XXII

Paris, 22 avril 1861.

Mon cher ami.

Je te remercie de ta lettre; elle est désespérante, mais utile et nécessaire. La triste impression que j'en ai éprouvée a été en quelque sorte diminuée par la connaissance vague que j'avais des soupçons qui planaient sur moi. Je me sentais un adversaire, presque un ennemi dans la famille de Paul; nos différentes manières de voir, de comprendre la vie, m'avertissaient secrètement du peu de sympathie que devait éprouver pour moi M. Cézanne. Que te dirai-je? tout ce que tu m'apprends, je le savais déjà, mais je n'osais me l'avouer. Surtout je ne croyais pas que l'on pût à ce point me taxer d'infamie et ne voir dans ma fraternelle amitié qu'un odieux calcul. Je suis franc, je dois avouer qu'une accusation venue d'une telle bouche m'a plutôt surpris qu'attristé. Je commence tellement à m'habituer à ce monde mesquin et jaloux, qu'une insulte me paraît chose ordinaire, indigne de m'irriter, seulement plus ou moins susceptible de m'étonner, selon celui qui me la jette au visage. Ordinairement je me juge moi-même, et, fort de ma conscience, je souris du jugement des autres; je me suis fait toute une philosophie pour ne pas me créer mille chagrins dans mes rapports avec autrui; je marche, libre et fier, m'inquiétant peu des clameurs, m'en servant quelquefois avec un amour d'artiste pour étudier le cœur humain; c'est là, je crois, la plus grande sagesse, être vertueux, doux, aimant le bien, le beau et le juste, sans vouloir prouver à tous sa vertu, sa douceur, sans se révolter lorsqu'on vous accuse de vice et de méchanceté. Dans le cas présent, il m'est cependant difficile de suivre la voie que je me suis tracée: ami de Paul, je veux être sinon aimé de sa famille, du moins estimé; si un être indifférent, que j'ai coudoyé et que je ne verrai plus, écoutait complaisamment des calomnies sur mon compte et y ajoutait foi, je le laisserais faire sans seulement tâcher de le dissuader. Mais ici le cas n'est plus le même; désirant malgré tout rester le frère de Paul, je me trouve obligé d'avoir des rapports fréquents avec son père, je suis forcé de paraître parfois devant les yeux d'un homme qui me méprise, et auquel je ne puis rendre mépris pour mépris; d'autre part, je ne veux à aucun prix mettre le trouble dans cette famille; tant que M. Cézanne me croira un vil intrigant et tant qu'il verra son fils me fréquenter, il s'irritera contre ce fils. Je ne veux pas que cela soit; je ne peux garder le silence. Si Paul ne consent pas lui-même à ouvrir les yeux à son père, il faut que je songe à le faire. Mon superbe dédain serait ici mal placé; je ne dois laisser planer aucun doute dans l'esprit du père de mon vieil ami. Ce serait, je le répète, rompre notre amitié ou rompre toute affection entre le père et le fils.

Il est un autre détail que je crois deviner et que tu me caches sans doute par affection. Tu nous enveloppes tous deux dans la réprobation de la famille Cézanne; et je ne sais ce qui me dit que je suis le plus accusé des deux, peut-être même le seul. S'il en est ainsi—et je ne crois pas me tromper,—je te remercie d'avoir pris la moitié du pesant fardeau et d'avoir tâché d'atténuer par là la triste impression de ta lettre. Ce sont mille détails, mille raisonnements qui m'ont amené à cette pensée; d'abord mon peu de fortune, puis mon état presque avoué d'écrivain, mon séjour à Paris, etc. Enfin, pour dernière raison, celle qui l'emporte: lorsqu'il y a une tuile à tomber, c'est toujours sur ma tête qu'elle tombe; lorsqu'il y a un pavé plus haut que les autres, c'est toujours celui-là que je rencontre. Je finirai par croire à la fatalité.

