§ 4.
On se trouvait dans l'année 1428, c'est-à-dire à une époque où tous les désastres semblaient s'être réunis pour désoler la France. La guerre, les maladies, la famine, le froid, avaient tour à tour décimé la population et ruiné le pays. Nos voyageurs durent éviter les villes qui tenaient leurs portes fermées, et traverser des campagnes couvertes de neige, où ils trouvaient la plupart des villages abandonnés. Les difficultés se multipliaient à chaque pas et retardaient sans cesse leur marche. Il fallait éviter les troupes d'Anglais ou de Bourguignons qui parcouraient les campagnes pour piller ce qui restait à prendre, les brigands qui s'embusquaient aux carrefours des routes pour dépouiller les voyageurs, les bandes de loups qui venaient jusqu'aux ouvrages avancés des villes attaquer les sentinelles! Heureux quand ils rencontraient, le soir, quelque masure où ils pouvaient allumer du feu et trouver un abri. Mais il fallait, pour cela, s'écarter des routes et s'enfoncer au plus profond des ravines et des fourrés. Partout ailleurs, les habitants gardaient leurs portes fermées, n'osant ni sortir, ni parler, ni allumer le foyer, dont la fumée les eût trahis. Plus de troupeaux dans les campagnes, plus d'attelages, plus même de chiens! les maraudeurs, dont ils annonçaient l'approche, les avaient tués.
Remy et son guide continuèrent cependant leur route avec courage, souffrant sans se plaindre le froid, les fatigues et la faim. À chaque épreuve, le jeune garçon opposait ses espérances, et le moine ses préoccupations scientifiques. Tout lui devenait occasion d'enseignement ou d'études. Si les vivres faisaient défaut, il parlait longuement de la propriété malfaisante de la plupart des mets et des avantages de la diète; le froid sévissait-il avec plus de rigueur, il se réjouissait tout haut de pouvoir expérimenter ses effets encore mal étudiés; si la fatigue roidissait leurs membres, il expliquait comment cela avait lieu, et il donnait au jeune garçon une leçon d'anatomie d'après le livre de Chauliac.
Un soir, ils arrivèrent au hameau de La Roche, récemment brûlé par une troupe de soldats. Tous les habitants s'étaient réfugiés dans l'église qui restait seule debout, et qui était encombrée des meubles grossiers arrachés à l'incendie. Quelques chèvres s'y trouvaient parquées. Le Père Cyrille et son protégé y cherchèrent un refuge pour la nuit.
Les huit ou dix familles qui s'y étaient retirées se tenaient groupées autour de plusieurs feux allumés sur les dalles, et la fumée, qui n'avait d'autre issue que les fenêtres, formait une atmosphère épaisse, à travers laquelle on pouvait à peine s'apercevoir. Cependant, en reconnaissant la robe du Père Cyrille, on resserra le cercle pour faire place aux nouveaux venus.
Le moine s'étonna de ne voir que des femmes et des enfants; mais on lui apprit que les hommes étaient sortis avec les charrues auxquelles ils s'attelaient, à défaut de bœufs, pour labourer de nuit; car tels étaient les désordres de ce malheureux temps qu'ils n'osaient paraître de jour dans les champs qu'ils cultivaient.
Rien ne pouvait, du reste, donner idée du dénûment de ces pauvres gens. Les femmes étaient vêtues de peaux non tannées et de quelques lambeaux d'étoffes dont la pluie et le soleil avaient fait disparaître la couleur, leurs enfants, de grossiers tissus de paille tressée. Cependant elles offrirent aux deux voyageurs de partager leur chétif repas: c'était un peu de lait de chèvre et quelques racines cuites sous la cendre. Elles s'excusèrent de ne pouvoir offrir de viande, leurs bœufs et leurs porcs ayant été enlevés par les soudards qui avaient brûlé le hameau. Mais le frère Cyrille déclara que, selon Gallien, le bœuf occasionnait des obstructions, tandis que la chair de porc engendrait la mélancolie; et il commença une dissertation entrecoupée de grec et de latin pour prouver que toutes les maladies venant de la raréfaction ou de la superfluité des humeurs, la nourriture végétale était la plus propre à entretenir celles-ci dans un juste équilibre, et par suite la seule qui convînt véritablement à l'homme.
