§ 5.
À mesure que nos deux voyageurs approchaient de la limite où l'autorité française s'était maintenue, le pays devenait encore plus ravagé, et les faibles secours qu'ils avaient trouvés jusqu'alors leurs manquèrent complétement. La population, en butte aux attaques des deux partis, s'était lassée de relever des toits toujours incendiés, de semer des moissons toujours fauchées en herbe; elle avait pris la fuite, si bien que tout était désert. Cyrille et Remy étaient forcés de faire de longs détours, afin de passer par les bourgs où ils pouvaient trouver quelques ressources; mais, outre qu'ils prolongeaient ainsi leur route, la rencontre des partis qui battaient le pays les exposait à mille dangers.
Qu'ils fussent Français, Bourguignons ou Anglais, on pouvait les regarder comme ennemis de quiconque se trouvait trop faible pour leur résister. Nos deux voyageurs furent plusieurs fois arrêtés et rançonnés autant que le permettait leur indigence; mais en arrivant à Tonnerre, ce fut bien autre chose: soit feinte, soit erreur, on les prit pour des espions, et tous deux furent jetés en prison.
Le moine demanda en vain à parler au gouverneur; plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il pût l'obtenir. On les avait placés dans une salle basse où se trouvaient enfermés des juifs, des caignardiers et des robeurs d'enfants[11], dont toute l'ambition était de se laisser oublier jusqu'à ce que le hasard leur fournît une occasion de délivrance. Celui qui couchait avec eux (selon l'usage alors établi dans les prisons, où chaque lit servait pour trois prisonniers) les engagea d'abord à attendre comme lui une heureuse chance; mais voyant qu'ils ne pouvaient s'y résigner, il leur dit enfin:
[ [11] On appelait «caignardiers» certains vagabonds dangereux qui avaient leur campement habituel sous les ponts de Paris, et «robeurs d'enfants» des mendiants qui enlevaient de petits enfants dont ils faisaient trafic.
—Par saint Ladre! puisque vous avez si peu de patience, je puis vous donner le moyen d'être conduit sans plus de retard au gouverneur; mais il faudra pour cela souffrir quelques jours de la faim et coucher sur la dure.
—Qu'importe! pourvu que nous puissions nous justifier, répliqua Cyrille.
—Alors donc, continua le prisonnier, refusez dès aujourd'hui de payer le droit de geôle de huit deniers, vous serez rangé parmi ceux qui n'ont pour couche qu'une litière de paille, et comme vous ne serez plus d'aucun profit à notre gardien, il saura bien vous faire obtenir audience du seigneur qui gouverne.
Cyrille suivit ce conseil, et ce que le vagabond avait prévu arriva. Le moine et Remy, ne rapportant plus au geôlier que la peine de les garder, furent bientôt conduits au gouverneur pour être interrogés.
Ils trouvèrent ce dernier assis avec d'autres gens de guerre devant une table couverte de coupes et de hanaps. C'était un homme d'environ quarante ans, un peu replet, mais tanné par le soleil et la bise. Il avait le front bas, le regard hautain, et ces lèvres minces qui indiquent l'avarice et l'insensibilité.
Au moment où les deux prisonniers parurent, il tendait à son écuyer une large coupe de vermeil.
—Verse, s'écriait-il, ce sont les juifs qui payent la benoite liqueur.
—À condition qu'on leur en rende le prix au centuple, fit observer un des convives.
—De fait, c'est une honte que tout l'or de la noblesse aille enrichir cette immonde engeance, continua un second; leurs escarcelles sont pleines de nos promesses et cédules.
—Sans compter qu'ils osent nous menacer de la justice! ajouta un troisième.
—À qui le dites-vous? reprit le gouverneur; n'ont-ils pas écrit au roi pour que j'aie à payer ce qui leur est dû?
—Et vous ne nous délivrez pas de ces loups ravisseurs, messire?
Le gros homme cligna des yeux.
—Patience, patience, dit-il, on trouvera un moyen de leur faire donner quittance de toute dette, et cela sans beaucoup attendre! Buvons toujours, vous dis-je, avec courage et sans autre inquiétude pour le présent.
Il avait de nouveau fait remplir son hanap qu'il commençait à vider, lorsque le frère Cyrille et Remy s'approchèrent. Il s'arrêta à moitié de la libation.
—Eh bien, qu'est-ce que c'est? s'écria-t-il; d'où nous viennent ce frocard et ce jeune drôle?
Puis, comme s'il se fût tout à coup rappelé:
—Ah! je sais, reprit-il, encore des espions de Bedford? Qu'ils payent rançon, sang Dieu! qu'ils payent rançon ou qu'on les pende.
