XLII
Paris, 20 janvier 1862.
Mon cher Paul,
Voici longtemps que je ne t'ai écrit, je ne sais trop pourquoi. Paris n'a rien valu à notre amitié; peut-être a-t-elle besoin pour vivre gaillardement du soleil de Provence? Sans doute, c'est quelque malheureux quiproquo qui a mis du froid dans nos relations; quelque circonstance mal jugée, ou encore quelque parole méchante accueillie avec trop de faveur. Je l'ignore et je veux toujours l'ignorer; en remuant la fange on se souille les mains.—N'importe, je te crois toujours mon ami; j'entends que tu me juges incapable d'une action basse et que tu m'estimes comme par le passé. S'il en était autrement, tu ferais bien de t'expliquer et de me dire franchement ce que tu me reproches.—Mais ce n'est pas une lettre d'explications que je désire t'écrire. Je veux seulement répondre en ami à ta lettre, et causer un peu avec toi, comme si ton voyage à Paris n'avait pas eu lieu.
Tu me conseilles de travailler et tu le fais avec tant d'insistance que l'on pourrait croire que le travail me répugne. Je voudrais te persuader de ceci: que mon fervent désir, ma pensée de chaque jour, est de trouver une place; que l'impossibilité seule de m'occuper me tient cloué chez moi; que si je suis malade, si je me sens faiblir peu à peu, c'est de me voir, moi, grand garçon de vingt-deux ans, perdre non seulement le temps présent, mais encore l'avenir. Dis-toi cela chaque jour; dis-toi que je ne croupis pas volontairement dans la paresse, et que je préférerais être maçon à demeurer oisif.
Baille ne t'a pas trompé en te disant que j'entrerai, prochainement sans doute, en qualité d'employé dans la maison Hachette. J'attends une lettre qui m'annonce qu'une place vacante m'est offerte. Malheureusement, cette lettre peut encore éprouver un certain retard; et ce retard me tue.
Je n'ai encore vu Lombard qu'une fois. Bien que sa demeure soit à deux pas de la mienne, je sors si peu, que je ne sais trop quand je lui rendrai sa visite. Je lui dois cependant quelque reconnaissance. Il m'a envoyé le gérant d'un journal en quête d'un poète. C'est ainsi que, par son entremise, j'ai eu dernièrement quelques vers publiés, les premiers qui aient vu le jour dans la capitale. Si ce journal se maintient, je pourrais y acquérir un commencement de renommée.
Je vois Baille régulièrement chaque dimanche et chaque mercredi. Nous ne rions guère; il fait un froid de loup et les plaisirs de Paris, si plaisirs il y a, coûtent des sommes folles. Nous en sommes réduits à parler du passé et de l'avenir, puisque le présent est si froid et si pauvre. Peut-être l'été ramènera-t-il un peu de gaieté; si tu viens comme tu le promets, au mois de mars, si je suis placé, si la fortune nous sourit, alors pourrons-nous peut-être vivre un peu avec le présent, sans trop regretter, sans trop désirer. Mais voilà bien des si; il n'en faut qu'un qui manque pour que tout croule.
Ne me crois pas cependant complètement abruti. Je suis bien malade, mais non encore mort. L'esprit veille et fait merveille. Je crois même que je grandis dans la souffrance. Je vois, j'entends mieux. De nouveaux sens qui me manquaient pour juger de certaines choses me sont venus. Je saurais mieux peindre, il me semble, certains détails de la vie, qu'il y a un an. En un mot, mon horizon se recule; et, si je puis écrire un jour, ma touche sera plus ferme, car j'écrirai ce que j'aurai senti.—Espoir! je travaille toujours à mon grand poème; Baille en trouve l'idée grande; veuille Dieu que la forme réponde à la pensée.
Et toi, que fais-tu? Comment as-tu arrangé ta vie?—Devons-nous dire adieu à nos rêves et la sottise viendra-t-elle traverser nos projets?
Réponds-moi un de ces jours, lorsque tu le jugeras à propos. Dès que je serai entré chez Hachette, ou ailleurs, je t'en ferai part.
Baille me prie de te serrer la main pour lui. Il a tant de travail qu'il ne peut t'écrire maintenant.
Mes respects à tes parents.—Je te serre la main.
Ton ami,
Émile Zola.
11, rue Soufflot.