PLUTUS.
Quoi! à moi seul, je peux faire tant de choses?
CHRÉMYLE.
Et bien d'autres encore! Aussi jamais personne ne se lasse de toi.
On se rassasie de tout le reste: d'amour,…
CARION.
De pain,
CHRÉMYLE.
De musique,
CARION.
De friandises,
CHRÉMYLE.
D'honneur,
CARION.
De gâteaux,
CHRÉMYLE.
De gloire,
CARION.
De figues,
CHRÉMYLE.
D'ambition,
CARION.
De bouillie,
CHRÉMYLE.
De pouvoir,
CARION.
De lentilles[133],
CHRÉMYLE.
Mais de toi on ne se rassasie jamais! Qu'on ait treize talents, on désire d'autant plus en avoir seize. Si on atteint ce chiffre, on en veut quarante[134]; sans quoi on ne saurait vivre!
Plutus consent enfin à rester chez Chrémyle, qui, en brave homme et en bon cœur (le caractère se suit bien) invite aussitôt les laboureurs ses voisins à venir partager sa joie. Ce sont eux qui forment le chœur de la pièce.
Pour guérir Plutus de sa cécité, il veut le faire coucher une nuit dans le temple d'Esculape[135]. Comme il s'apprête à l'y conduire, une femme lui barre le chemin; c'est la Pauvreté,—qui ne souffrira pas qu'on essaye de la chasser de partout.—Ici vous sentez un peu l'abstraction. Pourtant l'allégorie est belle, et soutenue avec une éloquence qui fait songer encore à Prodicos, à Xénophon, à Platon et à Socrate.
La Pauvreté leur prouve que, loin d'être l'auteur de tous les maux comme on le croit vulgairement, elle est l'auteur de tous les biens; et que rendre la vue à Plutus, ce serait faire la plus grande des folies: supposé, en effet, que Plutus, la Richesse, se donne à tous également, personne ne voudra plus rien faire; c'est la ruine de l'industrie et du commerce; des sciences, des lettres et des arts. «Qui se souciera de forger le fer? de construire des vaisseaux? de faire des habits? de fabriquer des roues? de tailler le cuir? de faire de la brique? de blanchir, de corroyer; de labourer la terre pour en tirer les dons de Cérès,—si l'on peut vivre sans travailler, dans une oisiveté parfaite?»
Un phalanstérien aurait réponse prête: la théorie du travail attrayant;—réponse plus spécieuse que solide, et qui compte sans la papillonne du même système, autrement puissante que la cabaliste! Le travail attrayant est sujet au caprice, et le caprice ne permet pas d'accomplir des œuvres ardues, surtout des travaux plats et monotones, comme ceux dont se compose la vie quotidienne de la plupart des hommes. L'héroïsme d'une minute est plus facile que le travail suivi, le dévouement quotidien, obscur.
Le bonhomme Chrémyle ne répond guère plus solidement.
CHRÉMYLE.
Tu radotes! tous ces travaux, nos serviteurs nous les feront.
LA PAUVRETÉ.
Où donc trouveras-tu des serviteurs?
CHRÉMYLE.
Nous en achèterons avec de l'argent.
LA PAUVRETÉ.
Et qui donc d'abord voudra vendre, si tout le monde a de l'argent?… Il te faudra donc labourer, bêcher, te livrer à toutes sortes de travaux: ta vie sera bien plus pénible qu'elle ne l'est aujourd'hui.
CHRÉMYLE.
Que ce présage retombe sur ta tête!
LA PAUVRETÉ.
Tu n'auras plus, ni lit pour te coucher, où en trouveras-tu? ni tapis, qui voudra en faire, s'il a de l'or? ni parfums pour la toilette de ta jeune femme, ni étoffes brochées et teintes en pourpre pour sa parure. Et cependant à quoi sert d'être riche, si l'on est privé de toutes ces jouissances? Grâce à moi, au contraire, vous avez aisément tout ce qu'il vous faut: comme une maîtresse vigilante, je force l'ouvrier par le besoin à travailler pour gagner sa vie[136].
CHRÉMYLE.
Quels autres biens peux-tu donner que des brûlures au feu de l'étuve publique[137], que les cris des enfants affamés et des vieilles femmes gémissantes; que les puces, les poux, les cousins, dont le bourdonnement nous réveille et nous dit: «Lève-toi pour crever de faim!» Et quels autres habits que des haillons? quel lit, qu'une litière de joncs pleine de punaises qui nous empêchent de fermer l'œil? Pour couverture, une natte pourrie; pour oreiller, une grosse pierre sous la tête: en guise de pain, des racines de mauve; pour tout potage, des feuilles de rave sèches; pour siége, un vieux tesson de cruche; pour pétrin, une douve de tonneau fendue; voilà les biens dont tu nous combles!
LA PAUVRETÉ.
Cette vie-là n'est pas la mienne; c'est celle des mendiants que tu décris!
CHRÉMYLE.
Mendicité n'est-elle pas sœur de Pauvreté?
LA PAUVRETÉ
Comme Denys, pour vous, est frère de Thrasybule! Mais telle n'est point; telle ne sera jamais ma vie. La mendicité consiste à végéter sans posséder rien; la pauvreté, à vivre d'épargne et de travail: point de superflu, mais le nécessaire!
CHRÉMYLE.
Vie heureuse, ma foi! d'épargner et de se donner de la peine, pour ne pas laisser de quoi se faire enterrer!
LA PAUVRETÉ.
