LES GUÊPES.

Dans les Guêpes, comme dans les Chevaliers, le poëte s'attaque au peuple. Les Guêpes, ce sont les Athéniens. Pour mieux dire, Aristophane critique dans cette pièce une des institutions mêmes d'Athènes.

Chez les Athéniens, la justice n'était pas rendue par un certain corps, ou par une certaine classe de citoyens; tous les Athéniens, âgés de trente ans, pouvaient être juges ou jurés, par le renouvellement annuel. Sur vingt mille citoyens libres, il y en avait toujours six mille à la fois qui remplissaient les dix tribunaux d'Athènes.—À ces six mille jurés ou juges, joignez les avocats; puis, d'autre part, les orateurs politiques, les membres du Sénat et de l'Aréopage, vous comprendrez comment la nation presque tout entière était sans cesse occupée à plaider, à rendre des arrêts, ou à discuter. Les assemblées populaires, les élections politiques, les accusations et les jugements, deux mois entiers donnés aux fêtes religieuses, absorbaient la vie des Athéniens et les écartaient du travail et des exercices militaires. Cette habitude de juger, de prononcer ou d'écouter des plaidoiries, était devenue un besoin, une manie du peuple tout entier.—Déjà, dans les Chevaliers, le poëte nous a fait voir les Athéniens «perchés tout le jour sur les procès, comme les cigales sur les buissons.» Dans les Nuées, le disciple de Socrate montrant Athènes à Strepsiade sur une carte de géographie: «Comment, Athènes? dit celui-ci; je n'y vois pas de juges en séance!»

Cette manie athénienne, que rien ne corrige ni ne modère, Aristophane, dans les Guêpes, l'attaque de front.

Dans la forme primitive des lois de Solon, cette institution, par laquelle toute la nation prenait part aux fonctions de jurés ou de juges, était sans danger, parce que ces fonctions étaient alors une charge publique, un devoir en même temps qu'un droit: elles n'étaient point rétribuées. Alors les citoyens ne s'empressaient pas trop d'aller siéger au tribunal, parce que, pendant ce temps-là, leur travail était interrompu, leurs affaires chômaient: pour servir l'État de cette sorte, il leur fallait négliger leurs propres intérêts; les besoins de la famille, des enfants, du ménage, les retenaient chez eux, ou les pressaient d'y rentrer, dès que leur présence dans l'Agora et dans la place Héliée n'était plus nécessaire.

Mais les institutions se modifièrent: on alloua aux jurés une indemnité, qui fut d'abord d'une obole, puis de deux, puis de trois. Par là, les démagogues délivrèrent les citoyens de cette nécessité du travail qui seule les avait un peu retenus loin de la place publique et des tribunaux. Les citoyens, grâce au triobole, menèrent une vie presque oisive; ils passaient leurs journées hors de chez eux[89]. Ajoutez que l'esprit athénien n'était pas, par nature, ennemi, tant s'en faut, de la discussion ni de la chicane: vous concevez comment ce passe-temps devint une sorte de folie endémique, folie non pas individuelle, accidentelle et extraordinaire, comme celle de Perrin Dandin dans la comédie de Racine, mais générale, commune à tous les Athéniens, et, à la longue, préjudiciable à la république.

Les démagogues, nous l'avons vu dans l'exposition des Chevaliers, entretenaient cette folie, à laquelle ils trouvaient leur compte. Vous vous rappelez les cajoleries du Paphlagonien au bonhomme Dèmos: «Ô peuple, mon cher petit peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va au bain, prends un morceau, bois, mange, touche le triobole.» Puis, aux Chevaliers, qu'il essaie de mettre dans ses intérêts: «Ô vieillards Héliastes, de la confrérie du triobole, vous que je nourris par mes dénonciations insensées, venez à mon secours!»

* * * * *

Quant à l'institution du triobole, l'opinion de l'impartial M. Grote diffère bien de celle d'Aristophane. «L'établissement à Athènes de ces dikastèria payés, dit M. Grote, fut un des événements les plus importants et les plus féconds de toute l'histoire grecque. La paye aidait à fournir un moyen de vivre pour les vieux citoyens qui avaient passé l'âge du service militaire. Les hommes d'un certain âge étaient les personnes les plus propres à un tel service… Néanmoins, il n'est pas nécessaire de supposer que tous les dikastes (juges) fussent ou vieux, ou pauvres, bien qu'un nombre considérable d'entre eux le fussent, et bien qu'Aristophane choisisse ces qualités comme faisant partie des sujets les plus propres à être tournés par lui en ridicule. Périclès a souvent été critiqué pour cette institution, comme s'il eût été le premier à assurer une paye aux dikastes qui auparavant servaient pour rien, et qu'il eût ainsi introduit des citoyens pauvres dans des cours composées antérieurement de citoyens au-dessus de la pauvreté. Mais, en premier lieu, cette supposition n'est pas réellement exacte, en ce qu'il n'y avait pas de tels dikastèria constants fonctionnant antérieurement sans paye; ensuite, si elle eût été vraie, l'exclusion habituelle des citoyens pauvres aurait annulé l'action populaire de ces corps, et les aurait empêchés de répondre désormais au sentiment régnant à Athènes. Et il ne pouvait sembler déraisonnable d'assigner une paye régulière à ceux qui rendaient ainsi un service régulier. Ce fut, en effet, une partie essentielle dans l'ensemble du plan et du projet, au point que la suppression de la paye semble seule avoir suspendu les dikastèria, pendant que l'oligarchie des Quatre-Cents fut établie,—et c'est seulement sous ce jour qu'on peut la discuter. En prenant le fait tel qu'il est, nous pouvons supposer que les six mille Héliastes qui remplissaient les dikastèria étaient composés de citoyens de moyenne fortune et de plus pauvres indistinctement, bien qu'il n'y eût rien qui exclût les plus riches s'ils voulaient servir[90].»

Selon Aristophane, au contraire, le triobole est la source des misères d'Athènes, une des causes de sa décadence. Mais c'est une question si brûlante, que les orateurs osent à peine y toucher. Et pourtant ce mal met obstacle à tous les grands projets, à toutes les réformes utiles. Par le triobole on mène le peuple; c'est le triobole qui est tout-puissant. «Ô Dieux! s'écrie, dans la comédie des Grenouilles, Dionysos (Bacchus) voyageant aux enfers et payant à Caron son passage, quelle puissance a pourtant le triobole!»

Eh bien! c'est cette puissance redoutable que le courage d'Aristophane ose braver; c'est ce mal endémique qu'il veut guérir, c'est à cette grave réforme sociale qu'il veut, s'il est possible, amener les esprits.

«Papa, dit un des petits enfants qui figurent dans le chœur des Guêpes, si l'archonte supprimait le tribunal, comment dînerions-nous?»—À cette supposition, le chœur s'effraye: «Par Jupiter! répond le père, je ne sais pas où nous trouverions à dîner!»

