XVIII

Max, en quittant son père, se rendit précipitamment chez Louise qui attendait avec impatience le résultat de la démarché du vicomte.

Celui-ci rentra la figure bouleversée.

—O Louise, Louise, s’écria-t-il, je suis bien malheureux!

La jeune fille était toute tremblante.

—Qu’arrive-t-il, mon Dieu?

—Je n’ai pu parler à mon père, c’est lui qui vient de me déclarer qu’il voulait me marier.

Louise avait presque deviné dès l’entrée de Max, aussi le coup fut moins terrible,—elle semblait avoir tout son sang-froid.

—Oui, reprit Max, me marier malgré moi, avec mademoiselle Henriette de Chevonceux, une horrible bossue du plus affreux caractère.

—Votre père y voit sans doute quelque avantage pour vous.

—Mon père voit qu’elle est colossalement riche, qu’elle porte un des beaux noms de France, mais tout cela, Louise, tout cela peut-il donner un jour de bonheur?

—Vous êtes franc en parlant ainsi, Max, je le sais, mais demain vos idées peuvent changer.

—Moi, jamais! et dût mon père me déshériter, me maudire!...

—Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure.

—Pourquoi? Mon père peut-il être l’arbitre de ma destinée? sa volonté doit-elle éternellement peser sur mon existence?... Que m’importent à moi les arides satisfactions des honneurs ou de la fortune! Je préfère cent fois un rayon de soleil dans mon existence, le parfum d’une fleur, le sourire de la femme que j’aime.

—Tout cela est bien, quand on est jeune, mais plus tard, plus tard...

—Plus tard, il en sera toujours de même; je suis exalté, c’est vrai, mais je ne suis plus un enfant; mes désirs ne sont pas confus, mes pensées ne sont plus indécises; je suis à un âge où l’homme doit savoir choisir sa route dans la vie... Cette route, je la choisis...

—Max, avez-vous bien réfléchi?

—Croyez-vous donc que je sois venu vous dire à l’étourdie: Louise, voulez-vous être ma femme? Non, j’avais bien réfléchi avant; lorsque je suis venu à vous, je savais bien que je rencontrerais des obstacles, mais si vous m’aimez, que m’importe!

—Je vous aime, Max, et je vous aime assez pour faire taire mon amour s’il devait faire plus tard votre malheur.

—Oh! merci, Louise, merci cent fois. Que m’importe désormais tout le reste! La volonté de mon père, qu’est-ce pour moi? Rien! D’ailleurs, pour moi, un obstacle est un attrait de plus.

—Max, on doit toujours obéir à son père.

—Je dis cela, Louise, parce que cela est. Mais enfin, qu’avez-vous? pourquoi, au lieu de m’encourager, de me soutenir...

—Je vous dois, et je dois à moi-même de vous dire la vérité; je vous la dis.

—Vous ne m’avez jamais aimé.

—Ce ne serait pas le cas de vous le dire, Max.

—Parce que?... Répondez-moi franchement.

—C’est que, Max, vous jouez en ce moment et votre existence et la mienne, parce qu’aujourd’hui vous pouvez reculer, il en est temps encore; parce que vous devez vous habituer à la lutte et que le vicomte de Tressang se prépare de cruelles déceptions, de poignants soucis, en épousant Louise Blain, la dentellière.

—Je vous aime, Louise, tout est là; qui donc oserait me braver, me railler? Je ne suis pas de ceux que fait reculer la vaine opinion du monde, quand je remplis un devoir; je vais droit mon chemin sans m’inquiéter des grenouilles qui coassent dans les fossés.—Je vous l’ai offert, Louise, vous avez accepté, vous serez ma femme.

—Réfléchissez encore, Max, l’avenir, l’avenir!...

—Toujours, toujours cette crainte d’un lendemain que nous n’atteindrons pas peut-être; demain, que m’importe, si j’ai aujourd’hui!

Louise gardait le silence.

Max se retira fort mécontent du peu de gré qu’elle lui savait de sa résistance; il s’était attendu à des témoignages de reconnaissance, il avait été reçu presque froidement.

Il ne comprenait pas toute la délicatesse de la conduite de Louise.