Tu plaisantes et tu railles, au lieu de parler sérieusement, quand tu refuses de reconnaître que je sais, bien mieux que Plutus, rendre les hommes forts et de corps et d'esprit. Avec lui, ils sont lourds, ventrus, goutteux, chargés d'un honteux embonpoint; avec moi, minces, à taille de guêpes, et redoutables à l'ennemi.
CHRÉMYLE.
C'est en les affamant, sans doute, que tu leur donnes cette taille de guêpes?
LA PAUVRETÉ.
Quant au moral, je m'en vais te prouver que la modestie habite avec moi, et l'insolence avec Plutus.
CHRÉMYLE.
Ah! la belle modestie, que de voler et de percer les murs!
BLEPSIDÈME.
Eh bien! est-ce que le voleur n'est pas modeste, puisqu'il se cache?
LA PAUVRETÉ.
Vois les orateurs dans les républiques, tant qu'ils sont pauvres, ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie; mais, une fois que le peuple les a enrichis, ils ne se soucient plus du droit, ils trahissent la nation, et dressent des embûches à la démocratie.
CHRÉMYLE.
Tu dis vrai, quoique mauvaise langue; mais ne triomphe pas pour cela, car je ne t'en ferai pas moins repentir d'avoir prétendu me persuader que Pauvreté vaut mieux que Richesse.
LA PAUVRETÉ.
Tu ne peux cependant pas me réfuter; tu ne répliques que par des moqueries et des propos en l'air.
CHRÉMYLE.
Eh bien! comment se fait-il donc que tous les hommes te fuient?
LA PAUVRETÉ.
C'est parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne fuient pas les salutaires avis de leurs parents? Tant il est difficile de discerner ce qui est bon!
Le débat continue ainsi, mêlé de sérieux et de plaisant. Et Chrémyle, bonhomme un peu entêté, s'écrie: «Tu ne me persuaderas pas, quand même tu me persuaderais[138]!» Il finit par chasser la Pauvreté, qui lui dit en s'éloignant: «Un jour tu me rappelleras.—Eh bien! tu reviendras alors, répond Chrémyle; mais, pour le moment, va te faire pendre! J'aime mieux être riche.»
Quelle admirable scène! Que de sens, d'esprit, d'éloquence! Horace a raison de le dire, la comédie peut hausser le ton quelquefois. Jamais elle ne le haussa davantage. Ni le père du Menteur arrachant à son indigne fils le titre de gentilhomme, ni le père de Don Juan reprochant à cet hypocrite scélérat de déshonorer sa noblesse, ni Cléante flétrissant la fausse dévotion et la tartuferie, ne font rien entendre de plus fort, de plus grand, de plus beau.
La conclusion de cette scène, c'est plus que le fecunda virorum Paupertas[139] du poëte; c'est, à savoir, que le travail est la condition de notre nature, la loi, non-seulement physique, mais morale, la dignité, la sauvegarde et la consolation de la vie humaine. Il nous sauve, en effet, soit des plaisirs qui nous dissipent et parfois nous corrompent, soit de la préoccupation constante du problème de notre destinée, et de cette pensée, unique de l'infini, qui mène à la folie ou à l'abétissement recommandé en propres termes par Pascal. Le travail nous courbe physiquement, mais nous tient debout moralement. Ceux qui n'aiment pas le travail finissent tôt ou tard par s'avilir. Ô la fausse doctrine qui prétend que le travail est un châtiment!
Une telle scène est, à elle seule, un monument littéraire et moral.
* * * * *
Chrémyle conduit Plutus au temple d'Esculape. Plutus y recouvre la vue: fidèle à sa promesse, il ne favorisera que les gens de bien.
Le poëte fait raconter par l'esclave Carion à Myrrhine, femme de Chrémyle, comment Plutus a recouvré la vue, et saisit cette occasion de montrer au doigt les fraudes des prêtres avides, le charlatanisme des médecins. Myrrhine répond à ces révélations de Carion, en bonne dévote un peu scandalisée.
Plutus guéri revient avec Chrémyle, et l'enrichit de tous les biens. Chrémyle aussitôt se voit obsédé des innombrables courtisans de toute fortune nouvelle[140]. Il a peine à se dégager de cet encombrement d'amis. «Allez vous faire pendre! Ah! que d'amis se montrent tout à coup, quand on est heureux! Ils me percent de leurs coudes, ils me meurtrissent les jambes, pour me témoigner leur tendresse!».
* * * * *
La dernière partie de la pièce nous présente le contraste assez plaisant (c'est un des procédés d'Aristophane) de fripons subitement ruinés et d'honnêtes gens subitement enrichis par la guérison de Plutus: une révolution sociale sous forme comique.
UN SYCOPHANTE.
Ah! quel coup! je suis ruiné par ce misérable Plutus! Il faut le rendre aveugle de nouveau, s'il y a encore une justice!
UN HOMME JUSTE.
Je ne crois pas me tromper en disant que cet homme ruiné était un coquin.
CHRÉMYLE.
Alors, par Jupiter! son malheur est justice!
LE SYCOPHANTE.
Où est, où est celui qui à lui seul avait promis de nous enrichir tous, s'il recouvrait la vue? Au contraire, il ruine les gens!
CHRÉMYLE.
Qui donc ruine-t-il?
LE SYCOPHANTE.
Mais, moi d'abord!
CHRÉMYLE.
Tu étais sans doute un coquin et un voleur?
LE SYCOPHANTE.
C'est vous plutôt qui êtes des misérables! je suis sûr que c'est vous qui avez mon argent!
Et ce sycophante essaye de prouver que Plutus a ruiné la république.
* * * * *
Ensuite une vieille femme vient se plaindre d'être abandonnée par un beau jeune homme à qui elle donnait de l'argent, et qui, devenu riche, se moque d'elle.