—Très-bien! dit le moine résolument; mais aucun de nous, messire, n'a mérité d'être rançonné ni pendu; loin d'être des messagers de Bedford, nous sommes de vrais Francs.
—Ah! tu me donnes des démentis, toi! reprit le gouverneur en lançant au moine un regard de travers. Sang Dieu! tu crois peut-être que ta robe me fera peur?
—Je crois seulement qu'elle me fera respecter, reprit Cyrille avec fermeté, car c'est la livrée d'un serviteur de Dieu!
—Par le ciel! peu me chaut que ce soit de Dieu ou du diable! s'écria le seigneur. Qui es-tu? d'où viens-tu? que cherches-tu ici? voyons, réponds sans ambages, ou toi et ton jeune gars, je vous fais brancher à l'un des arbres de la grande place, aussi vrai que je me nomme messire de Flavi!
Remy et le Père Cyrille firent un mouvement.
—De Flavi! s'écrièrent-ils ensemble.
Le gouverneur les regarda en face.
—Eh bien! dit-il.
—Le cousin de la dame de Varennes! ajouta le moine.
—Après? demanda Flavi plus attentif.
Le Père Cyrille ouvrit la bouche pour ajouter un mot, mais il ne le prononça pas: seulement, son regard alla comme involontairement du gouverneur à Remy.
Celui-ci avait déjà réprimé son trouble.
—Que signifie cette surprise en entendant mon nom? s'écria Flavi, et pourquoi me parler de la dame de Varennes? Sur mon salut! il y a ici quelques diableries. Approchez, révérend, et si vous tenez au moule de votre capuchon, répondez sans plus attendre.
En prononçant ces mots, le gouverneur de Tonnerre avait reposé brusquement sur la table son hanap. Cyrille, qui allait répondre, tressaillit et s'arrêta tout à coup: il venait d'apercevoir le bœuf sculpté qui formait l'anse de la tasse de vermeil.
L'horoscope de Remy lui revint aussitôt à la mémoire; il se rappela les sinistres présages qui se rattachaient au signe du Taureau, et ne douta point que le danger annoncé ne fût arrivé.
Flavi, surpris et irrité de son silence subit, renouvela ses questions avec impatience; mais le moine était bien décidé à ne lui donner aucune explication. Il répondit seulement qu'il se rendait en Touraine avec l'autorisation de son prieur, pour une affaire de succession; et les efforts de Flavi ne purent lui rien arracher de plus. Enfin, à bout de patience, il ordonna de faire reconduire les voyageurs en prison, afin qu'ils fussent pendus le lendemain, comme convaincus d'espionnage.
Le Père Cyrille prit d'abord ce dernier ordre pour une menace; mais son inquiétude devint plus sérieuse lorsqu'à son retour le geôlier les renferma dans des cachots séparés. Il voulut de nouveau parler au gouverneur; on lui répondit qu'il venait de quitter Tonnerre à la tête d'une compagnie armée, avec laquelle il devait battre la campagne pendant plusieurs jours. Le geôlier ajouta seulement, par forme de parenthèse, que maître Richard, archer du sire de Flavi, avait reçu ordre de ne point oublier les prisonniers, et qu'il se présenterait avec un confesseur vers le point du jour.
Désormais le doute était impossible: le Père Cyrille avait cru faire acte de prudence en taisant la vérité, et ce silence l'avait perdu ainsi que Remy.
Cette pensée lui causa une sorte de vertige. Pour lui-même, il eût pu, sans trop d'émotion, accepter ce coup inattendu: au milieu des désastres qui affligeaient la France depuis tant d'années, trop de sang avait coulé pour que l'idée d'une fin violente ne fût pas devenue familière à tous; à force de voir tomber ses voisins, on s'était accoutumé à attendre la mort pour son propre compte; mais comment l'accepter pour celui d'un enfant qu'on avait protégé, auquel on supposait une longue et heureuse destinée? Frère Cyrille ne pouvait s'habituer à la pensée que tant d'espérances allaient être moissonnées dans leur fleur; il s'indignait et se désolait tour à tour. Il priait Dieu avec ferveur ou repassait le thème calculé pour Remy: le Taureau se montrait toujours hostile; mais, toujours aussi, Mars et la Vierge promettaient leur influence favorable. Frère Cyrille flottait malgré lui entre l'espoir et la crainte, et cependant la crainte augmentait d'instant en instant!
