§ 6.

Voici la lettre que Jehan écrivait au vieux Thomas.

«Cher et honoré père,

«Vous êtes sans doute bien en peine de moi aujourd'hui, surtout si vous avez appris ma fuite de chez maître Laurent. On n'aura pas manqué d'en parler comme d'une nouvelle preuve de mon indocilité; mais je n'ai fui, mon père, que pour éviter un plus grand malheur. Le drapier oubliait que j'étais un homme racheté comme lui avec le sang du Christ, et il voulait me traiter comme l'intendant de Rillé. Je l'ai quitté afin de ne pas lever la main contre celui dont j'avais mangé le pain.

«Ne m'accusez donc pas. Catherine, qui vous lira cette lettre, comprend bien, elle, pourquoi il m'est impossible de supporter les coups: les coups sont pour les animaux auxquels on ne peut se faire entendre autrement; mais ils ravalent un homme au niveau de la brute. Pour tout être qui pense il ne doit y avoir d'autre fouet que la parole, d'autre aiguillon que le devoir.

«Je suis aujourd'hui à Paris! Ce seul mot de Paris vous dit beaucoup, mon père, et cependant il ne peut vous dire la centième partie de ce qu'il contient.

«Paris est une ville où les maisons sont entassées comme les pierres dans la carrière, où les palais, les cathédrales, les châteaux-forts sont semés aussi nombreux que les bluets dans vos blés. Là il y a comme deux cités séparées par la Seine: d'un côté tout est vêtu de noir, tout parle, gesticule, étudie; c'est le quartier des écoles! de l'autre sont les habits éclatants, les chaperons de mille couleurs, les litières et les cavalcades; c'est le quartier de la noblesse et de la bourgeoisie!

«Quoique la ville soit pavée, les pauvres seuls la parcourent à pied. Les marchands font leurs affaires à cheval, les médecins visitent leurs malades à cheval, les moines mêmes prêchent à cheval. Il n'y a que les conseillers qui se rendent au Palais sur des mules.

«Le nombre des charrettes est immense; mais elles font peu de bruit, celles qui transportent des vivres ayant seules le droit d'avoir des roues ferrées.

«Du reste, vous pourrez encore peut-être, à force d'imagination, vous figurer ce qu'est Paris le jour; mais c'est la nuit qu'il faut le voir avec ses mille lanternes allumées devant les niches des saints, ses troupes de soldats parcourant les rues, et le grand murmure de la Seine sous ses immenses ponts! Puis à minuit toutes les cloches sonnent à la fois, les cierges se rallument dans les églises, les prêtres y accourent, l'orgue retentit, et l'on croirait entendre les anges chanter dans le ciel. Tout se tait ensuite jusqu'à matines où le branle reprend, et où l'on voit accourir bedeaux, chantres, enfants de chœur: les messes commencent; les prêtres vont dans les cimetières, à la lueur des torches, prier de tombe en tombe pour le repos de ceux qui sont morts; enfin le jour se lève, et alors le bruit de la ville qui se réveille couvre tous les autres bruits.

«Hier j'ai vu dîner le roi; le repas se composait de volailles, d'œufs, de porc, et de beaucoup de pâtisseries dont j'ignore le nom. Mais ce qui faisait envie à voir, c'était le dessert. Un bourgeois qui se trouvait près de moi m'en a nommé tous les plats. Il y avait des confitures servies, du sucre blanc, du sucre rouge, du sucre orangeat, de l'anis, de l'écorce de citron, et du manu-christi. Chaque fois que le roi prenait son gobelet, un huissier criait:

«—Le roi boit.

«Et tous les assistants répétaient: Vive le roi!

«Le même bourgeois qui m'avait nommé les sucreries composant le dessert, m'apprit que le service de la bouche occupait au moins deux cents personnes. Il y a les maîtres-queux, les potagers, les hâteurs, les valets tranchants, les valets de nappe; puis les sert-l'eau, les tournebroches, les cendriers, les souffleurs, les galopins! On fait à la cour cinq repas comme dans certains châteaux: le déjeuner d'abord, le repas de dix heures ou décimer, le second décimer, le souper, et enfin le repas de nuit ou collation.

«Mais je m'oublie dans ces détails; à quoi bon vous parler de toutes ces choses? Ah! que n'êtes-vous plutôt ici pour les voir avec moi! Que ne puis-je conduire Catherine au Palais-Royal, où se vend tout ce qui pare une femme; à la foire Saint-Laurent, au Landit surtout, où la plaine Saint-Denis est couverte, d'un côté, de livres, de parchemins et d'écoliers; de l'autre, d'étoffes, d'orfévrerie, et de tout le beau monde qui habite aux environs de l'hôtel Saint-Paul.

«Pauvre Catherine! hélas! je ne la reverrai de longtemps sans doute; car je suis résolu à poursuivre ici mes études, et à prendre, si je le puis, mes degrés.

«Quoi qu'il arrive, je ne lui dis point de penser à moi; le cœur de Catherine n'oublie rien. Les affections qui y mûrissent n'en peuvent plus sortir. Qu'elle continue donc à m'aimer comme je l'aime; car c'est pour elle, c'est pour vous, mon père, que je travaille et que je vis!