La question me paraît celle-ci: M. Cézanne a vu déjouer par son fils les plans qu'il avait formés. Le futur banquier s'est trouvé être un peintre, et se sentant au dos des ailes d'aigle, veut quitter le nid. Tout surpris de cette transformation et de ce désir de liberté, M. Cézanne, ne pouvant croire qu'on préfère la peinture à la banque et l'air du ciel à son bureau poudreux, M. Cézanne s'est mis en quête pour découvrir le mot de l'énigme. Il n'a garde de comprendre que cela était parce que Dieu l'avait voulu ainsi, parce que Dieu, l'ayant créé banquier, avait créé son fils peintre. Mais ayant bien cherché, il comprit enfin que cela venait de moi; que c'était moi qui avais créé Paul, tel qu'il est aujourd'hui, que c'était moi qui enlevais à la banque son espoir le plus cher. Les mots de mauvaises fréquentations furent sans doute prononcés, et voilà comme quoi Émile Zola, homme de lettres, devint un intrigant, un faux ami, et que sais-je encore.—C'est d'autant plus triste que c'est ridicule. S'il y a bonne foi, c'est bêtise; s'il y a calcul, c'est la pire des méchancetés.—Heureusement que Paul a sans doute gardé mes lettres; on pourrait voir en les lisant quels sont mes conseils, et si je l'ai jamais poussé dans une mauvaise voie. Au contraire, à plusieurs reprises, je lui montrai tous les inconvénients de son voyage à Paris et lui recommandais surtout de ménager son père.—D'ailleurs, je n'ai que faire de me justifier ici. Si une ombre des soupçons qui pèsent sur ma tête m'accusait dans ton esprit, tu ne pourrais avoir pour moi la moindre affection. La légèreté pourrait seule être mon crime, et je n'ai pas même eu cette légèreté. Dans les conseils que j'ai parfois donnés à Paul, je mettais toujours des restrictions. Voyant que son caractère s'accommoderait difficilement d'une position quelconque, je lui parlais des arts, de la poésie, plutôt d'ailleurs par caractère que par calcul. Je désirais l'avoir auprès de moi, mais jamais en lui manifestant ce désir je ne lui ai conseillé la révolte. En un mot, toutes mes lettres n'ont eu pour principe que mon amitié et pour contenu que des paroles telles que me les dictait ma nature. Il ne peut m'être imputé à crime l'effet de ces paroles sur la carrière de Paul; sans le vouloir, j'ai excité son amour pour les arts, je n'ai sans doute fait que développer des germes déjà existants, effet que toute autre cause extérieure aurait pu produire. Je m'interroge et je me réponds que je ne suis coupable de rien. Ma conduite a toujours été franche et exempte de tout blâme. J'ai aimé Paul comme un frère, rêvant toujours son bonheur, sans égoïsme, sans intérêt particulier: relevant son courage quand je voyais qu'il faiblissait, lui parlant toujours du beau, du juste et du bon, tendant toujours à élever son cœur, et à le rendre un homme avant tout. Tels ont été mes rapports avec lui; je montrerais mes lettres avec orgueil et les écrirais si elles n'étaient pas écrites. Voilà ce que je veux que la foule sache, et toi tout le premier, si tu ne le savais déjà.—Il est vrai que je ne causais guère argent dans ces lettres; que je ne lui indiquais pas tel ou tel négoce où l'on gagne des sommes folles. Il est vrai que mes lettres ne lui parlaient tout simplement que de mon amitié, de mes rêves et de je ne sais quelle quantité de beaux sentiments, monnaies qui n'ont cours dans aucun commerce du monde. Voilà sans doute pourquoi je suis un intrigant aux yeux de M. Cézanne.

Je raille, et je n'en ai pas envie. Quoi qu'il en soit, voici quel est mon projet. Après m'être concerté avec Paul, je compte voir M. Cézanne en particulier et d'aborder franchement une explication. N'aie aucune crainte sur ma modération et sur la mesure des termes que j'emploierai. Ici, je puis exhaler en ironie mon amour-propre blessé; mais devant le père de notre ami, je ne serai que ce que je dois être, d'une logique serrée et d'une franchise appuyée sur des preuves. D'ailleurs, tu parais toi-même me conseiller cet entretien; je ne sais si je me trompe, mais quelques phrases vagues de ta lettre semblaient me prier de faire cesser ces calomnies, par une explication.

Je te dis tout cela, et je ne sais encore trop ce que je ferai. J'attends Cézanne, et je désire le voir avant que de rien décider. Son père sera tôt ou tard forcé de me rendre son estime; si les faits passés sont ignorés de lui, les faits futurs le convaincront.

Je me suis peut-être un peu trop appesanti sur ce sujet et j'avoue que je le quitte à regret, tellement je suis désireux de montrer mon peu de tort et le côté ridicule de ces calomnies.—Consolons-nous de ces misères en parlant de la Muse.

