§ 1.
C'était une pauvre cabane recouverte d'un chaume mousseux, à fenêtre sans vitrage, et dont les murailles crevassées laissaient pénétrer du dehors la pluie et le vent. Au fond, quelques chèvres, couchées sur une litière qui n'avait point été renouvelée, broutaient nonchalamment, tandis qu'une vache maigre tirait avec effort de son râtelier les restes d'un foin coriace et mêlé de joncs.
Tout l'ameublement de la cabane consistait en quelques escabelles, en une table grossièrement équarrie, et en une claie dressée sur quatre pieux de bois et garnie de paille fraîche; c'était là le seul lit de l'habitation.
Un homme en cheveux blancs y était couché, les yeux fermés; mais il était aisé de voir, à sa respiration entrecoupée et au léger tremblement de ses lèvres, que la maladie l'y retenait plutôt que le sommeil. Un jeune garçon d'environ seize ans, assis près de là au foyer, s'occupait à entretenir le feu sous une bassine de fer.
Il venait de la découvrir et semblait savourer l'odeur succulente qui s'en exhalait, lorsqu'une jeune fille de son âge entra portant un morceau de beurre enveloppé dans un lambeau de toile rousse.
—Bonjour, Jehan, dit-elle tout bas, et en tournant les regards vers le lit, comme si elle eût craint d'éveiller le malade.
Jehan se détourna vivement à cette voix connue; un éclair de joie traversa l'expression habituellement mécontente de son visage.
—Bonjour, Catie, reprit-il d'un ton doux et caressant, en faisant un pas vers la jeune fille.
—Comment va le père? demanda-t-elle.
Jehan secoua la tête.
—Toujours bien faible! Cette maladie a été une rude secousse, et il faudra bien des soins pour qu'il retrouve la santé.
—Voici pour lui, Jehan, reprit Catherine en déployant le lambeau de toile qui enveloppait le beurre.
Jehan sourit.
—Merci, bonne Catie, merci, dit-il; ce sera aujourd'hui jour de régal, car j'ai là déjà de quoi lui rendre des forces.
Qu'est-ce donc, Jehan?
—Voyez.
Il découvrit la marmite suspendue sur le feu. La jeune fille avança la tête, et, soufflant la vapeur qui s'en échappait afin de mieux voir:
—Une poule au gruau! s'écria-t-elle toute surprise.
—C'est le collecteur qui me l'a donnée, reprit Jehan, pour lui avoir enseigné à rédiger ses comptes en latin.
—À la bonne heure, dit Catherine en riant; à force de prendre à ceux qui entrent à la ville une poignée de farine, une poignée de sel ou une poignée de pruneaux, maître Jacques est devenu le plus riche bourgeois du pays et peut payer les leçons qu'on lui donne aussi cher qu'un seigneur; mais le père sait-il ce qu'on lui prépare?
—Il dormait quand je suis revenu.
—Alors disposons tout avant son réveil: j'ai encore là des noix et des cerises, ce sera pour son dessert.
En parlant ainsi, Catherine vidait sur la table son panier d'osier. Jehan ouvrit une armoire d'où il tira des écuelles, des plats, des cuillères, des gobelets de bois, et tous deux se mirent à dresser le couvert.
L'affection singulière qui semblait unir ces deux enfants était d'autant plus remarquable que jamais peut-être la nature n'établit entre deux êtres de plus frappantes oppositions. Catherine était grande et bien faite; tous ses traits avaient une douceur élégante, tous ses mouvements une souplesse gracieuse. Rien qu'à la voir on se sentait lui vouloir du bien, et le sourire bienveillant qui entr'ouvrait toujours ses lèvres vous obligeait à répondre par un sourire pareil. Jehan, au contraire, avait la taille courte, épaisse et gauche; ses traits moroses étaient affadis plutôt qu'adoucis par la chevelure héréditaire qui avait fait donner à l'un de ses ancêtres le nom de Lerouge. Né fils de serf, et sans cesse froissé, depuis qu'il avait pu sentir, dans sa volonté et dans ses sentiments, tout son être avait je ne sais quelle expression de contrainte, de malheur et de révolte qui lui donnait quelque chose de repoussant. Ce n'était qu'avec son père et sa cousine Catherine qu'il se montrait soumis: pour eux rien ne lui coûtait, le louveteau devenait un agneau, sa laideur prenait même alors une sorte de grâce.
