§ 4.
Plusieurs mois se passèrent sans apporter aucun changement à la situation des deux frères. L'aîné, comme nous venons de le dire, avait été admis dans la fabrique de M. Kartmann, et, quoiqu'il montrât peu de zèle, il n'avait point encore mérité de sérieuse réprimande. Quant à Frédéric, les qualités qui l'avaient fait remarquer de son chef prenaient chaque jour plus de développement. Son intelligence, accrue par l'instruction qu'il avait acquise à force de persévérance, le plaçait au-dessus de tous les apprentis de son âge, et l'attention consciencieuse avec laquelle il s'acquittait du travail qu'on lui confiait le rendait presque aussi utile qu'un homme. Employé comme pinceauteur dans les immenses ateliers de M. Kartmann, qui comprenaient la fabrication du coton depuis le filage jusqu'à l'impression, il avait souvent admiré les planches gravées, au moyen desquelles des toiles blanches se trouvaient transformées en élégantes indiennes; cette observation attentive avait fini par devenir pour lui le motif d'un vif désir et d'une vague espérance. Être admis dans l'atelier de gravure pour y apprendre à composer ces planches précieuses fut bientôt le rêve de toutes ses heures. Sans se rendre encore bien compte de ses projets, il aimait à songer qu'il pourrait peut-être un jour changer sa position contre celle de graveur, car il avait cette ambition louable qui fait souhaiter à l'enfant de s'élever par son courage et son industrie. Il songea d'abord à obtenir de son chef la permission de détourner quelques heures de son travail pour apprendre l'état qu'il désirait; mais il s'effraya à l'idée de solliciter une telle faveur. Son expérience l'avait convaincu, d'ailleurs, que tout est possible à une volonté ferme; il résolut donc de se rendre à l'atelier de gravure pendant l'heure des repas et de s'y exercer en secret. Un jeune apprenti de cet atelier, qu'il avait mis dans sa confidence, lui indiqua les moyens mécaniques de sa profession, et au bout de quelque temps Frédéric était capable de graver passablement un dessin peu compliqué.
Il continua ainsi pendant plusieurs mois à se rendre régulièrement à l'atelier sans que personne se doutât de quelle manière il employait ses récréations. Ses compagnons de travail étaient si peu accoutumés à l'avoir pour compagnon de leurs jeux, qu'aucun d'eux ne songeait à s'enquérir du motif de ses absences; il est même probable que Frédéric eût atteint son but sans éveiller l'attention de personne si un événement qui se passa vers le milieu de l'hiver de 18.. n'eût changé ses projets et donné une nouvelle direction à sa vie.
Un jour que, selon son habitude, il venait de monter à l'atelier après son dîner et qu'il était déjà à l'ouvrage, il entendit un bruit de pas qui le fit tressaillir; comme il était là sans autorisation, la crainte d'être surpris l'occupait toujours. Il se jeta précipitamment derrière un meuble qui lui avait déjà servi plusieurs fois dans de semblables occasions. Ce meuble lui cachait entièrement ce qui se passait dans l'appartement; cependant, au mouvement qui se fit, il présuma que plusieurs personnes y étaient entrées. Il ne songea d'abord qu'à se blottir de façon à n'être pas remarqué; mais au bout de quelques minutes, les précautions qu'il entendait prendre et des paroles chuchotées à demi-voix lui causèrent de l'inquiétude.
—As-tu bien fermé la porte? disait quelqu'un.
—Regarde dans le cabinet s'il n'y a personne, reprit une autre voix.
—Pourquoi cette crainte d'être surpris? se demandait Frédéric avec effroi; et il n'osait respirer. Quelque chose l'avertissait que ce n'était point un hasard, mais une volonté providentielle qui le rendait témoin de cette scène: jamais il n'avait éprouvé une pareille anxiété.
Quand les nouveaux venus se crurent à l'abri de toute surprise, l'un d'eux prit la parole, et d'une voix basse mais bien articulée, et qui prouvait l'importance qu'il attachait à ses explications, il développa le projet qu'il avait conçu.
Ce projet ne consistait en rien moins qu'à forcer, au milieu de la nuit, les fenêtres du comptoir de M. Kartmann et à enlever sa caisse. Frédéric reconnut, dans les explications qui furent données, que ceux qui tramaient ce complot étaient des ouvriers mêmes de la fabrique, et il ne put se défendre d'un mouvement d'horreur; mais songeant combien il lui importait de connaître tous les détails de cette affaire, il se tint plus immobile que jamais.
Les rôles furent distribués.
—Un de nous, dit celui qui avait expliqué l'affaire, s'introduira le premier dans le comptoir par le carreau cassé; voyons, quel est le plus mince? Ça doit être François.
À ce nom Frédéric sentit un horrible frisson parcourir tout son corps. Mais quand il entendit la voix de son frère répondre aux instructions qu'on lui donnait, il laissa échapper malgré lui un cri de saisissement et de douleur.
Il se fit un silence subit parmi les ouvriers.
—D'où vient ce cri? demanda-t-on.
—Il est parti de la chambre même.
—Il y a quelqu'un ici.
Les perquisitions ne furent pas longues, et Frédéric se trouva bientôt en présence des comploteurs. On l'interrogea pour savoir ce qui l'avait porté à se cacher; il l'expliqua brièvement.
—Tu as entendu tout ce qu'on vient de dire, n'est-ce pas?
—Oui, répondit Frédéric.
