REMARQUES
Nous tenons ce conte d'un jeune homme de Montiers, qui l'a entendu raconter au régiment.
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Pour sa partie principale, notre Roi d'Angleterre et son Filleul se rattache au thème que l'on peut appeler le thème de la Jeune Fille aux cheveux d'or et de l'Eau de la mort et de la vie. Nous traiterons en détail de ce thème dans les remarques de notre no 73, la Belle aux cheveux d'or. Nous y renvoyons donc le lecteur, nous bornant à examiner ici les contes qui, dans diverses collections, se rapprochent plus particulièrement du présent conte.
Il convient de citer d'abord un conte grec moderne, recueilli en Epire par M. de Hahn (no 37): Un roi est obligé, pendant la grossesse de sa femme, de s'éloigner de son royaume. Il recommande à la reine, si elle met au monde un fils, de le lui envoyer quand il aura seize ans accomplis, mais de se garder de prendre pour conducteur un homme sans barbe. (Dans les contes grecs et dans les contes serbes, les hommes sans barbe sont représentés comme étant artificieux et méchants.) Lorsque le moment est venu d'envoyer le jeune garçon à son père, la reine, s'étant rendue sur la place du marché pour louer un cheval et son conducteur, ne peut trouver d'autre conducteur qu'un homme sans barbe. Le lendemain et le surlendemain, elle n'est pas plus heureuse. Elle se décide alors, sur les instances de son fils, à le laisser partir avec un homme sans barbe. Pendant le voyage, le jeune garçon, pressé par une soif ardente, se fait descendre dans une citerne par son compagnon. Celui-ci lui déclare alors qu'il l'abandonnera dans cette citerne, si le prince ne s'engage par serment à lui céder son titre et ses droits, et à ne point révéler le secret jusqu'à ce qu'il soit mort et ressuscité des morts. Le pacte est conclu, et l'imposteur, qui s'est revêtu des habits du prince, est accueilli par le roi comme son fils. Pour se débarrasser du prince, il le fait jeter en proie à un dragon aveugle, auquel il fallait de temps en temps une victime; mais le jeune homme, instruit par un vieux cheval, son confident, rend la vue au dragon, qui, par reconnaissance, lui apprend le langage des animaux en l'avalant et le rendant quelques instants après à la lumière. Ensuite, quand il est obligé d'aller à la recherche de la jeune fille aux cheveux d'or, que l'homme sans barbe veut épouser, le prince, toujours d'après les conseils du vieux cheval, se montre secourable, d'abord envers des fourmis qui ne peuvent traverser un ruisseau, puis envers des abeilles dont un ours dévore le miel, enfin envers de jeunes corbeaux qui vont être déchirés par un serpent. Grâce à l'aide de ses obligés, le prince vient à bout des tâches qui lui sont imposées: les fourmis trient pour lui un tas énorme de blé, de millet et d'autres graines confondues ensemble; les abeilles lui font reconnaître la jeune fille aux cheveux d'or au milieu d'un grand nombre de femmes voilées; enfin les corbeaux lui apportent une fiole d'eau de la vie. La jeune fille, amenée à la cour du roi, fait fort mauvais visage à l'homme sans barbe, qui, pour se venger, tue le prince à la chasse. Elle exige que le cadavre lui soit apporté, et lui rend la vie au moyen de l'eau merveilleuse. Le prince alors, dégagé de son serment, puisqu'il est ressuscité des morts, démasque l'imposteur et le fait périr.
Un autre conte grec moderne, recueilli dans le Péloponnèse (E. Legrand, p. 57), offre une grande ressemblance avec le conte épirote: nous y retrouvons notamment le serment prêté par le jeune homme à l'homme sans barbe qui, là aussi, tient la place du bossu du conte français. Au lieu du cheval (qui figure dans presque tous les contes du type de la Belle aux cheveux d'or; voir les remarques de notre no 73), c'est une fée qui aide le héros de ses conseils. Quand le jeune homme est envoyé à la recherche de «la plus belle fille du monde», la fée, comme le géant de notre conte, lui dit de demander au roi telle quantité de provisions (viande, blé et miel), qu'il donnera en route aux lions, aux fourmis et aux abeilles qu'il rencontrera. Ici, comme dans le conte français, ces divers animaux ont un roi: le roi des lions donne au jeune homme un poil de sa crinière; le roi des fourmis et celui des abeilles, chacun une de leurs ailes.