En effet, le citoyen d'Athènes, n'ayant désormais ni une fortune, ni une industrie, ni un travail qui le fasse vivre, il ne lui reste, à lui flâneur, bavard, habitué à une vie douce et facile, il ne reste à sa femme qui l'attend près du foyer, à son fils qui demande de quoi manger et s'amuser, des fruits et des osselets, il ne leur reste à tous que le triobole, c'est-à-dire une parcelle de ce trésor public où les démagogues feignent de puiser libéralement pour faire largesse au peuple, et qu'ils épuisent à leur profit.

Le poëte entreprend de prouver aux Athéniens que, par cette institution si populaire du triobole, ils ne reçoivent pas même la dixième partie des revenus de l'État, et que ce sont les démagogues qui prennent le reste. En même temps que l'intérêt public est lésé par ces dilapidations, les intérêts privés ne périclitent pas moins, livrés qu'ils sont à la vénalité et à la sottise de ces juges de hasard.

* * * * *

Ainsi, dans ses Guêpes au dard aigu, Aristophane représente non-seulement les juges armés du poinçon avec lequel ils inscrivaient leur verdict sur des tablettes enduites de cire, mais encore ce peuple tout entier d'ergoteurs, avocats ou juges, hérissés d'arguments et de sentences, cette multitude oisive et bourdonnante, avide de plaidoyers et de chicane, autant que de harangues politiques, de dialectique et de sophistique, cette foule pressée tous les jours autour de la corde qui marquait l'enceinte où les juges siégeaient dans la place Héliée.

Et toutefois, de peur d'irriter son public, il désigne aussi par ces terribles aiguillons, dans certain passage de la pièce, l'esprit belliqueux des Athéniens et leur indomptable patriotisme.

* * * * *

C'est cette vigoureuse satire sociale que Racine, l'ami de Boileau, a réduite aux proportions d'une jolie satire littéraire dans sa comédie des Plaideurs, en substituant la manie d'un seul homme à la manie de tout un peuple, ou plutôt une caricature de fantaisie à la critique d'une institution publique. Philocléon est devenu Perrin Dandin; Bdélycléon est devenu Léandre. Dans un sujet et dans un cadre entièrement différents, le poëte moderne a pu introduire la figure nouvelle et originale de Chicaneau; idée heureuse, de mettre en face d'un vieux juge endiablé un plaideur endiablé aussi; et, à son tour, le personnage de Chicaneau a amené, comme pendant, celui de la comtesse de Pimbesche. Par là, le sujet se retourne: ce ne sont plus les juges, ce sont les plaideurs.

Au surplus, chez Aristophane, ce sont les plaideurs autant que les juges, Athènes tout entière n'étant en quelque sorte qu'un vaste tribunal, où tous les citoyens étaient l'un ou l'autre.

* * * * *

Le principal personnage de la comédie des Guêpes est Philocléon, c'est-à-dire l'ami de Cléon, parce que Cléon avait porté à ce chiffre de trois oboles le salaire des juges, qui n'était que deux oboles sous Périclès.—Philocléon a pour adversaire son fils Bdélycléon (l'ennemi de Cléon): les sentiments de ce personnage sont ceux d'Aristophane lui-même.

À l'ouverture de la pièce, deux esclaves (comme dans les Chevaliers), ils s'appellent ici Sosie et Xanthias, font sentinelle devant la maison de Philocléon, leur maître, et le gardent, par ordre de son fils, pour l'empêcher d'aller juger.—Racine a imité cette exposition, que tout le monde a dans la mémoire.-—Voici quelques passages de celle d'Aristophane:

Juger, dit Sosie, c'est la passion du bonhomme; s'il n'occupe pas le premier banc au tribunal, il est désespéré[91]. La nuit, il en perd le sommeil, ou, s'il s'assoupit un instant, son esprit revole vers la clepsydre[92]. L'habitude qu'il a de tenir le caillou de suffrage fait qu'il se réveille les trois doigts serrés, comme celui qui jette une pincée d'encens sur l'autel à la nouvelle lune… Son coq l'ayant réveillé tard,—C'est, dit-il, que des accusés l'auront gagné à prix d'argent[93]!—À peine a-t-il soupé, qu'il demande à grands cris sa chaussure; il court au tribunal, avant le jour, et s'endort collé comme une huître au pied de la colonne[94]. Juge impitoyable, il ne manque jamais de tracer sur ses tablettes la ligne de condamnation, et rentre les ongles pleins de cire, comme une abeille ou un bourdon. Dans la crainte de manquer de cailloux à suffrages, il entretient dans la cour de sa maison une grève, qu'il renouvelle sans cesse. Telle est sa manie; tout ce qu'on lui dit pour l'en guérir ne sert de rien et ne fait que l'exciter davantage. Aussi nous le gardons et nous l'avons mis sous les verrous pour l'empêcher de sortir. Car son fils est désolé de cette maladie. D'abord il le prit par la douceur; il voulut lui persuader de ne plus porter le manteau[95], et de ne plus sortir: notre homme n'en tint compte. Ensuite il lui fit prendre des bains et des purifications; ce fut en vain. On le soumit aux expiations sacrées des Corybantes; mais il se sauva avec le tambour et ne fit qu'un saut jusqu'au tribunal. Enfin, comme ces mystères ne réussissaient pas, on le mena à Égine et on le fit coucher de force une nuit dans le temple d'Esculape[96]. Au point du jour, on le retrouva devant la grille du tribunal. Dès lors nous ne le laissâmes plus sortir. Mais il fuyait par les gouttières et les lucarnes. On se mit à boucher et à calfeutrer tout. Mais lui, il enfonçait des bâtons dans le mur et sautait d'échelon en échelon, comme une pie. Enfin, nous avons tendu des filets au-dessus de toute la cour, et nous faisons bonne garde.

En effet, nos deux factionnaires, tout en causant entre eux, et aussi avec les spectateurs par un procédé d'exposition fort commode et assez naïf, font sentinelle, une broche à la main.

Bdélycléon paraît à la fenêtre et leur donne avis que son père est occupé en ce moment à grimper par la cheminée de l'étuve pour s'échapper encore une fois, et qu'il gratte, comme une souris.

On le guette, il passe la tête par le tuyau.

«Qui vive?

—C'est la fumée!» répond le bonhomme,—qui est fou, mais qui n'est pas bête.

On bouche le tuyau de la cheminée avec un couvercle et une traverse: la fumée est forcée de rebrousser chemin.

«Comment, coquins, vous m'empêchez d'aller juger! Dracontidès va être absous.»

Ne pouvant faire sauter la barre qui l'emprisonne, il menace de ronger le filet qui lui sert de cage. Puis, feignant de se radoucir, il cherche quelque prétexte de sortir: il veut aller vendre son âne; c'est la nouvelle lune, jour de marché. Bdélycléon offre à son père d'y aller à sa place, pour lui en épargner la peine: ce n'est pas là le compte du bonhomme!

BDÉLYCLÉON.

Ne pourrais-je pas aussi bien le vendre?

PHILOCLÉON.

Pas comme moi!

BDÉLYCLÉON.

Non; mieux!

Il entre dans la maison, et en fait sortir l'âne. Mais il s'aperçoit que Philocléon, nouvel Ulysse, s'est suspendu au ventre de la bête, pour s'échapper de sa prison. C'est la scène de l'Odyssée dialoguée et parodiée: Ulysse s'échappant de chez le Cyclope.