Je viens de lire les poésies de Victor de Laprade; œuvres et auteur te sont sans doute inconnus. L'auteur est un poète, provençal, je crois, et académicien depuis 1859; ces œuvres me serviront de matière pour faire cette lettre.—Comme tous les poètes, de Laprade a son idéal, seulement le sien est fort singulier. Adorant la nature comme Dieu lui-même, lassé de nos passions et frappé de la superbe tranquillité des végétaux, il désire leur ressembler, se dresser comme eux, sans souci du monde et, comme il le dit lui-même, prendre vie au sein même de la terre. D'autre part, ne reconnaissant jamais la devise: «Chanter pour chanter», esprit beaucoup plus philosophe que poète, il n'écrit pas deux lignes sans qu'elles aient un but moral avoué. Enfin, ne s'adressant qu'à l'âme, il feint d'oublier que cette âme est entièrement liée au corps, que l'homme n'est pas un ange seulement, mais qu'il tient aussi à la brute par plusieurs côtés.—Ces quelques raisons font que sa poésie n'est nullement vivante: amant des arbres, êtres vivants il est vrai, mais immobiles, il ne met aucun mouvement dans les tableaux qu'il trace; philosophe et toujours emporté dans les nuages, il nous parle bien des destinées de l'âme, de la vie future, mais il oublie la terre, et ses vers ne nous parlent pas de la vie présente; enfin, ne considérant jamais que l'âme, ses poésies ne nous présentent l'homme que comme un ange, ou plutôt elles ne nous présentent jamais l'homme, il semble ignorer nos passions, nos travers; en un mot, il n'est pas humain. Il s'en défend dans sa préface, mais il n'est pas arrivé à me prouver qu'il était jeune et plein de vie. Voici d'ailleurs son raisonnement: «On m'accuse de ne pas être humain, parce que ma poésie n'est pas passionnée; mais on ne réfléchit pas que la passion est ce qu'il y a de moins humain dans l'homme, que la brute partage avec nous, que ce que nous pouvons revendiquer comme nôtre, comme humain par conséquent, est la raison, l'intelligence, la religion.» A cela, je répondrai: la passion, il est vrai, n'est pas en propre à l'homme; il la partage avec la brute; mais l'intelligence, la raison sont-elles donc des qualités que nous possédions seuls et n'y a-t-il donc pas au-dessus de nous la raison, l'intelligence d'un Dieu? L'homme tient donc de la brute et de l'ange, et c'est justement ce mélange qui constitue ce que l'on est convenu d'appeler l'élément humain, c'est justement de la lutte éternelle de l'âme et du corps que naît la morale. Si vous me parlez d'un être marchant droit, s'élevant toujours vers le ciel, sans être arrêté dans son vol, il est évident que, ne livrant aucune lutte, votre héros bien que vivant n'aura pas occasion de me montrer qu'il vit et ressemblera quelque peu à ce végétal auquel vous voudriez ressembler. Nous présenter toujours le ciel, c'est très beau; mais je suis un homme vivant avant tout et, quoique le commerce des anges soit très agréable, je voudrais rencontrer dans vos vers quelque figure de connaissance qui me repose un peu des rayons célestes, quelques-uns de mes semblables dont les sentiments, les joies et les douleurs m'intéressent et m'émeuvent. Je ne prétends pas dire que votre psyché ait un mauvais but; tendre à élever l'âme vers Dieu, lui rappeler toujours son principe et sa fin, rêver un âge d'or, voilà qui va pour le mieux. Mais quatre mille vers sur ce sujet, monsieur, c'est beaucoup; surtout lorsque j'ai vainement cherché mon semblable dans vos vers, lorsque je n'y trouve rien de mes sensations de chaque jour, mais seulement ce vague élan de toute créature vers son Créateur. Expliquer la chute de l'homme, la rédemption et enfin l'amour de l'âme à son Dieu, et se servir pour cela de la fable grecque de Psyché, je n'y vois aucun mal et même je vous approuve. Mais ce que je n'approuve pas, c'est le ton uniforme de votre poème, c'est cette presque complète absence de tout écho de la terre. Dans la Divine Comédie, dans le Paradis perdu, on nous entretient aussi beaucoup du ciel, beaucoup des anges, beaucoup de l'âme, mais, que diable! nous y sentons parfois l'homme palpiter, souffrir, aimer, haïr, etc., etc., et nous palpitons, nous souffrons, nous aimons, nous naissons avec lui; en un mot, ces poèmes sont vivants et humains, ont une morale aussi élevée que la vôtre, sont plus poétiques, et enfin ont un intérêt que le vôtre n'a pas; d'où cela vient-il, je vous prie, sinon qu'ils ont été écrits par des hommes et pour des hommes, tandis que le vôtre n'est que le produit d'un rêve, qui se réalisera, je le crois comme vous, mais où le corps certainement jouera un plus grand rôle que celui qu'il joue dans votre poème.