Un conte albanais (A. Dozon, no 12) a une introduction plus voisine encore de celle du conte français. Un roi est hébergé chez un Valaque, possesseur de nombreux troupeaux. Cette nuit-là même, la femme du Valaque accouche d'un garçon. Le roi engage le père à faire apprendre plusieurs langues à son fils, et, lui remettant une croix, il lui dit: «Quand ton fils aura quinze ans, donne-lui cette croix et dis-lui d'aller me trouver dans telle ville.» Le jour où le jeune garçon atteint ses quinze ans, le père lui remet la croix, et le jeune garçon lit ces mots, écrits dessus: «Je suis le roi ton parrain; viens me trouver dans telle ville.» Ce conte, où figure également un traître, a aussi le serment: «Si je meurs et que je ressuscite, alors seulement je te dénoncerai.»
Un conte serbe du même type (Jagitch, no 1) a une introduction très voisine de celle du conte grec de la collection Hahn; mais il y manque le serment, comme dans tous les contes qu'il nous reste à citer. Dans ce conte serbe, nous rencontrons encore les «princes» des aigles, des fourmis, des pies.—Comparer également un autre conte serbe (Jagitch, no 1 a) et un conte bulgare (Archiv für slawische Philologie, V, p. 79).
Citons aussi un conte breton, donné par M. F.-M. Luzel, dans son cinquième rapport sur une mission en Basse-Bretagne, déjà mentionné par nous. Dans ce conte, intitulé la Princesse de Tronkolaine, un roi, qui a bien voulu être le parrain du vingt-sixième enfant d'un charbonnier, dit à celui-ci de lui envoyer l'enfant à Paris quand il aura dix-huit ans. Le moment arrivé, le jeune Louis se met en route sur un vieux cheval. Comme il passe auprès d'une fontaine, un prétendu camarade d'école lui dit de mettre pied à terre pour boire, et, Louis l'ayant fait malgré l'avis que lui avait donné une bonne vieille, l'autre le jette dans la fontaine, lui enlève le signe de reconnaissance que Louis devait montrer au roi, et s'enfuit sur le vieux cheval. Louis l'ayant rattrapé, ils entrent ensemble chez le roi, qui fait bon accueil à son prétendu filleul et admet Louis dans le château comme valet d'écurie. Bientôt, à l'instigation du faux filleul, Louis est envoyé en des expéditions très périlleuses. Il doit notamment amener au roi la princesse de Tronkolaine.—Cette partie du conte breton présente une grande ressemblance avec notre conte. Nous y retrouvons le bâtiment chargé de provisions dont le jeune homme régale les fourmis, les éperviers et les lions par les royaumes desquels il passe; les tâches imposées par la princesse: démêler un gros tas de grains mélangés, abattre une allée de grands arbres, aplanir une montagne,—tâches dans lesquelles le jeune homme est aidé par les animaux ses obligés. (Dans d'autres versions du conte breton, il faut apporter le palais de la princesse devant celui du roi et aller chercher de l'eau de la mort et de l'eau de la vie.) Arrivée chez le roi, la princesse de Tronkolaine dit de jeter dans un four le faux filleul, comme étant un démon, et, la chose faite, elle épouse Louis.
Nous renverrons encore à un autre conte breton, résumé dans les remarques de notre no 73, la Belle aux cheveux d'or.
Dans un conte italien de Pise (Comparetti, no 5), nous relevons un trait particulier de notre conte: Un prince se met en route pour aller voir son oncle le roi de Portugal, qu'il ne connaît pas. En chemin, un jeune homme se joint à lui et se fait raconter l'objet de son voyage. Quand ils se trouvent dans un endroit isolé, ce jeune homme met au prince un pistolet sur la gorge, et le force à consentir à ce qu'il prenne son titre et sa place: le prince passera pour son page. Arrivé à la cour, l'imposteur ne tarde pas à faire charger le page d'entreprises dangereuses, entre autres de retrouver Granadoro, la reine, qui a disparu[127]. Grâce aux conseils d'une cavale, le page réussit dans ces diverses entreprises. Pour aller à la recherche de la reine, il se fait donner un vaisseau, sur lequel il s'embarque avec la cavale. Pendant la traversée, il recueille dans son vaisseau un poisson, une hirondelle et un papillon, et ensuite ces animaux lui viennent en aide quand, avant de revenir avec lui, Granadoro lui demande successivement de lui apporter son anneau qu'elle a jeté au fond de la mer, de lui procurer une fiole d'une eau qui jaillit au sommet d'une montagne inaccessible, et enfin de la reconnaître entre ses deux sœurs, tout à fait semblables à elle. De retour à la cour du roi son mari, Granadoro ressuscite au moyen de l'eau le page que le prétendu neveu du roi a tué, et elle démasque l'imposteur.
