§ 2.
Le même droit de conquête qui dans l'antiquité partagea les sociétés en hommes libres et en esclaves, avait donné naissance, dans le moyen âge, au seigneur et au serf. Celui-ci n'était donc, à proprement parler, qu'un esclave dont on avait allongé la chaîne. Attaché à la glèbe, c'est-à-dire à la terre qu'il cultivait, il devait à son maître la meilleure part de son temps et de ses bénéfices, le suivait à la guerre, et était obligé, en cas de captivité, de payer sa rançon.
Mais en revanche son pécule lui appartenait; il vivait chez lui, labourait pour son compte, et ne recevait point l'ordre immédiat du seigneur. C'était un débiteur, non un valet.
Beaucoup de serfs, enrichis par leur travail, avaient fini par se racheter, et de là était venue la bourgeoisie. Cette dernière, vassale du roi ou d'un autre seigneur, c'est-à-dire soumise à certains hommages et à certaines redevances, tendait à s'émanciper chaque jour, et formait déjà ce tiers-état ou troisième état qui devait un jour primer les deux autres. Au quinzième siècle, où se passe notre histoire, la puissance des communes ou réunions de bourgeois commençait déjà à devenir redoutable, et toute l'ambition du serf était d'en faire partie. Le clergé, qui avait favorisé les premiers affranchissements, continuait à travailler à la destruction du servage, en prenant le parti du faible contre le fort et proclamant l'égalité des hommes devant Dieu; mais la noblesse, de son côté, qui sentait que la domination lui échappait, était devenue plus jalouse de ses droits, et employait tour à tour, pour les maintenir, l'extrême indulgence ou l'excessive sévérité. Bien que le système féodal fût menacé, il était donc encore entier, et d'autant plus visible qu'il se trouvait en face d'un nouvel ordre de choses.
Ainsi, pour nous résumer, la nation comprenait alors quatre classes distinctes: les nobles, les religieux, les bourgeois, et les serfs. Au dessus de tout était la puissance royale, qui grandissait chaque jour au détriment des seigneurs.
Cependant ces derniers avaient conservé leurs droits les plus importants, tels que ceux de se faire réciproquement la guerre, d'établir l'impôt sur leurs terres, et de rendre la justice.
Ce dernier privilége, le plus redoutable de tous, leur donnait, par le fait, droit de vie et de mort sur leurs gens; car leurs arrêts sans contrôle n'étaient le plus souvent que l'expression de leur colère ou de leur clémence: la passion jugeait et faisait elle-même exécuter ses sentences.
On comprend, d'après un tel état de choses, quelle dut être l'inquiétude de Catherine et de Thomas Lerouge lorsqu'ils virent emmener Jehan. Messire Raoul était connu pour un homme emporté, qui condamnait sans rien entendre et revenait rarement sur ses jugements. Or il était à craindre que maître Moreau n'en profitât pour perdre Jehan, car son astuce égalait sa méchanceté.
Catherine courut chez le collecteur pour le supplier d'intercéder en faveur de son cousin; mais le collecteur refusa de se mêler d'une affaire qui pouvait le compromettre sans profit. Il en fut de même du prévôt, qui craignit de faire renvoyer son cheval, mis au vert dans les prairies de monseigneur par la protection de maître Moreau, et du notaire, qui objecta que l'intendant pouvait lui faire retirer les actes du château.
Catherine s'en revenait pour porter ces mauvaises nouvelles à Thomas; elle suivait la lisière des blés le cœur gros et les yeux rouges, lorsqu'elle aperçut un moine de Saint-François qui arrivait par un autre sentier, se dirigeant également vers Rillé.
C'était un homme déjà vieux, mais dont le visage épanoui respirait je ne sais quelle bonté active. Il portait un bâton, une cape, et une corde en bandoulière, à laquelle étaient passées une miche de pain bis et une gourde en forme de missel. Catherine le salua.
—Bonjour, mon enfant, dit le moine; d'où venez-vous donc ainsi, à une heure où tout le monde travaille aux champs?
—Je viens de chez le prévôt, mon père, répondit Catherine d'un accent ému.
—De chez le prévôt! Auriez-vous quelque démêlé avec la justice?
—Non pour moi, mais bien pour mon cousin Jehan.
—Quelle faute a-t-il donc commise?
La jeune fille raconta ce qui était arrivé la veille, et comment Jehan avait été conduit aux prisons du château.
—Dieu le sauve! dit le Père Ambroise (c'était le nom du franciscain); j'ai vu passer, il y a une heure, le comte Raoul avec toute sa suite, et l'on eût dit un orage d'été. Un de ses écuyers a raconté au village qu'il avait été désarçonné trois fois au tournoi d'Angers, et qu'il en avait la rage au cœur.
—Ah! que dites-vous là, mon père? s'écria Catherine; l'intendant va profiter de cette humeur noire pour lui parler de Jehan, et ils le feront pendre aux fourches du château!
