§ 6.
L'annonce des succès obtenus par cette fille inconnue qui conduisait l'armée française au nom de Dieu et de l'arrivée de la cour à Loches, avait singulièrement réjoui le jeune homme; il le fut encore bien davantage en apprenant que Jeanne la Pucelle venait de reconquérir successivement, sur les Anglais, Jergeau, Meung, Beaugency, et que le roi s'avançait avec elle vers la Beauce.
Son conducteur et lui changèrent aussitôt de direction; remontant vers le nord, ils laissèrent Orléans sur leur gauche, et atteignirent la lisière des bois de Neuville.
Jusqu'alors le Père Cyrille avait supporté les fatigues du voyage à force de bonne volonté; mais la route devenait de plus en plus difficile, et le courage seul ne pouvait suffire pour en surmonter les difficultés. Les deux voyageurs traversaient un pays ravagé par le passage récent des Anglais, qui évacuaient les villes et les châteaux où ils avaient jusqu'alors tenu garnison. Ils s'étaient retirés en ne laissant partout que solitude et ruines. Les provisions de nos voyageurs s'épuisèrent sans qu'ils pussent les renouveler; il fallut vivre de racines et d'herbes sauvages arrachées aux bords des sillons en friche. Depuis trois jours ils n'avaient rencontré aucun être vivant. La pluie tombait presque continuellement sans qu'ils pussent trouver d'autre abri que des masures à demi écroulées ou des carrières abandonnées. Le Père Cyrille, qui avait jusqu'alors accepté toutes les peines et les privations sans se plaindre, ne put y résister plus longtemps. Le quatrième jour, il s'arrêta à l'entrée d'un petit taillis, vaincu par le froid, la lassitude et la faim, et se laissa tomber lourdement sur un tronc d'arbre abattu.
—Quand il s'agirait du paradis, je ne pourrais faire un pas de plus, dit-il d'une voix affaiblie; laisse-moi ici, mon fils... et continue sans moi.
—Au nom de Dieu, mon père, encore un effort! interrompit Remy; que nous puissions au moins atteindre quelque cabane... allumer un peu de feu... Ici vous êtes sans abri... Mon père, je vous en supplie!
Le frère Cyrille ne répondit que par un murmure inintelligible: ses paupières engourdies par le froid s'étaient refermées; ses membres, que la fatigue avait appesantis, demeurèrent immobiles. Remy continua en vain ses prières pendant quelque temps: son compagnon s'était endormi!
Saisi de frayeur, il courut vers la route en appelant à grands cris et cherchant de l'œil, au milieu de la nuit qui était descendue, quelque fumée qui pût lui faire espérer un prochain secours. Après avoir longtemps regardé en vain, il crut apercevoir plus loin, au bord de la route, une construction dont il ne put bien distinguer la forme, mais qui lui parut importante et élevée. Ne doutant point que ce ne fût une maison, il revint au frère Cyrille, le souleva dans ses bras et se mit à l'entraîner avec effort vers l'abri qu'il avait entrevu.
Le moine, à demi réveillé, se redressa sur ses pieds et se remit machinalement en marche; enfin tous deux atteignirent l'édifice, dont la sombre silhouette se dessinait dans l'ombre. Remy releva les yeux... c'étaient les fourches de justice de la sénéchaussée, auxquelles pendait encore le cadavre du dernier supplicié!
Cette espèce de désappointement abattit ce qui lui restait de courage. Après avoir de nouveau promené ses regards autour de lui sans rien distinguer autre chose que le sombre abîme de la nuit, au milieu duquel les arbres levaient leurs bras tortueux comme de lugubres fantômes, il s'assit à côté du frère Cyrille, appuya sa tête sur un pan de la robe du moine et se laissa aller à la somnolence qu'il avait jusqu'alors combattue.
Cependant un reste d'énergie vitale luttait encore dans son cœur et lui faisait percevoir vaguement ce qui se passait; il sentait que la pluie avait recommencé à tomber, et il rabattit machinalement le capuchon sur la tête du frère Cyrille; puis il entendit les oiseaux de proie pousser leurs cris sinistres autour du gibet, puis les hurlements des loups rôdant sur la lisière des fourrés! enfin il lui sembla qu'une ombre s'avançait vers eux!
