§ 1.
Entre Neufchâteau et Vaucouleurs s'étend une fraîche vallée que baigne la Meuse et qu'encadrent des coteaux couverts aujourd'hui de champs cultivés, de bosquets, de fermes et de villages. Le touriste chercherait en vain un site plus calme et plus fertile. On est là à mille lieues de la civilisation des grandes villes, et cependant rien de sauvage, nul signe de misère ou d'ignorance! les sillons sont couverts de moissons, les pâturages de troupeaux, les routes d'attelages. Des hommes à l'air sérieux et libre vous croisent en vous souhaitant la bienvenue; des femmes d'une beauté calme sourient chastement à votre passage! Partout vous trouvez la bienveillance aisée et digne, nulle part la servilité. Vous sentez que vous êtes en pleine Lorraine, au milieu de cette population saine, courageuse et sympathique, dans laquelle se retrouve à la fois la nature de la femme et la nature du soldat.
À l'époque où se passent les faits que nous allons avoir à raconter, les longs malheurs qui accompagnèrent la démence de Charles VI avaient altéré, là comme partout, le caractère des hommes et l'aspect des choses. Beaucoup de champs se trouvaient en friche, les routes étaient devenues impraticables. Presque chaque jour le beffroi du château venait porter l'effroi dans la vallée, en annonçant l'approche d'un corps ennemi. Les paysans se hâtaient de réunir leurs troupeaux, d'entasser sur des chariots leurs meilleurs meubles, et de gagner la citadelle où ils trouvaient un asile momentané. Mais ces dérangements amenaient toujours quelque perte; la gêne venait, puis le découragement, puis la misère!
Les dissensions ajoutaient encore à ces malheurs. Chaque village tenait pour un parti différent, et les voisins, loin de se secourir, ne cessaient de se combattre et de se nuire. Les uns s'étaient déclarés pour les Armagnacs et pour le roi de France Charles VII, les autres pour les Anglais et pour leurs alliés les Bourguignons. Malheureusement ces derniers étaient presque partout les plus nombreux et les plus forts. Non-seulement l'Angleterre s'était emparée de la plus grande partie de la France, mais elle avait mis à la tête du gouvernement un prince anglais, le duc de Bedford, et les Parisiens s'étaient déclarés en sa faveur.
Cependant le retour du printemps avait réveillé quelques espérances au milieu des populations désolées par un long hiver. En voyant reverdir les prés et bourgeonner les arbres, elles reprirent un peu courage. Les plus malheureux s'abandonnèrent à ce premier bien-être que donne le joyeux soleil de mai. Ils ne pouvaient croire, en voyant revenir les doux rayons, la verdure et les fleurs, que les affaires de France ne renaîtraient point à l'exemple de la campagne.
—La Providence ne sera pas plus dure pour les hommes que pour les champs! disaient les vieux paysans.
Et l'on se livrait à l'espoir sans motif, uniquement parce que Dieu avait donné des signes visibles de sa puissance.
Les habitants de Domremy, village situé au penchant du vallon dont nous venons de parler, avaient éprouvé, comme tous les autres, l'influence de ce primevert de l'année. Encouragés par l'arrivée des beaux jours, ils voulurent célébrer la fête du printemps en se rendant processionnellement à l'arbre des fées.
C'était un vieux hêtre planté sur la route de Domremy à Neufchâteau, et aux pieds duquel coulait une source abondante. On le respectait dans la contrée comme un arbre magique sous lequel les fées venaient chaque soir former leur ronde à la lueur des étoiles. Tous les ans le seigneur du canton, suivi des jeunes gens, des jeunes filles et des enfants de Domremy, se rendait sous le grand hêtre que l'on décorait de bouquets et de rubans.
Or, ce jour-là une foule nombreuse venait d'achever les cérémonies habituelles et se préparait à regagner le village.
