IV

Les Cenci se virent perdus par la révélation de leurs sicaires. Chacun d'eux, selon la formule du document judiciaire, à peine soulevé dans la torture, crie: «Descendez-moi, seigneur!», et dénonce aussitôt ses complices. Giacomo charge à la fois Olimpio, qui est mort, et Béatrice: «Ma sœur est la cause de la mort de mon père et du malheur de ma maison; je tiens d'elle, de Lucrezia, de Bernardo, de Paolo et d'Olimpio qu'elle traitait celui-ci avec fureur jusqu'à ce qu'il eût consenti à l'assassinat. Moi, je voulais le chasser, même après le crime, et Béatrice me disait: Il faut lui faire des caresses, sinon il te perdra. Ma belle-mère Lucrezia aussi est coupable, car elle était au courant de tout le complot.» Il feint d'avoir été offensé de l'intimité de sa sœur avec Olimpio: «Ils avaient toujours quelque chose à se dire à l'oreille.» Bernardo confirme le témoignage de son frère aîné. Lucrezia accuse Olimpio, Béatrice et Giacomo. Le 7 septembre elle a une première fois empêché le crime, au nom de la madone, dont ce jour était la fête... «la madone aurait fait quelque miracle effrayant.»

Au moment même du meurtre, elle ne se doutait de rien; elle rencontra les trois assassins armés à la porte de son mari, et se dirigea tranquillement vers la chambre de Béatrice. Elle a entendu les coups, mais sans comprendre sur qui l'on frappait. Quand elle est revenue, il était trop tard. Tandis qu'elle lavait les draps ensanglantés du baron, elle pleurait, et Béatrice lui dit: «Sotte bête, pourquoi pleures-tu?» Béatrice, «fille virile», écrit l'agent secret du grand-duc de Toscane, nie d'abord, puis avoue avec franchise sa part de préméditation. «Je dis à Olimpio que je ne voulais pas qu'on fît rien sans le consentement de mes frères.» Mais elle dénonce Giacomo et sa belle-mère, qui porta à manger aux bravi enfermés deux jours et deux nuits dans le château. «Madame Lucrezia aussi m'a conseillé et persuadé de faire tuer mon père par Olimpio.» Elle disait: «Cet Olimpio a promis de le tuer, et il n'en finira jamais.» «Olimpio, à son retour de Rome, m'a dit que Giacomo lui avait bien recommandé, quand il tuerait le seigneur Francesco, de l'achever, parce qu'il avait sept esprits, comme les chats.»

Je laisse de côté les témoignages secondaires des parents ou des domestiques des meurtriers. La cause était entendue. Les efforts de la défense devaient être vains. Béatrice elle-même n'avait rien révélé d'un attentat commis sur elle par son père. Farinaccio développa sans succès cet argument désespéré. Une sentence capitale fut prononcée contre les trois principaux accusés: le pape fit grâce de la vie au petit Bernardo, à la condition qu'il assisterait de près au supplice des siens. Le malheureux figura, en effet, sur les deux échafauds. Après quelques années de galères, il fut exilé, puis gracié, et vécut chétivement à Rome d'une pension que la sainte Rote lui servit sur sa part confisquée dans l'héritage paternel. Quant aux enfants de Giacomo, ils trouvèrent une fortune entamée par la confiscation, ruinée par les désordres de la famille, chargée de dettes et de frais judiciaires; il fallut vendre, avec l'autorisation du pape, les biens patrimoniaux, qu'achetèrent comptant les Borghèse, les Aldobrandini, les Barberini, les Cafarelli.

