§ 2.
En arrivant en Champagne, Remy comprit qu'il approchait du champ de bataille sur lequel se décidait le sort du royaume. Toutes les villes étaient en état de défense, les villages gardés par des paysans, et les routes couvertes par des troupes d'hommes d'armes ou de francs-archers. Il rencontra même, près de Vassy, un parc d'artillerie, composé de petits canons et de deux couleuvrines de vingt-quatre pieds de longueur, avec lesquelles on s'exerçait à tirer sur le mât d'un bateau placé au milieu de la Marne. C'étaient des Bourguignons détachés de la garnison de Troyes.
Lorsqu'il arriva au couvent, il fallut subir un interrogatoire avant qu'on lui permît d'entrer. Enfin le Père Cyrille fut averti et descendit au parloir.
Le Père Cyrille exerçait dans le couvent des fonctions qui eussent été proclamées incompatibles partout ailleurs. Il était à la fois médecin, astrologue, chirurgien, et même, au dire des moines les plus ignorants, quelque peu sorcier. Il se présenta à Remy la robe retroussée, les lunettes sur le nez et tenant à la main une de ces cornues de verre employées par les philosophes hermétiques pour leurs expériences.
Le jeune garçon, qui avait entendu parler en termes effrayants de la science du frère Cyrille, fut frappé de ce singulier accoutrement, et demeura muet devant lui.
—Eh bien, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? demanda le moine avec une impatience affairée; on m'a dit que quelqu'un voulait me parler.
—C'est moi, mon révérend, murmura Remy à demi-voix.
—Ah! fort bien! reprit le religieux dont les regards se reportèrent sur sa cornue... Et vous venez, je crois, de la part d'un parent?
—De Jérôme Pastouret.
—C'est cela... un cousin... un brave homme; et comment se porte-t-il, le cousin Pastouret?
—Il est mort.
Le moine releva brusquement la tête et tira ses lunettes.
—Mort! répéta-t-il; Jérôme est mort?
—Depuis un mois!
—Ah! fort bien, répéta Cyrille, pour qui cette exclamation était l'expression ordinaire d'une contrariété ou d'un chagrin; et de quelle maladie?
—Je ne sais, reprit le jeune garçon, dont la voix devint moins ferme à ce souvenir; il s'est couché un soir en se plaignant d'une douleur au côté... Le lendemain il souffrait davantage... et le jour suivant il m'a appelé en me disant d'aller chercher un prêtre...
—C'était un médecin qu'il fallait chercher, interrompit frère Cyrille... Je veux dire l'un et l'autre... Douleur de côté avec toux et oppression, sans doute... Phlebotomia est... Et on n'a rien fait?
—Le prêtre l'a confessé, mon père.
—Fort bien! dit le moine d'un ton chagrin... et... il en est mort?
—Dans la nuit, répliqua Remy, qui retenait avec peine ses larmes.
Frère Cyrille fit un geste de dépit.
—Fort bien! fort bien! répéta-t-il, en faisant quelques pas en arrière dans le parloir... Ainsi, la science a beau faire chaque jour de nouveaux progrès, l'ignorance du vulgaire les rend inutiles... Servum pecus!... Il eût suffi de saigner le bras gauche... comme on saigne le doigt auriculaire pour la fièvre quarte... le nez pour les maladies de peau... Jérôme est mort par sa faute! par sa seule faute, et il en sera responsable devant Dieu...
Son accent s'était élevé, mais il s'aperçut tout à coup de l'émotion de Remy, et il s'arrêta court...
—Ah!... fort bien, murmura-t-il à demi-voix... Au fait, ce que je dis là est maintenant inutile... Vous êtes sans doute le fils du défunt?
Le jeune garçon fit un signe affirmatif.
—Et qui vous a dit de venir me trouver?
—Mon père lui-même, répliqua Remy. Au moment de s'en aller vers Dieu, il a prié le religieux qui le confessait d'écrire sur un parchemin, en m'ordonnant de vous l'apporter dès qu'il ne serait plus.
—Et tu me l'apportes?
Remy tira de son escarcelle un rouleau soigneusement ficelé et scellé à la cire noire, qu'il présenta au moine. Celui-ci rompit les liens, déroula le parchemin et lut tout haut ce qui suit:
«Moi, Jérôme Pastouret, éleveur de chèvres à Pierrefitte, me sentant près de paraître devant Dieu, je crois devoir révéler un secret dont peut dépendre tout l'avenir de l'enfant que j'ai élevé sous le nom de Remy.»
Le jeune garçon étonné redressa la tête.
