XLVI
4 décembre 1865.
Mon cher ami,
Baille m'apporte ton article, et j'ai hâte de te remercier. Sans flatterie, c'est encore le meilleur qui ait paru sur le livre.
Puis, il a pour moi un charme particulier; il est intime, si je puis m'exprimer ainsi; il me semble te voir en pantoufles, t'entretenant avec moi de mon œuvre, de nos amis, de nous tous qui luttons, comme tu le dis si bien, et qui ignorons ce que l'avenir nous garde.
Que m'importe ce que pensent de moi Pierre ou Jean; je lis leurs comptes rendus avec une grande indifférence, je considère leur prose comme une bonne publicité commerciale. Mais ce que tu dis, toi, me va au cœur; tu me connais et tu me juges en ami; tu parles de ceux qui me sont chers; il va dans ton article un peu de ton âme qui l'anime et le fait vivre pour moi d'une vie chère et puissante. Voilà pourquoi tes paroles me sont plus précieuses que toutes celles qui ont été ou qui seront dites par les gens autorisés en matière de critique littéraire.
Merci aussi pour Cézanne et pour Baille. Ce dernier, qui me quitte à l'instant, me dit de te serrer vigoureusement la main. C'est fait.
Donne-moi l'autre, pour que je puisse en avoir au moins une à serrer en mon nom.
Viens me voir, dès que tu pourras disposer d'un moment. Je suis cloué devant mon bureau, et n'en puis bouger pour aller te chercher moi-même.
Tout à toi.
Émile Zola.