Après avoir ainsi assaisonné d'aphorismes la frugalité du repas, il allait se jeter avec Remy sur une litière de feuilles étendue le long du mur, lorsque des pas de chevaux retentirent devant le porche. Les femmes effrayées se levèrent, craignant que ce ne fût encore quelque troupe d'aventuriers; mais les cavaliers qui venaient de mettre pied à terre n'étaient qu'au nombre de cinq, et celui qui marchait à leur tête entra en souhaitant la paix de Dieu aux femmes accourues vers l'entrée. Il s'avança ensuite vers le chœur, s'agenouilla dévotement et se mit à prier.
Remy, qui s'était trouvé sur son passage, n'avait pu retenir un geste de surprise qu'il renouvela en le voyant se relever.
—Connaîtrais-tu ce jeune homme? demanda le frère Cyrille, qui avait remarqué son mouvement.
—Que Dieu m'éclaire si je suis le jouet de quelque illusion! répondit le jeune garçon; mais il me rappelle trait pour trait la paysanne qui m'accueillit il y a un an à Domremy.
—Qui parle de Domremy? s'écria l'étranger en se retournant vivement.
Et ses yeux ayant rencontré le pupille de Cyrille, ajouta:
—Sur mon salut! c'est le chevrier que ceux de Marcey voulaient tuer.
—Ainsi je ne me suis pas trompé! s'écria Remy; vous êtes bien Jeanne Romée.
—Si bien, que voici mon frère Pierre, dit la paysanne en montrant un jeune soldat qui venait de s'approcher. Que le grand Messire soit loué de mettre sur mon chemin un visage connu et qui me rappelle mon pauvre village!
—Dieu nous sauve! Depuis quand les filles des champs voyagent-elles en habits de cavalier et l'épée au côté? demanda le frère Cyrille avec surprise.
—C'est en effet chose peu ordinaire, mon révérend, répliqua la paysanne avec modestie; mais la nécessité des temps est une dure loi.
—Et où allez-vous? reprit le moine.
—Vers le roi de France, mon père, pour remplir une mission.
Frère Cyrille allait continuer ses questions, lorsqu'un des cavaliers qui accompagnaient la jeune fille, et qui, par son âge aussi bien que par son costume, semblait supérieur aux autres, s'approcha.
—Montrez plus de prudence, Jeanne, dit-il vivement; c'est trop déjà qu'on vous ait reconnue, et si vous racontez à tout venant vos projets, la route ne peut manquer de nous être fermée.
—N'ayez point de souci, messire Jean de Metz, répondit la jeune fille avec calme; ceux ci peuvent être regardés comme bons Français.
—Priez-les alors d'oublier votre rencontre et ce que vous avez pu leur dire, car du secret dépend la réussite.
—La réussite ne dépend que du grand Messire, reprit Jeanne doucement; mais vous serez satisfait, car je m'assure que le révérend et le jeune garçon sauront se taire.
Remy et le moine protestèrent de leur discrétion.
—J'y compte, braves gens, reprit la paysanne, et surtout j'espère que vous vous souviendrez de moi dans vos prières du soir et du matin; car tout vient de Dieu et de nos saints patrons.
À ces mots, elle se signa en saluant les deux voyageurs et suivit messire Jean de Metz près du porche où les chevaux avaient été attachés.
Elle y attendit quelque temps le retour de plusieurs compagnons qui étaient allés à la recherche de vivres. Ils arrivèrent enfin; et, à la lueur du feu qu'ils ne tardèrent pas à allumer, frère Cyrille reconnut parmi eux Exaudi nos.
Il attira vivement Remy dans la partie la plus obscure de l'église, en lui recommandant de ne point se laisser voir par l'archer, qui, après la scène du couvent, ne pouvait manquer de deviner le motif de leur voyage; et, afin de mieux se cacher tous deux, ils se couchèrent sur les feuilles.
Le repas achevé, Jeanne et ses compagnons s'étendirent également sur un peu de paille près du bénitier. Exaudi nos et un autre cavalier, qui portait le costume de messager du roi, restèrent seuls éveillés.
