XXVIII

Paris, 5 janvier 1860.

Mon cher Cézanne.

J'ai reçu ta lettre. J'ai fumé une pipe—je possède depuis le jour de l'an une belle pipe en cumer que je culotte magnifiquement—et j'ai vu voltiger dans la fumée du tabac mille pensées que je te communique sur le champ, croyant te distraire.

Tu me demandes de te parler de mes maîtresses, mes amours sont en rêve. Mes folies sont d'allumer mon feu, le matin, de fumer ma pipe et de penser à ce que j'ai fait et à ce que je ferai. Tu vois qu'elles ne sont pas bien coûteuses et que je n'y perdrai pas la santé. Je n'ai pas encore vu Villevieille; à la première occasion je ferai la commission du passe-partout. Quant à Catherine, ma mère doit lui écrire très prochainement.

Tu as lu, dis-tu, mon feuilleton. J'ai bien peur qu'on ne l'ait pas plus compris que Mon follet. La pauvre Sylphide amoureuse, comme on a dû lui arracher ses belles ailes et sa couronne! On a dû n'y voir qu'une fée vulgaire, et je me l'étais représentée si belle et si riante. Pour moi, c'étaient les âmes des deux amants réunies en une seule et chantant cet hymne de l'Amour que la terre chante depuis six mille ans. Hélas! j'ai bien peur qu'on ne l'ait pas comprise.

Tu dois savoir que je ne suis rien moins qu'un favori de la Fortune, et depuis quelque temps il me peine de me voir, moi, grand garçon de vingt ans, à la charge de ma famille. Aussi suis-je décidé à faire quelque chose, à gagner le pain que je mange. Je pense entrer dans quinze jours au plus dans l'administration des Docks. Toi qui me connais, qui sais combien j'aime ma liberté, tu comprendras que je dois bien me forcer pour m'y résoudre. Mais je croirais commettre une méchante action en n'agissant pas ainsi. J'aurai encore beaucoup de temps à moi et je pourrai me livrer alors aux occupations qui me plaisent. Je suis loin d'abandonner la littérature—on abandonne difficilement ses rêves,—et je tâcherai de remplir le moins longtemps possible un emploi qui me pèsera sans nul doute. Je te l'ai déjà dit dans ma dernière lettre, la vie est une boule qui ne roule pas toujours où la main voudrait la pousser, et crois que je ne quitte pas avec plaisir mes livres et mes papiers pour aller m'asseoir sur une chaise et griffonner de méchantes copies. Mais je serai toujours le même, je serai toujours le poète qui divague, le Zola qui est ton ami. Après avoir secoué à ma porte la poussière du bureau, je reprendrai la plume pour continuer mon poème interrompu ou ta lettre commencée. C'est une nécessité, et je m'y conforme en y apportant mes petits changements.

Je lis cette phrase dans un des derniers feuilletons de Gaut: «Lorsque la chaleur des estomacs repus eut fait monter le vermillon de la satisfaction à tous les visages...» Qu'en dis-tu? Jamais les précieuses n'ont inventé quelque chose de mieux. C'est faux, tiraillé, d'un goût atroce.

Tu vois, mon cher ami, que je t'ai répondu longuement. Et encore je n'ai pas tout dit, et assez bien dit ce que je voulais dire. N'importe, je désire que cela t'ait distrait un instant.

Je te serre la main. Ton ami,

É. Zola.