Voir enfin un second conte albanais (G. Meyer, no 13).
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Le passage où, à l'instigation du bossu, «Adolphe» reçoit l'ordre d'aller dérober au géant sa mule, son merle et son falot, est emprunté à un thème que nous indiquerons en quelques mots: Plusieurs frères se sont trouvés ensemble chez un ogre, un géant ou autre être de ce genre, et ils y ont vu certains objets merveilleux. Ayant pu s'échapper, ils entrent au service d'un roi, qui donne sa faveur au plus jeune. Les aînés, jaloux, ont alors l'idée de faire ordonner par le roi à leur frère d'aller dérober les objets du géant, puis d'amener le géant lui-même. Ici, à la différence de notre conte français, c'est par ruse que le héros réussit dans ces diverses entreprises. M. Reinhold Kœhler a étudié ce thème à propos d'un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 3). Nous donnerons ici l'analyse rapide de ce conte avare, comme spécimen oriental de ce type de conte: Trois frères se sont égarés dans la forêt. Les deux aînés disent au plus jeune, nommé Tchilbik, de monter sur un arbre pour voir s'il n'apercevrait pas la fumée d'une cheminée. Tchilbik voit une colonne de fumée s'élever du milieu de la forêt. Les trois frères marchent dans cette direction et arrivent à une maison où ils se trouvent en face d'une Kart (ogresse) et de ses trois filles. La Kart leur donne à manger; ensuite elle fait coucher ses filles dans un lit, et les frères dans un autre. Pendant la nuit, Tchilbik met les filles de la Kart à sa place et à celle de ses frères, et la Kart tue ses filles, croyant tuer les trois jeunes gens[128]. Quand Tchilbik revient à la maison, le roi du pays, qui entend parler de ses aventures, lui dit: «On raconte que la Kart a une couverture de lit qui peut couvrir cent hommes; va la dérober.» (Il y a là une altération: dans les contes européens, mieux conservés, c'est, comme nous l'avons dit, à l'instigation de ses méchants frères que le héros reçoit l'ordre d'aller dérober les objets merveilleux.) Il faut ensuite que Tchilbik aille voler la chaudière de la Kart, où l'on peut préparer à manger pour cent hommes; puis sa chèvre aux cornes d'or. Enfin le roi lui dit que, s'il amène la Kart elle-même, il lui donnera sa fille en mariage et l'associera à son pouvoir[129].
Dans certains contes européens de ce type, nous trouvons des objets merveilleux analogues à ce «falot» du géant, qui éclaire à cent lieues à la ronde. Ainsi, dans un conte breton (Luzel, Contes bretons, no 1), Allanic doit aller prendre au géant Goulaffre une «demi-lune», qui éclaire à plusieurs lieues à la ronde; dans un conte basque (Webster, p. 86), altéré sur divers points, le héros doit s'emparer de la «lune» d'un ogre, qui éclaire à sept lieues; dans un conte écossais (Campbell, no 17) et un conte irlandais (Kennedy, II, p. 3), où les trois frères sont remplacés par trois sœurs, la plus jeune reçoit l'ordre d'aller chercher le «glaive de lumière du géant». Dans deux contes suédois (Cavallius, no 3, B et C), l'un des objets merveilleux qu'il faut enlever à une sorcière ou à un géant, est une lampe d'or qui éclaire comme la pleine lune.
Un conte sicilien (Gonzenbach, no 30) met en relief de la façon la plus nette la combinaison du thème que nous venons d'indiquer avec le thème de la Belle aux cheveux d'or, duquel dérive, pour l'ensemble, notre conte français. Dans ce conte sicilien, les frères de Ciccu, envieux de la faveur dont il jouit auprès du roi, disent à celui-ci que Ciccu est en état d'aller prendre le sabre de l'ogre, qui répand une lueur merveilleuse, et ensuite l'ogre lui-même. Ce dernier trait est, nous l'avons vu, tout à fait caractéristique du thème en question. Le récit passe ensuite dans le thème de la Belle aux cheveux d'or, qui s'appelle ici la «Belle du monde entier», et que Ciccu doit aller chercher pour le roi.—Du reste, un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, no 9), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 368), un conte lithuanien (Chodzko, p. 249), et un conte croate (Krauss, no 80), après avoir donné les aventures, résumées ci-dessus, du héros et de ses frères chez une ogresse ou une sorcière, ont une seconde partie qui se rattache au thème de la Belle aux cheveux d'or.
