XLI
Paris, 5 février 1861.
Mon cher ami,
Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes logements. Tout enfant, j'ai habité, à Aix, la demeure de Thiers. Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail; puis aujourd'hui, je ne sais trop par quelle fatalité, je déménage de ce splendide septième, dont je t'ai parlé au printemps dernier et je choisis justement une nouvelle mansarde, celle où Bernardin de Saint-Pierre a écrit la plupart de ses œuvres. Un vrai bijou que cette nouvelle chambrette; petite, il est vrai, mais égayée par le soleil et surtout originale au possible. On y grimpe à l'aide d'un escalier tournant, deux fenêtres, l'une au midi, l'autre au nord. En un mot, un belvédère ayant pour horizon presque toute la grande ville. J'allais oublier de te dire que ma nouvelle rue se nomme Neuve-Saint-Étienne-du-Mont et que mon nouveau numéro est le numéro 24. Adresse-moi cependant tes lettres chez ma mère, même rue, 21.—Donc plus de Saint Victor, mais un Saint Étienne: à vrai dire, nous n'avons fait que changer de saint. Donne cette adresse à Houchard; car, bien que le cher garçon n'ait pas encore daigné m'écrire, par miracle, il pourrait arriver qu'il lui en vienne la fantaisie.—Fais-en de même à l'égard de Marguery.
Je t'écris uniquement pour t'apprendre cette nouvelle, et je ne sais vraiment quoi ajouter. N'importe quelle sottise d'ailleurs; cela t'est indifférent. Entre bavardage et bavardage, il n'est pas de choix.
Le plus facile pour moi est de répondre à ta lettre.—Hélas! non, je ne cours plus la campagne, je ne vais plus m'égarer dans les rochers du Tholonet, et surtout je ne gagne plus, la bouteille au carnier, la campagne de Baille, cette mémorable bastide de vineuse mémoire; autres temps, autres mœurs, comme dit la sagesse des nations. Je suis devenu tellement sédentaire que la moindre marche me fatigue, moi, ce viavore qui courais si allègrement jusqu'à Peyrolles, non sans rafraîchissements çà et là ingurgités. Mes grands plaisirs maintenant sont la pipe et le rêve, les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la flamme. Je passe ainsi des journées presque sans ennui, n'écrivant jamais, lisant parfois quelques pages de Montaigne. A parler franc, je veux changer de vie et me secouer un peu, pour me nettoyer de cette poussière de paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il est temps de produire. Tout un volume, épisode par épisode, chapitre par chapitre, est classé dans ma tête; j'ai pris la ferme résolution de me mettre à l'œuvre et de terminer ce travail vers la fin de l'été prochain. Un autre triste résultat de la vie que je mène, est que je suis devenu affreusement gourmand.«—Tu l'étais déjà», me diras-tu; j'en conviens, mais non pas d'une façon aussi damnable. Boisson, nourriture, tout me fait envie, et je prends le même plaisir à dévorer un bon morceau qu'à posséder une femme. Je me montre à nu, je crois, et ma franchise me nuirait sans doute, si j'écrivais à quelque grave philosophe, prêchant ouvertement et péchant en secret. Mais à toi, mon bon vieux, si franc et si simple, je puis parler sans hypocrisie, certain que tu ne m'assourdiras pas de ta morale.
Ainsi donc, nous disons que tu vas peindre en plein hiver, assis sur la terre glacée, sans te soucier du froid. Cette nouvelle m'a charmé; je dis charmé, non pas que je prenne plaisir à te voir risquer un gros rhume et plus ou moins d'engelures, mais parce que je déduis d'une telle constance ton amour des arts et l'acharnement que tu mets au travail. Ah! mon pauvre cher, que je suis loin de t'imiter.—Pour l'instant, mon poêle étant éteint, crainte du froid aux pieds, j'écris dans mon lit, fort peu à mon aise, tu peux croire, car je tiens ma bougie d'une main et de l'autre je griffonne à grand'peine. D'ailleurs, le matin, lorsque je pourrais écrire ceci ou cela, je reste au lit à rêvasser, le tout par paresse d'allumer mon feu. C'est ma chanson éternelle: Je travaillerais bien si j'avais mon poêle allumé, mais rien n'est ennuyeux comme un tel préparatif. Et la conclusion est toujours d'aller me chauffer chez ma mère, en me jurant d'être plus sage au printemps. Pourvu que je ne trouve pas une autre raison d'oisiveté pendant les chaleurs. Un paresseux a toujours quelques belles raisons pour s'excuser de sa paresse, et rien n'est aussi facile que de se prouver à soi-même qu'on a éminemment raison.
Tu me demanderas peut-être pourquoi toutes ces sornettes vides pour toi d'intérêt. C'est que je sors d'une rude école, celle de l'amour réel; de telle sorte que je ne saurais trop aborder un sujet quelconque, tellement mon esprit se trouve abattu. J'en ai bien long à te raconter, lorsque tu arriveras ici. Ce n'est pas par lettres que l'on peut narrer de telles choses; l'événement en lui-même n'est rien, les détails seuls importent. Je doute même de pouvoir te communiquer dans un récit de vive voix toutes les sensations douloureuses ou riantes que j'ai ressenties. Le résultat est celui-ci, que j'ai maintenant pour moi l'expérience, et que connaissant le sentier, je pourrais y guider sûrement mes amis. Un autre résultat est que je possède de nouvelles vues sur l'amour et qu'elles me serviront grandement pour l'ouvrage que je compte écrire.
Tout ceci, je le répète, est de l'encre et du papier perdus. Si ce n'était pour bavarder avec toi, je m'en voudrais de gaspiller à de telles niaiseries un temps que je refuse même à des œuvres sérieuses. Je ne vois qu'une chose distinctement: que tu dois bientôt venir et que mes ennuis en diminueront. Puis, dans un horizon plus éloigné, que je vais entrer en place, gagner mon pain le jour et travailler le soir à mes belles rêveries. Et enfin, pêle-même dans le brouillard, à peine visibles, mon chien qui m'aime un peu, ma maîtresse qui ne m'aime pas du tout, et la foule, cette égoïste, indifférente foule, qui me parle, m'entoure, me coudoie, sans seulement troubler la tranquillité de mon désert.
Je t'attends.—Ton ami,
Émile Zola
Dis à M. Peicard que je m'occupe activement de son vaudeville et que j'attends pour lui écrire la solution.—Quant à Marguery, je crois qu'il m'avait donné une commission. Assure-lui qu'elle sera faite bientôt.