§ 6.
Le lendemain de cette scène, tous les coupables, à l'exception de François, furent remis entre les mains de la justice, et Frédéric, d'après l'ordre de M. Kartmann, se présenta à son cabinet. Le fabricant le fit asseoir près de lui, et après l'avoir vivement remercié, lui dit de demander sans crainte la récompense qu'il avait méritée. L'enfant hésita pendant quelques instants, mais M. Kartmann l'ayant encouragé:
—J'aurais une bien grande faveur à vous demander, Monsieur, dit Frédéric d'une voix tremblante... permettez-moi d'assister quelquefois aux leçons de vos enfants.
—Dès demain, dit M. Kartmann, vous les partagerez toutes. Il y a déjà longtemps que j'ai remarqué en vous ce louable désir de vous instruire, et je suis persuadé que, grâce à lui, vous réussirez à vous faire une bonne position dans le monde. D'après ce que vous m'avez raconté hier, vous vouliez devenir graveur; j'espère qu'en travaillant vous pourrez aller plus loin!
Plus loin que graveur! pensa Frédéric. Oh! que de joies ces paroles venaient de donner au pauvre enfant! jusque-là délaissé et n'ayant d'autres ressources que sa patience, il avait enfin trouvé une protection!... On lui parlait d'un but qu'il pouvait atteindre; on lui en facilitait les moyens. Ce fut à peine si son cœur, comprimé par un sentiment nouveau, lui permit d'articuler quelques remercîments entrecoupés; mais il joignit les mains avec tant de ferveur, attacha sur M. Kartmann des yeux si attendris, que celui-ci comprit tout ce que ce geste et ce regard contenaient de reconnaissance.
—Vous êtes un brave garçon, Frédéric, lui dit-il en lui serrant la main; et je suis sûr de n'avoir jamais à me repentir de ce que je fais aujourd'hui pour vous.
Le lendemain même de cette entrevue, M. Kartmann présenta Frédéric à ses deux fils et à leurs maîtres. Le service qu'il venait de rendre à la famille, la preuve d'élévation de cœur qu'il avait donnée dans le choix même de sa récompense, parlaient trop puissamment en sa faveur pour qu'il ne fût pas accueilli avec empressement par les professeurs et par les élèves. On le loua hautement de sa noble émulation, chacun se fit une joie et un point d'honneur d'aider l'apprenti, de contribuer pour sa part à son instruction.
L'habitude qu'avait contractée Frédéric de rattacher ses différentes observations à un centre commun et d'en faire un point de départ pour d'autres remarques, lui fut aussi utile dans ses nouvelles études qu'elle l'avait été pour les précédentes. Cette méthode de toujours procéder par le raisonnement, l'avait accoutumé à trouver facilement les conséquences ou les causes logiques d'un fait, et le préparait surtout merveilleusement à l'étude des mathématiques et à celle des langues. Aussi, fit-il de rapides progrès dans ces deux branches d'instruction; mais ce ne fut cependant pas au détriment de ses autres travaux. L'histoire, la géographie, le dessin, ne furent point négligés; le dessin surtout était, dans son application, trop fréquemment lié aux mathématiques pour qu'il ne s'en occupât pas avec zèle, et il fut bientôt assez habile pour copier les machines les plus compliquées.
Au bout de trois ans de leçons, Frédéric était au niveau des fils de M. Kartmann. Il savait déjà l'arithmétique, la géométrie et étudiait la statique. Sans connaître toutes les ressources de la langue française, il l'écrivait avec correction.
Ses condisciples, plus jeunes que lui, l'un de deux et l'autre de quatre ans, étaient fiers de ses progrès, et le traitaient en camarade beaucoup plus qu'en protégé. Si ces relations affectueuses étaient dues en partie à la bonté du cœur de ces enfants, la conduite de Frédéric contribuait aussi beaucoup à les maintenir. Il se montrait si modeste dans ses succès, si complaisant sans bassesse, si dignement reconnaissant, et en même temps si soigneux d'éviter tout nouveau service, qu'on aurait rougi de lui faire sentir sa position d'obligé.
Quand il eut atteint sa dix-neuvième année, M. Kartmann le fit passer parmi les contre-maîtres. Il était si sobre et si rangé, que, tout en s'habillant beaucoup plus proprement que ses camarades d'atelier, il ne tarda pas à réaliser quelques économies qu'il employa à acheter les livres, les instruments de mathématiques et les fournitures de classe dont il avait besoin. Ce fut une grande joie pour lui quand il put subvenir à ces dépenses et diminuer ainsi la charge qu'avait bien voulu prendre son chef. L'avenir ne l'inquiétait plus; quel qu'il fût, il avait maintenant des ressources qui ne devaient jamais lui manquer. Pourvu que la main de Dieu ne se retirât pas de lui et que la maladie ne vînt point le frapper, il ne craignait rien, car tous les moyens humains de réussite étaient en son pouvoir.