Il fit un effort pour se redresser, et aperçut une vieille femme d'un aspect hideux, qui s'était arrêtée en le voyant, avec un geste de surprise.
—Au nom de Dieu le Père... et de son Fils, balbutia-t-il, qui que vous soyez... secourez-nous!...
—Qui es-tu, et que fais-tu là? demanda la vieille femme.
Remy lui expliqua en mots entrecoupés comment lui et son conducteur avaient été surpris par la nuit au lieu où ils se trouvaient. Il la supplia de nouveau de lui indiquer un gîte et de l'aider à y conduire son compagnon. La vieille femme, qui avait d'abord paru balancer, se décida enfin; elle prit un des bras du Père Cyrille, tandis que Remy prenait l'autre, et tous deux le conduisirent ainsi jusqu'à la colline qui bordait le taillis.
Un vieux château depuis longtemps ruiné la dominait, et ses tours ébréchées se dessinaient en blanc sur le ciel chargé de brouillards sombres. Après leur avoir fait suivre un sentier rocailleux et franchir des débris de murailles, la vieille femme poussa enfin la porte d'une sorte de cave souterraine conservée intacte au milieu des ruines, et dont elle avait fait son habitation. Elle quitta un instant ses hôtes et reparut bientôt avec une lampe allumée; mais à la vue de la robe du Père Cyrille, que la nuit ne lui avait point permis jusqu'alors de distinguer, elle ne put réprimer un mouvement de surprise et presque d'épouvante.
—Un moine! s'écria-t-elle.
—Aimeriez vous donc mieux un soudard? dit en souriant le religieux, qui commençait à se ranimer. Ne craignez-rien, bonne femme, nous sommes des gens de paix, et nous serons doublement vos obligés si, après nous avoir accordé une place sous votre toit, vous rallumez pour nous votre foyer.
La vieille grommela quelques mots inintelligibles, prit la lampe et voulut faire entrer ses hôtes dans une seconde pièce plus reculée; mais Remy, qui venait de promener ses regards autour de celle où ils se trouvaient dans ce moment, saisit vivement la main du Père Cyrille, et lui dit d'une voix altérée:
—Dieu nous protége! voyez où nous sommes, mon père.
Le moine releva la tête et tressaillit à son tour.
—Si je ne me trompe, ceci est un laboratoire de science diabolique, dit-il avec une vivacité dans laquelle la peur avait évidemment moins de part que la curiosité.
—Sortons, mon père, sortons! interrompit Remy, en cherchant à l'entraîner.
Mais le Père Cyrille résista: il partageait la croyance de son siècle dans la magie, mais bien qu'il la regardât comme directement enseignée par le démon, l'ardeur scientifique combattait, dans son esprit, le désir du salut et lui inspirait pour le moins autant d'intérêt que d'horreur pour le grand art des sortiléges. Lui-même avait autrefois essayé, dans le secret du laboratoire, quelques recettes magiques, et s'il n'avait point persisté, la cause en était bien moins dans son orthodoxie que dans l'insuccès des premières tentatives. La rencontre d'une femme livrée à cette damnable science réveilla donc tous ses anciens désirs, et il promena autour de lui un regard avide.
L'espèce de souterrain dans lequel il se trouvait était garni de tous les objets mystérieux employés par la sorcellerie: chaudières de différentes dimensions pour préparer les philtres, touffes de cheveux qui pouvaient se changer en pièces d'or, miroirs d'acier poli dans lesquels l'art magique vous montrait les absents, baguettes de coudrier destinées à diriger les nuées, effigie de cire ayant au cœur de longues épingles d'acier qui devaient amener la mort de celui qu'elle représentait, ossements humains, cordes de pendu, têtes de vipère pour les onguents qui changent votre forme. Mais ce qui frappa surtout les yeux du Père Cyrille fut un énorme crapaud, prisonnier sous un globe de verre. Il portait, sur le dos, le petit manteau de taffetas indiquant qu'il avait été baptisé par un prêtre sacrilége, et sur la tête une sorte de crête brillante.
