§ 7.

Plus d'un an après les faits racontés dans le chapitre précédent, messire Raoul était debout dans la grande salle du château, écoutant avec impatience la lecture que lui faisait maître Moreau d'un acte sur parchemin.

—Enfin, dit-il en l'interrompant tout à coup, la vente est conclue, n'est-ce pas?

—Conclue, monseigneur.

—Et je cède au duc de Vaujour une des meilleures parts de mon domaine avec tous les serfs qui en font partie?

—Ses hommes d'affaires doivent venir en prendre possession aujourd'hui même; beaucoup de familles sont déjà réunies dans la cour.

—Je ne veux pas les voir, dit Raoul; leurs lamentations me font mal! Pauvres gens; je les livre à une bête féroce, car le duc n'est pas un homme; mais cette expédition en Terre-Sainte a ruiné notre famille; j'ai vendu tout ce que je pouvais vendre avant de toucher à mon domaine; enfin, il a fallu s'y décider. Au diable! et n'y pensons plus! Tu t'occuperas de tout livrer, maître Moreau; et surtout veille à ce que le nouveau propriétaire n'empiète pas sur ce qui me reste, car un domaine écorné ressemble à une étoffe trouée; la déchirure va toujours s'élargissant.

Dans ce moment un domestique ouvrit la porte.

—Qu'y a-t-il? demanda le comte en se détournant.

—Un marchand voudrait être reçu par monseigneur.

—Un marchand! que Satan l'étrangle; il vient sans doute réclamer le montant de quelque créance.

—Monseigneur m'excusera, celui-ci est un colporteur.

—Et que vend-il?

—Des manuscrits.

—Qu'il passe son chemin; je n'ai que faire en ce moment de sa marchandise.

—Il prétend vouloir parler d'une affaire étrangère à son commerce et qui peut être profitable à monseigneur.

—Allons, vous verrez que c'est quelque juif qui veut me prêter à soixante pour cent; fais entrer.

Le domestique sortit et reparut bientôt avec un jeune homme au teint brun, à la chaussure poudreuse et portant sur ses épaules la balle de colporteur.

À la vue du comte il se découvrit et demeura debout à quelques pas, attendant que messire Raoul lui adressât la parole.

—Tu as affaire à moi? lui demanda brusquement celui-ci.

—Oui, monseigneur, répondit le marchand.

Le son de cette voix parut frapper maître Moreau; il releva la tête.

—Dieu me sauve! dit-il, ce n'est pas un étranger.

Et s'approchant du colporteur, il demeura tout à coup immobile et stupéfait.

—Qu'est-ce donc encore? demanda messire Raoul.

—Aussi vrai que je suis chrétien, je ne me trompe pas reprit l'intendant... ce colporteur.

—Eh bien?...

—C'est un de vos hommes, monseigneur.

—À moi?

—C'est ce Jehan qui avait pris la fuite, il y a huit ans.

—Il se pourrait!...

—C'est la vérité, monseigneur, dit le marchand.

—Et tu oses te présenter ici, vaurien! s'écria maître Moreau; sais-tu bien que monseigneur peut te faire fouetter devant la grande porte?

Jehan jeta à l'intendant un regard de mépris.

—Monseigneur a toute puissance sur les serfs de son domaine, reprit-il froidement; mais non sur ceux qui ont acquis droit de bourgeoisie dans une ville franche.

—Que parles-tu de droit de bourgeoisie, interrompit Raoul; as-tu obtenu de moi ton affranchissement?

—Non, monseigneur; mais je le tiens de la coutume.

—Que veux-tu dire?

—Voici une cédule prouvant que j'ai habité un an et un jour à Besançon.

—A Besançon, répéta maître Moreau en saisissant le parchemin que tendait Jehan.

—Et que m'importe! répliqua Raoul.

—Monseigneur n'ignore point, sans doute, que le séjour dans certaines villes affranchit.

—Est-ce vrai?

—Trop vrai, murmura maître Moreau.

—Ainsi, ce drôle est libre sans mon consentement?

—Libre de servage, fit observer l'intendant; mais il n'en demeure pas moins le vassal de monseigneur, tenu à l'hommage et obligé de le servir envers et contre tous, sauf contre le roi.