«Je déclare donc, continua le moine, devant Dieu et devant ses créatures, que cet enfant m'a été remis par un chef de Bohémiens, nommé le roi Horsu, et qu'il n'est pas mon fils.»
Un cri poussé par Remy interrompit le frère Cyrille.
—Que dites-vous? balbutia-t-il éperdu.
—Sur mon âme! il y a bien cela, reprit le moine en montrant le parchemin.
Le jeune garçon le saisit à deux mains, regarda, et relut ces mots: «Il n'est pas mon fils!»
Il recula en joignant les mains.
—Est-ce possible? murmura-t-il... Celui que je croyais mon père... Mais quelle est donc ma famille, alors?
—Écoutez, reprit Cyrille.
Et il continua.
«Le roi Horsu avait enlevé l'enfant à Paris, afin de le dépouiller de riches joyaux qu'il portait, mais il n'a pu me faire connaître ses parents...»
Remy fit un brusque mouvement...
«Tout ce que j'ai pu apprendre de lui, reprit le religieux, c'est que l'enlèvement a eu lieu au parvis Notre-Dame, le jour de la Pentecôte.
«Tant que j'ai vécu, j'ai caché ceci, dans la crainte qu'en cessant de me croire son père, Remy ne me retirât son affection; aujourd'hui je dois tout avouer pour la décharge de ma conscience.
«Et vu que je suis trop pauvre pour rien laisser à celui que j'ai aimé comme mon enfant, je l'adresse, avec cette déclaration, à mon savant cousin Cyrille, afin qu'il lui serve d'aide et de conseiller.»
Il y eut une pose après cette lecture. Le religieux, touché malgré lui, affectait de tousser pour cacher son émotion, tandis que Remy, bouleversé, regardait le parchemin sans pouvoir parler. Il y avait dans son trouble de la surprise, de la douleur, de l'attendrissement. En apprenant que le chevrier qui l'avait élevé n'était point son père, il lui sembla qu'il le perdait une seconde fois; puis la crainte exprimée par le mourant lui revint tout à coup au cœur, et laissant couler librement ses larmes, il s'écria, comme si Jérôme eût pu l'entendre:
—Non, père Jérôme, je ne vous retirerai pas mon affection, parce que Dieu ne m'a pas fait naître votre fils; celui qui m'a recueilli quand j'étais petit et qui m'a cherché un protecteur quand je restais abandonné, ne peut cesser d'être mon père.
Le moine approuva ces sentiments, mais s'efforça de calmer l'exaltation du jeune gars. Il déclara qu'il acceptait le legs de son cousin et qu'il lui tiendrait lieu de parent et de tuteur.
Remy fut, en conséquence, conduit chez le prieur, qui consentit volontiers à le garder au couvent, à la condition qu'il prendrait la robe de novice.
Le frère Cyrille avait d'abord déclaré qu'il ferait des recherches pour découvrir la famille de son protégé; mais il en comprit bientôt l'impossibilité: toutes les routes étaient interceptées par les partis armés, toutes les relations de ville à ville interrompues; c'était à peine si les messagers du roi pouvaient porter les dépêches d'une province à l'autre, encore étaient-ils un mois et plus à se rendre de Chinon, où se tenait alors la cour, en Champagne et en Lorraine. Il fallut donc remettre les recherches à un temps plus opportun.
En attendant, le Père Cyrille s'occupa de l'instruction de son nouveau pupille.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, le moine de Vassy réunissait en lui toute la science acquise de l'époque; seulement son cerveau ressemblait à ces bibliothèques dont on n'a point fait le catalogue, et où rien n'est en ordre. Les connaissances chirurgicales s'y trouvaient confondues avec les principes de l'astrologie judiciaire. Il entreprit d'instruire Remy comme on sème les prairies, c'est-à-dire en mêlant toutes les graines. Le jeune garçon savait seulement lire et écrire; il lui mit à la fois entre les mains vingt traités différents: les Doctrinaux, les Floriléges, les Cornucopies et le Vrai art de pleine rhétorique. En même temps, il lui enseignait les propriétés psychologiques ou médicales des différentes substances; il lui apprenait comment, au dire des anciens auteurs, les améthistes rendaient sobre, les grenats joyeux; comment les saphirs préservaient de la perte des biens temporels, et les agates de la morsure des serpents. Il l'accoutumait également à distiller les eaux d'herbes qui servaient à combattre la plupart des maladies; il lui expliquait de quelle manière, depuis la découverte faite par un savant, que les esprits vitaux étaient de même nature que l'éther dans lequel se meuvent les astres, les alchimistes pouvaient recueillir, dans des flacons, une provision de ces esprits qu'ils faisaient ensuite respirer aux valétudinaires. Il lui signalait enfin l'influence de la lune sur le corps humain, et le danger des maladies commençant lorsque cet astre entrait dans le signe des Gémeaux.