Alors s'éleva entre les ouvriers un débat sur la question de savoir ce que l'on ferait de l'enfant. Il y eut contre lui des imprécations, des menaces, et l'on alla même jusqu'à dire que le plus sûr était de s'en débarrasser; mais cette proposition, qui avait pour but d'effrayer Frédéric, le laissa sinon tranquille, du moins résolu. Enfin, il fut convenu qu'on l'enfermerait pour s'assurer de son silence jusqu'au lendemain. La difficulté était de trouver un lieu convenable. Un des ouvriers proposa une mansarde qu'il occupait dans l'établissement; il fit observer qu'elle était reléguée dans une partie de la maison qui ne servait point à l'exploitation, et n'avait qu'une croisée donnant sur une petite cour où l'on n'entrait jamais. Cette proposition fut acceptée. On monta un escalier désert, on traversa un long corridor étroit et on poussa Frédéric dans la chambre en fermant la porte à double tour.
Rien ne peut peindre sa douleur lorsque, abandonné à lui-même, il eut fait l'inspection rigoureuse de sa prison et se fut assuré qu'il n'y avait aucun moyen de fuir.
Il se laissa tomber sur une chaise où il resta quelque temps dans un accablement désespéré; puis, se levant, il se mit à parcourir la chambre tout égaré. Les pensées se succédaient rapidement dans son esprit. Il eût donné la moitié de sa vie pour pouvoir prévenir M. Kartmann du péril qui le menaçait et pour détourner François du crime qu'il était près de commettre: il voyait son bienfaiteur et son frère sur le point de se perdre l'un par l'autre sans pouvoir les avertir ni les sauver.
Plusieurs heures se passèrent, pour lui, dans des alternatives d'abattement et de désespoir. À la fin il fut pris d'une espèce de fièvre d'angoisse. Malgré le froid rigoureux de l'hiver il sentait son front brûler. Il ouvrit la fenêtre et vint s'y accouder, espérant que l'air du dehors le soulagerait. Il resta pendant longtemps dans la même position, regardant vaguement et suivant de l'œil, sans les voir, les nuages qui passaient dans le ciel. Après avoir erré sur tous les objets environnants, ses regards vinrent enfin s'attacher à un tuyau de cheminée qui se trouvait à une des ailes de la maison; pendant quelque temps ils suivirent avec une distraction indifférente les tourbillons de fumée qui s'en échappaient. Mais tout à coup l'enfant tressaillit, il se pencha en avant et regarda avec anxiété; il n'en pouvait douter, cette fumée sortait du cabinet de M. Kartmann.
Il rentra précipitamment dans la chambre qui lui servait de prison, et, bénissant l'heureuse habitude qu'il avait contractée, de porter toujours sur lui ce qui était nécessaire pour écrire, il se mit à tracer un billet dans lequel il avertissait sommairement M. Kartmann de ce qu'il avait découvert, en lui faisant connaître le lieu où il était renfermé.
Son billet achevé, il se rapprocha de nouveau de la fenêtre. La maison, comme toutes celles qui servent à des exploitations de ce genre, était très-élevée. Frédéric en mesura un instant la hauteur, mais sa résolution ne fut point ébranlée par cet examen.
Souvent, dans ses jeux d'enfant, il avait grimpé à des arbres et parcouru des toits; il était agile, hardi, et, d'ailleurs, il y avait nécessité à tout hasarder. Il monta sur le relai de la croisée, descendit avec précaution dans le canal formé par les toits des deux corps de bâtiment qui se touchaient, et suivit sans grand danger cette route jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la cheminée qu'il voulait atteindre. Le plus difficile était de parvenir à celle-ci en gravissant un toit glissant et très-incliné; cependant l'apprenti y parvint. Voulant d'abord attirer l'attention des personnes qui travaillaient dans le cabinet de M. Kartmann, il jeta un à un, dans le tuyau, des débris de chaux durcie; puis, quand il jugea qu'il en était temps, il laissa tomber son billet, lié entre deux tuiles afin de le préserver des flammes, et regagna promptement sa chambre.
Il s'attendait à une délivrance immédiate; mais les heures s'écoulèrent sans que personne parût. Déjà toutes les horloges de la ville avaient sonné cinq heures; il était toujours auprès de la porte, l'oreille clouée à la serrure; et nul pas ne se faisait entendre dans le corridor. L'inquiétude commença à le saisir. D'où pouvait venir ce retard? son billet n'avait-il point été lu? Toutes les angoisses dont il avait été débarrassé pendant quelque temps lui revinrent. Enfin, quand la nuit fut close, il crut distinguer le bruit d'une marche précautionneuse et légère; une clef tourna doucement dans la serrure... Ce moment fut horrible pour l'enfant, car ce pouvaient être les ouvriers aussi bien qu'un envoyé de M. Kartmann; cependant la clef fut retirée sans que la porte s'ouvrit, et un second essai aussi infructueux fut fait avec une nouvelle clef: probablement on essayait des passe-partout; Frédéric se sentit un peu rassuré à cette pensée. Enfin, à force de tentatives, la porte tourna doucement sur ses gonds, et l'enfant reconnut la voix de M. Kartmann qui l'appelait.
—Venez, lui dit-il, en lui saisissant la main; et du silence, surtout... il ne faut point que l'on soupçonne votre délivrance...
Puis, le conduisant à travers les corridors obscurs, il le mena jusqu'à son cabinet.