§ 7.
Le lendemain, à une heure du jour déjà avancée, la troupe du sire de Flavi se trouvait arrêtée sur un des points de la plaine qui sépare Artenay de Patay. Les cavaliers avaient mis pied à terre pour faire brouter leurs chevaux, et eux-mêmes étaient étendus sur l'herbe où ils se reposaient, lorsque leur chef sortit tout à coup d'une chaumière où il avait été rejoint par un messager arrivé à franc étrier, et fit sonner le boute-selle; il venait d'apprendre la défaite des Anglais à Patay et l'arrivée du roi avec l'armée victorieuse.
Tous ses compagnons, parmi lesquels l'heureuse nouvelle se répandit aussitôt, s'empressaient de faire brider leurs chevaux et de prendre leurs armes pour courir au-devant de Charles VII, lorsque Exaudi nos parut couvert de boue et de sueur.
À sa vue, le gouverneur de Tonnerre, qui allait monter à cheval, s'arrêta:
—Eh bien, demanda-t-il vivement, en prenant l'archer à part.
—J'ai réussi, répliqua Richard triomphant.
—Quoi! les fugitifs?
—Regardez.
Le sire de Flavi se retourna et aperçut, à quelques pas, sous un noyer, le Père Cyrille et Remy gardés par les deux compagnons de Richard.
—Dieu me sauve! sont-ce bien eux? s'écria-t-il émerveillé.
—Eux-mêmes, messire, répliqua Exaudi nos; la reine de Neuville nous les a fait venir à commandement.
—Ainsi, tu es sûr de reconnaître le jeune gars et le moine?
—Aussi sûr que de vous voir.
Le visage de messire de Flavi prit une expression de dureté résolue. Il regarda un instant les prisonniers, comme s'il eût délibéré en lui-même sur ce qu'il devait faire, puis s'avançant brusquement vers eux:
—Par les mille diables! ils ne nous échapperont pas cette fois, dit-il; nous n'aurons pas ici d'incendie pour sauver les traîtres.
—Ne parlez pas de traîtres, messire, répliqua Cyrille, car vous savez que nous sommes bons Français.
—Oses-tu bien me regarder en face et répondre aussi hardiment, faux moine! interrompit de Flavi avec emportement. Sur mon Dieu, je ferai un exemple de ces mauvais garçons qui ont vendu la France aux hommes d'outre-mer.
Un murmure d'approbation s'éleva parmi les gendarmes qui entouraient les prisonniers.
—Oui, oui, il faut des exemples, répétèrent plusieurs voix. Une corde, apportez une corde!
—Voilà, cria Richard, qui avait détaché le licou d'un cheval de valet.
—Noël! Noël!
—Il n'y a qu'une cravate pour deux, fit observer un gendarme.
—Chacun aura son tour, comme pour les sentinelles, répondit un second.
—Par lequel commencer!
—Par le moine! par le moine!
—Non, dit de Flavi, par le jeune gars.
Exaudi nos avait fait approcher le cheval de l'arbre; il monta debout sur la selle, atteignit une branche et y attacha l'extrémité du licou. Les deux soldats voulurent saisir Remy pour le soulever jusqu'à l'autre bout; mais le Père Cyrille se jeta au-devant.
—Ne le tuez pas! s'écria-t-il hors de lui, au nom du Dieu vivant, ne le tuez pas! nous ne sommes point des espions! Le sire de Flavi le sait... car son archer nous connaît. Il a reçu l'hospitalité dans notre couvent, j'ai pansé la plaie de sa jambe droite. Je l'adjure de déclarer ici la vérité!...
—Personne n'a-t-il un manche de plique pour faire un bâillon à ce bavard? interrompit de Flavi.
—Que l'archer parle! j'adjure l'archer! cria de nouveau le moine.
—Plus vite donc, reprit le gouverneur, pendez le petit! pendez!
Mais le Père Cyrille avait réussi à rompre les liens qui le garottaient, et continuait à défendre Remy avec désespoir.
—Non, répétait-il, vous ne pouvez le faire périr par la corde... il est de sang noble... défendez-le, messires; qu'on cherche au moins à connaître la vérité; qu'on nous laisse le temps de prouver qui nous sommes... C'est un complot... un assassinat... Le sire de Flavi veut se défaire d'un parent...
—Finiras-tu, archer d'enfer? s'écria de Flavi en pâlissant et en montrant le poing fermé à Exaudi nos. Et vous autres, ne pouvez-vous donc venir à bout d'un moine et d'un enfant? Tirez la corde, par le ciel! tirez la corde, et si vous ne pouvez le pendre, ouvrez-lui la gorge avec l'épée.