On voyait en tête un groupe de gentilshommes vêtus de soie et à cheval, au milieu desquels se trouvaient quelques nobles dames portant à la ceinture le trousseau de clefs qui indiquait leur titre de châtelaine, et quelques jeunes damoiselles tenant encore à la main leur chapelet de grains de verre colorié entremêlés de patenôtres de musc. Derrière venaient les laboureurs vêtus de drap jaunâtre, avec la ceinture et l'escarcelle de peau de chèvre; puis les jeunes filles et les enfants qui chantaient des reverdies dans lesquelles on célébrait l'arrivée des beaux jours. De loin en loin marchaient quelques convalescents venus pour recouvrer plus vite leurs forces en faisant trois fois le tour du vieux hêtre, ou des malades qui s'étaient fait porter jusqu'à la source dont les eaux guérissaient la fièvre. Enfin, au dernier rang cheminait une famille composée d'un homme et d'une femme déjà sur l'âge, qu'accompagnaient trois fils et deux filles.
Les visages du père et de la mère étaient graves et honnêtes, celui des garçons respirait une simplicité franche, et la plus jeune fille s'avançait en chantant comme un oiseau; mais sa sœur aînée, qui venait la dernière, avait dans toute sa personne quelque chose de doux, de fort et de pur qu'on ne pouvait voir sans en demeurer frappé. Elle marchait plus lentement, et répétait à demi-voix une prière qui semblait l'absorber tout entière, lorsqu'une rumeur se fit entendre subitement dans la foule.
Tous les yeux venaient de se tourner vers la route, sur laquelle s'élevait un nuage de poussière.
—Ce sont les gens de Marcey qui viennent à l'attaque! s'écrièrent plusieurs voix.
Et une terreur panique s'emparant des femmes et des jeunes filles, toutes se mirent à fuir du côté du village.
Marcey tenait en effet pour les Bourguignons, et sa jeunesse avait eu plusieurs fois des rencontres avec celle de Domremy. Mais cette fois l'épouvante fut de courte durée; le nuage, en s'approchant, permit de voir qu'il ne s'agissait que de cinq à six jeunes garçons qui en poursuivaient un autre à coups de pierre en criant:
—Tue! tue l'Armagnac!
Quelques hommes de Domremy, qui n'avaient point partagé l'effroi général, n'eurent qu'à répondre par le cri:—Tue! tue les Bourguignons! pour faire rebrousser chemin aux assaillants, qui reprirent, en courant, la route de Marcey.
Quant à celui qu'ils poursuivaient, il s'arrêta couvert de sueur, de poussière et de sang, au milieu des gens qui venaient de le délivrer si à propos. C'était un jeune garçon d'environ quinze ans, fort et leste, dont le visage exprimait la résolution; mais plus pauvrement vêtu que les plus pauvres chevriers de la vallée.
—Par le ciel! qu'avaient donc ces damnés malandrins à te poursuivre? lui demanda un des paysans qui avaient tenu ferme au moment de la panique générale.
—Ils voulaient me faire crier:—Vive le duc Philippe, le roi anglais! répondit le jeune gars.
—Et tu n'as pas voulu?
—J'ai répondu:—Vive le roi Charles VII, notre gentil prince et légitime maître!
Une rumeur d'approbation se fit entendre dans tous les rangs.
—C'était parler bravement, reprit le paysan, et je loue Dieu que nous ayons pu te débarrasser de cette truandaille; c'est une honte pour ceux de Domremy que les chiens bourguignons de Marcey puissent mordre tous les vrais Français qui viennent à nous: un jour ou l'autre, il faudra en finir, en mettant le feu à leur chenil.
Quelques voix appuyèrent ces paroles, tandis que d'autres plus sages engageaient à la patience: chacun reprit la route de Domremy, et le jeune garçon, occupé à étancher le sang qui coulait d'une légère blessure reçue au front, demeura bientôt seul en arrière.
Il le croyait du moins, car il n'avait point aperçu la jeune fille, qui avait laissé le reste de sa famille continuer sa route, et qui s'était approchée de lui avec un air de bonté compatissante.
—Les méchants garçons vous ont blessé, dit-elle, en regardant la plaie qu'il lavait à la fontaine. Ah! c'est grande pitié de voir ainsi couler partout le sang de bonnes gens; ici ce n'est que par gouttes, mais ailleurs c'est par ruisseaux et rivières.
—Oui, répliqua le jeune gars, les Bourguignons sont partout les plus heureux; on disait l'autre jour à Commercy qu'ils avaient encore battu les Français près de Verdun. Aussi, quand je gardais les chèvres à Pierrefitte, on répétait que tout serait bientôt réduit en leur pouvoir.