«Adieu: pensez à moi dans vos prières, et gardez-vous bien de dire où je suis; messire Raoul serait capable de me faire saisir ici et ramener à son domaine, dont je fais partie comme les arbres mêmes qui y croissent.

«Puisse Dieu vous prendre dans sa miséricorde, et moi avec vous!

«Jehan.»

Cette lettre une fois écrite et partie, Jehan se trouva plus tranquille, et il se hâta de se présenter aux lieux où se donnaient des leçons, portant comme tous les écoliers, d'une main ses livres, et de l'autre la botte de paille sur laquelle il devait s'asseoir. Mais lorsqu'il voulut entrer, on lui demanda la cédule par laquelle son seigneur l'autorisait à suivre les cours de l'université de Paris. Jehan demeura confus et muet.

—Nul serf ne peut entrer aux écoles sans permission de son seigneur, lui dit le contrôleur chargé d'inscrire les étudiants.

—Ainsi ce n'est pas assez d'être les maîtres de notre corps, murmura Jehan, il faut qu'ils le soient de notre intelligence.

Et il se retira le cœur gonflé d'amertume.

Un plus long séjour à Paris lui devenait inutile; il délibérait déjà en lui-même s'il ne retournerait point à son village, quoi qu'il pût lui arriver, lorsqu'un soir les portes de la ville furent fermées avec grande alarme; toutes les lumières qui brûlaient dans les rues, près des niches des saints, furent éteintes, et l'on donna ordre aux habitants de tenir devant chaque porte un seau d'eau et une chandelle allumée. Les Anglais avaient descendu la Seine et venaient attaquer Paris.

On aperçut au matin les feux de leurs avant-postes; bientôt le gros de l'armée parut et campa sur les deux rives.

Cependant, tout ce qu'il y avait dans la ville d'hommes de guerre s'était armé; les bourgeois eux-mêmes accouraient avec de grands cris. On transporta sur les remparts des pierres pour jeter sur les assaillants, et des sacs de terre pour se mettre à l'abri de leurs traits.

Peu à peu la première terreur fit place à la confiance, puis au dédain. On cria qu'il fallait prévenir l'ennemi en l'attaquant dans son camp. On réunit les hommes d'armes; les plus déterminés bourgeois se joignirent à eux, et une porte fut ouverte pour que la troupe pût marcher aux Anglais.

Jehan, qui avait trouvé une hallebarde perdue dans la confusion, suivit cette troupe.

Ils arriveront bientôt devant les ennemis, qui les avaient aperçus et s'étaient préparés à les bien recevoir. Les archers anglais s'avancèrent d'abord contre le corps des bourgeois, qui marchait un peu en avant; mais, contre toute attente, ceux-ci tinrent bon, et, bien qu'il en tombât un grand nombre, ils continuèrent à s'approcher du camp.

Les gens d'armes, voyant cela, ne voulurent point se montrer moins hardis, et chargèrent à bride avalée sur l'ennemi; mais, soit qu'ils eussent mal calculé l'espace, soit qu'ils tinssent peu de compte des communes, comme à Poitiers, ils heurtèrent une partie de la troupe des bourgeois, qu'ils culbutèrent sur les archers. Il en résulta un désordre dont ceux-ci profitèrent, et qui fut encore augmenté par l'arrivée de la cavalerie anglaise.

Cependant, les gens d'armes, qui avaient évidemment compromis le succès par maladresse ou mauvais vouloir, s'efforçaient de racheter leur faute par la bravoure. Entraîné dans la mêlée, Jehan avait été renversé plusieurs fois et s'était toujours relevé plus acharné au combat. Il venait d'échapper à la flèche d'un archer, lorsqu'il se trouva en face d'un chevalier anglais qui leva son épée pour le frapper; mais le jeune serf ne lui en laissa pas le temps, et lui enfonça sa hallebarde au défaut de la cuirasse: le chevalier tomba; Jehan releva son épée, saisit la bride du cheval, sauta en selle et se précipita de nouveau au combat.

Jusqu'alors, le résultat était demeuré incertain; mais l'arrivée d'une nouvelle troupe sortie de la ville, décida la fuite des Anglais.

Jehan les poursuivit quelque temps avec les gens d'armes qui n'avaient point perdu leurs chevaux. Mais enfin la nuit arriva, et se trouvant presque seul il tourna bride vers Paris.

Il suivait les prairies au petit pas, lorsque des gémissements étouffés le frappèrent! Mettant aussitôt pied à terre, et se dirigeant vers l'endroit d'où les plaintes semblaient venir, il trouva un chevalier étendu sur le sol sans mouvement. Jehan le souleva avec effort, déboucla son armure et réussit à lui rendre le sentiment.

Le chevalier lui apprit alors qu'ayant voulu poursuivre les ennemis, quoique blessé, la force l'avait abandonné en chemin, et qu'il était tombé évanoui. Prenant Jehan pour un homme d'armes, il le pria de lui céder son cheval, lui indiquant la maison qu'il habitait à Paris, et proposant de lui laisser en gage son éperon d'or. Jehan refusa le gage, mais donna le cheval en disant qu'il irait le réclamer, et le gentilhomme partit.

