VI
Positivement, la belle Aurélie s’était imaginée qu’elle aimait celui qui allait être son mari.
Le lendemain même de son mariage, elle reconnut avec horreur qu’elle s’était trompée.
Son front était rouge encore de toutes les pudeurs offensées de la vierge, que déjà son cœur était plus glacé que celui de la veuve qui se remarie en troisièmes noces. C’est qu’elle avait trop vécu avec ses rêves. C’est que l’espoir est un usurier qui ruine sans pitié tous ceux qui lui escomptent les joies de l’avenir. La terre ne pouvait plus lui offrir d’enchantements, à elle qui tant de fois s’était élancée vers le ciel sur la croupe radieuse des chimères. A l’âpre brise de la réalité, toutes ses illusions en un instant s’éparpillèrent comme les feuilles d’un arbre au premier ouragan de novembre.
Bientôt le tumulte qui suit un mariage s’était apaisé, et les jeunes époux se trouvèrent seuls dans une ravissante maison achetée près du Pont-Fouchard par l’amoureux notaire.
C’est alors que vraiment la belle Aurélie sentit ce qu’elle appelait l’horreur de sa situation.
S’en prenant à son mari d’une erreur funeste dont seule elle était coupable, elle le jugeait avec la dernière sévérité. Il lui semblait que jamais elle n’avait rencontré d’homme à la fois si prétentieux et si nul, si absolument ridicule. Elle ne pouvait s’expliquer son influence en ville. En lui, elle haïssait tout, même les meilleures qualités. Il avait pour elle les attentions les plus délicates et elle lui en voulait de ses prévenances. Elle était agacée de le sentir continuellement autour d’elle, l’enveloppant de sa sollicitude inquiète, l’admirant et le lui disant, épiant du matin au soir le prétexte d’un baiser.
Elle s’était promis de planer dans l’azur et elle en était réduite à traîner péniblement la lourde charrue d’un mariage de raison.
Et pas de terme, même lointain, à l’horrible supplice. Rien qu’à interroger l’avenir, elle se sentait prise de nausées comme celui qui regarde longtemps le monotone balancement d’une mer calme.
Mais elle était bien trop fière pour rien laisser deviner de ce qui se passait en elle. Jamais une larme ne monta de son cœur à ses yeux. Après avoir dit: la belle, on disait: l’heureuse Aurélie.