BDÉLYCLÉON.

Pauvre baudet, tu pleures! Est-ce parce qu'on va te vendre? Avance un peu. Qu'as-tu à geindre? Est-ce que tu porterais un Ulysse?

XANTHIAS.

Mais oui, par Jupiter! il porte quelqu'un sous lui!

BDÉLYCLÉON.

Qui? voyons donc!…

XANTHIAS.

C'est lui!

BDÉLYCLÉON.

Qui va là? qui vive?

PHILOCLÉON.

Personne.

BDÉLYCLÉON.

Personne? De quel pays?

PHILOCLÉON.

D'Escampette, en Ithaque.

BDÉLYCLÉON.

Eh bien! Personne, tu n'auras pas à t'applaudir. Tirez-le de là au plus vite! Le malheureux! où s'était-il fourré? il a l'air d'un ânon qui tette!

PHILOCLÉON.

Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons!

BDÉLYCLÉON.

Et quel sera le sujet du procès?

PHILOCLÉON.

L'ombre de l'âne[97].

* * * * *

On fait rentrer le vieillard avec l'âne, et on barricade la porte en dehors. À peine est-il sous clef, autre aventure: il cherche à s'échapper par les gouttières.

SOSIE.

Hé là! qui donc a fait tomber sur moi du plâtre?

XANTHIAS.

Peut-être quelque rat, qui l'aura détaché.

SOSIE.

Un rat? Non, pas, vraiment! C'est ce juge de gouttière, qui s'est glissé sous les tuiles du toit[98]!

Ne trouvez-vous pas que cette série d'inventions légères et littéraires fait une exposition très-gaie? Quelle variété d'incidents et de détails! Quelle abondance de plaisanteries! Quelle originalité et quel mouvement! Que de métaphores et de parodies, jet étincelant et fin, que la traduction ne rend qu'à moitié. On comprend bien que tout cela eût séduit Racine et Boileau, et qu'ils aient essayé d'en faire passer quelque chose sur la scène française.

* * * * *

Une invention encore plus originale et plus hardie, ce sont les Guêpes elles-mêmes, qui arrivent armées de leurs aiguillons, et portant des lanternes, car il ne fait pas jour encore. Les séances des tribunaux commençaient au lever du soleil. Les Guêpes, c'est-à-dire les juges, s'y rendent en hâte, ayant avec eux leurs enfants, dont quelques-uns les font endêver.

LE CHŒUR.

Hâtons-nous, camarades, avant que le jour ne paraisse! Éclairons bien le chemin avec nos lanternes, de crainte d'être surpris par quelque casse-cou.

UN ENFANT.

Voilà de la boue! Papa, papa, prends garde!

LE CHŒUR (c'est-à-dire, LE CORYPHÉE).

Ramasse un bouchon de paille et mouche la lampe.

L'ENFANT.

Je la moucherai bien avec mes doigts!

LE CHŒUR.

Pourquoi donc allonges-tu la mèche, petit sot? L'huile est rare! Ce n'est pas toi qui as le mal de payer! (Il lui donne un soufflet.)

L'ENFANT.

Oh bien! Si vous nous faites de la morale avec des giffles, nous soufflerons les lampes, nous nous sauverons chez nous, et vous resterez là sans lumière à patauger dans les bourbiers comme des canards!

LE CHŒUR.

J'en sais châtier de plus grands que toi!… Bon! je crois que je marche dans un bourbier!… Je serai bien étonné si, d'ici à quatre jours, il ne tombe pas de l'eau à foison: voyez quels champignons à nos lampes! c'est toujours signe de grande pluie. Du reste, les biens de la terre, qui sont un peu en retard, demandent de l'eau et du vent.

* * * * *

Le bavardage de ces bonshommes est rendu avec beaucoup de vérité et de naïveté. Le service militaire appelant au dehors les jeunes gens, les tribunaux en temps de guerre étaient composés surtout de vieillards: circonstance favorable pour le poëte comique, qui s'amuse à faire la caricature de ces vieux Héliastes routiniers et rabâcheurs. Ce chœur est un troupeau de Brid'oisons. Un ou deux parlent pour tous les autres selon l'usage; c'est ce qu'il ne faut pas oublier, pour comprendre le dialogue avec l'enfant.

* * * * *

En passant devant la maison de Philocléon, ils le hèlent, s'étonnant de ne pas le voir paraître, lui qui est toujours des premiers!

Ils insistent par un chœur spécial, qui arrive là comme le couplet dans nos comédies-vaudevilles d'autrefois, ou comme l'ariette dans nos opéras-comiques.

Ce qu'on appelle la parabase est plus étrange; nous y reviendrons plus tard. Dans celle de la comédie que nous étudions, le poëte explique aux spectateurs la fiction de sa pièce, ou plutôt le second aspect de sa fiction, celui par lequel il flatte leur patriotisme, pour leur faire entendre raillerie:

Cette race de vieillards, dit-il, ressemble aux guêpes, quand on les irrite. Ils ont aux flancs un aiguillon perçant, dont ils vous piquent. Ils dansent en criant, et le dardent comme une étincelle… Si quelqu'un de vous, spectateurs, me regarde avec étonnement à cause de cette taille de guêpe, ou demande ce que signifie cet aiguillon, je lui expliquerai la chose et dissiperai son ignorance. Cette gent armée de l'aiguillon est la gent attique, seule noble et seule indigène, la plus vaillante de toutes les races! C'est elle qui combattit si bien pour cette ville, quand le Barbare vint couvrir ce pays de feu et de fumée, dans le dessein de détruire nos ruches… Ah! comme on leur donna la chasse, dardant nos aiguillons dans leurs braies flottantes, les harponnant comme des thons[99]; ils fuyaient, nous leurs piquions les joues et les sourcils! Aussi maintenant encore les Barbares disent-ils qu'il n'y a rien de plus redoutable que la guêpe attique… Regardez-nous bien: vous trouverez en nous une entière ressemblance avec les guêpes pour le caractère et les habitudes. D'abord il n'y a pas d'êtres plus irascibles ni plus terribles que nous quand on nous excite. Pour tout le reste aussi, nous faisons comme les guêpes: nous nous réunissons par essaims dans des espèces de guêpiers[100], les uns chez l'Archonte[101], d'autres avec les Onze[102], d'autres à l'Odéon[103]; quelques-uns serrés contre les murs, la tête baissée, bougeant à peine, comme les chrysalides dans leurs alvéoles[104]. Notre industrie fournit abondamment à tous les besoins de la vie: nous piquons tout le monde, et cela nous fait vivre. Nous avons aussi parmi nous des frelons paresseux, dépourvus de cette arme, et qui, sans partager nos labeurs, en dévorent les fruits. Certes, il est dur de voir piller notre richesse par ceux qui n'attrapent jamais d'ampoules à manier la lance ou la rame pour la défense du pays! Mon avis est qu'à l'avenir quiconque n'aura pas d'aiguillon ne touche point le triobole.»

J'ai voulu rapprocher de l'exposition de la pièce ce morceau qui se trouve vers le deuxième tiers, afin de mettre tout d'abord en lumière l'idée-mère de la comédie, les guêpes dans leur double aspect.