L'essai que venait de faire le jeune serf lui avait appris qu'il ne manquait point de courage, et le succès lui avait laissé une exaltation orgueilleuse qui lui parut aussi agréable que nouvelle. Il aimait l'espèce d'égalité que le combat établit entre tous les combattants, la terrible liberté laissée à chacun, ces émotions successives de terreur, de joie ou de fierté. Dans une société, d'ailleurs, où la force avait toujours le droit de son côté, l'homme de guerre ne devait-il pas être le plus indépendant et le plus heureux? Ces idées fermentèrent dans son esprit toute la nuit.

Le lendemain, lorsqu'il se présenta à la demeure du chevalier, celui-ci lui demanda ce qu'il désirait en récompense du service qu'il lui avait rendu.

—Prendre rang parmi les hommes d'armes du roi, répondit Jehan.

—Es-tu serf ou homme libre? demanda le gentilhomme.

—Serf, messire.

—Alors la chose est impossible; le serf doit son sang à son seigneur, et ne peut en disposer sans que celui-ci y consente.

—Toujours, pensa Jehan en quittant le chevalier, toujours le même obstacle! Impossible d'échapper à ce vice de naissance qui me marque au front comme Caïn! Ah! c'est trop attendre; brisons cette chaîne à tout prix.

Et le soir même il quittait Paris, monté sur son cheval de guerre.

Il traversa d'abord la forêt de Bondi, pleine de charbonniers et de boisseliers: comme il allait en sortir, il rencontra une troupe de gens conduits par un curé, qui voyageaient sur deux chariots traînés par des ânes; c'étaient des confrères de la Passion qui parcouraient la France en jouant des mystères. Jehan lia conversation avec le curé, auquel il raconta une partie de ses misères.

Celui-ci, qui considérait la monture du jeune homme d'un œil d'envie, lui proposa tout à coup d'entrer dans sa troupe. Le rôle du Péché mortel, dans la pastorale intitulée: la Bonne et la mauvaise fin, se trouvait précisément à prendre. Il l'assura que les frères de la Passion, outre qu'ils faisaient une œuvre agréable à Dieu en représentant leurs mystères, vivaient dans une liberté et dans un bien-être dont aucune autre profession ne pouvait donner idée. Jehan fut persuadé; il prit place dans un des chariots auquel il laissa atteler son cheval, et continua son chemin avec la troupe de maître Chouard.

Malheureusement, les promesses de ce dernier étaient comme ses pièces: Sonitus et vacuum, sed præterea nihil. Jehan ne tarda point à s'apercevoir du mépris mérité dont ils étaient partout l'objet. À cette époque de rénovation, le besoin de changement et d'aventures avait poussé hors du logis tous ceux auxquels le classement rigoureux de la féodalité était devenu insupportable: c'était ainsi que s'étaient formées les compagnies de partisans qui couvraient la France, les bandes de pèlerins que l'on rencontrait sur toutes les routes, et enfin les troupes de comédiens qui, sous différents noms, commençaient à exploiter les moindres villes du royaume. Celle que dirigeait le curé Chouard n'était qu'un ramas de clercs endettés, d'écoliers compromis, de banqueroutiers en fuite, qui eussent également fait partie d'une bande de routiers. Lui-même n'en avait pris la direction que pour se livrer plus facilement à tous les écarts qu'entraînait la vie de bohémiens qu'ils menaient. Au bout d'un mois, les mauvaises recettes, les frais de route et les orgies avaient épuisé toutes les ressources de la troupe; leurs chariots et les attelages furent saisis par un aubergiste de Troyes, pour payer ce qui lui était dû. Notre héros voulut en vain réclamer son cheval, sous prétexte qu'il n'appartenait point à la troupe; l'aubergiste ne voulut rien entendre.

Il s'en prit alors au curé Chouard, le menaçant de le conduire devant les juges; mais Chouard lui fit comprendre que s'il en venait à cette extrémité, il serait forcé de dire son nom, son état, son pays, et que l'on ne manquerait point de le faire conduire à Rillé, comme serf ayant fui le domaine du seigneur. Jehan sentit qu'il avait raison, et se tut.

Heureusement que le même jour un voyageur qui habitait l'auberge et avait vu son embarras vint le trouver.

—Je suis libraire, lui dit-il, et j'entretiens plus de cinquante copistes pour mes livres; car, malgré le nouvel art venu d'Allemagne, les gens de naissance ou de la cour préféreront toujours une copie à un imprimé: ceux-ci, d'ailleurs, ont encore besoin d'écrivains pour les majuscules et les têtes de chapitre. Je sais que vous maniez la plume avec dextérité, car j'ai vu les affiches de vos spectacles. Suivez-moi, et vous gagnerez ce que gagnent vos compagnons, c'est-à-dire de quoi vivre en chrétien; réfléchissez, et demain vous me ferez connaître votre décision.

Le lendemain, Jehan suivait son nouveau maître sur la route de Besançon.