—Le grand Messire[10] ne le voudra pas, reprit vivement la jeune fille; non, il nous conservera nos vrais rois pour que nous restions de vrais Français. Ah! j'ai confiance dans Messire et dans sa bienheureuse compagnie saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite.
[ [10] Dieu.
À ces mots elle se signa dévotement, se mit à genoux et prononça à demi-voix une fervente prière; après quoi, elle reprit la parole pour interroger le jeune garçon sur lui-même.
Il répondit qu'il se nommait Remy Pastouret, que son père était un pauvre chevrier qui venait de mourir, et qu'il allait rejoindre un parent au couvent des Carmes de Vassy.
En retour de ses confidences, la jeune fille lui apprit qu'on l'appelait Romée, du nom de sa mère, et Jeanne, de son nom de baptême, et que son père avait une maison et quelques champs dont le produit les faisait vivre pauvrement.
Tout en échangeant ces confidences, ils avaient atteint le village. Jeanne s'informa où Remy devait passer cette nuit.
—Où j'ai passé les trois dernières, répondit le jeune chevrier: à la porte de l'église, avec la pierre pour lit et le ciel étoilé pour baldaquin.
Jeanne lui demanda avec quoi il comptait souper.
—Avec une croûte de pain dur trempée dans la fontaine du village, continua-t-il.
Elle voulut savoir ce qu'il avait pour continuer sa route jusqu'à Vassy.
—Une bonne santé et la providence de Dieu, acheva Remy.
—Pour celle-ci, vous la garderez, répliqua Romée en souriant; mais au pain dur j'ajouterai le lait de nos chèvres, et au lieu de dormir sur la pierre du porche, vous aurez place sous le toit des chrétiens.
À ces mots, elle le conduisit vers une maison dont la vieille toiture de chaume était garnie de mousses et de touffes de fougère. La famille allait se mettre à table. Jeanne fit entrer Remy, montra la place qui lui était destinée à elle-même, et se retira dans le coin du foyer où elle se mit en prières.
Nul ne fit de remarques sur cette espèce de substitution d'un convive étranger à la jeune paysanne, car elle y avait depuis longtemps habitué tout le monde. Sachant sa famille trop pauvre pour donner et ne voulant point que sa propre générosité retranchât quelque chose au nécessaire des autres, elle ne faisait jamais aumône que de ce qui lui serait revenu à elle-même, abandonnant au pauvre qu'elle avait fait entrer sa place à table et son lit de paille.
Seulement, lorsque Remy eut pris place avec la famille près du foyer où l'on avait jeté quelques rameaux, autant pour égayer le regard que pour combattre la fraîcheur du soir, elle recommença à l'interroger sur ce qu'on lui avait dit des affaires de France. Remy répéta les bruits recueillis en chemin, et, à la nouvelle de chaque désastre, la paysanne poussait un soupir et croisait les mains.
—Ah! si les jeunes filles pouvaient quitter la quenouille et le soin des troupeaux, disait-elle, peut-être que le grand Messire aurait égard à leur piété et leur accorderait la victoire qu'il refuse aux plus forts.
Mais à ces mots le vieux père secouait la tête et répondait:
—Ce sont de folles pensées que vous avez là, Romée; songez plutôt à Benoist de Toul qui espère trouver en vous une femme honnête et laborieuse: nous ne pouvons rien aux affaires de ce monde, et c'est à nos gentils princes de les régler, avec l'aide de Dieu.
Le lendemain Remy se leva au point du jour; il trouva Jeanne déjà au travail. Après l'avoir remerciée de ce qu'elle avait fait pour lui, il s'informa de la route de Vassy. La jeune fille, qui allait sortir pour mener les troupeaux aux friches, le conduisit elle-même jusqu'au prochain carrefour, et, après lui avoir montré la direction qu'il devait suivre:
—Allez toujours devant jusqu'à Marne, lui dit-elle; et quand vous rencontrerez une croix ou une église, n'oubliez point le royaume de France dans vos prières.