Une partie de la nuit était déjà écoulée; l'heure désignée pour le supplice approchait, toute chance de salut paraissait perdue! Tout à coup une lueur rougeâtre brille au dehors; elle devient plus vive, elle grandit; une immense clameur s'élève: c'est le feu! Ses reflets étincelants éclairent les murailles; on entend le mugissement des flammes, le craquement des charpentes! Le geôlier accourt ouvrir les portes des cachots en criant que le feu est au quartier des juifs, placé derrière la prison. Le moine se précipite dans les corridors étroits, il appelle Remy; une voix qui prononce son nom lui a répondu: tous deux se cherchaient, et tous deux se rencontrent à l'entrée du préau réservé. La porte est ouverte; ils s'y précipitent, traversent une seconde cour, s'élancent dans la rue et courent devant eux en se tenant par la main.
Mais leur course les rapproche de l'incendie; ils sont heurtés d'abord par les malheureux qui fuient chargés de ce qu'ils ont pu dérober aux flammes, puis par les soldats du sire de Flavi, qui les poursuivent et les dépouillent. Le Père Cyrille se rappelle alors la menace du gouverneur, et comprend la cause du désastre; mais une pluie de cendre et de charbons embrasés l'oblige à rebrousser chemin; il trouve une ruelle solitaire, s'y précipite avec Remy, et tous deux gagnent la campagne.
Ils ne s'arrêtèrent qu'à la lisière d'un fourré épais, qui leur assurait une retraite. Là, le moine haletant cria:—Assez! regarda derrière lui pour s'assurer qu'ils n'étaient point poursuivis, puis se tourna vers Remy.
—Ah! Dieu vient de faire pour nous un miracle, dit-il.
—Mon père! s'écria celui-ci, ému de joie.
—Qu'il soit béni de t'avoir sauvé! reprit le moine en se signant avec une expression d'ardente reconnaissance; nous devons ce bonheur aux soldats qui ont mis le feu à la rue pour que l'incendie donnât quittance à leurs officiers. Du reste, le thème l'avait annoncé: Mars nous protége!... Seulement n'oublions pas que nous avons toujours contre nous le Taureau!
Ils se remirent en marche à travers le fourré, suivirent le Serein jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un gué, puis se dirigèrent vers la Cure. Ils marchèrent pendant le reste de la nuit et pendant une partie du jour suivant; enfin, près de Vermanton, la fatigue les força de s'arrêter.
Ils frappèrent à la porte d'une maison d'assez bonne apparence, bâtie dans le bois, et qu'ils prirent pour une maison de forestier. Mais la femme qui vint leur ouvrir portait le costume bourgeois; elle regarda d'abord par un guichet grillé, demanda ce qu'on lui voulait, et finit par ouvrir avec quelque hésitation.
En entrant, le Père Cyrille et son compagnon remarquèrent un établi couvert d'outils et de fragments d'os. Mais leur hôtesse se hâta de les faire passer dans une seconde pièce, où elle leur offrit des siéges autour d'une table sur laquelle elle plaça de quoi satisfaire leur faim.
Les deux voyageurs, qui tombaient d'inanition, mangèrent et burent d'abord sans parler. Lorsqu'ils furent enfin rassasiés, le Père Cyrille adressa la parole à la femme, qui s'était assise près du foyer, et les regardait dîner sans rien dire.
—Vous excuserez notre silence, ma fille, dit-il avec la douce familiarité que lui permettaient sa profession et son âge; mais la meilleure conversation pour celui qui donne l'hospitalité est le bruit du couteau et de la cuiller de ses hôtes. Dieu vous rendra ce que vous faites aujourd'hui pour de pauvres voyageurs.
La maîtresse du logis se signa en soupirant.
—Puisse-t-il vous entendre, mon révérend! murmura-t-elle; car nous vivons dans des temps où il fait expier durement à tous les fautes de quelques-uns.
—Hélas! vous avez raison, répliqua doucement le Père Cyrille; pour l'heure, nous voyons le royaume livré à deux peuples et à deux princes qui n'ont d'autre occupation que de se nuire: aussi nul ne peut-il dire quand finiront nos maux, si la Trinité elle-même n'en prend souci.
—Peut-être le moment de la miséricorde est-il venu, fit observer la femme, car une nouvelle Judith vient d'arriver pour le salut du roi Charles.
—Une nouvelle Judith! répéta le moine étonné.
—Ne le savez-vous pas? reprit son interlocutrice; une fille qui se disait envoyée de Dieu est arrivée à Chinon dans le mois de février. Après l'avoir fait examiner par des évêques et par l'université de Poitiers, Charles l'a mise à la tête d'un secours qui se rendait à Orléans, et elle a fait lever le siége aux Anglais.
—Est-ce possible! interrompit Remy.
—Si possible, qu'elle est elle-même à Loches, où se trouve maintenant le roi.