* * * * *

Philocléon, hélé par ses collègues, paraît à la fenêtre et leur apprend qu'il est retenu prisonnier. Dans son désespoir, il prie Jupiter de le changer «en comptoir aux suffrages!»

LE CHŒUR.

Mais qui te retient et t'enferme? Dis; tu parles à des amis.

PHILOCLÉON.

C'est mon fils, pas de cris! Il est là-devant, qui dort: baissez la voix.

LE CHŒUR.

Mon pauvre ami! Et quelles sont ses raisons? où veut-il en venir par cette conduite?

PHILOCLÉON.

Il ne veut plus, citoyens, que je juge, ni que je condamne personne! Il prétend que je fasse bonne chère, et moi je ne veux point[105]!

* * * * *

Le chœur des Guêpes le console et l'encourage à s'évader. Philocléon se met à ronger le filet. Voilà qui est fait! Il ne s'agit plus que de descendre par une corde.—Mais, si ses gardiens allaient s'en apercevoir, retirer la corde et le repêcher!

—«Ne crains rien, nous nous pendrons tous après toi pour te retenir!—Je me fie à vous, je me hasarde; s'il m'arrive malheur, emportez mon corps, baignez-le de vos larmes, et enterrez-le sous le tribunal!»

* * * * *

Tout cela n'est-il pas joli, bien mené et bien soutenu? et d'une mise en scène très-amusante, et d'une verve intarissable?

Philocléon descend donc par la corde; mais, lorsqu'il est à mi-chemin, voilà que Bdélycléon se réveille et appelle les deux esclaves, qui, par les fenêtres du rez-de-chaussée, piquent avec leurs broches ce vieillard cerf-volant, pour le forcer de remonter.

Les Guêpes, selon leur promesse, s'élancent au secours de Philocléon: avec un bourdonnement terrible, elles dardent leurs aiguillons, fondent sur Bdélycléon et sur les deux esclaves, leur piquent le visage, les yeux, les doigts, le derrière, tout. Eux résistent, avec des bâtons d'abord, et puis avec des torches, pour enfumer les Guêpes.

LE CHŒUR DES GUÊPES.

Non, jamais nous ne céderons tant que nous aurons un souffle de vie! (À Bdélycléon:) Tu aspires à la tyrannie!

* * * * *

C'était l'accusation ordinaire et banale, et comme un refrain monotone dans cette jalouse démocratie.

* * * * *

BDÉLYCLÉON.

Tout est pour vous tyrannie et complots, quelle que soit l'affaire en cause, petite ou grande. La tyrannie! Je n'en ai pas entendu parler une fois en cinquante ans, et elle est maintenant plus commune que le poisson salé; son nom a cours sur le marché. Achète-t-on des rougets et ne veut-on pas de sardines, le marchand de sardines, qui est à côté, dit aussitôt: «Voilà un homme dont la cuisine sent la tyrannie!» Qu'un autre demande par-dessus le marché un peu de ciboule pour assaisonner des anchois, la marchande de légumes le regardant de côté lui dit: «Hum! tu demandes de la ciboule! Est-ce que tu aspires à la tyrannie? Ou bien t'imagines-tu qu'Athènes te doive en tribut tes assaisonnements?»

* * * * *

Bdélycléon déclare son dessein de faire à son père une vie très-douce, au lieu de ce rude et triste métier de juge.

PHILOCLÉON.

Ah! La meilleure chère ne vaut pas pour moi le genre de vie dont tu me prives! Je ne me soucie de raie ni d'anguille! Un petit procès à l'étouffade est un mets qui me plairait mieux!

BDÉLYCLÉON.

C'est par habitude que tu aimes cela; mais, si tu consentais à m'écouter patiemment, je te ferais voir comme tu t'abuses.

PHILOCLÉON.

Je m'abuse quand je rends la justice?

BDÉLYCLÉON.

Tu ne sens pas que tu es le jouet de ces hommes que tu adores! Tu es leur esclave, sans t'en douter.

PHILOCLÉON.

Esclave? moi, qui commande à tous?

BDÉLYCLÉON.

Tu crois commander, mais tu obéis!…

Ainsi commence une discussion en forme, mêlée de sérieux et de comique, et dans laquelle le poëte déploie de nouveau sa vigueur et sa subtilité.

Chaque comédie d'Aristophane contient ainsi une scène capitale, largement développée, où la question, soit générale, soit particulière, qui fait le sujet de la pièce, est posée, débattue et résolue, tantôt directement et au nom du poëte, s'exprimant par la bouche du coryphée dans cette partie du chœur qu'on nomme la parabase, tantôt indirectement par le dialogue et la dispute des personnages. Telle est la querelle de Dicéopolis et des Acharnéens; celle de Cléon et des Chevaliers; celle de Chrémyle et de la Pauvreté, dans Plutus; celle du Juste et de l'Injuste dans les Nuées; celle d'Eschyle et d'Euripide dans les Grenouilles; telle est ici celle de Philocléon et de Bdélycléon. De sorte que ces plans, si libres et si flottants au premier coup d'œil, à cause du procédé épisodique qui y domine, sont réglés cependant avec une logique constante, et, malgré leur laisser-aller apparent et leur facilité qui semble excessive, peuvent se ramener presque tous à une même loi de composition. Or, l'unité dans la variété, n'est-ce pas là, précisément, une des conditions de l'art?

Dans la présente discussion, il s'agit de prouver aux Athéniens que l'institution par laquelle ils sont tous juges ou jurés tour à tour, moyennant salaire, est ridicule et funeste. «Entreprise hardie et difficile, supérieure peut-être aux forces d'un poëte comique, comme il le remarque lui-même par la bouche de Bdélycléon, que de guérir une maladie invétérée dans un État.»

Philocléon prétend que le pouvoir du juge ne le cède à aucune royauté. Est-il un bonheur comparable au sien? Tout tremble devant lui, si vieux qu'il soit! «Dès que je sors de mon lit, dit-il, les plus grands et les plus huppés[106] font sentinelle près de ma grille. Sitôt que je parais, on me caresse d'une main douce[107], qui a dérobé les deniers publics; avec force courbettes on me supplie d'une voix molle et pitoyable: «Ô père, aie pitié de moi, je t'en prie, par les petits profits que tu as pu faire toi-même, dans l'exercice des charges publiques ou dans l'approvisionnement des troupes!» Eh bien! celui qui parle ainsi ne se douterait même pas que j'existe, si je ne l'avais acquitté une première fois.»

Le vieux juge continue à décrire avec complaisance tous les hommages et toutes les joies que lui procure son pouvoir irresponsable. Le poëte entremêle habilement à cette description la satire des mœurs contemporaines et esquisse plusieurs petits tableaux dont les spectateurs, encore mieux que nous, devaient goûter la vérité malicieuse.