En prononçant ces mots, lui-même avait tiré à demi la miséricorde qu'il portait à la ceinture, mais il fut interrompu par de grands cris poussés tout à coup, et par un mouvement qui se fit au milieu des hommes d'armes qui l'entouraient; une troupe de cavaliers venait de paraître au tournant du chemin, et arrivait au milieu d'un tourbillon de poussière. Aux vêtements de soie et d'or, aux plumes qui ornaient les casques et les chevaux, tous nommèrent la gendarmerie d'ordonnance.
Au milieu se trouvait le roi Charles VII, accompagné du connétable de Richemond, de La Trémouille et de la Pucelle, avec son étendard de boucassin frangé d'or. Sur cet étendard était figuré le Christ assis sur son tribunal dans les nuées, et portant à la main le globe du monde; plus bas on voyait deux anges en adoration, et ces mots écrits en lettres d'or: Ihésus Maria.
La troupe, éclairée par un rayon de soleil sous lequel étincelaient les étoffes et les armes, arriva d'un seul élan jusqu'au sire de Flavi, et fit halte à quelques pas du noyer.
En reconnaissant le roi, tous les hommes d'armes avaient couru à leurs chevaux pour former leurs rangs, afin de le recevoir, et de Flavi fut obligé de les imiter. Les trois soldats restèrent seuls avec le moine et Remy; mais ils lâchèrent le dernier, qu'ils avaient soulevé jusqu'à la corde, et le laissèrent retomber à terre.
Il y eut un moment où tous les regards, même ceux des deux prisonniers, ne s'occupèrent que de la troupe victorieuse qui venait de s'arrêter. Le groupe au milieu duquel se trouvait le roi s'en détacha lentement et s'avança vers la compagnie du sire de Flavi, qui achevait de prendre ses rangs. La Pucelle marchait à la droite de Charles, revêtue d'une armure que l'on avait fabriquée pour elle, et ceinte de l'épée à cinq étoiles, trouvée dans l'église de Fierbois; sa visière était baissée comme pour le combat.
Arrivée à quelque distance de l'arbre, elle aperçut le moine et le jeune garçon garottés, et remarqua la corde qui pendait à la branche.
—Pour Dieu! que veut-on faire de ces gens? demanda-t-elle en s'arrêtant.
—Ne prenez point garde, ce sont des traîtres, répondit le sire de Flavi, qui voulut passer outre.
—Ah! qu'ils périssent donc, si c'est la volonté du Christ! reprit Jeanne en soupirant.
Puis, comme elle s'était approchée de quelques pas, elle s'arrêta de nouveau avec une exclamation de surprise.
—Des traîtres! répéta-t-elle vivement; sur mon âme! vous êtes trompé, messire.
Et levant sa visière, elle montra aux yeux stupéfaits de Remy les traits de la pastoure de Domremy!
Le jeune garçon avait jeté un grand cri en tendant les mains de son côté: elle poussa son cheval jusqu'à lui, et se pencha en avant.
—Est-ce vrai, ce qui vient d'être dit? reprit-elle vivement, et serais-tu l'ami des Anglais?
—Qu'on me donne des armes, s'écria Remy avec un mouvement d'indignation ardente, et l'on verra si mon cœur est à Charles ou à Bedfort.
—Sur mon Dieu! voilà qui est bien répondre, dit la Pucelle, en se tournant vers Charles, qui s'était approché; et notre gentil roi ne refusera pas la grâce d'un pauvre chevrier de mon pays.
—Demandez plutôt justice pour lui! s'écria le moine, et le pauvre chevrier deviendra un riche et noble seigneur; car, aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu en trois personnes, le jeune garçon ici présent est fils légitime de la dame de Varennes.
—Par la gorge! moine, tu en as menti! s'écria de Flavi, qui fit avancer brusquement son cheval sur le Père Cyrille, et le heurta si violemment qu'il tomba étourdi et sanglant. Emmenez cet affronteur, ajouta-t-il en faisant signe à ses gens de le saisir.
Mais Jeanne avait sauté à terre pour relever le moine, et s'écria tout émue:
—Ah! Jésus! il est blessé. Aidez-moi à le soulager, messires, le cœur me tourne quand je vois couler le sang d'un Français.
—De fait, ceci n'est point l'action d'un gentilhomme, dit le roi sévèrement.
—Non, reprit la Pucelle, les vrais chevaliers ne frappent pas les faibles; mais sur mon salut! ceux-ci ne me quitteront plus, et avec la protection de notre gentil roi, leur dire sera vérifié.
—Ce sera chose facile, reprit Charles; ce soir même nous passons près du château de Varennes. Emmenez vos protégés, Jeanne, nous les mettrons en présence de la dame et d'hommes prudents qui décideront.
