XXIII
Paris, 1er mai 1861.
Mon cher ami,
Ton silence dure depuis si longtemps que je viens d'être obligé de regarder ta dernière lettre pour savoir au juste le nombre des jours écoulés. Elle est datée du 13 mars. Voici donc six grosses semaines que tu n'as pensé à moi. Je sais que tes examens approchent et que tu dois être accablé de travail. Aussi ne t'accuserai-je pas d'oubli complet, mais seulement d'un peu de paresse.
J'ai terminé depuis quelques jours le poème de l'Aérienne. Je ne sais trop ce qu'il vaut. Comme toujours, je me suis laissé emporter par l'idée première, écrivant pour écrire, ne faisant aucun plan à l'avance et me souciant assez peu de l'ensemble. Je sais bien que ce n'est pas là le chemin des chefs-d'œuvre. Mais que m'importe! je fais surtout à présent des vers pour vaincre la forme, pour acquérir le mécanisme. Puis, c'est là ma façon de voir; je marche beaucoup mieux lorsque je marche en liberté, j'ai confiance dans l'inspiration du moment; j'ai même reconnu que les vers qui arrivaient spontanément étaient de beaucoup supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers. Je jette donc mes sourires et mes pleurs au hasard. D'ailleurs, mon grand secret est celui-ci: lorsque mon œuvre est presque terminée, je la relis attentivement, je pèse toutes les pensées, tous les incidents; et alors, dans une sorte de dénouement basé sur le commencement de l'œuvre, je donne un air de famille entre mes derniers et mes premiers vers. Ce n'est pas à dire que, lorsque je traite un sujet quelconque, je n'aie pas un certain plan dans la tête. Mais ce plan est si vague, je le change tant et tant de fois devant l'exécution, que rien ne ressemble moins que ce que j'ai fait à ce que je voulais faire.
Je voudrais pouvoir te donner une certitude sur ma position matérielle. Malheureusement, rien n'est moins certain que cette partie de mon avenir. Depuis plus d'un an, je fais une chasse féroce aux emplois; mais si je cours bien, ils courent mieux encore. J'ai adressé demande sur demande; je me suis présenté à une foule d'administrations: partout des longueurs, jamais un résultat.—Tu ne saurais croire combien je suis difficile à placer. Non pas que j'impose des conditions, que je veuille faire ceci plutôt que cela; dans le commencement, j'avais cet orgueil, rien n'en reste aujourd'hui. Mais parce que je sais une foule de choses inutiles et que je ne sais précisément pas celles qu'il faudrait savoir. Rien n'est plus rare que de trouver une place nous convenant, à nous, qui sortons des lycées. Inaptes dans la pratique, chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des lignes, nous ignorons par excellence les menus détails de la vie, les combinaisons pourtant si simples qui peuvent se présenter dans un milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long, partant un surnumérariat plein d'ennui et vide de gain.—C'est bien pis quand l'échappé de collège me ressemble; qu'il est plus ou moins poète et plus ou moins philosophe, qu'il se soucie de la société et de la richesse comme d'une paille, et ne réserve ses caresses, son adoration que pour la liberté. Alors l'impossibilité de le placer prend des proportions extravagantes; les portes s'épaississent, les directeurs deviennent plus hargneux; puis la voix intérieure se révolte et gourmande le corps de ce qu'il a besoin de travailler pour vivre.—Souvent cette scène s'est répétée pour moi: J'adresse une demande à une administration; on me répond de passer chez le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir habillé, courbé sur un bureau plus ou moins encombré; il continue d'écrire sans plus se douter de mon existence que de celle du merle blanc. Enfin, après un long temps, il lève la tête, me regarde de travers, et, d'une voix brusque: «Que voulez-vous?» Je lui dis mon nom, la demande que j'ai faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre auprès de lui. Alors commence une série de questions et de tirades, toujours les mêmes et qui sont à peu près celles-ci: Si j'ai une belle écriture? si je connais la tenue des livres? dans quelle administration j'ai déjà servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis: qu'il est accablé de demandes, qu'il n'y a pas de vacance dans ses bureaux, que tout est plein et qu'il faut me résigner à chercher autre part.—Et moi, le cœur gros, je m'enfuis au plus vite, triste de n'avoir pu réussir, content de n'être pas dans cette infâme baraque. Je sens tressaillir en moi tous mes bons instincts, tous mes amours, tout ce que Dieu m'a accordé; je maudis la société qui n'emploie de l'homme que les plus misérables facultés; j'éprouve un immense dédain pour ce rôle de machine que j'allais être réduit à jouer et j'entends comme une voix qui me murmure à l'oreille mes rêves chéris où vibrent doucement les noms de Liberté, d'Amour, de Paix et de Dieu.—N'importe! je continuerai ma chasse jusqu'à ce que je réussisse. Ma proie sera de la pire espèce, quelque corbeau dur et indigeste; mais une impérieuse nécessité me pousse en avant.—Tu es mon ami, mon frère, et sans doute tu t'inquiètes de mon avenir matériel. Sois sans crainte, j'ai un fond de philosophie stoïque, je me plierai à tout et je ne serai jamais par trop misérable.
Je suis allé dimanche dernier à l'exposition de peinture avec Paul. Quoique j'aime les arts, je ne pourrais guère te parler de cette dernière manifestation de nos artistes. Tu ignores leurs noms, les différences d'école qui les séparent, leurs œuvres précédentes, et ainsi le moindre compte rendu serait sans intérêt pour toi. Attends d'être à Paris, de le passionner pour tel ou tel maître, et alors nous pourrons admirer, si notre dieu est le même, discuter, si nous sommes dans des camps opposés.—Je vois Paul fort souvent. Il travaille beaucoup, ce qui nous sépare parfois; mais je ne me plains pas de ce genre de paresse à me voir. Nous n'avons pas encore fait de parties, ou plutôt celles que nous avons ébauchées ne valent pas l'honneur de la plume. Demain dimanche, nous devions aller à Neuilly passer la journée au bord de la Seine, nous baigner, boire, fumer, etc., etc. Mais voilà que le temps s'assombrit, le vent souffle, il fait froid. Adieu notre belle journée; je ne sais trop comment nous l'emploierons.—Paul va faire mon portrait.
Tu te plaindras peut-être du peu de longueur de cette lettre. J'avais la pensée de t'en écrire une fort longue, mais le temps et le courage m'ont manqué. Attendons le mois de septembre.—Quant à toi,—pour terminer comme j'ai commencé,—je t'accuse d'un peu de paresse. Écris-nous au plus tôt, ne serait-ce que pour me dire que tu as reçu mes deux lettres et pour me rassurer sur ta santé.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main.—Ton ami,
Émile Zola.