qu'à la dernière extrémité. Ses paroles naïves et chaleureuses respirent l'amour sacré de la propriété et l'enthousiasme de l'égoïsme… Le citoyen-modèle allègue la loi.—Bah! dit l'autre, la loi! on la vote, mais depuis quand est-ce qu'on l'exécute? Recevoir, bien; mais donner, non! ce n'est pas dans mes habitudes.

Une péripétie amusante, c'est que, le repas public étant servi, quand tout est prêt, lits et tapis, coupes, parfums et parfumeuses, lièvres à la broche, gâteaux, fruits, couronnes,—celui des deux bourgeois qui n'a pas contribué veut se mettre à table avec tout le monde, puisqu'ainsi l'ordonne la loi!

LE PREMIER CITOYEN.

Et où vas-tu? puisque tu n'as pas contribué!

LE DEUXIÈME CITOYEN.

Eh! je vais au banquet!

LE PREMIER CITOYEN.

Oh, oh! si les femmes ont du sens, tu ne dîneras pas sans avoir contribué!

LE DEUXIÈME CITOYEN.

Mais je contribuerai!

LE PREMIER CITOYEN.

Quand cela?

LE DEUXIÈME CITOYEN.

Oh! je ne serai pas le dernier!

LE PREMIER CITOYEN.

Comment?

LE DEUXIÈME CITOYEN.

Il y en aura de moins pressés que moi!

LE PREMIER CITOYEN.

En attendant, tu vas dîner.

LE DEUXIÈME CITOYEN.

Que veux-tu? il faut que les hommes de sens prennent part comme ils
peuvent à la chose publique.

Et il va prendre part, en effet, et la plus grosse part possible.—Cette scène n'est-elle pas de tous les temps?

* * * * *

Nous venons de voir comiquement mettre en pratique la première partie de la Constitution nouvelle, celle qui regarde la communauté des biens; le poëte met ensuite en action celle qui concerne la communauté des femmes,—point déjà touché dans la scène entre Praxagora et son mari;—quant à la communauté des enfants, elle a été incidemment touchée aussi, et cela presque dans les mêmes termes que chez Platon.

Une série de scènes parfois licencieuses, souvent gracieuses et toujours comiques, nous montre trois vieilles femmes successivement disputant à une jeune fille la possession d'un beau jeune homme;—ce sont les vieillards de Suzanne retournés, ou la femme de Putiphar multipliée en trois personnes.—La première vieille s'écrie:

Qu'il vienne à mes côtés, celui qui veut goûter le bonheur! Ces jeunes filles n'y entendent rien: il n'y a que les femmes mûres pour connaître l'art de l'amour! Nulle ne chérirait comme moi l'amant qui me posséderait! Les jeunes filles sont des coquettes!

LA JEUNE FILLE.

Ne dis pas de mal des jeunes filles! c'est dans les lignes pures de leurs jambes fines et de leur jeune sein que fleurit la volupté; mais toi, vieille, tu es là étalée et embaumée comme pour tes funérailles, amante de la mort!

La vieille cependant tient bon, ayant la loi pour elle: «Les femmes ont décidé que, si un jeune homme désire une jeune fille, il ne pourra la posséder qu'après avoir satisfait une vieille.» Dura lex, sed lex! La vieille, à cheval sur son droit, prétend user, et en long et en large, du bénéfice que la loi lui confère. Pas moyen de lui échapper! Cruelle vieille! il faut en passer par là! pauvre jeune homme!

En vain la belle fille vient en aide au garçon, et continue d'apostropher la vieille qui se cramponne à lui: «Allons donc, vieille! il est trop jeune pour toi; tu serais sa mère! songe à Œdipe[121]!»

En vain aussi le jeune homme déclare qu'il n'a pas besoin de vieux cuir.—S'échappant des mains de la première vieille, il tombe dans celles de la seconde, et de celle-ci dans la troisième: c'est pis que Charybde et Scylla, ici il y a trois monstres et trois gouffres!

LA DEUXIÈME VIEILLE.

C'est moi qu'il doit suivre, d'après la loi!

LA TROISIÈME VIEILLE.

Non pas, c'est moi: c'est la plus laide!