À ces mots, il tourna bride et se remit eu marche. Jeanne appela aussitôt le frère Jean Pasquerel, lecteur du couvent des Augustins de Tours, qu'on lui avait donné pour aumônier particulier, et confia à sa garde les deux voyageurs. Elle pria, de plus, le chevalier Jean d'Aulon, son écuyer, de leur procurer des chevaux, les encouragea par quelques pieuses paroles, puis rejoignit la suite du roi.
Restés seuls, le Père Cyrille et Remy adressèrent d'abord une fervente prière à Dieu pour le remercier du secours inespéré qu'il leur avait envoyé.
Cependant, si le péril était passé, la plus sérieuse épreuve leur restait encore à subir; dans quelques heures le sort de Remy allait se décider, et à cette pensée, tous deux tremblaient involontairement. Tant qu'ils avaient été loin du but, les difficultés de la route avaient absorbé toute leur attention, et occupé uniquement leur énergie; ils ne s'étaient point préoccupés des moyens par lesquels ils prouveraient la réalité des droits de Remy; les preuves qui leur avaient suffi pour croire leur semblaient également suffisantes pour persuader; mais, le moment venu de faire valoir ces preuves, ils commencèrent à craindre et à douter! Les affirmations de Remy, appuyées par la déclaration du chevrier qui l'avait recueilli, suffiraient-elles pour convaincre la dame de Varennes d'abord, puis les gens qui devaient examiner l'affaire? Le sire de Flavi ne ferait-il point prévaloir ses soupçons intéressés? Le Père Cyrille, qui avait vécu parmi les hommes trop peu pour déjouer leurs complots mais assez pour les craindre, se sentait surtout inquiet du résultat de l'examen.
Ils chevauchèrent tout le jour l'un près de l'autre, et tourmentés tous deux de l'épreuve annoncée sans oser se le dire. Enfin, vers le soir, la troupe entière campa en vue du château de Varennes, et Ambleville, un des hérauts d'armes de la Pucelle, vint pour chercher Remy et son conducteur.
Ils trouvèrent dans la grande salle Jeanne entourée de plusieurs évêques et gentilshommes qui formaient le conseil du roi. Le sire de Flavi était près de la porte, l'air encore plus farouche que d'habitude.
Au moment où le moine entra avec Remy, la Pucelle fit un pas à leur rencontre.
—Au nom de la Vierge Marie, dit-elle, approchez sans crainte et exposez vos droits à messires qui sont prud'hommes. Si vous avez parlé vrai, comme je crois, ils vous seront miséricordieux.
Cyrille s'inclina respectueusement devant les membres du conseil.
—Dieu le leur rendra, dit-il avec cette espèce de fierté dont l'habit religieux pouvait seul alors donner l'habitude; car il est dit dans l'Écriture: Comme l'homme jugera il sera jugé.
Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, fit signe aux autres membres du conseil, qui s'assirent; puis il commença l'interrogatoire de Remy et du Père Cyrille. Celui-ci leur raconta en détail tout ce que le lecteur connaît déjà: l'arrivée du jeune chevrier au couvent, la rencontre de l'archer, leur départ et les divers accidents du voyage; enfin il présenta, à l'appui de ses affirmations, le testament sous forme de lettre, dicté par Jérôme Pastouret avant sa mort.
Mais messire de Flavi, qui avait écouté son récit avec un sourire d'incrédulité ironique, haussa les épaules lorsqu'il eut achevé.
—La fable est passablement ourdie, dit-il d'un ton méprisant, et elle pourrait surprendre des hommes de quelque prudence; mais avant de répondre au révérend, je prie le conseil d'entendre l'archer, dont les confidences lui ont appris les recherches de la dame de Varennes.
Le chancelier ordonna de l'introduire, et Exaudi nos se présenta.
Il affectait une timidité respectueuse qui disposa favorablement le conseil. Après l'avoir rassuré, l'archevêque de Reims lui demanda de déclarer tout ce qu'il savait, et Richard raconta comment, en apprenant par lui la recherche que faisait la dame de Varennes, le Père Cyrille avait pensé à présenter Remy à la place de l'enfant disparu, et lui avait proposé d'entrer dans le complot. La déclaration était faite avec tant de calme et de précision, que le conseil parut ébranlé; mais Jeanne, qui s'était retirée à l'écart pour prier, selon sa coutume, s'approcha dans ce moment, et, entendant les dernières paroles d'Exaudi nos, elle s'écria:
—Ah! par la vraie croix! je connais ce témoin; c'est celui qui a traîtreusement comploté ma mort quand je me rendais devers le roi.
À cette déclaration inattendue, il y eut un mouvement général; les juges surpris s'étaient retournés. Exaudi nos devint pâle, et le Père Cyrille s'approcha de Jeanne.