Tout du reste se résumait pour Jehan dans ces deux amours. Son père était toute sa famille, et Catherine tout son avenir, car il devait l'épouser un jour; la mère de la jeune fille l'avait promise, et il ne restait plus à obtenir que le consentement du seigneur qui n'avait point l'habitude de refuser de telles demandes.
Cependant les deux enfants avaient achevé de mettre le couvert, la poule au gruau était prête; le convalescent fit enfin un mouvement; Catherine poussa une exclamation de joie.
—Ah! c'est toi, petite, dit le vieillard en se soulevant avec effort sur son coude; tu ne gardes donc pas aujourd'hui les vaches de monseigneur?
—Le roi chassait dans la forêt, et les troupeaux ne sont point sortis de peur des meutes, répondit la jeune paysanne.
—Le roi! répéta le vieux serf; et tu n'es pas allé pour le voir au passage, Jehan?
—Vous aviez besoin de moi, mon père, répondit celui-ci.
—Et il n'a pas perdu son temps, continua Catherine; voyez plutôt.
Le vieux Thomas Lerouge se détourna.
—Quoi! la table servie, s'écria-t-il étonné.
—Et vous avez un hochepot, continua la jeune fille.
—Et du beurre, dit Jehan.
—Et des cerises, ajouta le vieillard qui s'était dressé sur son séant.
—Allons, père, c'est votre repas de convalescence, reprit Catherine en battant joyeusement des mains; venez vous asseoir là avec Jehan, et je vous servirai.
Elle courut au foyer et prit la marmite dont elle vida le contenu dans un plat de bois qu'elle plaça tout fumant sur la table. Thomas avait rejeté les peaux de chèvres qui lui servaient de couverture; il était demeuré assis sur son lit, suivant tous ces préparatifs avec le regard et le sourire affamés des convalescents; il allait enfin se lever pour s'approcher de la table quand un grand bruit se fit entendre au dehors. Jehan courut à la porte; mais elle s'ouvrit brusquement avant qu'il eût pu la barrer et donna passage à une demi-douzaine de valets de meute, portant les armes du roi brodées sur la poitrine.
Tous étaient entrés bruyamment en demandant la maison du forestier; mais à la vue de la table servie et du hochepot dont l'odorante vapeur parfumait la chaumière, ils poussèrent une exclamation de satisfaction.
—Pâques Dieu! s'écria le plus vieux en roulant autour de son corps le fouet qu'il avait à la main; nous n'avons plus besoin de la maison du forestier; voici de quoi amuser notre faim jusqu'au soir.
—Sur mon âme! c'est un chapon au gruau, ajouta un grand noiraud à l'air affamé, dont les narines, caressées par le fumet du hochepot, semblaient se dilater avec délices; je me réserve l'aile droite.
—Moi, l'aile gauche, s'écria vivement un blondin qui s'était déjà emparé du meilleur escabeau.
—Moi, les cuisses, reprit le vieux.
—Moi, la carcasse, ajouta un quatrième.
—Doucement, mes maîtres, interrompit Jehan, dont la figure avait déjà repris son expression dure et hargneuse; nous sommes trois ici qui voulons également notre part.
—Nous n'en avons pas trop pour nous-mêmes, fit observer le grand brun, qui avait déjà tiré son couteau.
—Possible, reprit le jeune garçon; mais il est d'usage que ceux pour qui a été cuit le repas mangent les premiers.
—Tu oublies que nous sommes de la suite du roi, reprit le vieux valet, et qu'à ce titre nous pouvons te tirer l'écuelle de la main ou le gobelet des lèvres et te forcer à descendre du lit où tu vas t'endormir.
—Se peut-il! s'écria Jehan.
—Hélas! oui, murmura Thomas avec un soupir; c'est le droit de prise, comme ils l'appellent.
—Et vous ne pourrez même partager ce repas que je vous avais destiné, mon père? reprit le jeune garçon.
—À moins que le vieux n'ait un privilége qui l'autorise à se réserver sa portion, répliqua le blondin.