Et elle l'entraîne. L'autre tire de son côté. Le jeune homme, tiré à trois vieilles, est peu s'en faut, écartelé: premier supplice, qui n'est que le prélude de l'autre. La troisième vieille, et la plus effroyable, l'emporte enfin, sur les deux premières, conformément à la loi.

* * * * *

La pièce se termine, comme d'ordinaire, par une bombance générale, à laquelle on invite plaisamment les spectateurs: «Vieillards, jeunes gens et enfants, le dîner est prêt pour tout le monde sans exception,… si l'on s'en va chez soi.»

* * * * *

Le poète, paraissant demander grâce pour son excessive liberté—d'imagination, de paroles et d'actions,—ajoute, par la voix du coryphée, une adroite requête au public et aux juges du concours dramatique: «Que les sages me jugent sur ce que j'ai dit de sage, les fous sur ce que j'ai dit de fou; je me soumets ainsi au jugement de tous.»

Puis le chœur de femmes se sépare en deux demi-chœurs, qui bondissent, poussant des cris de joie et de triomphe: «Courons nous mettre à table! les autres mangent déjà! Sautons en l'air, ohé! évohé! allons manger! Evohé, ohé! célébrons la victoire! ohé, ohé, ohé, ohé!»

C'est par ces cris, et par une sorte de ballet, comme toujours, que se terminait la comédie.

* * * * *

En résumé,—passons sur la licence, inséparable des fêtes du dieu du vin,—est-il possible de mettre plus d'entrain et de gaieté dans la critique d'une utopie socialiste?

Encore avons-nous dû omettre toutes sortes de joyeusetés où éclate impétueusement la fantaisie d'Aristophane, qui n'a d'égale que celle de Rabelais ou celle de Shakespeare. Pour ne citer qu'un seul détail, le menu du repas public est donné en six vers qui ne font qu'un seul mot; mais ce seul mot énumère tous les mets, et ces noms de mets sont soudés ensemble et forment soixante-dix-sept syllabes! Je le transcris, pour en donner l'idée:

Lepadotemachoselachogaleo—
Cranioleipsanodrimypotrimmato—
Silphioprasomelitocatakechymeno—
Kichlepicossyphophattoperistera—
Lectryonoptenkephalokinclope—
Leiolagôosiraiobaphétraganopterygôn.

Ouf!… Un tel mot vaut un discours; c'est une carte de restaurateur; cela signifie à peu près:

«Huîtres, salaisons, turbots, têtes de squales, silphium à la sauce piquante, assaisonné de miel, grives, merles, tourterelles, crêtes de coq grillées, poules d'eau, pigeons, lièvres cuits au vin, tendons de veau, ailes de volaille.»

Pour dire un pareil mot tout d'une haleine, il faudrait être Grandgousier, Gargamelle ou Gargantua. Il me rappelle les chefs-d'œuvre de la gastronomie allemande et particulièrement les principes de la composition du Saucissenkartoffelbreisauerkrautkrantzwurst. Formidable couronnement de l'édifice culinaire allemand, ce mets est surmonté d'une guirlande de boudins et d'andouilles; une corniche de choucroute, entrelacée de betteraves confites au sel, forme un anneau qui repose sur une coquille de saucisses et de saucissons fumés et rôtis sur le gril. Des ornements, imitant lourdement le travail des orfèvres, contournent la coquille et sont composés de sept espèces de boudins, pour les noms desquels nous renvoyons le lecteur au fameux Kochbuch, composé par un professeur de chimie de Heidelberg. Une purée de pois, flanquée de boules de pommes de terre, s'agite à la base du mets, qui s'élève magistralement assis sur une vaste croûte de pâté. Il est arrosé de haut en bas avec de l'eau-de-vie de pommes de terre, et enduit d'une couche épaisse de sirop de groseilles. Puis, on l'allume et on le place flambant sur la table.

Il y a aussi un Noël populaire de la Bresse qui pourrait être cité ici
(Voir les Chansons populaires des provinces de France, notices par
Champfleury, p. 41 et 42).

* * * * *

En somme, la comédie des Femmes à l'Assemblée nous fait voir une fois de plus qu'il n'y a point d'idée si sérieuse que la comédie ne puisse atteindre, pour la faire tomber sous le ridicule, ou la contrôler par la raillerie, ou la faire triompher par le bon sens.