II
La question de l'origine des contes populaires est une question de fait. M. Reinhold Kœhler, bibliothécaire à Weimar, l'homme qui assurément possède en cette matière l'érudition la plus vaste et la plus sûre, insiste sur ce point comme M. Benfey[14]. Il s'agit de prendre successivement chaque type de contes, de le suivre, si nous le pouvons, d'âge en âge, de peuple en peuple, et de voir où nous conduira ce voyage de découverte. Or, ce travail d'investigation est en partie fait, et, cheminant ainsi de proche en proche, souvent par plusieurs routes, partant de divers points de l'horizon, on est toujours arrivé au même centre, à l'Inde, non pas à l'Inde des temps fabuleux, mais à l'Inde historique.
Ce qui est venu grandement en aide à l'explorateur et lui a permis d'accomplir sa tâche, c'est qu'un certain nombre des types des contes actuels se trouvent fixés par écrit depuis fort longtemps, souvent depuis des siècles. Si nous remontons jusqu'au XVIIe siècle et jusqu'à la Renaissance, nous rencontrerons, dans la littérature européenne de ces deux époques, une bonne partie de ces types. Mais les livres de Straparola et de Basile, en Italie, de Perrault et de Mme d'Aulnoy, en France[15], ne sont pas la source des contes populaires actuels: ces livres ont été écrits sous la dictée du peuple, et les récits qu'ils renferment présentent parfois des lacunes et des altérations dont se sont préservées certaines versions parvenues jusqu'à nous par voie de simple tradition orale. Et, d'ailleurs, la littérature du moyen âge nous a conservé des traces irrécusables de l'existence de contes identiques aux contes actuels. Ce n'est pas non plus à cette littérature du moyen âge que nous devrons nous arrêter. Il nous faut quitter l'Europe et chercher ailleurs.
Il existe en Orient plusieurs collections de récits merveilleux ou plaisants. Le plus généralement connu parmi ces ouvrages est le livre arabe qui porte le titre de Mille et une Nuits, et qui fut traduit, sur un manuscrit incomplet, et publié en 1704 par l'orientaliste Galland. Là encore nous rencontrons un certain nombre des thèmes dont se composent nos contes populaires européens, et plusieurs de ces contes eux-mêmes.
S'ensuit-il que les Mille et une Nuits soient le prototype d'une partie de nos contes actuels? Non, car les Mille et une Nuits elles-mêmes ne sont pas le produit de l'imagination des Arabes: un passage très précis du Fihrist, histoire de la littérature arabe écrite au Xe siècle de notre ère, nous apprend que les Mille et une Nuits et d'autres livres arabes du même genre ont été traduits ou imités du persan[16].—Mais les Persans eux-mêmes ont emprunté à l'Inde plusieurs livres de contes. Ainsi, au sixième siècle de notre ère (entre l'an 531 et l'an 579), l'original du recueil indien de fables, contes et fabliaux qui porte aujourd'hui le titre de Pantchatantra, c'est-à-dire en sanscrit les «Cinq livres», fut traduit dans la langue de la cour des Sassanides, le pehlvi, sur l'ordre de Khosrou Anoushirvan (Chosroës le Grand), roi de Perse, et une version arabe, qui existe encore, fut faite plus tard, d'après cette traduction persane, aujourd'hui perdue, sous le titre de Kalilah et Dimnah. Ainsi encore le célèbre livre persan le Toûti-Nâmeh ou «Livre du Perroquet», qui renferme plusieurs contes que l'on peut rapprocher de nos contes européens, n'est autre chose que la traduction libre d'un ouvrage indien de même titre, la Çouka-saptati (les «Soixante-dix Histoires du Perroquet»), augmentée de récits tirés d'autres collections de contes, également rédigées en sanscrit.—D'ailleurs, au témoignage de M. Benfey, la substance des Mille et une Nuits se retrouve presque d'un bout à l'autre dans la littérature indienne.
Nous voilà donc,—en partant d'une collection de contes arabes, parfois semblables à nos contes européens,—arrivés dans l'Inde, et nos recherches ne peuvent nous conduire plus loin. Voyons si un autre chemin nous amènera encore au même terme.