Après avoir fait entrer les chevaux dans l'église pour les mettre à l'abri des loups dont on entendait les hurlements dans la nuit, ils s'avancèrent vers le chœur et s'assirent près du dernier feu qui jetât encore quelques lueurs. Ils se trouvaient ainsi à quelques pieds du frère Cyrille et de son protégé.
Tous deux avaient sans doute leurs raisons pour s'éloigner de leurs compagnons; car ils parlèrent longtemps, vivement, à voix basée, et le nom de Jeanne revenait sans cesse dans cet entretien mystérieux. Ils s'interrompirent cependant tout à coup en tressaillant.
—N'as-tu pas entendu remuer derrière toi? demanda Exaudi nos.
—Oui, dit le messager en se retournant.
—Il y a quelqu'un là sur la litière de feuilles.
—C'est un moine qui dort.
—Il est seul?
—Tout seul.
L'archer se rassura, reprit la conversation qui dura encore quelque temps, puis tous deux s'assoupirent autour du feu éteint.
Mais avant le jour la voix de Jeanne se fit entendre; elle réveillait ses compagnons.
—Allons, messire Jean de Metz, messire Bertrand de Poulengy, disait-elle, il est temps de remettre le pied à l'étrier, afin d'aller où Dieu nous envoie.
Les gentilshommes secouèrent un reste de sommeil et se levèrent. Après la prière dite à haute voix par la jeune paysanne, on brida les chevaux et on les fit sortir sous le porche, où chacun se mit en selle.
Le jour commençait alors à paraître, et Jeanne aperçut que le messager et Exaudi nos se tenaient près d'elle; elle tressaillit comme si leur vue eût subitement réveillé son souvenir, et appelant Jean de Metz:
—Savez-vous, messire, pourquoi ces deux méchants garçons se trouvent à ma droite et à ma gauche? demanda-t-elle.
—Pourquoi serait-ce, sinon pour vous servir de conducteurs? répliqua le gentilhomme.
—Comme vous dites, reprit Jeanne. Reste seulement à savoir où ils veulent me conduire.
—Vers le roi, sans doute.
—Vous répondez à leur place; mais moi, j'ai une autre idée, et puisqu'ils ne veulent rien dire, je parlerai pour eux.
—Pour nous! répétèrent les deux hommes surpris.
—Tout à l'heure, nous allons rencontrer une rivière, reprit Jeanne.
Le messager et l'archer firent un mouvement.
—Sur cette rivière se trouve un pont sans parapet.
Ils tressaillirent.
—Ces deux hommes doivent prendre la bride de mon cheval, sous prétexte de le conduire...
Ils devinrent pâles.
—Et quand nous serons au milieu, ils me pousseront au plus profond de l'eau! N'est-ce pas là ce dont vous êtes convenus pour vous débarrasser de celle dont la conduite vous expose, dites-vous, à de trop grands périls?
Exaudi nos et son compagnon joignirent les mains avec épouvante.
—Grâce! grâce! demoiselle Jeanne, s'écrièrent-ils tremblants.
—Par le ciel! si c'est la vérité, ces deux méchants doivent être branchés au premier arbre! s'écria Bertrand de Poulengy en faisant avancer brusquement son cheval vers l'archer et son complice.
Mais Jeanne l'arrêta du geste.
—Laissez, dit-elle; tous deux me prennent pour une magicienne; mais je leur prouverai bien que mon pouvoir vient de Messire et non du démon. Pour cette fois, nous n'avons rien à craindre, car un chrétien m'a averti de leur mauvaiseté. Laissez-les donc nous suivre sans plus vous tourmenter, et par la volonté du vrai Dieu, ils ne nous nuiront point.
À ces mots, elle souleva la bride de son cheval et partit avec toute la troupe.
Lorsqu'elle eut disparu, Remy sortit de la niche où il s'était tenu caché et où il avait pu voir le résultat de l'avertissement donné par lui à Jeanne. Il demeura sous le porche tant qu'il aperçut son cheval blanc dans la nuit, puis rentra dans l'église pour réveiller le frère Cyrille et se remettre en route avec lui.