—Je n'ai de privilége que pour ce qu'il vous plaira de me laisser, dit Thomas avec cette humble soumission des malades et des vieillards.
—Te laisser! s'écria le valet qui avait déjà parlé. Vive Dieu! il faudrait pour cela une plus forte pitance; ne vois-tu pas que nous en aurons à peine pour nos dents de devant?
—Mon père sort d'une dangereuse maladie, objecta Jehan avec impatience.
—Moins dangereuse que la faim, je suppose.
—Faites-lui place au moins au bout de la table.
—Elle est trop petite, reprit brutalement le grand brun.
—Puis, ajouta le blondin, cette poule doit avoir un coq dont ils pourront faire un second hochepot.
Jehan ferma les poings et ses yeux s'allumèrent; mais Catherine lui posa la main sur l'épaule.
—Les gens du roi sont les maîtres partout, dit-elle à demi-voix; ne l'oubliez point.
Jehan baissa la tête avec un soupir étouffé.
Quant à Thomas Lerouge, il avait accepté ce désappointement avec la patience silencieuse d'un homme qui en a l'habitude. Cependant il était aisé de voir que la privation du repas délicat sur lequel il avait un instant compté, lui était singulièrement douloureuse. Ses regards suivaient tous les mouvements des valets de meute avec une expression de chagrin, de peur et de convoitise; ses lèvres s'entr'ouvraient instinctivement et s'agitaient comme s'il eût partagé leur repas. Deux fois même il se baissa à la dérobée pour ramasser les os à demi rongés qu'ils jetaient à terre! Jehan, qui s'en aperçut, sentit des larmes gonfler ses paupières et sortit brusquement.
Il ne rentra qu'une heure après, chargé d'une bourrée qu'il jeta dans un coin. Les valets de meute étaient partis, et Catherine avait tout remis en place; elle se préparait même à prendre congé de Thomas, car la nuit allait venir; Jehan proposa de la reconduire jusqu'au petit bois, elle accepta; mais comme tous deux allaient sortir, une nouvelle troupe se présenta à la porte de la cabane.
Cette fois c'étaient les gens de Raoul de Mailié qui venaient exécuter les ordres de monseigneur; maître Moreau l'intendant était à leur tête, tenant le bâton noir à pomme d'argent.
—Où est Thomas Lerouge? demanda-t-il au jeune garçon qui s'était découvert à sa vue.
—Ici, répondit Jehan.
—Et pourquoi a-t-il manqué à toutes les corvées de ce mois?
—Parce que la fièvre le retenait au lit...
—Je sais, reprit l'intendant; mais tu devais le remplacer, je t'en avais donné l'ordre.
—Et moi, je vous avais répondu que la chose était impossible, répliqua Jehan.
—Pourquoi cela?
—Parce que mon père avait besoin de mes soins.
L'intendant devint rouge de colère.
—Fort bien, dit-il, ainsi tu es resté ici pour n'en point avoir le démenti, tu as voulu prouver que l'on pouvait se moquer des ordres de maître Moreau!
—Nullement, interrompit Jehan.
—Bon, bon, continua l'intendant en frappant la terre de sa canne; nous verrons qui aura le dernier mot. Ah! tu prétends résister à l'autorité de monseigneur!
—Je n'y pense point, dit le jeune garçon.
—Tu refuses d'obéir à ce que j'exige.
—Mais songez, maître...
—Rien; je ne veux rien écouter. Ah! le forestier avait raison de te regarder comme un vaurien impossible à conduire; mais il ne faut pas que les intérêts de monseigneur souffrent de l'entêtement de ses serfs. Tu payeras l'amende pour toutes les corvées auxquelles tu as manqué.
Jehan haussa les épaules.
—Heureusement que tous les sergents du pays ne trouveraient point chez nous un rouge denier, dit-il amèrement.
—Eh bien, je serai donc plus habile que les sergents, car j'en trouverai, moi, s'écria l'intendant.
—Fouillez l'escarcelle, maître Moreau, dit le jeune homme en entr'ouvrant une poche de cuir suspendue à sa ceinture.
—Non, dit l'intendant; mais je fouillerai dans ta maison, drôle!