Et cette puissance absolue, déjà si heureuse par elle-même, elle a encore pour récompense le triobole! Quand il rapporte cet argent à la maison, cela lui vaut mille caresses et de sa femme et de sa fille «qui l'appelle son cher papa, en le lui pêchant dans la bouche avec sa langue[108].» On le dorlote, on le gâte, on l'empâte, on le régale de toute manière, et il se régale lui-même, ayant toujours sa bouteille avec lui. Son bonheur est égal à sa puissance, et sa puissance égale à celle du roi des dieux: «On parle du juge comme de Jupiter! notre assemblée est-elle tumultueuse, chacun dit en passant: Grands dieux! le tribunal fait gronder son tonnerre!…»

L'hyperbole de Philocléon allant ici jusqu'au lyrisme, le poëte, pour l'exprimer, laisse l'iambe et prend le vers lyrique.—Shakespeare, avec une liberté plus grande encore, emploie tour à tour dans la même pièce, selon le moment, la prose ou les vers.

Le chœur des guêpes bourdonne de joie; tous ces vieux héliastes se gonflent d'orgueil, aux paroles enthousiastes de leur collègue Philocléon.

Jamais, dit le coryphée, je n'ai entendu parler avec tant d'éloquence et de raison!… Il a tout dit; pas une omission! Aussi je grandissais à l'écouter; je croyais rendre la justice dans les îles Fortunées[109], tant j'étais sous le charme de sa parole!

BDÉLYCLÉON.

Comme il se pâme d'aise! comme il est hors de lui! Attends, va, je te ferai voir les étrivières!

Et, par cette transition, vient la contre-partie, où Aristophane réplique, sous le nom de Bdélycléon; c'est là le cœur même de la pièce et de la discussion sociale qu'elle contient.

Il prouve que les juges, si satisfaits de leur royauté et de leur liste civile du triobole, ne reçoivent pas même le dixième des revenus publics, et que les démagogues, dévorant tout, ne leur laissent que les miettes.

En effet, chaque juge recevant 3 oboles par séance, 6000 juges, à 3 oboles par jour, font 540 000 oboles par mois;

La drachme étant de 6 oboles, cela fait par mois 90 000 drachmes;

La mine étant de 100 drachmes, cela fait 900 mines;

Le talent étant de 60 mines, cela fait 15 talents;

Et, pour une année de 10 mois[110], 150 talents.

La totalité des revenus étant de 200 000 talents, le dixième serait de 200: or, ils n'en reçoivent que 150. Donc ils ne reçoivent pas même le dixième.

Ainsi la comédie d'Aristophane admet la statistique et même l'arithmétique. L'esprit tire parti de tout et sait égayer même les chiffres; témoin ce chapitre où Edmond About[111] analyse la quote-part de chaque citoyen dans le budget, et montre ce qu'il paye pour chaque chose,—comme Aristophane montre ce qu'il reçoit.

S'il ne reçoit que bien moins du dixième, où donc va le reste? dit Bdélycléon. Il va dans les poches de ces gens qui crient: «Jamais je ne trahirai les intérêts du peuple! Toujours je lutterai pour le peuple!» Et toi, mon père, trompé par ces déclamations, tu te laisses mener par ces gens-là. Et alors ce sont des cinquantaines de talents qu'ils extorquent aux villes alliées, par la menace et l'intimidation: «Payez, ou je lance la foudre sur votre ville, et je l'écrase!» Toi, tu te contentes de ronger les restes de ta royauté… N'est-ce pas la pire des servitudes que de voir à la tête des affaires tous ces misérables, et leurs complaisants, qu'ils gorgent d'or? Pour toi, si l'on te donne les trois oboles, tu es content: voilà le prix de tant de fatigues et de dangers, sur mer, et en rase campagne, et au siége des villes!»

Philocléon, aussi naïf que le paraît d'abord le bonhomme Dèmos dans les Chevaliers,—puisque c'est le même personnage sous un autre nom,—exprime sa stupéfaction de se voir ainsi dupé: «Est-ce ainsi qu'ils me traitent? Hélas! que me dis-tu? Je suis bouleversé! Voilà qui me donne bien à penser! Je ne sais plus où j'en suis!»

Alors le poëte, toujours sous le nom de Bdélycléon, redouble ses coups et achève de retourner l'esprit du vieillard. Ici encore, comme dans les Chevaliers et dans Plutus, sans quitter le ton familier, il s'élève jusqu'à l'éloquence. Dans ces passages, les grands vers anapestes contribuent par leur ampleur à la puissance de l'effet:

Tu règnes sur une foule de villes, depuis le Pont jusqu'à la Sardaigne. Qu'en retires-tu? Rien que ce misérable salaire! Encore te le dispensent-ils chichement, goutte à goutte: juste de quoi ne pas mourir! Car ils veulent que tu sois pauvre, et je t'en dirai la raison: c'est afin que tu sentes la main qui te nourrit, et qu'au moindre signe par lequel elle te désigne un ennemi à attaquer, tu t'élances sur lui en aboyant avec fureur. S'ils voulaient assurer le bien-être du peuple, rien ne leur serait plus facile: mille villes nous payent tribut; qu'ils ordonnent à chacune d'entretenir vingt hommes, nos vingt mille citoyens vivront dans les délices, mangeront du lièvre, boiront du lait pur, et, couronnés de fleurs, goûteront tous les biens que mérite une terre telle que la nôtre et le trophée de Marathon; tandis qu'aujourd'hui, semblables aux mercenaires qui font la cueillette des olives, vous suivez celui qui vous paye!

Philocléon, qui, en acceptant le défi de son fils, avait juré de se percer de son épée, s'il succombait dans le débat, s'écrie avec un accent tragique où l'on sent quelque parodie d'une œuvre contemporaine, soit l'Ajax de Sophocle, soit l'Andromaque d'Euripide: «Hélas! ma main s'engourdit; je ne puis plus tenir mon épée; qu'est devenue ma vigueur?» à peu près comme le vieux Don Diègue désarmé par le comte de Gormas:

Ô Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse!

Bdélycléon ne se ralentit pas, il insiste; il veut entraîner, outre Philocléon, le chœur tout entier de ces vieilles guêpes héliastes; il accumule les raisons, les exemples; c'est un fleuve d'éloquence pratique et familière,—comme M. Thiers dans ses bons jours, lorsqu'il décompose, lui aussi, les budgets.

Quand ils ont peur, ils vous promettent l'Eubée à partager, et, pour chacun de vous, cinquante boisseaux de blé; mais que vous donnent-ils? rien; si ce n'est, tout récemment, cinq boisseaux d'orge. Encore ne les avez-vous eus qu'à grand'peine, en prouvant que vous n'étiez pas étrangers; et seulement chénix par chénix[112]? Voilà pourquoi je te tenais toujours enfermé; je voulais que, nourri par moi, tu ne fusses plus à la merci de ces emphatiques bavards; et maintenant encore je suis prêt à t'accorder tout ce que tu voudras, excepté cette goutte de lait du triobole.

Le chœur des Guêpes est entraîné et passe du côté de Bdélycléon pour achever de décider Philocléon.

Le chœur, considéré d'une manière générale, soit dans la comédie, soit dans la tragédie, représente les intelligences moyennes, le sens commun, exempt de parti pris; ce que Wilhelm Schlegel appelle «le spectateur idéal,» c'est-à-dire, la représentation de l'opinion publique désintéressée et flottante.