—Il faut espérer en sa miséricorde, dit le moine d'un ton prouvant qu'il n'en attendait rien lui-même.
—Oh! non, non, reprit l'enfant en joignant les mains et fondant en larmes; monseigneur Raoul n'a jamais pardonné dans sa colère; quand le cœur lui point, il s'en venge sur le premier qui se trouve à la longueur de sa main. Il n'y a plus d'espoir pour Jehan, mon pauvre Jehan!... Et que va devenir le vieux père? qu'allons-nous devenir tous sans lui? c'était notre force et notre avenir. Ah! si vous le connaissiez, mon révérend!... courageux comme un sanglier contre qui l'insulte, et bon comme un chien avec ceux qu'il aime... Et penser que personne n'ose dire la vérité pour le défendre, ni le prévôt, ni le notaire, ni le collecteur... il n'y a que moi et le vieux père qui oserions déclarer que le tort est à l'intendant; que c'est lui qui l'a injurié, frappé... Mais, pauvres gens que nous sommes, on ne nous écoutera point, et Jehan sera pendu. Ah! pourquoi ne puis-je le sauver avec tout ce que j'ai de sang!
En parlant ainsi, l'enfant sanglotait et pressait ses mains jointes sur sa poitrine. Le moine fut attendri.
—Conduisez-moi au château de messire Raoul, dit-il, je parlerai pour le prisonnier.
Catherine jeta un cri de joie.
—Est-ce vrai, mon père? demanda-t-elle éperdue.
—Notre devoir n'est-il point de secourir ceux qu'on opprime? reprit le franciscain.
—Et vous oserez parler au comte Raoul?
Le moine sourit.
—Le comte Raoul n'est qu'un homme, dit-il, et nous osons tous parler à Dieu. Montrez-moi le chemin, enfant, et surtout hâtez-vous, car la justice des châteaux est expéditive, et nous pourrions arriver trop tard.
Cette pensée fit frissonner Catherine. Elle se mit à courir vers le château, suivie du moine qui avait peine à la suivre.
Ils ne tardèrent point à l'apercevoir: la jeune fille leva les yeux avec terreur vers les fourches de justice qui surmontaient la principale tour; mais elle n'y vit que les squelettes des deux routiers pendus l'année précédente par ordre de Raoul. Son cœur se desserra, et elle continua sa route d'un pas moins rapide.
Le château de Rillé était récemment construit, et rien de ce qu'enseignait alors l'art de la défense n'avait été négligé par le maître maçon qui en était l'architecte. Il avait trois enceintes garnies de tours, de créneaux et de machicoulis, entourées chacune d'une douve avec pont-levis. Au milieu de la dernière s'élevait le donjon, encore défendu par un fossé et par une herse toujours levée.
C'était là que se renfermaient les archives, les armes, le trésor. Dans la même cour se trouvaient les citernes, les écuries, les caves, et le corps de logis habité par le comte. Au-dessous étaient des souterrains dont l'entrée n'était connue que de lui, et qui, s'étendant jusqu'à la forêt, permettaient à la garnison, en cas de siége, de fuir sans être aperçue.
Catherine laissa le Père Ambroise à la première entrée, le supplia encore de ne rien négliger pour sauver Jehan, et s'assit au bord du parapet en attendant son retour.
Le moine fut introduit dans la cour d'honneur, où les écuyers et les pages s'exerçaient à l'escrime et à l'équitation. On lui fit ensuite traverser les appartements de monseigneur Raoul.
Le luxe intérieur répondait à l'élégance et à la solidité de l'extérieur. Les parquets étaient formés de pierres de diverses couleurs, dont les jointures de plomb et de fer fondu formaient mille arabesques brillantes; les poutres incrustées d'ornements en étain soutenaient de loin en loin des armes ou des animaux étrangers habilement conservés. Les vitres de verre peint représentaient l'histoire des ancêtres du comte Raoul et la fondation du château.
Quant à l'ameublement, il était tout entier en bois de chêne merveilleusement œuvré et aussi noir que l'ébène; les salles avaient été tendues de tapisseries d'Arras et garnies dans tout leur pourtour de coffres rouges, de grands bancs à housse traînante, ou de lits larges de douze pieds. De loin en loin, comme preuves d'opulence, étaient suspendus des miroirs de verre ou de métal, grands d'un pied.
Le Père Ambroise admira, en traversant la salle des pages, une horloge dont l'aiguille marquait les minutes et les heures.
Il fut introduit dans la salle à manger où se trouvait le comte. C'était une longue galerie soutenue des deux côtés par des piliers de chêne incrustés de cuivre et d'étain, une table entourée d'une balustrade occupait toute la longueur, et au milieu s'élevait une tour en charpente sur laquelle était posée une torche destinée à éclairer la salle entière; au fond apparaissait le dressoir chargé d'aiguières et de hanaps d'argent, et à côté les tables de service; elles étaient couvertes de bassins de viande accommodée à la sauge, à la lavande ou au fenouil: de piles de pains de neuf onces parfumés d'anis, et de pots de vin tiré au-dessus de la barre.