—Vous n'y trouverez que la maladie et la misère.
—J'y trouverai aussi une vache maigre, dit l'intendant en faisant signe à l'un de ses estafiers de détacher la bête du râtelier.
Jehan tressaillit.
—Que faites-vous? s'écria-t-il.
—Je fouille ton escarcelle, comme tu m'as dit de le faire, répondit Moreau ironiquement.
—Au nom de Dieu! vous ne voudriez pas emmener la vache, dit Jehan.
—Pourquoi donc?
—Songez, maître, que les routiers ont coupé notre seigle en herbe, que les loups ont mangé nos chèvres, que cette vache est notre dernier bien; si vous nous l'enlevez, mon père et moi nous restons sans ressources.
—Fi donc! dit l'intendant; un savant comme toi ne peut manquer de faire fortune: n'as-tu pas dit l'autre jour au collecteur que je faisais mes comptes en latin barbare?
—En effet, répliqua Jehan; ne peut-on dire ce qui est vrai?
—Soit, reprit l'intendant; mais je n'en ajouterai pas moins à la liste des confiscations: Item vacca Thomasii, cognomine Rubri.
Et se tournant vers les valets:
—Emmenez la bête, ajouta-t-il brusquement.
Ceux-ci voulurent obéir; mais Jehan la retint par une des cornes.
—Cela ne peut être, maître Moreau, dit-il d'une voix que la colère et l'émotion rendaient tremblante; les corvées auxquelles mon père et moi avons manqué n'équivalent point au prix de cette vache; je veux parler à monseigneur, il saura comment vous vous vengez sur de pauvres gens de vos barbarismes.
—Des barbarismes! s'écria Moreau exaspéré.
—J'ai pour preuve vos dernières quittances, reprit Jehan avec une ironie irritée.
—Tu mens, s'écria l'intendant dont les prétentions au langage cicéronien étaient précisément le côté faible.
—Faut-il les montrer à l'aumônier?
—Mentoris impudenter.
—Vous voulez dire mentiris, maître.
L'intendant rougit et les valets se regardèrent en souriant.
—La peste soit du manant qui se mêle de morigéner ses anciens! s'écria Moreau; l'ancien curé avait bien besoin de lui mettre en main les auteurs; un serf ne devrait savoir que retourner la terre et tirer la charrue; mais en voilà assez: emmenez la vache, vous autres.
—Il faudra que monseigneur l'ordonne, interrompit Jehan en la retenant toujours.
—Lâcheras-tu cette corne, misérable!
—Quand vous aurez lâché la corde.
L'intendant leva son bâton noir qui s'abattit sur la tête chevelue du jeune garçon; mais Jehan ne laissa point à Moreau le temps de frapper une seconde fois: s'élançant vers lui, il le saisit à la gorge avec une sorte de rugissement et le terrassa sous ses deux genoux; heureusement que les valets s'interposèrent: on écarta avec peine Jehan hors de lui, et l'intendant fut relevé.
Sa chute l'avait tellement étourdi, qu'il fut quelque temps comme un homme ivre qui se réveille; mais à peine put-il se reconnaître que toute sa fureur lui revint.
—Arrêtez l'assassin! s'écria-t-il en montrant Jehan; il a outragé un officier de monseigneur; il faut qu'il soit jugé, jugé et pendu! Vous m'en répondez tous.
Les valets saisirent le jeune paysan qui voulut en vain se débattre; on lui lia les mains derrière le dos, et un manche de fouet lui fut mis dans la bouche en guise de bâillon.
—Conduisez-le à la maison, reprit maître Moreau; monseigneur arrivera demain et décidera ce qu'on doit en faire. Ah! tu résistes à l'intendant du château, misérable; tu crois savoir mieux que lui le latin; tu oses lever la main sur ton maître... bien, bien, nous verrons ce qui t'en arrivera.
Et repoussant le vieux Thomas et Catherine qui le suivaient en suppliant:
—La paix, vous autres, ajouta-t-il; la paix, vous dis-je; il n'y a point de pardon pour de tels crimes!... La hart, la hart pour le mécréant; et puisse-t-il aller au grand diable d'enfer.