L'attention curieuse du moine n'avait point échappé à la vieille, et elle l'augmenta encore en déclarant à haute voix, sous forme de menace, les différents dons que lui donnait son art.
Remy, au comble de la terreur, voulut s'élancer vers la porte d'entrée; mais le Père Cyrille, dont épouvante était mêlée d'émerveillement, le retint.
—Reste, s'écria-t-il, reste et signe-toi; la puissance du démon ne peut prévaloir contre le symbole de la Rédemption. Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint, servante d'Astaroth et de Belzébuth, je t'ordonne de cesser tes menaces et de renoncer à tes maléfices.
La sorcière s'arrêta et demeura un instant immobile près de la porte. Le Père Cyrille ne douta pas qu'elle n'eût obéi malgré elle à l'exorcisme puissant qu'il venait de prononcer; mais la vieille, qui semblait écouter, se rapprocha tout à coup, et dit:
—Quelqu'un vient pour consulter la reine de Neuville.
—Tu as donc reçu l'avertissement du démon? demanda le moine étonné.
—Ils sont plusieurs, reprit la sorcière, qui tournait le dos à la porte; ils sont armés; retire-toi avec l'enfant, et laisse-les me parler sans témoin.
Elle avait pris la lampe et s'avançait vers une des pièces voisines; elle y fit entrer ses deux hôtes.
C'était un caveau spacieux, au fond duquel se trouvaient un brasier encore enflammé et une litière de feuilles sèches. La reine de Neuville engagea les deux voyageurs à se réchauffer et à prendre du repos, puis se retira en refermant la porte de séparation.
La terreur de Remy n'était point dissipée. Le moine s'efforça de le calmer en lui répétant que les formules magiques pouvaient être victorieusement combattues par celles de l'exorcisme. Il s'approcha ensuite du brasier qu'il ranima et engagea le jeune garçon à s'asseoir avec lui sur le lit de feuilles.
Mais les voix des nouveaux visiteurs venaient de se faire entendre dans la première pièce; Remy s'approcha avec précaution de la porte refermée par la vieille, et, appuyant son œil aux fentes que laissaient les planches disjointes, il aperçut distinctement tous les personnages de la scène qui se jouait de l'autre côté.
La reine de Neuville était debout à quelques pas, tenant d'une main la baguette de fer et l'autre appuyée sur le globe qui recouvrait le crapaud baptisé. Près de l'entrée étaient arrêtés trois hommes, que le jeune garçon reconnut aussitôt, à leur costume et à leurs couleurs, pour des archers du sire de Flavi. Tous trois parlaient craintivement de loin à la sorcière; mais enfin l'un d'eux parut s'enhardir: faisant un pas en avant, il se trouva dans l'espace éclairé par la lampe; ses traits, jusqu'alors cachés dans l'ombre, furent subitement illuminés, et Remy reconnut Exaudi nos.
Bien qu'il parlât à la vieille femme avec son effronterie habituelle, cette effronterie était mêlée d'une inquiétude visible.
—Ainsi, tu es venu pour chercher une chemise de sûreté? disait la reine de Neuville, qui répondait évidemment à une demande précédemment faite par l'archer.
—Oui, répliqua celui-ci, dont les yeux ne pouvaient quitter le crapaud au manteau de taffetas; une chemise qui puisse me servir à la fois contre les mauvais coups et contre les sortiléges.
—Et que veulent tes compagnons? reprit la sorcière.
—Moi, dit un des soldats qui se tenaient dans l'ombre et dont l'uniforme indiquait un cannequinier ou arbalétrier à cheval, je souhaiterais un peu de cette poudre de sorcier que vous fabriquez avec un chat écorché, un crapaud, un lézard et un aspic.
—Et moi, ajouta le troisième qui portait la lance des estradiots, je désirerais connaître les mots qu'il faut prononcer quand on veut payer refugâ pecuniâ, c'est-à-dire de manière à ce que l'argent donné revienne de lui-même dans votre escarcelle.
—Et c'est tout? demanda la reine de Neuville en regardant de nouveau Exaudi nos.
