§ 3.

Les occupations du frère Cyrille le mettaient en continuels rapports avec les herbiers et les droguistes de Vassy, et le plus souvent c'était Remy qui servait de messager pour les demandes à faire, les substances à acheter, les instruments à emprunter. Il avait aussi parfois des commissions pour les docteurs en chirurgie, qui consultaient le moine dans les cas difficiles, mais plus rarement pour les médecins; car ceux-ci haïssaient Cyrille, qu'ils accusaient tout haut d'arabisme, c'est-à-dire de préventions en faveur de la médecine arabe, et auquel ils reprochaient tout bas de leur enlever la plupart de leurs clients.

La réputation du frère amenait, en effet, au couvent un grand nombre de malades, qui s'en allaient presque toujours soulagés ou guéris.

Un jour, que Remy revenait de Vassy, il trouva à la porte du monastère un soldat qu'il reconnut sur-le-champ pour un archer à son habit de cuir et à son casque sans cimier. Seulement, contre l'habitude de ses pareils, il était à cheval et sans autre arme que l'épée accrochée derrière son haut-de-chausses.

En s'approchant, le jeune garçon s'aperçut qu'il était blessé à la jambe.

—Vous cherchez le Père Cyrille? demanda-t-il au soldat.

—Je cherche un moine qui guérit toutes les plaies, répliqua celui-ci.

—C'est ici, entrez.

L'archer descendit de cheval et suivit Remy en boitant.

Ce dernier le conduisit au laboratoire du révérend, qu'ils trouvèrent penché sur une bassine de cuivre dans laquelle bouillaient des herbes desséchées.

—Dieu me damne! c'est une boutique de sorcier! s'écria le soldat en s'arrêtant à la porte du laboratoire avec une sorte de répugnance et promenant son regard sur les ustensiles bizarres dont il était garni.

Le frère Cyrille releva la tête.

—Quel est cet homme? demanda-t-il avec un étonnement distrait.

—Vous le voyez bien, reprit le blessé, je suis franc-archer.

—Et que voulez-vous?

Le soldat montra sa jambe.

—Voilà! répliqua-t-il. Il y a six mois que j'ai fait une chute, et depuis la blessure a toujours empiré.

—Ah! fort bien, dit le moine, qui était devenu attentif, et qui fit asseoir son visiteur pour délier le bandage dont sa jambe était entourée; c'est alors une vieille plaie?...

—Que trop vieille, reprit l'archer. J'ai eu beau consulter vos confrères, que les cinq cents diables puissent emporter! le mal est chaque jour devenu pire...

—Je parie que vous vous êtes adressé à des barbiers, reprit le Père Cyrille, qui continuait à défaire l'appareil... ou à quelques drameurs à couteaux de pierre? L'ignorance des blessés est incroyable! ils entrent dans toute boutique où ils aperçoivent des lancettes... sans vérifier si c'est un plat à barbe ou une boîte qui pend à l'enseigne.

—En fait d'enseignes, je ne m'occupe que de celles auxquelles pend une touffe de lierre, reprit le soldat. Mais que dites-vous de ma jambe?

—Fort bien! répliqua le moine, qui examinait avec attention la plaie mise à découvert... Inflammation... suppuration... C'est un véritable ulcère.

—Et voyez-vous quelque chose à faire?

—Il y a toujours à faire, reprit le moine, qui cherchait dans ses boîtes de plomb. J'ai là un baume de ma façon dont vous me direz des nouvelles... Lavez la plaie, Remy... Vous avez eu affaire à des ignorants, mon fils; à quelques faiseurs d'onguent ou drameurs-thériacteurs... Préparez les bandelettes, Remy. Avant un mois, je veux voir là une belle cicatrice rouge et luisante... Avancez la jambe et ne bougez pas.

Le frère Cyrille, qui avait étendu son baume sur une compresse de charpie, se baissa pour l'appliquer à la plaie; mais l'archer l'arrêta de la main.

—Un instant! s'écria-t-il; vous me promettez bonne et prompte guérison.

—Je vous le promets, interrompit le moine.

—On m'en avait averti, reprit le soldat. Au dire de tout le monde, il vous suffit de toucher un mal pour l'enlever; mais me jurez-vous que vous n'employez pour cela ni charmes ni magie?

Le moine haussa les épaules.

—Jurez, reprit le soldat vivement; par les cinq cents diables! je suis bon chrétien, et j'aimerais mieux perdre ma jambe que mon âme!

Pour toute réponse, le frère Cyrille fit le signe de la croix avec la compresse, et commença le Credo à haute voix. L'archer attendit qu'il l'eût achevé; puis, poussant un soupir de soulagement, il étendit la jambe et se laissa panser sans autre observation.