À l'autre bout de la salle, une troupe de musiciens jouait une symphonie dans laquelle se faisaient entendre tour à tour la trompette, la flûte, le chalumel, le luth et le rebec.
Les convives, au nombre de près d'une centaine, étaient placés selon leur importance: les premiers avaient devant eux des écuelles de vermeil et quelques-unes de ces fourchettes dont l'usage commençait à s'introduire; ceux qui venaient après n'avaient que des écuelles d'argent, et ceux qui suivaient des écuelles d'étain.
Personne ne prit garde, dans le premier instant, au Père Ambroise. Le varlet qui l'avait amené se contenta de lui montrer un escabel sur lequel il s'assit, et de lui faire donner un gobelet et une écuelle.
Le franciscain allait commencer à manger lorsque Raoul l'avisa dans un coin.
—Eh! par la mort du Christ! nous avons ici une robe de moine, s'écria-t-il en remettant sur la table son hanap d'or qu'il venait de vider. Holà! mon père, venez vous asseoir à ma table, et vous autres, faites place au révérend.
Les convives s'empressèrent de se serrer, et le Père Ambroise vint se placer presque vis-à-vis du comte qu'il salua.
—Si je ne me trompe, reprit Raoul, vous appartenez aux franciscains de Tours.
—J'en suis le père gardien, répondit le moine.
Le comte releva la tête.
—Ah! fort bien, reprit-il d'une voix moins rude; j'ai toujours aimé votre maison, mon révérend, et je voulais même vous aller voir pour une affaire... N'accordez-vous point à des laïques la permission de porter, pendant un jour chaque mois, la robe de votre ordre?
—Il est vrai, monseigneur.
—Et en la revêtant, on a droit aux indulgences qui vous sont accordées à vous-mêmes?
—Pourvu que l'on revête en même temps notre esprit d'amour et d'humilité, reprit le Père Ambroise; cette robe de moine portée par les hommes du siècle n'a d'autre but que de les rappeler à la piété des cloîtres.
—Je sais, dit Raoul; mais il faudra que vous m'accordiez cette faveur, père gardien; à cette condition vous pouvez me demander pour votre couvent tel avantage qu'il vous plaira.
—Si j'osais, j'en demanderais tout de suite un pour moi-même, dit le Père Ambroise.
—Lequel donc? mon révérend.
—Votre intendant a fait emprisonner hier le fils d'un de vos serfs.
—En effet, il m'a parlé d'un jeune drôle qui avait refusé d'obéir.
—J'ai promis de solliciter sa grâce.
—La grâce de Jehan, s'écria maître Moreau; n'en faites rien, monseigneur; vos manants deviennent chaque jour plus difficiles à conduire; il faut un exemple, vous-même vous l'avez dit.
—C'est la vérité, reprit le comte; mais je ne savais pas que le père gardien s'intéressât à ce vaurien.
—Dieu sera pour nous ce que nous aurons été pour les autres, fit observer Ambroise, et il ne pardonnera qu'à ceux qui auront pardonné.
Raoul parut incertain. L'intendant s'aperçut qu'il était ébranlé, et craignant de perdre sa vengeance:
—Monseigneur n'a pas oublié que ce Jehan a déjà été mis à l'amende pour avoir voulu frauder le droit de four en cuisant son pain chez lui, et pour avoir aiguisé son soc de charrue sans payer la taxe.
—Ah! diable, interrompit Raoul.
—De plus, il a rompu un jour les laisses des chiens de monseigneur, sous prétexte qu'ils fourrageaient son avoine.
—Est-ce vrai? dit le comte plus animé.
—Quant au daim qui a été tué sans qu'on ait pu découvrir par qui...
—Eh bien?
—Monseigneur sait que la cabane du père de Jehan est sur la lisière de la forêt.
—Par le ciel, ce serait ce démon de rougeot, s'écria Raoul...
—J'en jurerais.
—À la potence alors, reprit le comte; malheur à qui touche à mes chasses!
Et comme le moine voulait parler:
—Ne cherchez pas à le défendre, mon père, continua-t-il avec colère; je veux que le drôle apprenne qui est le maître ici!... Qu'on lui prépare une cravate de chanvre, et qu'on ne m'en parle plus.
Il s'était levé; tous les convives l'imitèrent.
Le Père Ambroise courut à lui comme il allait quitter la salle.
—Au moins vous me permettez de voir ce malheureux.
—Soit, dit Raoul, préparez-le à son sort; et vous, maître Moreau, veillez à ce que tout soit achevé aujourd'hui même. Dieu vous garde, mon révérend; sous peu je visiterai votre couvent.
Il sortit à ces mots, laissant le moine avec un homme d'armes chargé de le conduire près de Jehan.