—Au nom du Christ! partons pour Loches, mon père! s'écria le jeune garçon en se levant; c'est là qu'il faut arriver.
Leur hôtesse objecta les dangers de la route couverte de partis anglais, qui, depuis la défaite d'Orléans, ne faisaient quartier à personne. Mais le Père Cyrille lui répondit que Dieu, qui les avait protégés depuis trois mois, ne les abandonnerait pas. Elle voulut alors garnir de provisions la besace que portait le jeune garçon, et passa dans la pièce voisine pour remplir sa bouteille de cuir. Mais comme elle se dirigeait vers le cellier, plusieurs coups furent frappés à la porte d'entrée, et on l'appela par son nom.
—Dieu nous sauve, c'est Nicolle! s'écria-t-elle.
—Oui, femme, reprit la voix; ouvre vite par le ciel! je meurs de soif et de faim.
Elle courut ouvrir, et un homme au teint bruni, mais à l'air jovial, parut sur le seuil. Il était vêtu de la robe de pèlerin, et portait, suspendue au cou, une de ces petites boîtes grillées dans lesquelles on renfermait les reliques à vendre.
—Jésus Dieu! est-ce bien vous? reprit la femme stupéfaite.
—Tu ne m'attendais pas sitôt, dit le nouveau-venu; mais depuis que Jeanne la Pucelle met partout les Anglais en fuite, ceux-ci sont devenus dévots; dès qu'ils m'apercevaient avec ma robe de pèlerin, ils accouraient pour acheter des reliques qui pussent les préserver de malencontre: aussi, ai-je tout vendu en quelques jours, et je viens renouveler ma trousse à miracles...
—Plus bas! malheureux! interrompit la femme effrayée; il y a là un jeune garçon et un moine.
—Ah! goddem!
—Au nom de Dieu! ôtez vite cette robe...
—C'est inutile, dit le Père Cyrille, qui avait tout entendu de la pièce voisine, et qui se montra, l'air sévère et courroucé.
La femme recula en poussant un cri. Quant au pèlerin, après le premier mouvement de surprise, il parut prendre son parti.
—Par le ciel! mon révérend, vous confessez les gens sans qu'ils s'en doutent, dit-il avec une gaieté effrontée.
—Tais-toi, sacrilége! s'écria le moine dont l'indignation avait étouffé l'indulgence habituelle; faut pèlerin, fabricant impie de reliques menteuses, peux-tu oublier les peines éternelles qui doivent punir ton imposture dans l'autre monde?
—J'aime mieux me rappeler les profits qui récompensent ma peine dans celui-ci, répliqua Nicolle avec effronterie. Par tous les diables! mon révérend, vous êtes mal venu à me reprocher de vivre de tromperies quand l'honnêteté vous fait mourir de faim. J'ai été clerc de bazoche, puis chantre de paroisse, et j'étais vêtu d'un mauvais habit de retondaille, nourri de fromage de chèvre et de pain d'orge à la paille; j'ai voulu ouvrir à Auxerre boutique d'épicerie, les soudards ont pillé les marchandises qu'on m'envoyait, et il a fallu attacher une bannière sur mon pignon[12]. Ne pouvant subsister de mon travail, je me suis donc décidé à subsister de mes ruses; la faute n'en est point à moi, mais à ceux qui m'y ont forcé.
[ [12] C'était une indication de banqueroute.
—Hélas! c'est la vérité, ajouta la femme chez qui l'industrie du faux pèlerin éveillait évidemment des scrupules, mais qui eût voulu l'excuser aux yeux du moine; Nicolle n'a point choisi son métier, et si on peut lui reprocher l'argent qu'il gagne, du moins sait-il en garder une part pour des œuvres pieuses.
Et la preuve, ajouta le pèlerin en plongeant la main dans son escarcelle, d'où il retira quelques pièces de monnaie, c'est que je prierai le révérend de ne point m'oublier dans ses prières.
Le moine repoussa l'argent.
—Vade retro! s'écria-t-il, ce sont les écus du diable! je ne veux rien du trahisseur de Dieu. Vade retro!
—Vous avez été moins scrupuleux pour la victuaille! fit observer Nicolle piqué, en jetant un regard sur la besace que portait Remy.
Le Père Cyrille la saisit vivement.
—Ah! très-bien, s'écria-t-il; je l'avais oublié; vous avez raison de me le rappeler. Quand je devrais mourir de male-faim, il ne sera point dit que j'aurai partagé le pain de l'iniquité. Reprenez votre aumône, et qu'elle reste à la charge de votre âme.
Il avait vidé le bissac, qu'il tordit à l'un de ses bras, puis, reprenant le bâton de houx posé près de la porte, il sortit avec Remy sans plus attendre.