Ce soudard était évidemment d'une nature très-communicative, et pendant que l'on soignait sa blessure, il se fit connaître au frère Cyrille. Son nom était Richard; mais, selon l'usage des soldats du temps, il avait substitué à ce nom une phrase prise dans les psaumes, et se faisait appeler Exaudi nos. Il venait d'arriver à Vassy, et dans son empressement de consulter le frère Cyrille, il était accouru au couvent à jeun. Le moine comprit l'intention de cette confidence, et envoya Remy à l'office pour chercher une portion d'étranger avec un pot de vin destiné aux malades.

Cette attention acheva de lui gagner le cœur de l'archer qui devint encore plus communicatif, et se mit à raconter comment il se rendait en Lorraine avec un messager du roi, nommé Collet de Vienne, lequel apportait des dépêches au sire de Baudricourt, gouverneur de la ville de Vaucouleurs.

Remy lui demanda si l'on avait de bonnes nouvelles.

—Bonnes pour les Anglais, que Satan confonde! répliqua l'archer. Ils tiennent toujours Orléans assiégé, et ils ont élevé autour des bastilles qui coupent toute communication; si bien que la ville meurt de faim en attendant qu'on l'égorge.

—Et l'on ne peut lui porter aucun secours? demanda le jeune garçon.

—Pour voir recommencer la journée des Harengs? répliqua Exaudi nos; non, non, la Trinité et toute sa milice est pour les goddem. Orléans est le dernier boulevard du royaume; une fois aux Anglais, il ne restera plus d'autre ressource que de se retirer dans le Dauphiné, comme on dit que le roi Charles VII en a l'intention.

—Ce sont de tristes nouvelles à porter en Lorraine! fit observer le frère Cyrille, qui, à travers ses préoccupations scientifiques, conservait un sentiment de nationalité juste et sincère.

Exaudi nos remplit son verre qu'il vida d'un trait, fit claquer sa langue contre son palais et hocha la tête avec insouciance.

—Bah! reprit-il d'un ton expansif, après tout il n'y a de malheur que pour les bourgeois et pour la paysantaille. Nous autres, gens de guerre, nous trouvons à ça notre compte; et, comme dit notre capitaine, les moutons qui n'ont plus ni chiens ni bergers sont plus faciles à tondre.

—Ah! c'est l'opinion de votre capitaine? dit le moine, qui achevait le pansement. Et quel est le nom de cet excellent Français?

—Pardieu! vous devez le connaître, dit l'archer, que le vin rendait de plus en plus familier; c'est, après le bâtard de Vaurus, le plus mauvais garçon de France et d'Angleterre. Nous l'appelons, entre nous, le Père des sept péchés capitaux, vu qu'il les a tous; mais son vrai nom est le sire de Flavi.

—Vous êtes à son service? demanda Remy d'un air de surprise.

—C'est-à-dire que je suis son écuyer de confiance, répliqua Exaudi nos d'un ton suffisant. Je connais toutes ses affaires comme les miennes.

—Et cela vous rapporte beaucoup?

—Coussi, coussi; le sire de Flavi a l'escarcelle fermée par deux cadenas difficiles à ouvrir, la pauvreté et l'avarice; mais nous serons bientôt débarrassés du premier.

—Votre maître compte donc sur quelque fortune de guerre?

—Mieux que ça. La dame de Varennes, dont il est le plus proche parent, ne tardera pas à lui laisser ses biens... Ce serait déjà fait sans la déclaration d'un damné de vagabond...

—Comment?

—Oh! c'est toute une histoire, dit Exaudi nos en achevant le broc de vin. Il faut vous apprendre d'abord que la dame de Varennes n'avait qu'un fils qu'elle a perdu tout petit, et qu'elle est devenue veuve dernièrement; si bien que, dégoûtée du monde, elle a voulu quitter la cour où elle est dame d'honneur, en abandonnant ses domaines à son cousin le sire de Flavi. Elle était près de se retirer dans un couvent, quand, il y a deux mois, on lui a dit que son fils vivait.

—Son fils!

—Oui; il avait disparu, voilà environ dix ans, sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu. On avait seulement soupçonné les juifs de l'avoir enlevé pour leurs maléfices...

—Et l'on s'était trompé? demanda le frère Cyrille, évidemment intéressé.

—Peut-être, reprit l'archer; car un bohémien, mort dernièrement à la ladrerie de Tours, a déclaré que c'était lui qui l'avait enlevé au parvis Notre-Dame.

Le moine et Remy tressaillirent.

—Au parvis Notre-Dame! répétèrent-ils en même temps.

—Le jour de la Pentecôte, acheva Exaudi nos.

Le jeune garçon ne put retenir un cri.

—Ça vous étonne? continua l'archer, qui se méprit sur la cause de son émotion, c'est pourtant chose commune; les robeurs d'enfants sont aussi nombreux à Paris que les pourceaux de saint Antoine.