Chez nous, ce rôle est tristement rempli par l'ignoble chose qu'on appelle la claque, et qui est chargée d'exprimer, mais plutôt au point de vue littéraire qu'au point de vue moral, les impressions des spectateurs. Elle applaudit pour le public. Aux passages réglés d'avance par l'auteur et le directeur, elle pousse de petits cris de joie ou d'attendrissement, elle fait entendre des éclats de rire, ou des bravos enthousiastes; lorsque le rideau tombe, après la première représentation, elle demande le nom de l'auteur (qu'elle connaît fort bien), elle rappelle, à grands cris le principal acteur, la principale actrice, ou bien, selon la formule: Tous, tous, tous! La claque est l'accompagnement obligé de la représentation de la pièce, et en fait partie à certains égards. Elle représente l'opinion moyenne: elle la simule et la stimule. Voilà par où elle ressemble au chœur antique.

Mais, d'autre part, elle en diffère profondément. D'abord le chœur des tragédies était quelque chose de noble, d'élevé, de moral et de religieux, où se combinaient la philosophie, la poésie, la musique et la danse, pour donner à l'expression de la conscience publique toutes les formes les plus belles; bref, ce «spectateur idéal» se produisait et se manifestait effectivement dans les conditions les plus parfaites de l'art et de l'idéalité.

Quant au chœur de la comédie, quelque bouffon qu'il fût souvent par son costume et par ses danses, il retrouvait un certain idéal par la hardiesse de la fantaisie, poussée souvent jusqu'au lyrisme.

En tout cas, il avait toujours, à de certains moments, nous le voyons ici, le même rôle moral que le chœur tragique; celui d'assister aux débats avec impartialité, et de pencher alternativement du côté de chaque adversaire, tant que la balance oscillait; puis, lorsqu'enfin l'un des plateaux descendait visiblement sous le poids des raisons meilleures, le chœur y ajoutait sa voix prépondérante et achevait d'emporter la balance de ce côté-là.

Ce n'était pas toujours, entendons-nous bien, pour le parti le plus héroïque que le chœur, soit comique, soit tragique, se décidait. Aristote précise parfaitement ce point, lorsqu'il nous dit que, si dans la tragédie les personnages qui agissent sont, en général, des héros, le chœur ne se compose que d'hommes. D'hommes, c'est-à-dire d'hommes ordinaires, intelligences et consciences moyennes, dont se composent les majorités.

* * * * *

Ici donc notre chœur de Guêpes, passant du côté de Bdélycléon, se met à dire:

«Combien est sage cette maxime, Avant d'avoir entendu les deux parties, ne jugez pas! Car c'est toi maintenant qui me parais de beaucoup l'emporter. Aussi ma colère s'apaise, et je vais déposer les armes. (À Philocléon:) Allons, compère, laisse-toi gagner à ses discours, fais comme nous, ne sois pas trop farouche, trop récalcitrant, et trop indomptable. Plût au ciel que j'eusse un parent ou un allié qui me fît de pareilles propositions! C'est quelque dieu, évidemment, qui te protège en cette occasion et te comble de ses bienfaits: accepte-les sans hésiter.»

Mais le caractère forcené du vieux juge ne se dément point encore.—«Demande-moi tout, dit-il, hors une seule chose!—Laquelle?—Que je cesse de juger. Avant que j'y consente, j'aurai comparu devant Pluton!» Racine traduit, ou à peu près, la suite:

BDÉLYCLÉON—LÉANDRE.

Si pour vous sans juger la vie est un supplice,
Si vous êtes pressé de rendre la justice,
Il ne faut point sortir pour cela de chez vous:
Exercez le talent et jugez parmi nous.

PHILOCLÉON—PERRIN-DANDIN.

Ne raillons point ici de la magistrature:
Vois-tu? je ne veux point être juge en peinture.

BDÉLYCLÉON—LÉANDRE.

Vous serez, au contraire, un juge sans appel,
Et juge du civil comme du criminel.
Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences.
Tout vous sera, chez vous, matière de sentences:
Un valet manque-t-il de rendre un verre net?
Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.

PHILOCLÉON—PERRIN-DANDIN.

C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne.
Et mes vacations, qui les paira? Personne?

BDÉLYCLÉON—LÉANDRE.

Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement.

PHILOCLÉON—PERRIN-DANDIN.

Il parle, ce me semble, assez pertinemment.

Aristophane, à la vérité, ajoute encore beaucoup d'autres traits, que Racine n'a pas voulu traduire. Nous devons du moins en indiquer quelques-uns, pour faire connaître le plus complètement possible, dans cette fidèle réduction, le poëte des fêtes de Bacchus.

BDÉLYCLÉON.

Voici un pot de chambre, si tu veux lâcher de l'eau: on va l'accrocher près de toi à ce clou.

PHILOCLÉON.

C'est une bonne idée cela, et fort utile à un vieillard pour prévenir les rétentions.

En effet, dans le courant de la scène, le bonhomme se sert plusieurs fois du vase.—Voilà ce que n'excluait pas l'atticisme en ses jours de joie.

BDÉLYCLÉON.

Je mets là aussi un réchaud, avec un poêlon de lentilles, si tu veux prendre quelque chose.

PHILOCLÉON.

Fort bien encore! Et, dis-moi, quand même j'aurais la fièvre, je toucherais toujours mon salaire? Et ici je pourrai, sans quitter mon siége, manger mes lentilles. Mais à quoi bon ce coq, perché là près de moi?

BDÉLYCLÉON.

Si tu viens à dormir pendant les plaidoiries, il te réveillera en chantant de là-haut.

Ainsi tout est disposé pour le mieux.

Une cause se présente, à souhait. Le chien Labès vient de voler un fromage de Sicile. L'allusion était claire pour les contemporains: le général Lachès, commandant une flotte envoyée en Sicile, avait gardé pour lui une partie, soit du butin, soit de l'argent destiné à entretenir les troupes. La plaisanterie avait, comme on voit, plus de portée que celle du chien Citron et de son chapon, dans la comédie de Racine. La pièce des Plaideurs ne tourne en ridicule que les travers littéraires et extérieurs du barreau; la comédie d'Aristophane met en scène une affaire politique, à la suite d'une discussion sociale.

L'abbé Galiani, dans ses lettres, écrites de Naples à Mme d'Épinay, parle de deux chiens condamnés à mort par autorité de justice, et exécutés par la main du bourreau, pour avoir mordu un enfant. Ainsi la fiction du poëte grec, quelque fantastique qu'elle puisse paraître dans sa bouffonnerie, est égalée par la réalité.

* * * * *

C'est donc un personnage vivant, connu de tous, le général Lachès, que le poëte présente sous la figure d'un chien qui a dévoré à lui seul tout un fromage de Sicile. Le nom qu'il lui donne, Labès, est tiré du verbe grec qui signifie prendre, et ressemble d'ailleurs au vrai nom de Lachès, qui lui-même, en français, fournirait aisément à un auteur comique quelque jeu de mots analogue.