À ces mots, elle lui remit le pain qu'elle avait apporté pour son propre déjeuner, outre trois deniers qui formaient toutes ses épargnes; et, comme il voulait la remercier, elle s'élança légèrement sur le cheval qui se trouvait en tête, et le lança au galop vers le bois, suivie de tout le reste du troupeau.
Quelle que fût la misère du peuple de Lorraine par suite des exactions commises sous l'autre règne et des discordes politiques du temps présent, il pouvait s'estimer heureux en comparant son sort à celui des provinces voisines. Il lui était possible de cultiver en plein jour, de couper et de battre ses blés, de faire paître ses troupeaux sur les collines; le pays était appauvri, mais non complétement dévasté. Tout se bornait aux déprédations exercées par les différentes garnisons des villes et aux pillages des troupes de Bohémiens ou d'aventuriers armés, qui, comme les loups, sortaient vers le soir des taillis pour chercher une proie. Encore la noblesse renfermée dans ses châteaux fortifiés échappait-elle à ces pertes. Enrichie par la curée du siècle précédent, elle ne songeait qu'à jouir de son opulence. Jamais le luxe n'avait été si extravagant ni si bizarre. Les femmes portaient pour coiffures de véritables édifices, tout chargés de perles et de dentelles: à l'extrémité de leurs chaussures pendaient des glands d'or, et leurs vêtements de velours, de soie ou de brocard, étincelaient de pierres précieuses.
Une aventure inattendue mit le jeune voyageur à même de connaître cette richesse dont rien n'avait pu jusqu'alors lui donner une idée.
Il venait de traverser un pauvre village dont il avait vu les habitants occupés à pêcher, pour leur dîner, des grenouilles dans une mare, lorsqu'il se trouva devant un château. Les murailles étaient entourées d'un fossé rempli d'eau vive, et sur cette eau nageait une troupe de cygnes au plumage éclatant. Remy, qui était arrêté pour contempler leurs gracieuses évolutions, entendit tout à coup une grande clameur s'élever derrière lui. Il se retourna et aperçut une jeune damoiselle dont le cheval emporté courait vers les fossés. Plusieurs gentilshommes et plusieurs valets, arrêtés près du pont, levaient les bras en poussant des cris de détresse. Encore quelques instants, et le coursier effrayé allait se précipiter dans les eaux! Poussé par un élan subit, et sans calculer le danger, Remy s'élança à sa rencontre, saisit les rênes et se laissa traîner ainsi jusqu'au bord de la Douve, où le cheval trébucha. La jeune châtelaine, désarçonnée par le choc, fut lancée en avant; mais il la reçut dans ses bras et la déposa doucement à terre.
Tout cela s'était fait si rapidement, qu'au moment où les gentilshommes arrivèrent, la jeune femme était déjà debout et presque remise de sa frayeur. Quant à Remy, il s'était élancé à la poursuite de sa monture qu'il ramena bientôt par la bride.
—Le voici, Périnette, le voici, dit le plus vieux des gentilshommes, qui répondait évidemment à une question de la jeune fille. Approche, brave gars, que l'on te remercie du service rendu à ma fille.
—Sans lui, j'étais perdue, s'écria Périnette, dont la voix tremblait encore un peu.
—Allons, allons, c'est fini! reprit le châtelain en la caressant de la main; aussi pourquoi diable aller à cheval au-devant de nos convives? Du reste, les voici tous qui arrivent, et tu n'as plus qu'à leur souhaiter la bienvenue.
Périnette ordonna rapidement à un jeune page de reconduire son cheval au château, engagea Remy à le suivre; puis s'avança avec son père au-devant d'une troupe de dames et de cavaliers qui se dirigeait vers le pont-levis.
Il y avait ce jour-là grande fête au château du sire de Forville, et toute la noblesse des environs y était conviée. Le sire de Forville, après avoir occupé des emplois considérables, grâce auxquels il avait décuplé sa fortune, vivait dans une opulence princière, sans autre souci que de faire de sa vie, comme il le disait, une agréable avenue vers le Paradis. Remy, qui avait été recommandé à l'intendant du château par Périnette, fut revêtu d'un beau costume aux couleurs du sire de Forville, et descendit dans la grande salle avec les autres gars du château.