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Nous reviendrons, pour terminer, sur quelques traits du conte français. Nous retrouvons en Orient le «roi des fourmis» qui, par reconnaissance, promet au héros son secours et celui de ses sujets. Dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, no 22), un prince ayant donné à des fourmis des gâteaux qu'il avait emportés comme provisions de route, le radjah des fourmis lui dit: «Vous avez été bon pour nous. Si jamais vous êtes dans la peine, pensez à moi, et nous arriverons.»—Pour le passage où le roi des poissons donne au jeune homme une de ses arêtes, le roi des corbeaux, une de ses plumes, etc., comparer un conte oriental des Mille et un Jours, cité par M. Benfey (Pantschatantra, I, p. 203): Un serpent reconnaissant donne au héros trois de ses écailles, en lui disant de les brûler si jamais il est menacé d'un danger: alors le serpent accourra à son secours.—Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Zobéide), Zobéide a sauvé la vie à une fée transformée en serpent ailé; la fée lui donne un paquet de ses cheveux, dont il suffit de brûler deux brins pour la faire venir immédiatement, fût-elle au delà du Caucase.
Dans notre conte, on rassemble les corbeaux pour savoir où se trouve l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir, et un seul d'entre eux, l'un des deux qui ne s'étaient pas présentés d'abord, peut donner des renseignements à cet égard. Dans deux contes grecs modernes d'Epire (Hahn, nos 15 et 25), on rassemble aussi tous les oiseaux pour leur demander où est une certaine ville, et le seul qui le sache est précisément celui qui n'est pas venu à l'assemblée. Il en est de même dans un conte suédois (Cavallius, p. 186), dans un conte hongrois (Gaal-Stier, no 13), et dans d'autres contes européens. Un troisième conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 65, variante 2), offre sur un point une ressemblance presque complète avec le conte français: ce qu'on demande aux corneilles rassemblées, c'est d'aller chercher de l'eau de la vie.—En Orient, le trait de l'oiseau arrivé en retard et qui seul peut donner le renseignement demandé, se rencontre dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Djanschah), et dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 4); ce dernier conte a même, en commun avec deux des contes grecs modernes que nous venons de mentionner (Hahn, no 25 et no 65, var. 2), un petit détail assez curieux: dans le conte avare comme dans les contes épirotes, l'oiseau en question est boiteux.—Dans la mythologie grecque (Apollodori Bibliotheca, I, 9, 12), Mélampus ayant rassemblé les oiseaux et leur ayant demandé un remède pour Iphiclus, le fils de son maître, il n'y a qu'un vautour qui puisse le lui indiquer; mais il n'est pas dit que ce vautour fût le seul qui n'eût pas d'abord répondu à l'appel. Aussi l'absence de ce trait caractéristique nous fait-elle hésiter à rapprocher de nos contes modernes l'histoire de Mélampus.
Quant au passage de notre conte où un poisson, qui est arrivé en retard à l'assemblée, rapporte l'anneau de la princesse, nous pouvons en rapprocher un conte serbe, du type de la Belle aux cheveux d'or (Jagitch, no 53). Là, les clefs que la princesse avait jetées dans la mer sont rapportées par une vieille grenouille qui, de tous les «animaux marins», convoqués par leur roi, est arrivée la dernière.—Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, p. 147), c'est un vieux marsouin en retard qui rapporte les clefs. Comparer le conte tchèque mentionné plus haut (Waldau, p. 368), un conte danois (Grundtvig, II, p. 15), un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 4e rapport, la Princesse de Tréménézaour).
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Un dernier mot sur un détail, tout de forme, de notre conte. Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, p. 193), nous retrouvons, dans la bouche d'un ogre, les expressions du géant: «Poussière de mes mains, ombre de mes moustaches.»
