§ 3.
L'homme d'armes conduisit le moine à la principale tour de la troisième enceinte. Arrivé dans la salle basse, il noua une corde autour du corps du frère gardien, lui mit une lanterne en main, puis soulevant avec effort, par son anneau, une des larges dalles de granit, il le descendit dans le gouffre humide et obscur au fond duquel Jehan avait été jeté.
Cette espèce de puits qui descendait jusqu'aux fondations de la tour, avait à peine quelques pieds de longueur et ne recevait ni air ni lumière. Le Père Ambroise y trouva le jeune garçon accroupi dans un morne désespoir. À la vue du moine il souleva pourtant la tête.
—Ah! monseigneur est de retour, dit-il.
—C'est lui qui m'envoie, répliqua le franciscain.
—Pour me préparer à mourir, mon père?
Ambroise baissa les yeux sans répondre.
—Que la volonté de Dieu soit faite, reprit Jehan avec un soupir; aussi bien je ne pourrais continuer à vivre dans le servage. Il y a en moi quelque chose qui se soulève contre la persécution et l'injustice; je suis prêt, mon père, et j'attends vos dernières instructions.
—Repens-toi de ta faute, mon fils, reprit le moine avec onction.
—Ah! je le veux, dit Jehan qui s'était mis à genoux; écoutez-en l'aveu, mon père, et pardonnez-moi au nom de Dieu, comme je pardonne à ceux qui vont m'ôter la vie.
Le moine s'assit à terre, et Jehan commença sa confession, avouant sa colère, sa haine et ses désirs de vengeance.
Dans toutes ses impatiences, cette âme n'avait eu qu'une seule aspiration: l'affranchissement! Le Père Ambroise fut touché de l'énergie à la fois naïve et grave de cet enfant qui avait sans cesse préféré la lutte et la souffrance à l'acceptation silencieuse de sa servitude. Lorsque sa confession fut achevée, il lui adressa quelques conseils, lui donna les consolations que pouvait permettre un pareil moment, et finit par prononcer l'absolution de ses fautes.
Jehan écouta tout avec un recueillement attendri; puis, revenant aux objets de son affection:
—Quand vous me quitterez, mon révérend, dit-il, retournez, je vous en conjure, vers mon père et vers Catherine; préparez-les au coup qui va les frapper! Ne leur dites pas surtout que je regrette la vie, car je ne le devrais point, mais j'étais accoutumé à mes souffrances; je les oubliais par instant quand je voyais Catherine et mon père heureux! Hélas! qui veillera sur eux désormais! Ah! Dieu devrait prendre en même temps ceux qui s'aiment, mon père, alors on accepterait de mourir.
Il demeura quelques instants la tête baissée sur sa poitrine, pleurant silencieusement; le moine prit ses deux mains dans les siennes et prononça d'une voix attendrie quelques paroles de consolation.
—Vous avez raison, vous avez raison, reprit Jehan en maîtrisant son émotion; Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut; peut-être n'y avait-il pour moi aucun autre moyen d'affranchissement: Mors quæ liberat habetur libertas.
Le Père Ambroise parut surpris.
—Vous parlez latin? dit il.
—Pour mon malheur, répondit Jehan.
Il raconta alors au franciscain comment il s'était attiré la haine de maître Moreau en relevant imprudemment ses barbarismes; le moine ne put s'empêcher de sourire.
—Règle générale, mon enfant, dit-il, rappelez-vous, qu'outre le péché, il y a deux choses dont il faut se garder soigneusement: prouver à un homme en place son ignorance, et invoquer son droit près d'un supérieur.
—Hélas! je l'ai reconnu trop tard, dit Jehan; cependant je soupçonne maître Moreau d'avoir agi par crainte plus encore que par dépit.
—Comment cela?
—Il a pensé que je pourrais dénoncer à monseigneur ses voleries.
—Que dites-vous là, Jehan? interrompit le moine; songez que l'on ne doit point soupçonner légèrement.
—Aussi n'en suis-je point aux soupçons, mon père, mais aux preuves.
Il se pourrait!
—J'ai vu maître Moreau percevoir les impôts, suivi de la voiture dans laquelle se trouvaient les planchettes servant à la comptabilité du château, et s'il recevait trois bottes de chanvre, il n'en marquait jamais plus de deux; s'il prenait six poules, il en oubliait au moins une[5].
[ [5] Au moyen âge, beaucoup de percepteurs tenaient leur comptabilité comme les boulangers de petites villes la tiennent encore de nos jours. Ils avaient pour chaque contribuable deux planchettes sur le tranchant desquelles ils marquaient le nombre des unités reçues, par des entailles. Une des planchettes restait au contribuable comme reçu, l'autre au percepteur comme livre de recette.
—Mais pour la taxe en argent?
—Je l'ai vu déployer ses rôles en parchemin, qui ont plus de cent pieds de longueur, car la seigneurie du comte est la plus considérable du pays, et partout il avait inscrit une somme moindre que la somme reçue.
—Jehan! Jehan! prenez garde aux jugements téméraires.
—On peut facilement vérifier ce que je dis, mon père; il suffit d'appeler les corvéables avec leurs planchettes et leurs quittances.
—Ainsi vous êtes sûr que maître Moreau trompe monseigneur?
—Aussi sûr que je le suis de paraître aujourd'hui devant Dieu.
—Peut-être! dit le Père Ambroise, à qui les confidences du jeune serf semblaient donner une espérance inattendue: je vous quitte, mon fils, mais je ne vous abandonnerai point. Vous me reverrez, je l'espère.
