V

Je rougis, et je rougis d’avoir rougi.
Silvio Pellico.

Lorsque Clodomir fut dans la rue, il fut très-mécontent tout d’abord de lui-même.

—Quel plaidoyer en faveur d’une femme que je connais à peine!... Suis-je donc un niais?... Tous ces beaux jeunes gens se sont horriblement moqué de moi... avaient-ils raison? peut-être bien, et cependant non, j’ai bien agi. Puis, cette jeune fille, je la connais: pendant deux ans, ne l’ai-je pas vue sage, laborieuse... Au fait, elle m’inspire un singulier intérêt... serais-je amoureux? Quelle folie! il ne me faudrait plus que cela: cela ne peut, cela ne doit pas être. Je ne puis seulement subvenir à mes besoins à moi; mes moyens ne me permettent donc pas... Et pourtant, si je suis au désespoir d’avoir été mis à la porte de mon ancien domicile, c’est à cause d’elle, uniquement... Je me dois de la prévenir des intentions de mon ami Max; la mettre en garde... Oui, pour qu’elle se moque de moi, elle aussi!... Allons, décidément Max a raison, et ses amis aussi.

Si bien que, le soir arrivé, Clodomir se prouva à lui-même qu’il serait bon de se promener dans la rue de Lille, et qu’il passa la soirée à rôder dans les environs de son ancien domicile.

VI
TENTATIVES

Le lendemain Max ne pouvait détacher sa pensée de la jeune fille, qu’un instant il avait aperçue à la petite fenêtre. Ses informations lui avaient appris ceci:

Elle se nommait Louise Blain, n’avait point de parents, vivait complétement seule, ne recevait personne et ne sortait que pour aller chercher ou reporter de l’ouvrage: elle était repriseuse de dentelles.

Notre vicomte était loin d’être timide, et cependant un sentiment tout nouveau pour lui l’empêchait de se présenter chez la jeune fille.

Il passait, tout comme un tendre berger, ses journées entières au fond du jardin, assis sur le banc de gazon, épiant la fenêtre de Louise; il écoutait avec ravissement sa voix gauche et sans méthode, mais harmonieuse et pure. Cette voix lui semblait plus belle que celle de toutes les cantatrices en vogue, et cependant, elle ne chantait que des refrains populaires, écorchés chaque jour par des orgues de Barbarie.

—Décidément, se dit Max, cet état de choses ne peut durer, il faut prendre un parti.

Le lendemain, un domestique se présentait chez Louise avec la lettre suivante, dont le laconisme était destiné à faire entrevoir bien des choses:

«Mademoiselle,

«Vous voir, c’est vous aimer; je vous ai vue. D’un mot, vous pouvez me rendre le plus heureux des hommes: ce mot, dites-le: Votre appartement est prêt, votre voiture attend à votre porte une réponse.»

Louise replia la lettre après l’avoir lue:

—Cette lettre ne peut être pour moi, dit-elle, au domestique, reprenez-la, vous vous trompez.

—Cependant, mademoiselle!...

La jeune fille ouvrit la porte d’un air significatif, le domestique s’inclina et sortit.

—Bien, se dit le vicomte, elle ne m’aura pas compris, ou elle aura cru que je me moquais d’elle; le point le plus important est de la convaincre de la réalité de mes offres.

C’est pourquoi, dès le lendemain, Max entassa dans une magnifique corbeille tout ce qu’il put trouver de plus éblouissant: étoffes, dentelles, châles, bijoux.

Il y en avait pour une dizaine de mille francs, c’était tout ce que le vicomte avait pu se procurer d’argent comptant.

Le lendemain, en l’absence de Louise, le concierge de la maison, que quelques louis avaient rendus d’une rare souplesse, introduisit dans la chambre de la jeune fille la magique corbeille.

Max guettait du jardin l’effet que produirait tout cet attirail de tentation.

—Elle se mettra certainement à la fenêtre, pensait-il, alors je paraîtrai.

Mais en vain il fuma un nombre infini de cigares sous les grands tilleuls, Louise ne parut pas.

Seulement son domestique vint le prévenir qu’on venait de lui apporter un volumineux paquet, c’était la corbeille.

Le vicomte fut stupéfié.

—Une femme jeune, admirablement belle, pauvre et vertueuse! C’est un miracle, Clodomir avait raison, mais que faire? car décidément je suis amoureux, comme un fou, de cette jeune fille.

Que faire?... et le vicomte se creusait la tête pour inventer quelque chose de neuf; en pareille matières ses ressources étaient à bout, ses moyens de séduction épuisés.

En peu de jours sa passion (c’était devenu une passion) prit d’énormes proportions.

Tout lui était devenu indifférent, il avait délaissé son club chéri, ne passait plus ses soirées à jouer quelque whist nerveux ou quelque bouillotte corsée.

Lui, l’homme à la mode, le viveur, le superbe insolent, il en était, tout comme au sortir de sa philosophie, à se proposer les problèmes les plus saugrenus.

Il eût presque effeuillé des marguerites.

Peut-être eût-il rougi, si, mis en présence de Louise, il lui eût fallu lui parler.

Par une sorte d’intuition, il avait deviné le caractère de Louise; il comprenait que la moindre démarche audacieuse le perdrait à tout jamais.

Désormais il passait sa vie au jardin ou dans les alentours de la demeure de Louise, espérant voir de loin sa taille svelte et gracieuse, puisqu’il ne pouvait plus la voir à la fenêtre.

Un soir pourtant, il la vit mettre à la hâte son chapeau et son châle; il sortit en courant.

Il arriva trop tard, elle était partie.

—Au moins, je la verrai rentrer, dit-il.

Et pendant toute la soirée il resta en vedette; la pluie tomba en abondance, il ne quitta point son poste. Elle rentra enfin, mais si vite, qu’il la devina plutôt qu’il ne la vit; il était trempé jusqu’aux os; il retourna chez lui tout joyeux.