§ 7.

C'était par une de ces chaudes et claires soirées si communes à Mulhouse, à cette heure où les ouvriers quittant leurs fabriques, montent sur les coteaux qui bordent le canal et y font entendre des chœurs qui, de là, vont se prolongeant dans toute la vallée.

Frédéric, un carton sur ses genoux, mettait au net une épure qu'il avait dessinée dans la journée. Lui aussi aurait aimé les chants et la promenade! Quand l'air était ainsi parfumé, il sentait souvent, après une longue journée de travail, le désir d'aller respirer dans les vignes; mais, quelque innocents, quelque permis qu'eût été ce plaisir, il avait le plus souvent le courage d'y renoncer. Les jours donc où la gaieté du temps l'invitait à sortir, il prenait ses livres ou son carton à dessin et s'asseyait pour travailler sur un petit banc placé à la porte d'Odile Ridler. Il apercevait de là une échappée de campagne, il respirait un air plus frais, entendait le gazouillement de quelques oiseaux citadins, et pour lui, habitué à une réclusion continuelle, c'était du bien-être et de la joie.

Le soir dont nous parlons, Frédéric était assis à sa place ordinaire; il travaillait avec ardeur, car le jour baissait, et il voulait achever, avant la nuit, le dessin commencé.

C'était l'épure d'une des machines les plus compliquées de la maison Kartmann. La respiration de quelqu'un qui se penchait sur son épaule l'arracha tout à coup à son application: il releva la tête et aperçut un étranger qui regardait très-attentivement son dessin.

—Dans quelle fabrique se trouve la machine que représente cette épure? lui demanda-t-il.

—Dans celle de M. Kartmann, répondit Frédéric.

—Et comment avez-vous pu vous la procurer?

—M. Kartmann me permet de partager les leçons de ses fils.

—Vous devez avoir alors dans vos cartons une grande partie des machines de cette maison.

—À peu près toutes, Monsieur.

—Je serais curieux de les voir.

Frédéric ouvrit obligeamment son carton et présenta ses dessins à l'étranger. Après que celui-ci les eut examinés avec la plus scrupuleuse attention:

—Je ne vois point dans tout cela, objecta-t-il, l'épure de la grande machine que M. Kartmann a reçue d'Angleterre il y a environ deux mois?

—Nous devons la copier après-demain, Monsieur.

—Dites-moi, mon ami, pouvez-vous me donner une copie de ces dessins?

—J'ai bien peu de temps à moi; cependant, s'ils peuvent vous être agréables, je tâcherai de les copier.

—Je tiendrais surtout à avoir la nouvelle machine dont je vous parlais; mais comme le temps a de la valeur, j'entends vous payer ce travail. Tenez, continua-t-il en lui présentant trois pièces d'or, voilà d'abord un à-compte, plus tard nous nous entendrons pour un prix plus élevé.

La vue de cet or fit tressaillir Frédéric et éveilla en lui un soupçon; on ne pouvait lui payer aussi chèrement des dessins dont on n'aurait point voulu faire usage. Ces épures allaient sans doute servir à la confection de machines qui créeraient une fatale concurrence pour son chef, qui amèneraient sa ruine peut-être!... Le pauvre enfant frémit à la pensée du mal qu'il aurait pu commettre par imprudence; et, réunissant à la hâte ses dessins épars, il les rejeta dans son carton qu'il ferma soigneusement.

Son interlocuteur le regarda avec étonnement et lui présenta de nouveau les trois pièces d'or.

—Je vous remercie, Monsieur, dit Frédéric, mais je ne puis accepter un tel marché. Je réfléchis que je dispose d'une propriété qui ne m'appartient pas, et je ne veux ni ne dois le faire. Adressez-vous directement à M. Kartmann; il pourra, mieux que moi, juger si votre demande ne nuit en rien à ses intérêts.

L'étranger sentit que Frédéric avait deviné ses intentions.

—Je comprends, dit-il, le motif de votre refus. Vous savez que les fabricants cachent leurs machines aux regards des autres industriels, et vous craignez que votre chef, en apprenant que vous m'avez livré ces dessins, ne vous renvoie de ses ateliers; mais je puis vous faire de tels avantages que ce renvoi serait pour vous une fortune. Je vous offre dès maintenant, dans ma fabrique, des appointements doubles de ceux que vous recevez; et je vous payerai, en outre, le jour où vous me remettrez l'épure que je vous demande, la somme que vous fixerez vous-même.

Frédéric n'en entendit pas davantage, il saisit vivement son carton; et, jetant sur l'étranger un regard où la honte se mêlait à l'indignation:

—Je ne sais ni trahir ni me vendre, Monsieur, dit-il d'une voix tremblante.

Et il rentra brusquement chez la veuve Ridler.

Quelques jours après cette scène, M. Kartmann fit appeler Frédéric dans son cabinet.

—Où sont toutes les épures que vous avez dessinées avec mes enfants? demanda-t-il.

—Dans mon carton, Monsieur.

—Apportez-les moi.

Frédéric alla chercher son carton, qu'il remit en tremblant à son chef, car il y avait dans le ton de celui-ci quelque chose de bref et d'inquiet qui l'alarmait.

M. Kartmann feuilleta tous les dessins; la vue de chacun d'eux lui arrachait une nouvelle exclamation.

—Quelle imprudence à moi! murmurait-il, il y avait là de quoi me perdre.

Quand il eut tout examiné, il se tourna vers Frédéric.

—Quelqu'un vous a proposé d'acheter ces dessins? je le sais.

—Oui, Monsieur.

—Et vous ne m'en avez point parlé?

—J'ai pensé que cela n'en valait pas la peine.

—Quelle récompense vous offrait-on?

—Celle que j'aurais demandée.

—Et vous avez refusé?

—Oui, Monsieur.

—Sans hésitation?

—Hésiter eût été une lâcheté.

—Ta main, Frédéric! s'écria M. Kartmann en tendant la sienne au jeune ouvrier.—Tu es un noble cœur. Je connais jusqu'au moindre détail de cette affaire. J'avais agi imprudemment, mon ami, car quelqu'un de moins honnête que toi eût pu me perdre; mais je te remercie de ta probité. Aujourd'hui tu n'es plus un enfant; d'après tous les rapports que m'ont faits tes professeurs, et d'après ce que je vois moi-même, tu ne dois pas continuer à rester contre-maître. À partir de demain tu viendras habiter ma maison; ma table sera la tienne; tu continueras à partager les leçons de mes enfants et tu recevras des appointements conformes à ta nouvelle position.

Dès le lendemain, en effet, Frédéric fit ses adieux à la bonne femme Ridler, qu'il ne quitta point sans verser quelques larmes, car son bonheur ne lui faisait point oublier combien elle avait été bonne pour lui; aussi, continua-t-il à se montrer reconnaissant des soins qu'elle lui avait donnés et ne manqua-t-il jamais chaque semaine de venir visiter sa vieille hôtesse en lui apportant quelque présent.