—Et c'est à quoi je suis prêt, répondit Jehan.

—Au diable le manant! s'écria Raoul en frappant du pied. Qui a permis que le séjour d'une ville pût ainsi prescrire contre nos droits? Vive Dieu! ces communautés de bourgeois finiront par devenir des lieux d'asile pour tous nos hommes.

Puis se tournant vers Jehan.

—Et tu viens ici sans doute pour me braver, drôle? ajouta-t-il.

—Loin de moi cette pensée, monseigneur, dit le jeune homme.

—Que cherches-tu alors?

—Monseigneur a sur ses domaines un vieillard et une jeune fille, tous deux en servage; le vieillard est mon père et la jeune fille doit être ma femme.

—Après.

—Je voudrais acheter leur affranchissement.

—Et moi je ne veux point te le vendre, s'écria messire Raoul; nous verrons si ceux-là aussi l'obtiendront contre ma volonté.

—Ah! monseigneur ne voudrait pas se venger aussi durement, s'écria Jehan; il ne me refusera point.

—Je refuse.

—Mais songez, monseigneur...

—Je songe que ton père et ta fiancée sont en mon pouvoir et qu'ils y resteront. Par le ciel! je ferai peut-être une fois ma volonté.

—Monseigneur a, d'ailleurs, disposé du vieux Thomas et de Catherine, objecta maître Moreau avec un sourire méchant.

—Comment cela?

—Tous deux font partie des familles qui doivent être livrées au seigneur de Vaujour.

—Se peut-il! s'écria Jehan.

—Oui, dit Raoul; je lui ai vendu trois villages avec tous leurs serfs, et tu ne pourras retirer de ses mains ni le vieillard ni la jeune fille, car il a juré de ne jamais consentir à un affranchissement.

Jehan tressaillit et devint pâle; il savait que le seigneur de Vaujour était un de ces fous sanguinaires que les souffrances des autres réjouissent. On racontait d'incroyables histoires de sa cruauté: la plus grande partie de ses serfs étaient morts de misère ou avaient pris la fuite, ses terres avaient cessé d'être cultivées, et les villages de son domaine tombaient en ruine. La seule idée de voir son père et Catherine au pouvoir de ce monstre, causa au jeune homme une véritable épouvante.

—Je me soumettrai à telle condition qu'il plaira à monseigneur d'ordonner, dit-il; mais au nom du Christ, qu'il ne livre point ceux que j'aime au duc de Vaujour.

—Monseigneur ne peut se dispenser de faire cette vente, interrompit maître Moreau, qui craignait que Raoul ne se laissât toucher par les prières du jeune homme.

—Je lui abandonnerai en dédommagement tout ce que je possède, interrompit Jehan.

—En vérité, dit le comte; je serais curieux de savoir ce qu'un drôle de ta sorte cache dans son escarcelle.

—Je puis disposer de douze vieux écus, reprit rapidement Jehan en tirant tout son argent de la bourse de cuir qu'il portait à son côté.

—C'est trop peu, dit sèchement maître Moreau.

—Hélas! je ne puis donner davantage, dit Jehan; mais prenez en outre, s'il le faut, tous mes manuscrits! Voyez, monseigneur, ce sont des bréviaires écrits aux trois encres, des missels ornés de majuscules dorées, des copies d'Horace et de la logique d'Aristote; il y en a là pour vingt écus au moins. N'est-ce point assez pour l'affranchissement d'un pauvre vieillard et d'une jeune fille? Oh! je vous en conjure, ne me refusez pas! Vous ne voudriez pas vous venger de moi, monseigneur, car je suis trop faible et vous trop fort! Vous savez que rien ne peut vivre sur les terres de Vaujour; y envoyer mon père et Catherine, c'est les livrer au supplice. Oh! vous les prendrez en pitié! Au nom de tout ce que vous avez aimé, grâce pour eux, monseigneur, grâce pour moi!

Jehan était tombé aux pieds du comte; l'intendant s'aperçut que celui-ci était ébranlé, il le tira vivement à l'écart.

—Prenez garde, monseigneur, dit-il; si l'exemple de Jehan était imité, vos terres resteraient bientôt sans paysans.