Notre point de départ sera, cette fois, la région, située au nord de l'Inde, où habitent les tribus mongoles comprises sous le nom de Kalmouks. On sera peut-être surpris d'apprendre que ces peuplades nomades ont une littérature écrite. Elles possèdent, entre autres ouvrages, une collection de contes intitulée Siddhi-Kûr («le Mort doué du siddhi», c'est-à-dire d'une vertu magique)[17], et les récits qui composent ce livre présentent de nombreux traits de ressemblance avec les contes populaires européens.
Quelle est l'origine du Siddhi-Kûr? Le plus rapide coup d'œil, le plus simple examen des noms propres, par exemple, et du titre même de l'ouvrage (le mot siddhi est sanscrit) nous montrent d'une manière évidente que nous avons affaire à une traduction ou imitation de récits indiens. Le cadre du Siddhi-Kûr a été emprunté à un recueil indien de contes, dont le titre a la plus grande analogie avec celui du livre kalmouk, la Vetâla-pantchavinçati (les «Vingt-cinq Histoires d'un vetâla», c'est-à-dire d'un démon qui entre dans le corps des morts).—Une autre collection mongole, l'Histoire d'Ardji Bordji Khan, qui a été traduite en 1868 par M. Jülg sur un manuscrit incomplet conservé à Saint-Pétersbourg, et qui offre plusieurs points de comparaison avec nos contes européens, est une imitation d'un livre qui porte en sanscrit le titre de Sinhâsana-dvâtrinçati, les «Trente-deux Récits du Trône».
Ainsi, de ce côté encore, le dernier terme de nos investigations est l'Inde.
Des récits indiens ont également passé, par voie littéraire, chez les Thibétains[18] et dans l'Indo-Chine[19].
Les livres de contes indiens, on le voit, ont rayonné tout autour de leur pays d'origine, et parfois même, de proche en proche, ils sont arrivés jusqu'en Europe. Le Pantchatantra, par exemple, dont nous parlions tout à l'heure, après avoir été apporté de l'Inde en Perse, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, par Barzôî, médecin de Chosroës le Grand, est traduit en pehlvi par ce même Barzôî. Cette traduction elle-même est traduite en syriaque vers l'an 570, et, deux siècles plus tard, en arabe, sous le calife Almansour (754-775). Enfin, à cette version arabe se rattachent diverses traductions,—dont les plus importantes sont une traduction grecque (1080) et une traduction hébraïque (1250), cette dernière presque aussitôt mise en latin,—qui répandent le livre indien dans l'Europe du moyen âge[20].
Rappelons, à ce propos, la singulière histoire d'un autre livre indien, la vie légendaire du Bouddha, qui, transformée en une légende chrétienne, sous le titre de Vie des saints Barlaam et Josaphat, est rédigée en grec, dans le cours du septième ou du huitième siècle, probablement dans un couvent de Palestine, pénètre dans l'Europe occidentale dès avant le XIIe siècle, par l'intermédiaire d'une traduction latine, et obtient une très grande diffusion pendant le moyen âge[21].
Ces courants littéraires, qui ont porté dans toutes les directions et si loin les contes indiens, sont très importants à constater. Il y a là une indication précieuse, et de la faveur que ces contes ont rencontrée partout, et des voies qu'a pu suivre également un courant oral. Car, assurément, nous ne prétendons pas attribuer à la littérature, à ces recueils traduits, imités de tous côtés, il y a déjà si longtemps, une part exclusive ou même prépondérante dans la propagation des contes indiens en Asie, en Europe et dans le nord de l'Afrique. Combien de nos contes populaires européens doivent se rattacher, non point à la forme conservée par la littérature indienne,—quand elle y est conservée,—mais à telle forme orale, encore vivante aujourd'hui dans l'Inde! Voici seulement quelques années qu'on a commencé à rassembler les contes populaires du Bengale, du Deccan ou du Pandjab, et déjà cette observation frappera tous les esprits attentifs. Veut-on un exemple? Nous avons résumé, dans les remarques de notre no 60, le Sorcier (II, pp. 193-195), deux contes indiens: l'un pris dans la grande collection sanscrite formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva, de Cachemire, et intitulée Kathâ-Sarit-Sâgara, l'«Océan des Histoires»; l'autre recueilli en 1875 par M. Minaef chez les Kamaoniens, tribus montagnardes habitant au pied de l'Himalaya. Que l'on rapproche ces deux contes de notre conte français et d'un conte populaire sicilien de même famille, cité dans nos remarques: c'est évidemment avec le conte oral indien que ces contes européens présentent la plus grande ressemblance, une ressemblance qui va jusqu'à l'identité d'un petit détail caractéristique.
