XXIX

Cependant, malgré toute l’économie de Louise, les ressources du jeune ménage s’épuisaient peu à peu.

Max n’avait pas trouvé l’emploi qu’il espérait. Telle est en effet, à notre époque, l’éducation des gens du monde, qu’on leur apprend juste ce qu’il faut pour ne rien savoir qui leur puisse être utile à un moment donné.

Max, dont l’éducation avait été soignée, Max qui, dans la première société du monde, avait passé pour un gentilhomme accompli, pour un homme d’esprit, de fond même, Max qui avait été dans la diplomatie, qui tôt ou tard, avec les influentes connaissances de sa famille, devait être ambassadeur, Max ne pouvait trouver à gagner 1,200 francs par an.

Mettant de côté tout orgueil, humblement, il avait été de porte en porte demander à employer ce qu’il avait de courage et d’intelligence; partout il avait essuyé des refus décourageants.

En attendant mieux, il faisait des écritures pour un avoué.

Mais cette ressource manqua aussi.

Peu à peu on s’était défait de tout dans le pauvre ménage.—D’abord, quelques pièces d’argenterie: quatre couverts que Max avait déposés dans la modeste corbeille de mariage; puis les bijoux y avaient passé.

Enfin, le reste prit la même route, tout s’en alla peu à peu, pièce à pièce, emportant un souvenir, un regret, une larme: les livres, le linge, les vêtements...

Alors Max eut une idée de la misère, non cette misère que l’on rencontre chaque jour, insoucieuse, vivante, qui cherche sa vie au grand jour, le front haut et le rire aux lèvres, acceptant sans souci, étalant au soleil sa nudité et ses ulcères.

Mais, cette misère décente, honteuse, réservée, qui dissimule et se cache, misère en habit noir et en cravate blanche, qui dîne pour dix sous, grelotte l’hiver dans une chambre glaciale et nue, mais qui porte des gants, et dissimule encore; luxe mal plâtré, qui laisse trop souvent s’entr’ouvrir le manteau sous lequel essaye de se cacher le malheureux! La plus horrible des misères, en un mot, qui meurt de faim en criant à l’indigestion, toujours pour garder le décorum.

Un jour, Max échangea sa dernière pièce de vingt francs.

Quelques jours après, le pain manqua à la maison, il n’y avait plus rien à vendre ni à engager; le propriétaire, qui craignait pour ses termes, ne voulait laisser sortir aucun meuble. Il n’y avait plus rien.

Et il n’y avait pas de pain!

Max sortit à moitié fou, il fut chez Clodomir.

—As-tu de l’argent, mon pauvre ami? lui dit-il.

—Oui! répondit le jeune homme. Comme toi, jadis, je te dirai puise... Mais, j’ai mieux que cela, j’ai une place pour toi.

—Où cela? Mon Dieu! est-ce bien sûr?

—Oui, c’est sûr, mais cela ne te conviendra pas, peut-être.

—Mais, malheureux! tout me conviendra.

—C’est dans un roulage.

—Et je gagnerai?

—Quinze cents francs par an.

—Oh! quel bonheur, et que ne te dois-je pas, mon ami? Quand y aller?

—Demain même, tu prendras ton poste; un de mes amis qui a parlé pour toi a tout arrangé, tu seras payé à l’avance.

Max prit l’adresse.

—Je te quitte, mon ami; ma pauvre Louise doit être bien inquiète; à demain.

Louise fut en effet bien heureuse.

—Quinze cents francs, disait Max, comme c’est peu.

—Mais songe donc, mon ami, quinze cents francs, c’est presque l’opulence, avec ce que je puis gagner. Car je veux me remettre à travailler, je le veux absolument.

—Soit, ma bonne Louise, travaillons tous les deux.

—Nous allons pouvoir commencer à faire des économies pour notre charmante maison, tu sais, sur les bords de la Loire.