—N'est-ce pas assez? répliqua celui-ci, avec un peu d'embarras.
La sorcière frappa la grande chaudière de sa baguette de fer.
—Tu as une demande plus importante à me faire, dit-elle avec colère; tu viens pour me consulter de la part de ton maître!
L'archer parut stupéfait.
—Par Satan! elle l'a deviné, s'écria-t-il en faisant un pas en arrière et regardant ses compagnons; Dieu m'est pourtant témoin que le sire de Flavi m'en a parlé pour la première fois, il y a deux heures, à l'auberge du Bois. Puisque tu sais tout, femme ou diablesse, je n'ai rien à te dire.
—Parle toujours, reprit la reine de Neuville avec autorité; je veux voir si tu es sincère.
—À quoi bon mentir quand on lit jusqu'au fond de vos intentions? reprit Richard presque craintif. Le sire de Flavi a véritablement entendu dire que rien n'était caché pour toi, et il m'a envoyé afin de t'adresser des questions.
—Voyons.
—D'abord tu dois savoir que notre maître cherche depuis longtemps l'héritier de la dame de Varennes, dont il craint le retour.
—Il n'a pu le découvrir?
—C'est-à-dire que le hasard le lui a conduit il y a quelque temps, et qu'il l'a laissé fuir sans se douter de ce qu'il perdait.
—Il l'a su depuis?
—Lors de mon retour à Tonnerre, j'ai reconnu sans peine, sur ce qui m'a été dit des deux prisonniers échappés, le jeune seigneur de Varennes et le moine qui lui servait de guide.
—Un moine! s'écria la reine de Neuville.
—Messire de Flavi ignore la route qu'ils ont suivie, reprit Exaudi nos, et c'est là ce qu'il voudrait apprendre de toi.
—Ce sont eux! répéta la vieille femme, comme si elle se parlait à elle-même; un moine déjà vieux et chauve, avec un jeune garçon de seize ans... l'air hardi... et portant le costume de novice.
—Sur mon âme! c'est cela, dit l'archer de plus en plus surpris.
—Et tu les cherches? reprit la vieille femme.
—C'est-à-dire que messire de Flavi voudrait savoir où les trouver.
—Que donnera-t-il si je le lui apprends?
—Tu sais donc où ils sont?
—Si je lui livre le moine et son compagnon?
—Quand cela?
—Sur-le-champ.
—Est-ce possible! s'écria Exaudi nos. Quoi! la puissance de ton art pourrait les amener ici!...
—Donne seulement les deux pièces d'or que le sire de Flavi t'a remises, reprit la reine de Neuville en tendant sa main ridée.
—Ah! tu sais cela aussi! dit l'archer de plus en plus saisi;—et tirant de la ceinture de son haut-de-chausses de cuir l'argent demandé:—Eh bien, prends... et voyons si tu pourras remplir ta promesse.
La vieille femme fit disparaître les pièces d'or dans son sein, puis tournant sur elle-même, elle se mit à murmurer des paroles mystérieuses et à décrire, avec sa baguette, des cercles magiques. À mesure qu'elle parlait, le son de sa propre voix semblait exciter en elle une sorte de vertige, elle courait autour de son réduit, frappant les chaudières sonores avec sa baguette de fer et prononçant les mots cabalistiques vach, vech, stest, sty, stu. À ce cri, des hurlements sortirent des pièces voisines, le crapaud à la tête brillante s'agita sous le globe de verre, et des couleuvres soulevèrent leurs têtes d'un des vases touchés par la sorcière.
Exaudi nos et ses compagnons épouvantés avaient reculé jusqu'à l'entrée; mais tout à coup la reine de Neuville, qui était arrivée près du caveau dans lequel le Père Cyrille et Remy se trouvaient enfermés, s'écria:
—Bien, bien, Mysoch, ils y sont.
—Qui cela? demanda l'archer, qui, au milieu de son effroi, n'avait point oublié le but de la conjuration.
Pour toute réponse, la reine de Neuville ouvrit brusquement la porte du caveau, et les trois soldats aperçurent le moine et l'enfant debout près du seuil.