Il importe, à ce propos, de le faire remarquer: ce n'est pas une forme unique de chaque thème, de chaque type de contes, qui serait venue de l'Inde en Europe pour y donner naissance à diverses variantes. Bien que, jusqu'à présent, on ait à peine puisé dans les richesses de la tradition orale de l'Inde, ce qu'on en a tiré suffit pour faire penser que plus tard il sera possible de mettre en regard de chacune, pour ainsi dire, des variantes caractéristiques d'un conte européen, une variante indienne correspondante. Dès maintenant nous sommes en état de le faire en partie pour certains contes. Nous renverrons, par exemple, à notre conte no 4, Tapalapautau, et à ses remarques. Dans ce conte et dans la plupart des contes européens de cette famille, des objets magiques, qu'un pauvre homme reçoit d'un personnage mystérieux, lui sont dérobés par un hôtelier, qui leur substitue des objets en apparence semblables. Or, jusqu'à ces dernières années, nous ne connaissions qu'un seul conte indien du même genre, provenant du Deccan; mais, dans ce conte,—dont il faut rapprocher sous ce rapport un conte syriaque, un conte russe, un conte allemand d'Autriche, etc.,—les objets sont enlevés par ordre d'un roi, et il n'est pas question de substitution (voir I, p. 55). On n'avait donc pas trouvé dans l'Inde la forme de ce thème la plus répandue en Europe. Cette forme, nous la possédons aujourd'hui: nous en avons trois versions, qui ont été recueillies, l'une dans l'Inde septentrionale, chez les Kamaoniens, les deux autres, dans le Bengale (I, pp. 56-57), et l'une de ces dernières met même en scène, comme les contes européens, un fripon d'aubergiste.
Il est probable que les auteurs des vieux livres de contes indiens ont fait comme les Perrault ou les Basile au XVIIe siècle: ils ont fixé par écrit telle ou telle des formes orales existant dans leur pays. Il en est résulté que cette forme particulière a pu pénétrer, par la voie littéraire, chez les Persans, chez les Arabes, chez les Mongols, et enfin en Europe; ce qui ne l'a pas empêchée de faire aussi son chemin, avec les autres variantes du même thème, par transmission orale.
Par quelle voie cette transmission orale s'est-elle opérée? Il est bien difficile de suivre dans leur vol toutes ces graines emportées aux quatre vents du ciel et qui ont dû voyager non point à telle époque seulement, mais à bien des époques; qui voyagent peut-être encore à l'heure qu'il est. Mais enfin on peut rechercher les occasions que les contes indiens ont eues, dans le cours des siècles, de se répandre au dehors et d'arriver jusqu'en Europe.
Les intermédiaires entre l'Inde et les autres contrées, depuis le commencement de l'ère chrétienne, ont dû être, à l'ouest, avant Mahomet, les Persans, puis, après l'hégire, les diverses nations musulmanes; au nord et à l'est, les peuples bouddhistes.
Evidemment ce n'est pas uniquement par des traductions de livres sanscrits que les Persans d'abord, et ensuite les Arabes et les autres peuples soumis à l'islamisme ont fait connaissance avec les contes indiens; tous ces peuples ont dû en apprendre un grand nombre de la bouche même des Indiens, dans les relations soit belliqueuses, soit pacifiques, qu'ils eurent avec l'Inde. Dès le milieu du sixième siècle de notre ère, Chosroës le Grand, roi de Perse, fit une expédition dans l'Inde. En 707, quatre-vingt-cinq ans après l'hégire, un lieutenant du calife Abdul-Mélek soumit les bords de l'Indus. Enfin, en l'an 1000, le sultan Mahmoud le Ghasnévide s'étendit jusqu'au Gange. La domination arabe dans l'Inde dura longtemps: elle fut, très probablement, d'une grande influence sur la propagation des contes indiens dans les royaumes islamites d'Asie, d'Afrique et d'Europe, et même dans l'Occident chrétien, qui avait avec eux tant de points de contact, surtout l'empire byzantin, l'Italie et l'Espagne[22]. Avant l'époque de Chosroës le Grand et des campagnes des Persans dans l'Inde, il est à supposer qu'il ne sera parvenu de contes dans les contrées situées à l'occident de ce pays que par l'intermédiaire de voyageurs et de marchands. La «fable» de Psyché, conte indien facilement reconnaissable sous le lourd manteau mythologique dont il a été affublé par Apulée, nous montre qu'un de ces contes, tout au moins, avait, au deuxième siècle de notre ère, pénétré dans le monde gréco-romain[23].
