XXI
Paris, 31 octobre 1860.
Mon cher ami,
Ta dernière lettre est bien courte, bien sèche. Moi, qui m'attendais à une longue épître, bourrée de détails et répondant au moins en partie à tout ce que je te demandais, pense quelle déception! Tu ne me parles ni de ce que tu fais, ni de ce que tu rêves, on dirait que tu te bats les flancs pour écrire trois petites pages, et quelles pages: rien sur toi, rien sur les autres.—Tu dis que tu t'ennuies; raison de plus pour m'écrire longuement et souvent. Est-ce la matière qui te manque: parle-moi alors de la première chose venue et dis-moi ce que tu en penses. Mais n'as-tu pas la fontaine de la rotonde à critiquer; n'as-tu pas à me dire si le nom de mon père a été oublié dans les inscriptions. Ne dois-tu pas me renseigner sur les filles à la mode, sur les changements survenus dans le caractère de ceux que nous appelons nos amis. Que font les Marquezi, les De Julienne, les Seymard et tutti quanti? Quelles nouvelles conquêtes, quels nouveaux déboires à enregistrer dans l'ère de leur vie. Quelles nouvelles prouesses, quelles nouvelles fanfaronnades? Pas de matière! Pas de détails! Quand tu n'as qu'à sortir un matin et te coudoyer une heure avec un de ces Don Juan bavards pour me défrayer un mois entier avec leurs histoires plus ou moins historiques. Les chers enfants ignorent que la discrétion est la mère des amours durables, et tu peux aller récolter parmi eux bon nombre d'anecdotes que tu me narreras ensuite.—D'autre part, si ce genre d'épître te déplaît, si tu préfères ne pas parler de ces écervelés, de ces vantards que la mode seule rend vicieux, parle-moi de toi, du monde de pensées qui doit s'agiter dans ton âme, de tes aspirations et de tes souvenirs. Ou bien encore entame de ces discussions comme celle que nous avons abandonnée et remise à des temps meilleurs. Mais, par le ciel! écris-moi, écris-moi le plus souvent et le plus longuement possible.
Moi, si je me tais sur ma vie présente, c'est que j'attends une très prochaine solution à ce problème: savoir ce que je ferai. Je ne suis pas aussi déraisonnable que tu m'as jugé parfois, je sais parfaitement qu'il faut vivre, et que pour vivre il faut manger, et que pour manger il faut de l'argent. Or ce raisonnement conduit tout de suite à cette combinaison: le travail, le travail qui donne le pain, qui nourrit le corps et qui n'est qu'un moyen pour permettre à l'âme, à l'intelligence de se développer et d'agir. Parfois, le plus souvent même, ce travail qui pourvoit aux besoins du corps est en même temps le champ où s'exerce l'intelligence. C'est-à-dire que toi, sortant des écoles ingénieur, le pain que tu manges est le fruit de tes longues études, de l'ouvrage que tu as toujours fait, que tu fis et que tu feras toujours. Moi, au contraire, il n'en est pas ainsi. La littérature, les vers ne rapportent rien dans les commencements et souvent demeurent des années sans rien rapporter. Si bien que le poète mourrait de faim, s'il n'avait des avances, ou s'il ne travaillait à toute autre chose qui donne un gain quelconque. Ma position est donc nettement dessinée, ne pas quitter la poésie et pourtant gagner mon pain en faisant autre chose. Mais si un tel projet est facile à faire, combien il est difficile de l'exécuter. Quel métier, quel emploi choisir et surtout trouver? Comment faire accorder la lyre soit avec l'outil de l'ouvrier, soit avec la plume de l'employé. Ce travail en second, fournissant aux besoins matériels, travail où l'intelligence n'est pour rien, travail de la fange pour la fange, voilà mon enfer à moi, mon souci de chaque jour, mon ennui éternel. Ta carrière est de cent fois préférable; ce que tu fais ton intelligence y a part, et ton corps aussi y trouve la satisfaction de ses besoins.—N'importe, telle est, je le répète, ma ligne de conduite: ne pas quitter la lyre qui peut-être un jour pourra devenir une source d'honneur et de gain et, en attendant ce jour bienheureux, subvenir au besoin de la vie par un travail, n'importe lequel.—J'espère une prochaine solution et je te jure de marcher droit dans mon sentier, fermement et audacieusement, dès que j'aurai pu découvrir ce maudit sentier.—«Du courage!» me cries-tu vers la fin de ta lettre, et tu ajoutes que peut-être tu en as encore plus besoin que moi. Le crois-tu réellement? Lorsque ta voie est tracée, lorsqu'il te suffit d'y marcher, toujours tout droit, presque en aveugle, tu viens me dire que cette voie est plus pierreuse que la mienne, la mienne où tout n'est que buissons et rochers, où la chance seule peut me conduire, où ma volonté, mon intelligence, mon travail sauraient m'empêcher de chanceler! Et moi aussi, je te crie courage! je te le crie parce que je sais qu'en marchant fermement tu parviendras. Mais parfois, en pensant à mon avenir, je me dis: A quoi bon le courage, lorsque le hasard est tout.—Ce sont là de ces découragements que par bonheur je n'éprouve que rarement.
Tu me parles ensuite d'un vide que tu sens en toi, d'un besoin d'épanchement. Parfois tu cherches autour de toi quelque chose qui te manque; un malaise, une oppression te prend et tu es près de pleurer. Je croirais que je me moque si je te comparais, toi vigoureux et barbu, à une blonde jeune fille, frêle et mignonne. Cependant c'est là la seule comparaison possible. Il est un âge pour les jeunes filles où le couvent oppresse, où les nuits d'été sont terribles. La musique, le temple plein de cierges et de parfums ne sont alors que des prétextes, des moyens pour le trop plein du cœur. Cet âge existe aussi pour l'homme; seulement, comme ce dernier est libre, comme il n'amuse pas ses passions et qu'il les assouvit à mesure qu'elles parlent, il ne s'aperçoit pas même de leur rapide passage. Toi peut-être, ainsi que la jeune fille, tu as voulu étouffer tous les amours qui palpitent en toi, tu as cru qu'on pouvait les remettre à plus tard, et voici qu'aujourd'hui ils insistent et crient davantage. Que te dire, et que te conseiller, surtout moi qui me laisse emporter par le premier souffle qui passe? Je ne saurais d'ailleurs te plaindre, tu te sens vivre, et tous ne sauraient en dire autant. Sois jeune fille encore des années et crois que rien n'est plus triste au monde que de se dire blasé.
Je me contente de ces quatre pages aujourd'hui. Écris-moi une lettre—longue, bien entendu—avant de rentrer au lycée, puis nous réglerons notre correspondance.—J'écris en même temps à Cézanne.—Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
Émile Zola.