On y avait dressé une table de plus de soixante pieds, et merveilleusement servie; aux deux extrémités s'élevaient des édifices en charpentes, dont l'un représentait un Parnasse avec le dieu Apollo et les Muses; l'autre un enfer dans lequel les démons semblaient faire rôtir les damnés. Au milieu apparaissait un immense pâté tout rempli de musiciens qui, dès l'arrivée des convives, commencèrent une charmante symphonie composée sur le fameux air de l'homme armé.
Tout le monde prit place. Il y avait pour chaque invité une assiette, une écuelle d'argent, un bouquet de fleurs printanières, et une de ces petites fourches ou fourchettes dont l'usage s'était récemment introduit dans les maisons nobles. On ne servait que du pain anisé et du vin à la sauge ou au romarin.
Les convives mirent tous la serviette sur l'épaule et mangèrent le premier service au son des instruments; mais lorsqu'il fut achevé, les diables ouvrirent tout à coup leur enfer et en retirèrent force poulardes rôties et force pâtisseries qui furent distribuées toutes fumantes. Enfin, au moment du fruit, Apollo et les Muses se levèrent en jetant autour d'eux des eaux de senteurs qui retombèrent de tous côtés comme une pluie parfumée, et un Normand déguisé en cheval Pégasius chanta une bacchanale de son pays attribuée à Basselin lui-même.
Le cliquetis que j'aime est celui des bouteilles;
Les pipes, les bereaux pleins de liqueurs vermeilles,
Ce sont mes gros canons qui battent, sans faillir,
La soif, qui est le fort que je veux assaillir.
Il vaut bien mieux cacher son nez dans un grand verre,
Il est mieux assuré qu'en un casque de guerre;
Pour cornette ou guidon suivre plutôt on doit
Les branches d'hiere ou d'if qui montrent où l'on boit.
Il vaut mieux, près beau feu, boire la muscadelle,
Qu'aller sur un rempart faire la sentinelle.
J'aime mieux n'être point, en taverne, en défaut,
Que suivre un capitaine à la brèche, à l'assaut.
Les convives applaudirent avec de grands transports.
—Par saint Barthélemy, voilà ce que j'appelle une chanson! s'écria un gros prieur, qui avait toujours son assiette pleine et son gobelet vide; si tout le monde était de l'avis de Pegasius, nous ne verrions point la France livrée aux hommes d'armes.
—De fait, pourquoi tant combattre le Bourguignon et l'Anglais, reprit le sire de Forville, puisqu'ils sont les plus forts?
—Et qu'ils nous laissent toucher la dîme, ajouta le prieur.
—Ce sont les gens qui n'ont rien qui entretiennent la guerre, continua un riche bénéficier.
—Comme s'il leur importait beaucoup d'être Français ou autre chose!
—Et comme s'ils ne seraient pas toujours de la grande nation des gueux!
—Au diable les enragés!
—Dieu a dit: Paix aux hommes de bonne volonté!
—C'est-à-dire à ceux qui déjeunent, qui dînent et qui soupent.
—Sans oublier le Benedicite.
—Ni les épices.
On venait en effet de les servir, au grand contentement des dames, qui n'avaient guère mangé jusqu'alors que quelques pâtisseries; ensuite les pages apportèrent les chaufferettes pleines de parfum, afin que chaque invité pût exposer à la vapeur embaumée ses cheveux, ses mains et ses habits; et tout le monde se leva pour passer dans la salle du bal.
Remy mangea les restes du festin avec les valets, et, au moment où il allait partir, Périnette lui fit envoyer une bourse raisonnablement garnie, en lui recommandant de se réjouir en son intention.
Le présent valait mille fois autant que celui de la paysanne de Domremy; et la recommandation devait être plus agréable au jeune homme. Cependant il garda les trois deniers donnés par Jeanne, et se rappela de préférence son conseil. C'est que, lui aussi, avait été élevé parmi ces gens qui n'avaient rien... si ce n'est une patrie qu'ils voulaient défendre, et qu'accoutumé de bonne heure à mieux aimer sa race que sa propre personne, il repoussait de tous ses instincts le joug de l'étranger, et voulait conserver, fût-ce au prix de sa vie, ce qui faisait alors la nation, c'est-à-dire le roi, le drapeau et les saints patrons de la France!