—On peut expliquer la poésie de Victor de Laprade par des causes toutes historiques, venue un peu après le mouvement littéraire de 1830; succédant aux romantiques qui avaient épuisé tous les sanglots, toutes les passions, il aura voulu suivre un sentier à part, poussé peut-être, d'ailleurs, par sa propre nature. Las de voir toutes les héroïnes se tordre les bras, las de tant de cris et de tant de délire, il se sera retiré à l'ombre et se sera juré, par réaction, de ne pas mettre le moindre petit sanglot dans ses vers. La poésie devient alors un véritable cri de guerre, paisible il est vrai, contre l'école romantique, je dis contre les furieux transports de cette école seulement. Avide de paix et de silence, il est tombé dans l'excès contraire, et, craignant de mettre trop de vie, trop de passion dans ses poèmes, il n'en n'a plus mis du tout. Il a quitté la terre pour le ciel, si bien que s'il amuse quelquefois les dieux, il finit souvent par ennuyer les hommes.—Lorsque je lis un auteur quelconque, surtout un poète, je rapporte toujours sa méthode à ma méthode, son idéal à mon idéal, je compare et juge si je suis le bon sentier. Il est peu d'auteurs qui m'aient autant troublé que M. Victor de Laprade. Moi aussi, j'ai eu cette pensée de réaction contre le romantique; moi aussi, las de sanglots et de passions désordonnées, j'ai rêvé un ciel pur et paisible: Paolo est un fils de ces pensées. Maintenant encore, je crois fermement que l'école romantique est morte et qu'il faut absolument réagir contre elle. Mais de voir l'écueil opposé qui m'attendait de lire des vers incolores et sans vie, cela m'a effrayé. Cependant, peu à peu, j'ai repris mon calme habituel; tenté un moment d'accepter la poésie de Victor de Laprade, je l'ai ensuite repoussée; et, fort de cette lecture, j'ai ainsi formulé ma conduite à venir. Oui, il faut réagir contre ces élans passionnés qui sont ridicules quand ils ne sont pas sublimes; oui, il faut laisser là les Muses de l'égout, les effets violents, les couleurs criardes, les héros dont la singularité physiologique fait toute l'originalité. Non, il ne faut pas se jeter dans un excès contraire, non, il ne faut pas qu'une poésie manque de vie, ne soit écrite que pour les poètes seuls et n'ait pour résultat que l'amour.—D'ailleurs, de Laprade a de la verve, de la puissance, mais il manque de ce quelque chose que Musset possédait à un si haut point, l'intérêt.

J'interromps cette analyse trop rapide et trop indigne, pour m'écrier: «J'ai vu Paul!!!» J'ai vu Paul, comprends-tu cela, toi; comprends-tu toute la mélodie de ces trois mots.—Il est venu ce matin, dimanche, m'appeler à plusieurs reprises dans mon escalier. Je dormais d'un œil; j'ai ouvert ma porte en tremblant de joie et nous nous sommes furieusement embrassés. Puis il m'a rassuré sur l'antipathie de son père à mon égard; il a prétendu que tu avais un peu exagéré, par zèle sans doute. Enfin il m'a annoncé que son père me demandait, je dois aller le voir aujourd'hui ou demain. Puis nous sommes allés déjeuner ensemble, fumer une foule de pipes, à une foule de jardins publics, et je l'ai quitté. Tant que son père sera ici, nous ne pourrons nous voir que rarement, mais dans un mois nous comptons bien loger ensemble.—A mon autre lettre pour les détails de ma vie matérielle. Depuis ma dernière épître, j'ai écrit les deux premiers chants de l'Aérienne. Dis-moi encore que je suis paresseux.

Écris-moi quand tu pourras. Pour moi, dans une quinzaine de jours, nous te serrons la main, Cézanne et moi.

Ton ami.

Émile Zola.