Ce procès inouï avait profondément ému la société romaine. Les journalistes ou chroniqueurs du temps, qu'on appelait menanti, informent, dans leurs avvisi, les lecteurs de la marche de l'affaire, puis des chances de plus en plus faibles que les condamnés ont d'être grâciés par le pape. En général, ils sont favorables aux Cenci. Les avocats assiégeaient l'antichambre de Clément VIII, qui les reçut, mais fort mal. Les religieuses de Rome suppliaient le Saint-Père d'épargner aux deux femmes la honte de la mort publique. Les cardinaux Aldobrandini et Santa-Severina demandaient que Béatrice fût enfermée à perpétuité dans un couvent. Il est certain que le pape voulut lire le dossier du procès et les plaidoiries; il hésita quelque temps, en faveur sans doute de Lucrezia et de la jeune fille. Malheureusement, plusieurs crimes analogues effrayèrent, dans cette année 1599, le vieux pontife. En juin, Marc Antonio de Massimi, à qui jadis l'on avait déjà pardonné l'assassinat de sa belle-mère, empoisonna son frère dans un plat de macaroni, après avoir essayé le poison sur le cuisinier, qui en était mort. Massimi fut pendu. Une femme tuait son mari, le cousait dans un sac, et attachait le sac si habilement sur le dos d'un portefaix chargé de jeter le cadavre à l'eau, que ce complice, lié, sans le savoir, à son fardeau, accompagnait le mort au fond du Tibre. En août, Andrea Capranica blessa grièvement son frère, et fut arrêté dans le palais du duc Cesarini. Enfin, cinq ou six jours avant le supplice des assassins de la Rocca, Paolo Santa-Croce, parent très proche des Cenci, tua sa mère, près de Rome, de seize coups de poignard, avec la complicité de son frère Onofrio. Clément VIII n'hésita plus, et fit signe à ses bourreaux.

Le 11 septembre, à minuit, on avertit les condamnés que l'heure de mourir était venue. Ils sortirent de la prison, au matin, pour se rendre au pont Saint-Ange: Giacomo, nu jusqu'à la ceinture, sur une charrette; Bernardo, en long manteau, et la tête masquée par un capuchon, sur une autre charrette; les femmes, vêtues de deuil, à pied. Giacomo était intrépide. Bernardo, l'enfant de seize ans, sanglotait; Lucrezia semblait une morte qui marche; Béatrice avait une incomparable sérénité. Les deux femmes moururent les premières, décapitées non par la hache, mais par une véritable guillotine dont le dessin a été retrouvé, par M. Bertolotti, aux archives criminelles de plusieurs procès du XVIe et du XVIIe siècles, qui sont encore à l'Archivio romain. Giacomo, que l'on avait tenaillé, chemin faisant, aux deux mamelles, attendait, tout rouge de sang: il fut enfin écartelé.

Clément VIII sortit alors du Quirinal et s'achemina vers Saint-Jean de Latran, où il dit une messe basse pour le repos des trois âmes si criminelles et si malheureuses. Les corps restèrent exposés jusqu'à la nuit: les femmes, sur une tribune entourée de torches flamboyantes, et les débris affreux de Giacomo étalés sur l'échafaud. Quand les premières ombres furent descendues sur Rome, la confrérie des Florentins vient prendre Giacomo pour le porter à San-Giovanni-Decollato; la confrérie des Stigmates recueillit, sur leur lugubre chapelle mortuaire, Lucrezia et Béatrice et les porta à San-Francesco. Une foule immense de religieux et de peuple suivait avec un grand bourdonnement de prières. Sur la tête livide de la jeune fille on avait déposé une couronne de fleurs.

Sept jours plus tard, on apprit à Rome un nouveau parricide. Deux frères avaient tué et enterré leur père dans une vigne, où des chiens le découvrirent. «Dieu nous aide! s'écrie le chroniqueur, je crois que la fin du monde approche!» En même temps, on brûlait vif, à Campo di Fiori, un faux capucin convaincu d'hérésie. L'ambassadeur de France n'avait pas permis «qu'on fît de pareilles justices devant son palais, non qu'il veuille du bien aux hérétiques, comme le disent ses ennemis, (c'était l'ambassadeur de Henri IV), mais simplement pour ne pas entendre ni voir de telles personnes».

Rome avait assisté, depuis l'entrée de Charles VIII, à beaucoup de spectacles extraordinaires; au déclin de ce grand siècle, ouvert par Alexandre VI, Jules II et Léon X, la vieille ville sainte n'avait plus guère, pour charmer son ennui, que des tragédies de famille et des auto-da-fé. L'entraînement généreux de la Renaissance avait cessé depuis longtemps, et, sous la dure discipline inaugurée au Concile de Trente, la société romaine, indifférente à la culture de l'esprit, étrangère à l'élégance des mœurs comme aux libertés de l'âme, retournait à la barbarie et à la corruption de l'âge féodal. Ces parricides et ces fratricides, les Cenci, les Santa-Croce, les Massimi, ne sont point des popolani condamnés par leur condition à l'empire des passions brutales: ils sont, par la naissance, placés dans les premiers rangs, fort loin de la foule. Quand une société se gâte par le haut, la décadence politique, la ruine de la civilisation sont irrémédiables.