—Et après son enlèvement, le fils de la dame de Varennes ne fut-il pas emmené en Lorraine? demanda le Père Cyrille.

—Justement, répliqua Exaudi nos.

—Où il fut confié à un éleveur de chèvres?

—C'est cela!

—Le ravisseur était bohémien et se nommait le roi Horsu?

—D'où diable savez-vous tout cela, mon révérend? s'écria l'archer surpris.

—Ah! j'ai donc une mère! s'écria Remy avec un élan de joie impossible à rendre.

Exaudi nos parut stupéfait.

—Comment! s'écria-t-il; est-ce que par hasard... est-ce que ce garçon serait...

—L'enfant que l'on cherche! interrompit le Père Cyrille; le fils légitime de la dame de Varennes.

Le soldat se leva en poussant une exclamation.

—Oui, continua le moine avec enthousiasme; le thème l'avait annoncé: grande nouvelle à la conjonction de la lune avec les Poissons, et nous y sommes aujourd'hui même! Je vous prends à témoin, messire archer, de la grandeur et de l'infaillibilité de la science astrologique!

Mais, au lieu de répondre, Exaudi nos adressa au moine et à Remy de nouvelles questions. Tout ce qu'ils lui dirent confirma la découverte qui venait d'être faite, et il ne put douter que le jeune novice fût réellement le dernier descendant des Varennes. Cette assurance rembrunit subitement ses traits.

—Mille diables! c'est jouer de malheur! murmura-t-il.

—De malheur! répéta le frère Cyrille; ne voyez-vous pas que c'est un coup du ciel...

Et se ravisant subitement.

—Ah! fort bien! ajouta-t-il d'un ton plus sérieux. Je comprends... La réapparition de l'enfant enlève au sire de Flavi ses droits à l'héritage.

—Il faudra voir, reprit Exaudi nos brusquement; on demandera des preuves.

—Nous en donnerons, répliqua Cyrille avec chaleur; le signe de la Vierge est pour nous... J'irai avec Remy trouver la dame de Varennes... Seulement, vous ne nous avez pas dit où la trouver.

—Cherchez! répliqua l'archer en se retirant; mais, par Satan! prenez garde de trouver messire de Flavi sur votre chemin.

Le frère Cyrille voulut retenir le soldat; mais il gagna la porte du couvent, remonta à cheval et disparut en renouvelant son avertissement.

Le moine n'en avait pas besoin pour comprendre les difficultés et les périls que son protégé allait avoir à surmonter; mais celui-ci n'y songeait point; tout à son enivrement, il voulait partir sur-le-champ.—J'ai une mère! Ce cri qu'il avait jeté dans son premier transport de surprise et de ravissement, il le répétait maintenant sans cesse au fond de son cœur. Il n'était plus orphelin, il n'était plus pauvre, il n'était plus obscur! il pouvait espérer une satisfaction pour les instincts de tendresse et d'activité qu'il sentait en lui; il prendrait sa place dans la famille des hommes, parmi ceux qui avaient le droit de vouloir, d'agir! Le frère Cyrille essaya en vain d'amortir cette ardeur et d'ajourner les recherches, Remy déclara qu'il ne pouvait attendre, qu'il sentait en lui une sorte de puissance invisible qui le poussait.

—Mais songe, malheureux garçon, que tu ne sais rien de ta mère que son nom! disait le moine.

—J'irai partout, le répétant jusqu'à ce qu'une femme y réponde, répliquait Remy dans son exaltation.

—Et si elle te repousse?

—Je lui offrirai des preuves.

—Mais les fatigues de la route, les dangers, les piéges qu'on pourra te tendre!...

—Vous oubliez, mon père, que j'ai pour moi la Vierge et Mars!

Cette dernière raison convainquit le frère Cyrille.

—Eh bien, tu partiras, dit-il enfin, mais pas seul! Jérôme t'a confié à moi; tu as vécu à mes côtés une année entière; je ne te jetterai pas ainsi sans conseiller et sans appui au milieu de la mêlée; nous irons ensemble, et je ne te quitterai qu'après avoir trouvé la dame de Varennes.

La permission du prieur fut obtenue sans peine; car dans ces temps de révolutions la claustration des religieux eux-mêmes était loin d'être aussi sévère que dans les siècles précédents. Les intérêts, les passions, les nécessités les arrachaient souvent à leurs retraites pour les mêler aux débats humains, et la robe monacale flottait partout, à la cour, sur les champs de bataille, dans le conseil des princes! C'était encore une défense; ce n'était déjà plus un empêchement.

Les préparatifs furent bientôt faits, et le frère Cyrille quitta le couvent avec Remy.

Tous deux se dirigeaient vers la Touraine, où se tenait la cour et où ils espéraient obtenir plus facilement les renseignements dont ils avaient besoin.