Remy retenait une bonne partie de ces enseignements, car c'était un esprit ouvert et attentif; mais ses goûts le portaient visiblement d'un autre côté. Chaque jour il s'échappait du laboratoire de frère Cyrille pour rejoindre le sire d'Hapcourt, qui, peu versé dans les lettres et les sciences, ne s'était jamais soucié, comme il s'en vantait lui-même, que de l'art par excellence, celui de la guerre!
Le sire d'Hapcourt, resté sans ressources et couvert de blessures, après quarante années passées sous le harnais, avait été reçu parmi les moines en qualité d'oblat. On donnait ce nom à de vieux soldats sans asile, que certains couvents devaient recevoir et entretenir sans en exiger autre chose que d'assister aux offices de la communauté, et de suivre ses processions l'épée au côté. L'oblat de Vassy, qui avait été grand batailleur dans son temps, se plut à développer les instincts guerriers de Remy. Il lui prêta son vieux cheval, l'arma d'un bâton coupé dans le taillis voisin, et lui enseigna à s'en servir tour à tour comme d'une lance, comme d'une épée ou comme d'une hache d'armes. Il lui fit mettre ensuite pied à terre et lui apprit à combattre de loin, de près, corps à corps. Les moines prenaient plaisir à voir des exercices qui rappelaient à plusieurs leurs jeunes années; mais le Père Cyrille s'indignait de ces vols faits à l'étude des nobles sciences.
—Très-bien! s'écriait-il chaque fois qu'il surprenait Remy recevant des leçons de l'oblat; j'espérais en faire un docteur, messire d'Hapcourt m'en fera un soudard!
—C'est pour la santé, mon révérend, et afin d'aider à la digestion, disait le vieux gentilhomme en souriant.
Le frère Cyrille haussait les épaules et répondait aigrement:
—Pourriez-vous me dire seulement ce que c'est que la digestion, messire? Il y en a quatre: celle de l'estomac, celle du foie, celle des veines, celle des membres, et l'exercice est nuisible aux trois premières; mais vous vivez sans savoir comment; vous vous servez de votre corps sans le connaître, ignarus periculum adit. Continuez, messire, continuez; la science est une dame d'assez haute maison pour être fière; elle ne veut pas de qui la néglige.
Cependant, malgré ces mécontentements du moine, il s'attachait chaque jour davantage à Remy. Sauf ses relations avec l'oblat, il ne pouvait en effet lui rien reprocher. C'était un esprit droit, une imagination ardente, mais tempérée par le sentiment du devoir; un cœur ouvert à toutes les impulsions généreuses. La rude éducation du travail et de la pauvreté avait ajouté à ces qualités naturelles l'audace qui entreprend, la patience qui persévère. Remy avait en lui-même cette confiance que donne une volonté soutenue. Humble et soumis avec ceux qu'il aimait, il était fier, inflexible devant quiconque voulait méconnaître son droit; c'était, en un mot, une de ces natures énergiques et tendres, également propres à la vie paisible et aux difficiles épreuves. Aussi le Père Cyrille l'avait-il adopté dans son cœur. Ne pouvant commencer les recherches nécessaires pour trouver sa famille, il voulut au moins faire son horoscope.
L'astrologie n'était point regardée, au quinzième siècle, comme une branche de la magie, mais comme une science positive dérivant de la cosmographie. On examinait la planète sous laquelle une personne était née; et, suivant que cette planète était, par rapport au signe du Zodiaque dont elle dépendait, en conjonction, en opposition, à une certaine distance, au-dessus ou au-dessous, on calculait l'avenir de celui qu'elle dominait. Il y avait, en outre, des relations établies entre les douze maisons du soleil, et certaines parties du corps humain ou certains actes de la vie. Tout cela étant soumis à des règles mathématiques, il suffisait de savoir faire le thème d'une destinée pour la prédire aussi sûrement que l'apparition d'une comète. Aussi y avait-il, dans toutes les villes importantes, des astrologues patentés qui exerçaient publiquement leur profession. Les rois et les grands seigneurs en avaient également à leurs gages. Le frère Cyrille fit, avec soin, le thème de Remy. Il trouva que son sort subirait une modification importante lorsque la lune se trouverait en conjonction avec les Poissons, et que le signe de la Vierge et de Mars lui serait favorable; mais qu'il avait tout à craindre de celui du Taureau, et que le moment décisif de sa vie arriverait lorsque la planète se trouverait en exaltation, c'est-à-dire au-dessus du Zodiaque!