Remarquons en passant que ce fromage de Sicile est le pendant du gâteau de Pylos dans la comédie des Chevaliers; mais le fromage tient plus de place que le gâteau: ce procès forme tout un épisode, qui est le dernier de la pièce.

Racine, en remplaçant le fromage par un chapon, a conservé le chien maraudeur, son arrestation, sa citation en justice, sa comparution, et son jugement dans les formes, avec les débats et les plaidoiries. Voici comment il s'en explique dans sa Préface:

«Quand je lus les Guêpes d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en dusse faire les Plaideurs. J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup, et j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire part au public; mais c'était en les mettant dans la bouche des Italiens, à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et les larmes de sa famille, me semblaient autant d'incidents dignes de la gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein, et fit naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre théâtre un échantillon d'Aristophane… Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que c'était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise. Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du vraisemblable.»

* * * * *

Ce qui redouble la bouffonnerie, c'est que le chien Labès a pour accusateur un autre chien. Et tous les deux aboient à qui mieux mieux: Houah, houah!—Houah, houah!—Houah, houah!—Vous vous rappelez les petites truies, dans les Acharnéens: Coï, coï!—Coï, coï!—La tragédie elle-même, chez les Athéniens, se permettait quelquefois ces onomatopées bizarres: les Euménides d'Eschyle ronflent, et leurs ronflements sont écrits dans le texte, au milieu des vers les plus grandioses et de la poésie la plus sublime.

C'est que le théâtre grec tout entier n'était pas moins romantique, moins plein de nouveauté et d'imprévu, moins abondant en hardiesses fantaisistes ou réalistes, lyriques ou familières, que le théâtre de Shakespeare. Ceux qui se figurent le théâtre grec d'après notre théâtre français classique du dix-septième siècle, s'en forment une idée fort incomplète et fort inexacte. La liberté la plus grande régnait dans le théâtre comme dans la vie même des Athéniens. Jamais, par exemple, ils ne s'astreignirent à ces prétendues règles des trois unités, attribuées à Aristote; ils ne les connaissaient même point. Jamais ils ne connurent, non plus, les mille timidités du goût français, ennemi de l'invention hardie; ni les cent mille bégueuleries modernes, qui font la petite bouche à l'esprit gaulois, et qu'effaroucherait souvent Mme de Sévigné elle-même, une honnête femme écrivant à sa fille.

* * * * *

Philocléon, pour procéder au jugement, ne réclame plus qu'une seule chose: une barre! car, comment juger sans une barre? Il lui faut un barreau, vite un barreau!—«La fo-orme! la fo-orme!» comme dira Brid'oison.—On prend donc pour barreau, pour balustrade, la claie qui sert à parquer les cochons. Pour le coup, il ne manque plus rien; ainsi l'espère du moins l'impatient vieillard.

PHILOCLÉON.

Allons! qu'on appelle la cause! Mon verdict est déjà prêt.

BDÉLYCLÉON.

Attends, que je t'apporte tablettes et poinçon.

PHILOCLÉON.

Ah! tu me fais mourir d'impatience avec tes lenteurs! Je brûle de tracer ma raie!

BDÉLYCLÉON, lui donnant les tablettes et le poinçon.

Tiens.

PHILOCLÉON.

Appelle la cause.

BDÉLYCLÉON.

J'y suis.

PHILOCLÉON.

Qu'est-ce d'abord que celui-ci?

BDÉLYCLÉON.

Ah! que c'est ennuyeux! j'ai oublié les urnes!

PHILOCLÉON.

Eh bien! où cours-tu donc?

BDÉLYCLÉON.

Chercher les urnes!

PHILOCLÉON.

Point! je me servirai de ces vases-ci[113]!

BDÉLYCLÉON.

Très-bien! Alors nous avons tout ce qu'il nous faut;—pardon! excepté la clepsydre!

PHILOCLÉON.

Et ce pot[114]? n'est-ce pas une clepsydre?

BDÉLYCLÉON.

On ne saurait mieux trouver: et ainsi toutes les formes sont observées. Allons! qu'on apporte au plus vite du feu, des branches de myrte et de l'encens, et, avant d'ouvrir la séance, invoquons les dieux.

LE CHŒUR.

Et nous, en leur offrant des libations et des actions de grâces, nous vous bénirons pour la noble réconciliation qui a mis fin à vos querelles.

BDÉLYCLÉON.

Oui, faites entendre des paroles favorables.

LE CHŒUR.

Ô Phœbos Apollon Pythien! Donne une issue heureuse pour nous tous à l'affaire que celui-ci prépare là devant sa porte, et délivre-nous de nos erreurs, ô Péan secourable!

BDÉLYCLÉON.

Ô puissant dieu qui veilles à ma porte devant mon vestibule, Apollon Agyiée[115], accepte ce sacrifice nouveau; je te l'offre pour que tu daignes adoucir l'excessive sévérité de mon père. Il est aussi dur que le fer; son cœur est comme un vin aigri; verses-y un peu de miel. Qu'il devienne doux pour les autres hommes; qu'il s'intéresse plus aux accusés qu'aux accusateurs; qu'il se laisse attendrir aux prières! Calme son âpre humeur; arrache les orties de son âme irritée!

LE CHŒUR.

Nos chants et nos vœux s'unissent aux tiens, dans ces nouvelles fonctions que tu exerces; ton langage a gagné nos cœurs, parce que nous sentons que tu aimes le peuple plus que pas un des jeunes gens d'aujourd'hui.

N'oublions pas qu'Aristophane, se confondant avec Bdélycléon, l'hommage que le chœur adresse à celui-ci est un témoignage que le poëte, fort de sa conviction sincère et de son patriotique dessein, se rend publiquement à lui-même.

* * * * *

Dans ce qui précède immédiatement, n'est-ce pas un mélange curieux, intéressant à observer, que celui de ces formes religieuses et lyriques, avec ces grosses bouffonneries? et que cette fraîche poésie, qui fleurit légère et charmante, parmi tant d'inventions burlesques?

* * * * *

Enfin, on introduit l'accusé. Il serre les dents pour n'être point trahi par son haleine empestée de fromage, qui cependant lui joue un mauvais tour.

On cite les témoins, qui sont: un plat, un pilon, un couteau à ratisser.

Bdélycléon se charge du rôle de l'avocat, et commence son plaidoyer:

Juges! C'est une tâche difficile de prendre la défense d'un chien en butte aux imputations les plus odieuses; je l'essayerai cependant. C'est un bon chien, et il chasse les loups.

PHILOCLÉON.

C'est un voleur et un conspirateur!

BDÉLYCLÉON.

C'est le meilleur de tous les chiens!…

Vous voyez d'ici le mouvement de la scène. Racine n'a eu qu'à se souvenir, en laissant de côté ce qui, dans le poëte athénien, continue l'allusion politique; par exemple ceci:

BDÉLYCLÉON.

Écoute, je te prie, mes témoins. Viens, couteau; parle haut et clair. Tu étais alors payeur, n'est-ce pas? As-tu partagé aux soldats ce qu'on t'avait remis pour eux?—Entends-tu? il dit qu'il l'a fait.

PHILOCLÉON.