—Oui, c'est bien lui, reprit celle-ci, dont le regard restait appuyé sur Richard. Aidé du messager, il devait me noyer au passage du pont.
—Et si vous avez échappé, ajouta le moine, c'est à l'enfant, après Dieu, que vous le devez; car la voix entendue dans l'église de La Roche était la sienne.
—Ah! sur mon âme! s'il en est ainsi, je le lui revaudrai! s'écria Jeanne, et notre gentil roi ne refusera pas de m'aider à m'acquitter, comme c'est justice.
Cet incident venait de produire une réaction aussi subite qu'inattendue. L'accusation portée contre Exaudi nos par Jeanne avait complétement détruit l'effet de son témoignage, et le service rendu à l'héroïne par Remy avait évidemment reporté sur lui l'intérêt du conseil. Messire de Flavi s'en aperçut, et, interrompant brusquement les expressions de reconnaissance de la Pucelle:
—C'est trop disputer sur une pareille affaire, dit-il; pour éviter des débats et des retards, je demande qu'elle soit jugée par Dieu, et je jette le gant à tout champion qui voudra défendre le mensonge du moine.
À ces mots, il ôta un de ses gantelets qui alla tomber sur les dalles, à quelques pas de Remy.
Le jeune garçon fit un mouvement pour le relever; le Père Cyrille le retint.
—Dieu ne doit juger que là où la sagesse des hommes fait défaut, dit-il; et pour le présent, c'est au conseil à décider.
—Sur mon salut! si j'osais parler devant de si savants hommes, dit Jeanne, je demanderais pourquoi la dame de Varennes n'est point appelée? chaque femme reconnaît son sang.
Les membres du conseil firent un signe d'assentiment; ils se consultèrent un instant, et après avoir fait retirer le moine et Remy derrière une tapisserie, ils envoyèrent chercher la maîtresse du château.
Celle-ci se présenta, accompagnée de son aumônier: c'était une femme de quarante ans, qui avait été belle, mais pâlie par les chagrins et les austérités. Elle portait le grand habit de veuve avec les coiffes et les voiles. Avertie qu'il s'agissait de son fils, elle accourait éperdue, et son premier cri demanda où il était. Le chancelier s'efforça de la calmer.
—Celui qui réclame ce nom n'a pas encore prouvé son droit de le porter, dit-il.
—Ah! qu'il vienne, reprit vivement la dame de Varennes, je suis sûre de le reconnaître.
—Et comment? demanda l'archevêque.
—En l'interrogeant sur son enfance, reprit la mère; en lui montrant le château dans lequel il a été élevé... ou plutôt... Non, j'ai un autre moyen, messires, un moyen infaillible: la prière de sainte Clotilde.
—Une prière?
—Transmise de mère en mère dans notre famille, et qui est comme le privilége du premier-né. Mon fils avait trois ans quand je la lui appris... S'il ne l'a point oubliée, s'il peut seulement en répéter quelques mots, le doute est impossible; car lui et moi sommes seuls à la connaître.
Et cherchant du regard autour d'elle celui qui pouvait être son fils, la veuve se mit à murmurer d'une voix tremblante:
—«Sainte Clotilde! toi qui n'as point d'enfant dans le paradis, prends le mien sous ta protection; sois près de lui quand je n'y serai pas, ici, ailleurs et partout.»
Elle s'arrêta palpitante comme si elle eût attendu la réponse à cette espèce d'appel. Tout à coup une voix ferme et jeune se fit entendre et continua:
—«Sainte Clotilde! je te donne mon fils petit pour que tu m'en fasses un homme, et faible pour que tu me le rendes fort! Retranche trois de mes jours pour lui en ajouter dix, et prends toutes mes joies pour lui en donner cent fois davantage!»
La dame de Varennes poussa un cri, tendit les mains et tomba à genoux.
—Il sait la prière! balbutia-t-elle... C'est lui... Mon fils!
—Ma mère! répondit la voix.
Et le rideau, brusquement tiré, laissa voir Remy, qui s'élança dans les bras de la veuve!...
On ne raconte point de telles scènes. Tout se borna longtemps à des sanglots de joie, à des noms échangés, à des étreintes mouillées de larmes. Les membres du conseil étaient émus; Jeanne priait et pleurait, et le Père Cyrille, fou de joie, courait la salle en criant:
—J'en étais sûr, l'horoscope l'avait annoncé. Persécuté par le Taureau... secouru par la Vierge et Mars... La Vierge et Mars, c'est Jeanne, la pure et guerrière Jeanne, sicut erat Pallas. Maintenant, que Dieu sauve la France! j'ai sauvé mon petit chevrier.