XXVII

Paris, 30 décembre 1859.

Mon cher ami,

Je veux répondre à ta lettre et je ne sais que te dire. J'ai quatre pages blanches devant moi, et je n'ai pas la plus mince nouvelle à t'annoncer. N'importe, je pousse ma plume, et je t'avertis d'avance que je ne veux pas être responsable des platitudes et des fautes d'orthographe qu'elle va commettre.

J'ai pensé que Baille ne rentrerait au lycée qu'après le jour de l'an. Si je ne me trompe, cela t'aura donné un compagnon pendant quelques jours de plus. Que faites-vous? moi, qui m'ennuie ici, je crois parfois que vous vous amusez là-bas. Mais quand j'y réfléchis, je pense qu'il en est de même partout, et que de nos jours, la gaieté est fort rare. Alors, je vous plains comme je me plains moi-même, et je demande au ciel une douce colombe, je veux dire une femme aimante. Tu ne sais pas ce qui me roule par la tête depuis quelque temps. Toi qui ne riras pas de moi, je vais te le confier. Tu dois savoir que Michelet, dans l'Amour, ne commence son livre que lorsque le mariage est conclu, ne parlant ainsi que des époux et non des amants. Eh bien, moi, le chétif, j'ai le projet de décrire l'amour naissant, et de le conduire jusqu'au mariage. Tu ne peux voir encore la difficulté de ce que je veux entreprendre. Trois cents pages à remplir, presque sans intrigue; une sorte de poème où je dois tout inventer, où tout doit concourir à un seul but: aimer! Et de plus, comme je te le dis, je n'ai jamais aimé qu'en rêve, et l'on ne m'a jamais aimé, même en rêve! N'importe, comme je me sens capable d'un grand amour, je consulterai mon cœur, je me ferai quelque bel idéal, et peut-être accomplirai-je mon projet. En tout cas, si je fais ce livre, je ne le commencerai qu'aux beaux jours; si je le pense digne de paraître, je te le dédierai à toi, qui le ferais peut-être mieux que moi, si tu l'écrivais, à toi dont le cœur est plus jeune, plus aimant que le mien.

Ma lettre se remplit; mais assez tristement. Je voudrais avoir quelque bonne farce à te raconter, quelque bon tour qui puisse te faire sourire. Mais, n'allant nulle part, je connais peu les affaires du dehors, et je suis bien forcé de te dire ce qui se passe chez moi. Pardonne-moi si les pensées s'y embrouillent un peu.—Nous ne parlerons pas politique; tu ne lis pas le journal (chose que je me permets), et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire. Je te dirai seulement que le pape est fort tourmenté pour l'instant, et je t'engage à lire quelquefois le Siècle, car le moment est très curieux. Que te dirai-je pour achever joyeusement cette missive? Te donnerai-je du courage pour monter à l'assaut du rempart? Ou bien te parlerai-je peinture et dessin? Maudit rempart, maudite peinture! L'un est à l'épreuve du canon, l'autre est accablée du veto paternel. Quand tu t'élances vers le mur, ta timidité te crie: «Tu n'iras pas plus loin!» Quand tu prends tes pinceaux: «Enfant, enfant, te dit ton père, songes à l'avenir. On meurt avec du génie, et l'on mange avec de l'argent!» Hélas! hélas! mon pauvre Cézanne, la vie est une boule qui ne roule pas toujours où la main voudrait la pousser.

Je te serre la main. Mes respects à tes parents. Le bonjour à Baille, s'il est encore à Aix. Écris-moi souvent.

Ton ami,

É. Zola.

J'oubliais de te souhaiter la bonne année; cela est si bête que je rougis en l'écrivant. Mais c'est un usage; ainsi donc: Bonne année! bonne année! bonne année!

Puisque tu as traduit la seconde églogue de Virgile pourquoi ne me l'envoies-tu pas? Dieu merci, je ne suis pas une jeune fille, et ne me scandaliserai pas.

Je n'ai pas encore vu Villevieille. Je lui donnerai tous tes bonjours à la fois. Si tu vois Houchard, prie-le donc de m'écrire et serre-lui la main.