—Aux pieds du gibet, mon père?
—Là ou ailleurs; adieu: priez et ne désespérez point: Dieu peut ce qu'il veut.
À ces mots le moine tira la corde dont le bout était resté entre les mains de l'homme d'armes, et se sentit enlever.
Il eut bientôt rejoint son compagnon, auquel il demanda de le conduire chez l'intendant.
Lorsqu'il entra, maître Moreau était en conférence avec le sommelier. Il jeta au moine un regard mécontent et lui demanda, sans se déranger, ce qui l'amenait.
—Je voudrais vous entretenir, maître, répondit le Père Ambroise sans se déconcerter.
—Excusez-moi, répliqua l'intendant; mais je suis en affaire.
—Il suffira d'un instant.
—Voyons alors.
Ambroise regarda le sommelier; celui-ci fit un mouvement pour se retirer.
—Restez, restez, dit Moreau; il n'y a point, je suppose, de secret.
—Nullement, reprit le franciscain; c'est un service à rendre à monseigneur.
—Pourquoi alors vous adresser à moi?
—Parce que la chose est de votre domaine.
—Qu'est-ce donc?
—Il s'agit de la perception des taxes.
—Ah! s'écria maître Moreau qui devint plus attentif.
—Jehan m'a communiqué des remarques...
—Laissez-nous, Bidois, interrompit vivement Moreau en congédiant le sommelier.
—Et quelles sont ces remarques? reprit-il, lorsque celui-ci fut sorti.
—Il prétend, ajouta le moine, que l'on pourrait augmenter d'un tiers les revenus de monseigneur.
—En augmentant les impôts?
—Non; mais en diminuant les vols.
Maître Moreau tressaillit.
—Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
—Moi? rien, répliqua le Père Ambroise; mais ce garçon paraît avoir connaissance de l'affaire... Il a, dit-il, des preuves.
—Des preuves! s'écria l'intendant qui devint pâle.
—Je lui ai promis d'avertir monseigneur, qui sera sans doute bien aise de vérifier... la vérité, continua le Père Ambroise.
Moreau fit un geste de terreur.
—Seulement, reprit le moine, j'ai pensé qu'il était convenable de vous prévenir d'abord, ces affaires étant de votre domaine.
—Et je vous en remercie, dit l'intendant d'une voix troublée; je vous remercie, mon révérend... Mais ce Jehan vous trompe; il est impossible qu'il ait des preuves.
—Je ne sais; en tous cas, je vais rapporter à monseigneur...
—C'est inutile, interrompit vivement Moreau; c'est tout à fait inutile, mon révérend.
—Je l'ai promis.
—Jehan ne veut que gagner du temps.
—Qui sait? Il peut avoir à donner quelque bon renseignement, et nul doute que dans ce cas monseigneur ne lui fît grâce.
—Est-ce là ce que vous voulez, mon révérend? je m'en charge.
—Vous?
—Oui; j'ai réfléchi qu'après tout j'avais été un peu vif dans cette affaire, qu'il fallait passer quelque chose à un enfant; car Jehan est presque un enfant. Je comptais parler à monseigneur pour l'apaiser s'il se pouvait.
—Veuillez alors le voir tout de suite, reprit le Père Ambroise, qui, ne doutant plus des accusations avancées par Jehan, sentait l'intendant en sa puissance; j'attendrai ici votre retour.
—C'est cela, dit Moreau en se levant; je vais tâcher d'obtenir le pardon.
—Faites tous vos efforts, maître, car si le comte refuse, il faudra que je lui parle des révélations de Jehan, comme dernière ressource.
—Vous n'en aurez pas besoin, mon père, j'en ai la certitude; le comte manque d'argent, et moi seul je puis lui en procurer: dans ces moments j'obtiens tout de lui. Pas un mot de ce que vous a dit Jehan, mon révérend, et je reviens dans un instant avec sa grâce.
Maître Moreau sortit à ces mots, laissant le Père Ambroise émerveillé du changement qui venait de s'opérer en lui.
Il fut absent environ une heure et reparut enfin, le teint animé et le front couvert de sueur.
—Jehan est sauvé, dit-il en entrant; mais ce n'a pas été sans peine; monseigneur s'était fait à l'idée de le voir pendre et n'en voulait plus démordre. Enfin pourtant, il a cédé; seulement, comme il craint que cette indulgence ne soit de mauvais exemple, il veut que le fils de Thomas quitte le pays.
—Et où l'envoie-t-il? demanda le franciscain.
—À un de ses anciens serfs, récemment affranchi, et maintenant bourgeois de Tours, maître Laurent.
—Le marchand drapier?
—Précisément; il lui a promis un garçon de comptoir pris parmi ses corvéables, et aucun ne peut convenir mieux que Jehan, qui a appris à écrire.
—Et qui chiffre assez bien pour reconnaître les erreurs volontaires d'une comptabilité, continua le Père Ambroise... vous avez raison, maître; je crois que l'éloignement de Jehan sera commode pour tout le monde. Je ne vois du reste aucune objection à un pareil projet. En servant aujourd'hui maître Laurent, il peut un jour se racheter et devenir marchand comme lui; je vais lui apprendre cette bonne nouvelle.
—Je la lui ai déjà fait savoir, répliqua Moreau, et il doit vous attendre maintenant dans la cour d'honneur.
—Je vais l'y retrouver, dit le franciscain en reprenant son bâton. Vous remercierez le comte en mon nom, maître Moreau; mais surtout, croyez-moi, soyez désormais moins dur envers les serfs de monseigneur et plus exact dans vos calculs.