On se tromperait grandement si l'on croyait qu'avant l'ère chrétienne il n'existait pas de relations entre l'Inde et le monde occidental. M. Reinaud a montré quelles furent, vers le milieu du siècle qui précéda notre ère, les conséquences de la découverte de la mousson, c'est-à-dire de la périodicité de certains vents qui, sur l'Océan Indien, soufflent pendant six mois de l'ouest à l'est, et pendant les six autres mois dans le sens contraire. A partir du gouvernement de Marc-Antoine et de Cléopâtre, il se forma des comptoirs romains dans les principales places de commerce des mers orientales, et des compagnies de marchands s'organisèrent. «Indépendamment des personnes qui, chaque année, se rendaient par terre dans les régions orientales, il partait d'Egypte, par la mousson, environ deux mille personnes, qui visitaient les côtes de la mer Rouge, du golfe Persique et de la presqu'île de l'Inde. Six mois après, il arrivait, avec la mousson contraire, le même nombre de personnes en Egypte. Naturellement ce qui s'était passé d'important d'un côté était transmis de l'autre, et l'Orient et l'Occident se trouvaient en communication régulière[24].»
A l'orient et au nord de l'Inde, les récits indiens, d'après M. Benfey, s'étaient répandus de bonne heure, principalement par l'influence du bouddhisme[25]. Ce fut ainsi que, toujours d'après le même savant, ils pénétrèrent en Chine dès le premier siècle de notre ère et tout le temps que la Chine demeura en relations étroites avec les bouddhistes de l'Inde. Du Thibet, où ils étaient aussi parvenus de la même manière qu'en Chine, ils arrivèrent, toujours avec le bouddhisme, chez les Mongols. (On se rappelle que les Mongols firent passer dans leur langue des contes empruntés à des recueils indiens). Or les Mongols ont dominé, dans l'Europe orientale, pendant près de deux cents ans à partir du XIIIe siècle, et il n'est pas impossible qu'ils aient ouvert ainsi un nouveau débouché aux contes indiens[26].
L'influence des invasions mongoles fut plus grande qu'on ne serait porté à le penser. «Que le lecteur se représente, dit M. Léon Feer[27], le vaste mouvement dont la puissance mongole fut la cause au XIIIe siècle, ces ambassadeurs tartares qui visitaient toutes les cours de l'Europe...; cette résidence des Khaghans à Karakorum, et plus tard à Kambalikh, où les causes les plus diverses, les combinaisons de la politique, le zèle de la religion, les intérêts du commerce, les hasards de la guerre, le goût même des aventures, rassemblaient des hommes de tous les pays, et faisaient d'un canton de l'Asie centrale une sorte de rendez-vous et d'abrégé de l'Europe et de l'Asie: cette cour de Mangou, où un moine, venu pour répandre le christianisme, pouvait admirer de colossales et ingénieuses pièces d'argenterie, fabriquées avec le produit des rapines des Mongols par un orfèvre de Paris, rencontrait une femme de Metz, un jeune homme des environs de Rouen, sans compter bien d'autres représentants de divers peuples et pays... Jamais peut-être il n'y eut de communications plus étroites entre des hommes venus de contrées plus éloignées les unes des autres... Ce vaste ébranlement donné à la société du moyen âge, succédant au mouvement déjà si considérable des croisades, eut les suites les plus importantes; il modifia les notions reçues, fit sortir les peuples de leur immobilité, leur apprit à tourner leurs regards et leurs pensées vers des régions nouvelles, spécialement vers l'Asie. Quand la cause eut cessé, l'effet subsista; les voyages se succédèrent les uns aux autres.»
Les peuples bouddhistes ont donc pu parfaitement contribuer, pour une certaine part, à la propagation des contes indiens, non-seulement en Asie, mais en Europe.