IV
TAPALAPAUTAU
Il était une fois un homme qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Un beau jour, il s'en alla faire un tour dans le pays pour chercher à gagner sa vie et celle de sa famille. Il rencontra sur son chemin le bon Dieu qui lui dit: «Où vas-tu, mon brave homme?—Je m'en vais par ces pays chercher à gagner ma vie et celle de ma femme et de mes enfants.—Tiens,» dit le bon Dieu, «voici une serviette. Tu n'auras qu'à lui dire: Serviette, fais ton devoir, et tu verras ce qui arrivera.» Le pauvre homme prit la serviette en remerciant le bon Dieu, et voulut en faire aussitôt l'expérience. Après l'avoir étendue par terre, il dit: «Serviette, fais-ton devoir,» et la serviette se couvrit d'excellents mets de toute sorte. Tout joyeux, il la replia et reprit le chemin de son village.
Comme il se faisait tard, il entra dans une auberge pour y passer la nuit, et dit à l'aubergiste: «Vous voyez cette serviette, gardez-vous de lui dire: Serviette, fais ton devoir.—Soyez tranquille, mon brave homme.» Il était à peine couché, que l'aubergiste dit à la serviette: «Serviette, fais ton devoir.» Il fut grandement étonné en la voyant se couvrir de pain, de vin, de viandes et de tout ce qu'il fallait pour faire un bon repas, dont il se régala avec tous les gens de sa maison. Le lendemain, il garda la bienheureuse serviette et en donna une autre au pauvre homme, qui partit sans se douter du tour qu'on lui avait joué.
Arrivé chez lui, il dit en entrant: «Ma femme, nous ne manquerons plus de rien à présent.—Oh!» répondit-elle, «mon mari, vous nous chantez toujours la même chanson, et nos affaires n'en vont pas mieux.» Cependant l'homme avait tiré la serviette de sa poche. «Serviette,» dit-il, «fais ton devoir.» Mais rien ne parut. Il répéta les mêmes paroles jusqu'à vingt fois, toujours sans succès, si bien qu'il dut se remettre en route pour gagner son pain.
Il rencontra encore le bon Dieu. «Où vas-tu, mon brave homme?—Je m'en vais par ces pays chercher à gagner ma vie et celle de ma femme et de mes enfants.—Qu'as-tu fait de ta serviette?» L'homme raconta ce qui lui était arrivé. «Que tu es simple, mon pauvre homme!» lui dit le bon Dieu. «Tiens, voici un âne. Tu n'auras qu'à lui dire: Fais-moi des écus, et aussitôt il t'en fera.»
L'homme emmena l'âne, et, à la tombée de la nuit, il entra dans l'auberge où il avait déjà logé. Il dit aux gens de la maison: «N'allez pas dire à mon âne: Fais-moi des écus.—Ne craignez rien,» lui répondirent-ils. Dès qu'il fut couché, l'aubergiste dit à l'âne: «Fais-moi des écus;» et les écus tombèrent à foison. L'aubergiste avait un âne qui ressemblait à s'y méprendre à l'âne aux écus d'or: le lendemain, il donna sa bête à l'homme, et garda l'autre.
De retour chez lui, le pauvre homme dit à sa femme: «C'est maintenant que nous aurons des écus autant que nous en voudrons!» La femme ne le croyait guère. «Allons,» dit l'homme à son âne, «fais-moi des écus.» L'âne ne fit rien. On lui donna des coups de bâton, mais il n'en fit pas davantage.
Voilà notre homme encore sur les chemins. Il rencontra le bon Dieu pour la troisième fois. «Où vas-tu, mon brave homme?—L'âne ne m'a point fait d'écus.—Que tu es simple, mon pauvre homme! Tiens, voici un bâton; quand tu lui diras: Tapalapautau, il se mettra à battre les gens; si tu veux le rappeler, tu lui diras: Alapautau.» L'homme prit le bâton et entra encore dans la même auberge. Il dit aux gens de l'auberge: «Vous ne direz pas à mon bâton: Tapalapautau.—Non, non, dormez en paix.»
Quand les gens virent qu'il était couché, ils s'empressèrent de dire au bâton: «Tapalapautau.» Aussitôt le bâton se mit à les corriger d'importance et à leur casser bras et jambes. «Hé! l'homme!» criaient-ils, «rappelez votre bâton; nous vous rendrons votre serviette et votre âne.» L'homme dit alors: «Alapautau,» et le bâton s'arrêta. On lui rendit bien vite sa serviette et son âne; il s'en retourna chez lui et vécut heureux avec sa femme et ses enfants.
Moi, je suis revenu et je n'ai rien eu.