—Sans doute, répondit Raoul; mais la douleur de ce garçon m'a troublé.

—Retirez-vous, et je me charge de le congédier.

—Mais ces douze écus et ces livres?

—Je les aurai, monseigneur.

—En vérité!

—Et Jehan n'en demeurera pas moins puni, comme il convient pour l'exemple.

—Alors, fais pour le mieux, dit Raoul.

Et se tournant vers le jeune colporteur qui était demeuré tout ce temps à genoux et les mains jointes.

—Je ne traite point avec un serf rebelle, dit-il; fais tes propositions à maître Moreau.

Et il quitta la salle.

Jehan le regarda sortir, puis se leva lentement; ses yeux rencontrèrent ceux de l'intendant; il tressaillit involontairement.

—Je suis à votre discrétion, maître, dit-il d'un accent abattu; que puis-je espérer?

—Ces douze écus et ces livres sont-ils bien tout ce que tu possèdes? demanda celui-ci.

—Tout; je le jure sur mon salut.

—Alors choisis entre ton père et Catherine.

—Que voulez-vous dire?

—Que tu ne pourras racheter que l'un d'eux.

Jehan recula; dans toutes ses prévisions, il n'avait jamais songé à une pareille épreuve; il en demeura comme étourdi.

L'intendant le regarda avec une joie mal déguisée

—Eh bien, m'as-tu compris? demanda-t-il enfin.

—C'est impossible, balbutia Jehan; vous ne pouvez exiger de moi un tel choix...

—Alors, tous deux partiront pour Vaujour, répondit Moreau avec indifférence.

—Non, s'écria le jeune homme; non, tous deux resteront. Je vous en conjure, maître!... Si le prix que je paye aujourd'hui ne suffit pas, eh bien, j'engagerai ma parole pour une somme égale.

L'intendant haussa les épaules.

—Je n'enregistre point de parole dans mes comptes, dit-il sèchement; choisis et hâte-toi si tu ne veux qu'il soit trop tard.

Il avait ouvert la fenêtre, et Jehan aperçut alors la cour pleine d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards, dont un scribe prenait les noms. Tous faisaient entendre de sourds gémissements et levaient au ciel des yeux noyés de larmes.

—Ce sont les serfs appartenant aux terres vendues, dit maître Moreau; dans un instant l'intendant du seigneur de Vaujour va les emmener, et ton choix serait alors inutile: décide-toi donc si tu ne veux perdre sans retour ton père et ta cousine.

La situation de Jehan était horrible. Partagé entre deux affections qu'il s'était accoutumé jusqu'alors à regarder comme égales, il n'osait interroger son cœur. Sauver Catherine, c'était sauver, pour ainsi dire, son avenir et assurer la réalisation de toutes ses espérances: mais sauver son père, c'était payer la dette de reconnaissance que lui avait léguée le passé. Des deux côtés les dangers étaient égaux; aussi, éperdu, haletant, n'osait-il prononcer un arrêt qui lui faisait manquer au devoir ou anéantissait son bonheur.

Il était tombé à genoux près de la fenêtre, les mains jointes, demandant à Dieu de l'inspirer et ne pouvant trouver en lui la force nécessaire pour une décision, lorsque Catherine, qu'il n'avait point encore aperçue sortit tout à coup de la foule. En la voyant si belle et si éplorée, Jehan ne put résister plus longtemps; il se leva d'un bond et il se penchait au balcon pour l'appeler, lorsqu'un vieillard parut à son tour, marchant avec peine et conduit par un enfant. Jehan reconnut son père, et la parole s'arrêta sur ses lèvres. Il se rappela tout à coup les soins qu'il avait reçus du vieillard, la tendresse dont il avait été entouré, les conseils utiles qui lui avaient été donnés; tous les souvenirs de ses jeunes années semblèrent se réveiller pour faire cortége au vieillard. Saisi de respect et d'une reconnaissance pieuse, son cœur se fendit; il découvrit sa tête et étendit les bras en pleurant.

—Mon père! s'écria-t-il... Rendez-moi mon père!... et que Dieu ait pitié de moi!