§ 3.
Un soir d'été, après avoir quitté son atelier, Frédéric, selon son habitude, était allé s'asseoir dans le parterre de la bonne femme Ridler pour y étudier en repos, lorsque la nuit le força de fermer son livre. Ses pensées se portèrent alors naturellement sur l'objet qui l'intéressait le plus au monde; il se demanda pour la centième fois ce que son frère avait pu devenir depuis quinze jours qu'il ne l'avait point revu; il se rappelait avec douleur les dernières paroles de sa mère:—Restez unis dans cette vie comme vous l'avez été dans mon amour;—et il se disait que, dans le ciel même, son bonheur ne pourrait être parfait, puisque sa dernière espérance avait été trompée. Au milieu de ce chagrin une consolation lui restait, il pouvait se rendre la justice qu'il n'avait rien négligé pour obéir aux recommandations de la mourante. Non-seulement il avait aidé François de ses conseils, mais il n'avait cessé de s'imposer mille privations pour lui. Maintenant, hélas! il voyait que ses sacrifices étaient inutiles et qu'il y a des âmes qui échappent à tous les liens. Ces réflexions l'attristaient profondément. Contre son ordinaire il n'attendait point avec impatience qu'Odile Ridler eût allumé sa petite lampe afin de continuer sa lecture, et, dominé par ses inquiétudes, il se promenait dans les étroites allées du jardin.
Tout à coup, une voix bien connue qui l'appelait d'un ton précautionneux se fit entendre à quelques pas. Frédéric se retourna vivement et aperçut François, dont les vêtements en lambeaux, la figure hâve et fatiguée annonçaient assez comment il avait dû vivre depuis sa disparition.
Son frère le regarda quelque temps avec une expression de tristesse et de pitié; mais, découragé par cette vue et ressentant la crainte délicate qui vous rend embarrassé devant la faute d'autrui, il n'eut pas la force de lui faire une question.
François, que son caractère insouciant mettait à l'abri de ces pudeurs, fut le premier à rompre le silence.
—Tu me trouves bien changé, n'est-ce pas? lui demanda-t-il d'un ton qui indiquait plutôt la contrariété que le remords, mais, dame! je n'ai pas voyagé au pays de Cocagne, depuis que je t'ai quitté; et je me suis couché plus d'une fois sur ma faim.
—Quelle raison a pu te tenir si longtemps éloigné de la maison? demanda Frédéric avec hésitation.
—La meilleure de toutes, l'ennui de dévider des bobines. Le contre-maître s'est aperçu que je n'avais pas grand penchant pour l'atelier; il a fait son rapport au chef, qui m'a poliment congédié, il y a quinze jours.
—C'était un malheur bien grand, pour nous qui n'avons d'autre ressource que nos bras, mais ce n'était pas une cause suffisante pour disparaître.
—J'avais peur que la bonne femme Ridler, me sachant sans ouvrage, ne voulût pas me recevoir.
—Peut-être à ma prière eût-elle consenti à te garder. D'ailleurs, tu le sais, aussi longtemps que j'aurai un morceau de pain et un lit tu en pourras toujours demander ta part.
—Oui, mais je m'attendais aussi à avoir ma part de sermons, et je n'en veux plus. D'ailleurs, j'étais bien aise de voir un peu de pays. J'ai voulu faire une promenade en Suisse; on dit que c'est si beau et qu'on y vit pour rien! c'était tentant, vu ma position. Mais ces montagnards sont des brutes; quand je leur demandais à manger ils me répondaient que j'étais en âge de gagner ma vie moi-même!... comme si c'était la peine de quitter son pays pour aller travailler ailleurs.
—Je crois bien, répliqua Frédéric d'un ton sérieux, qu'il n'y a pas de pays où l'on soit dispensé de travailler, et je ne regarde pas cette nécessité comme un malheur; mais ce qui en est un véritable, c'est de ne pas vouloir s'y soumettre.
—Elle est amusante, ta nécessité! bon pour toi qui remontrerais la sagesse au bon Dieu; quant à moi, j'étais né pour être riche, et l'on aurait dû me faire apprendre cet état-là.
—Écoute, dit Frédéric, ce sont des choses bonnes à dire en plaisantant; mais, tu le sais bien toi-même, tes plaintes sur ta position ne la changeront pas; il faut donc l'accepter telle qu'elle est. Ce n'est point au repos que nous devons tendre, nous autres fils d'ouvriers; notre but doit être de vivre sans avoir besoin de l'aumône du riche; pour cela nous n'avons de ressources que nos bras. Le faible seul a droit de se plaindre; car quand on a la force et la santé, le travail est facile.
—Ne t'ai-je pas dit, répliqua François d'un ton de mauvaise humeur, que j'avais été chassé de la fabrique? À quoi donc me servirait l'amour du travail puisque je n'ai plus d'ouvrage?
—Il y a à Mulhouse d'autres fabriques que celles où tu travaillais, et avec de la bonne volonté tu trouverais à t'employer.
—Oui, que j'aille de porte en porte demander si on a besoin de moi, n'est-ce pas? c'est glorieux ce métier-là.
—Trouves-tu moins humiliant de tendre la main devant la charité du passant? Mais puisque ces démarches te coûtent, je t'en épargnerai l'ennui. Demain matin je parlerai à M. Kartmann, et peut-être consentira-t-il à t'admettre dans ses ateliers. Cela te convient-il?
—Il faut bien que ça me convienne.
Frédéric ne voulut pas prolonger un tête-à-tête pénible; d'ailleurs, François avait l'air fatigué, il l'engagea à rentrer dans la chambre d'Odile.
Celle-ci témoigna d'une manière peu gracieuse au vagabond l'étonnement que lui faisait éprouver son retour, et l'engagea à chercher un asile ailleurs; mais Frédéric intercéda pour son frère, et obtint de la bonne femme Ridler la permission de lui donner la moitié de son lit et de son souper.
Ainsi, François sentait déjà l'influence de Frédéric s'étendre sur lui comme une protection.
La nuit qui suivit le retour du déserteur fut bien différente pour les deux frères; l'aîné dormit tranquillement, s'inquiétant peu du lendemain, tandis que le sommeil de Frédéric fut troublé par mille inquiètes pensées. Il songeait avec effroi à la manière dont M. Kartmann accueillerait sa demande.
Le lendemain matin il se rendit avec François chez son chef et lui expliqua d'une voix tremblante la cause de sa visite. Il aurait voulu cacher la mauvaise conduite de son frère; mais quand M. Kartmann lui demanda pourquoi il avait quitté l'atelier où il travaillait, il avoua tout, car il ne savait pas mentir.
—Ce sont de tristes antécédents, dit le chef de fabrique en secouant ta tête; cependant, ajouta-t-il en se tournant vers François, je veux bien vous admettre chez moi; mais n'oubliez pas que je vous reçois par considération pour votre jeune frère, dont je vous engage à prendre exemple.
Ce jour-là comme la veille, c'était donc encore sur la recommandation d'un enfant moins âgé que lui qu'on voulait bien l'accueillir. Mais dans le cœur de François, aucun sentiment de fierté ne se trouvait froissé par ce renversement de rôles; et quand il se trouva seul dans l'escalier avec Frédéric, il lui dit d'un ton dégagé:
—Diable! il paraît que tu es un personnage ici! tu n'as qu'à demander pour obtenir. Dorénavant je saurai à qui m'adresser.
—Je fais mon devoir et l'on m'en sait gré, répondit Frédéric; voilà tout le secret de mon influence.