Il ment, par Jupiter! il ment!…

Le vieux juge consulte son coq, qui vote pour la condamnation. Le défenseur redouble d'éloquence et termine par la péroraison pathétique, que Racine a imitée:

BDÉLYCLÉON—LÉANDRE.

Venez, famille désolée;
Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins;
Venez faire parler vos esprits enfantins!
Oui, messieurs, vous voyez ici notre misère:
Nous sommes orphelins; rendez-nous notre père,
Notre père, par qui nous fûmes engendrés,
Notre père, qui nous…

PHILOCLÉON—PERRIN-DANDIN.

Tirez, tirez, tirez!

BDÉLYCLÉON—LÉANDRE.

Notre père, messieurs…

PHILOCLÉON—PERRIN-DANDIN.

Tirez donc!… Quels vacarmes!…
Ils ont pissé partout!

BDÉLYCLÉON—LÉANDRE.

Monsieur, voyez nos larmes!

PHILOCLÉON—PERRIN-DANDIN.

Ouf! je me sens déjà pris de compassion!
Ce que c'est qu'à propos toucher la passion!

Ce qui contribue à faire pleurer le vieux juge, dans la pièce grecque, plus encore que le pathétique de la défense et que la perspective du sort infortuné de ces chiens orphelins réduits à l'hôpital, c'est qu'il s'est trop pressé d'avaler ses lentilles toutes bouillantes dans le poêlon.

Il ne laisse pas toutefois d'être ému. Il ne se reconnaît plus lui-même: «Ah! ciel! suis-je malade? Je sens ma colère mollir! Malheur à moi! Je m'attendris!»

Toutefois, il résiste, et se dit comme Orgon:

Allons, ferme, mon cœur; point de faiblesse humaine!

Il croit qu'il y va de sa gloire, de condamner toujours.

Mais, dans son trouble, il ne s'aperçoit pas du stratagème de Bdélycléon, qui lui présente une urne au lieu d'une autre: il acquitte l'accusé croyant le condamner.

Lorsqu'on proclame le résultat, de douleur il s'évanouit:

BDÉLYCLÉON.

Eh! qu'as-tu, mon père, qu'as-tu?

PHILOCLÉON.

Ah! là là! De l'eau!

BDÉLYCLÉON.

Reprends tes sens.

PHILOCLÉON.

Dis-moi? est-il absous vraiment?

BDÉLYCLÉON.

Oui, certes!

PHILOCLÉON.

Ah! je suis mort!

BDÉLYCLÉON.

Ne t'afflige pas, mon bon père. Allons, du courage!

PHILOCLÉON.

Ainsi, j'ai chargé ma conscience de l'acquittement d'un accusé! Que devenir! dieux révérés! pardonnez-moi: c'est bien malgré moi que je l'ai fait, et ce n'est pas mon habitude!

Bdélycléon, pour consoler son père, confirme les promesses qu'il lui a faites, d'une vie douce, large et heureuse.

Comme il faut que la comédie s'achève par toutes les folies ordinaires, qui sont une nécessité des Dyonisies, le vieillard, avec plus ou moins de vraisemblance, se laisse enfin persuader. On l'habille à la mode du jour, en beau jeune homme, en élégant Athénien; on lui montre les belles manières.—C'est quelque chose d'analogue, pour la fantaisie à cœur-joie, aux scènes du Bourgeois Gentilhomme avec son tailleur, et aussi à celles du Malade imaginaire, lorsqu'il se laisse si facilement transformer en jeune bachelier, pour être reçu médecin.—Tous les détails de la vie élégante et du bel air, sont reproduits dans cette scène, qui devait être très-agréable pour les contemporains par ce qu'on appellerait aujourd'hui une mise en scène réaliste. Il y a là des traits charmants, qui semblent avoir servi de modèle à Théophraste pour son Vieillard écolier;—quelque chose comme notre Ci-devant jeune homme.

Philocléon, pour mettre aussitôt en pratique les leçons de fashion qu'il vient de recevoir, tombe d'un excès dans un autre, et devient, comme on dirait aujourd'hui, un gandin parfait. Ce contraste avec le premier aspect du personnage devait divertir la foule et excuser l'invraisemblance aux yeux des spectateurs plus éclairés.

Il devient donc «buveur très-illustre et débauché très-précieux.» Il a tout-à-coup «le triple talent, de boire, de battre, et d'être un vert-galant.»

Xanthias, battu par lui, accourt, en poussant des gémissements: «Ô tortues! que vous êtes heureuses, d'avoir une si dure cuirasse, pour protéger vos côtes! Et que vous n'êtes pas bêtes, d'avoir un toit qui met votre dos à l'abri des coups! Moi, je meurs sous les coups de bâton!»

LE CHŒUR.

Qu'est-ce, mon enfant? Car, fût-on âgé, on est un enfant si on se laisse battre.

XANTHIAS.

Ne voilà-t-il pas que le bonhomme est devenu pire que la peste, et le plus ivrogne des convives? Et cependant il y avait là Hippyllos, Antiphon, Lycon, Lysistrate, Théophraste et Phrynichos; il est cent fois plus insolent qu'eux tous! Après s'être gorgé de bons morceaux, il s'est mis à danser, sauter, rire et péter comme un âne régalé d'orge, et à me battre de tout son cœur, en s'écriant: «Esclave! esclave!…» Il insultait chacun à tour de rôle, avec les plus grossières plaisanteries, il débitait cent propos saugrenus. Puis, quand il fut bien ivre, il s'achemina de ce côté, en frappant tous ceux qu'il rencontrait. Et, tenez, le voici qui vient en chancelant. Moi, je me sauve, de peur d'être battu encore.

On voit paraître alors Philocléon avec une courtisane, à peu près comme Dicéopolis à la fin de la comédie des Acharnéens. Il l'appelle son «joli petit hanneton…»

En un mot, il faut que cette pièce, comme les autres, se termine par ces gaillardises et ces obscénités, qu'autorisait et que réclamait la gaieté populaire dans l'ivresse des fêtes de Dionysos. Ce n'est pas seulement une habitude, c'est le dénoûment obligé de la comédie ancienne, une nécessité de la mise en scène et un usage indispensable.

Le poëte, selon sa coutume, présente à ceux qui suivront ses conseils une perspective de bonheur et de plaisir: de bonheur un peu sensuel et de plaisir un peu matériel, il est vrai; mais c'est l'appât dont il se sert pour allécher la foule qu'il veut captiver et conduire.

Tout finit par des danses bizarres, à la mode de Thespis et de Phrynichos, et par un cordax des plus vifs. Ce ballet final, nécessaire, rattachait la comédie à tout le reste de la fête de Bacchus: il l'y retenait comme le cordon qui retient l'enfant à la mère.

Observons, avant de quitter cette comédie, que la discussion des Nuées et celle des Guêpes se font pendant l'une à l'autre, et que les deux pièces se dénouent à l'inverse l'une de l'autre: dans la première, c'est le fils qui s'instruit trop bien au gré du père; dans la seconde, c'est le père qui se métamorphose trop complètement au gré du fils.

Mais le dénoûment de celle-ci, le vieux juge devenu un beau du jour, ne peut s'expliquer que par cet usage que nous venons de rappeler.