REMARQUES

Comparer nos nos 39, Jean de la Noix, et 56, le Pois de Rome: les remarques de ces deux variantes complètent les rapprochements que nous allons faire ici.

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Dans un conte valaque (Schott, no 20), c'est, comme dans notre conte, le bon Dieu qui donne à un pauvre paysan un âne aux écus d'or; puis, après que des aubergistes le lui ont volé, une table qui se couvre de mets au commandement, et enfin un gourdin qui rosse les gens.—Dans un conte toscan (Gubernatis, Novelline di Santo-Stefano, no 21), celui qui donne les objets merveilleux (table, brebis et bâton) est un vieillard, qui n'est autre que Jésus[130].—Dans un conte hongrois (Erdelyi-Stier, no 12), les objets sont donnés par un vieux mendiant envers lequel le héros a été charitable, et qui se révèle à lui comme étant «celui qui récompense le bien».

Partout ailleurs, le donateur des objets, celui que rencontre le pauvre homme, est un autre personnage que le bon Dieu.—Dans des contes siciliens (Gonzenbach, no 52; Pitrè, no 29), c'est, sous la figure d'une belle femme, la Fortune, le Destin du héros;—dans un conte espagnol (Caballero, I, p. 46), c'est un follet;—dans un conte autrichien (Vernaleken, no 11), une statue;—dans un conte picard (Carnoy, p. 308), un magicien;—dans un conte lithuanien (Leskien, no 30), un vieux nain;—dans un autre conte lithuanien (Schleicher, p. 105), un vieillard;—dans un conte islandais (Arnason, trad. anglaise, p. 563), le pasteur de la paroisse;—dans un conte vénitien (Bernoni, I, no 9), un signor;—dans un conte toscan (Nerucci, no 34), une signora;—dans un autre conte toscan (ibid., no 43), un fermier, dont le héros, qui est ici un jeune garçon, est le neveu.

Dans tout un groupe de contes de cette famille, c'est de maîtres au service desquels il est entré, que le héros reçoit les objets merveilleux: dans un conte du Tyrol italien (Schneller, no 15), de trois fées;—dans un conte des Abruzzes (Finamore, no 37), de fées aussi;—dans un conte catalan (Rondallayre, III, p. 31), du diable;—dans un conte portugais (Coelho, no 24), d'un roi;—dans un conte italien de la province d'Ancône (Comparetti, no 12), d'un homme, non autrement désigné;—dans un conte irlandais (Kennedy, II, p. 25), d'une vieille femme.

Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 41), il s'agit de trois frères dont chacun reçoit successivement d'un vieillard, leur maître, au bout d'une année de service, un des objets merveilleux. (Comparer le conte toscan de la collection Gubernatis, cité plus haut.)—Dans un conte hessois (Grimm, no 36), il y a aussi trois frères, mais c'est d'un maître différent que chacun reçoit un des objets. (Comparer le conte portugais no 49 de la collection Braga, où les objets sont donnés à trois frères par trois personnages qu'ils rencontrent.)

Un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, II, p. 262) est tout particulier: un vieux bonhomme s'en va trouver «la cigogne», et la prie d'être pour lui comme son enfant (allusion à la piété filiale attribuée aux cigognes). La cigogne lui donne successivement les objets merveilleux.—Dans un autre conte russe (Goldschmidt, p. 61), la cigogne est remplacée par une grue, reconnaissante envers un paysan, qui lui a rendu la liberté après l'avoir prise au filet.

Un second conte russe et d'autres contes qui s'en rapprochent beaucoup sont bien curieux aussi. Dans le conte russe (Dietrich, no 8), un homme va trouver le Vent du sud, pour se plaindre de ce que celui-ci lui a enlevé sa farine. Il en reçoit une corbeille merveilleuse, etc.—Dans un conte norwégien (Asbjœrnsen, traduction allemande, I, no 7), c'est le Vent du nord qui donne les objets merveilleux, et, là aussi, pour remplacer la farine qu'on lui réclame.—Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, no 24), les objets sont donnés par le Vent du nord-ouest, qui a enlevé tout le lin d'un bonhomme (comparer un conte de la Basse-Bretagne, publié par M. Luzel, dans Mélusine, 1877, col. 129, et un conte toscan de la collection Comparetti, no 7).—Enfin, dans un conte esthonien (H. Jannsen, no 7), au lieu du Vent figure la Gelée, qui a détruit les semailles d'un pauvre diable, et chez qui celui-ci va se lamenter.

Dans une dernière catégorie de contes de cette famille, les objets merveilleux arrivent au pauvre homme par voie d'échange contre sa vache ou son cochon, par exemple. Dans un conte irlandais, de la collection Crofton Croker (traduit dans le Magasin pittoresque, t. XI, p. 133), dans un conte souabe (Meier, no 22), peut-être dérivé directement du livre irlandais, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 56), et dans un conte autrichien (Vernaleken, no 17), c'est avec un nain que se fait l'échange;—dans deux contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 84 et 185), avec un personnage inconnu ou avec un roi;—dans un conte allemand du duché d'Oldenbourg (Strackerjan, II, p. 312), avec le diable.

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Dans bon nombre de ces contes, nous retrouvons exactement les objets merveilleux du conte lorrain. Dans d'autres, il y a quelques différences. Ainsi, au lieu de l'âne, un mulet (conte bas-breton), un cheval (conte vénitien), un coq (conte du duché d'Oldenbourg), qui font de l'or;—une poule qui fait des ducats (premier conte tyrolien);—une poule aux œufs d'or (conte irlandais, collection Kennedy);—un bélier (conte tchèque), une brebis (conte lithuanien, collection Schleicher), un bouc (conte lithuanien, collection Leskien; conte norwégien), une chèvre (conte autrichien), dont les poils ruissellent de pièces d'or, quand on leur dit de se secouer;—un tamis d'où il tombe de l'argent comme de la farine (conte portugais de la collection Coelho).

Dans le premier conte portugais, dans le conte tyrolien (Zingerle, II, p. 185), dans le conte hessois et dans les deux contes lithuaniens, la serviette est remplacée par une petite table; dans le conte sicilien de la collection Gonzenbach, par une baguette magique.

Le gourdin se retrouve partout, excepté dans le conte picard, où il est très bizarrement remplacé par une chèvre, qui bat l'aubergiste, et dans le conte autrichien no 11 de la collection Vernaleken, où le troisième objet merveilleux est un chapeau d'où sort un régiment, quand on le frappe avec une baguette. Ce détail relie ce conte aux contes du genre de nos nos 42, Les trois Frères, et 31, l'Homme de fer.

Un petit groupe, parmi les contes indiqués ci-dessus, n'a que deux objets merveilleux. Dans le conte irlandais de la collection Crofton Croker, ce sont deux bouteilles: de la première, il sort, au commandement, deux petits génies fort jolis, apportant toute sorte de mets; de la seconde, deux génies affreux qui bâtonnent tout le monde (comparer le conte souabe et le premier des contes tyroliens).—Dans les contes russes que nous font connaître M. de Gubernatis et M. Goldschmidt, des sacs remplacent les bouteilles.—Dans le conte russe de la collection Dietrich, les deux objets sont une corbeille, qui donne toute une sorte de mets, et un tonneau, auquel on dit: «Cinq hors du tonneau!»—Enfin, dans le conte toscan de la collection Nerucci, il y a deux boîtes: de la première, sortent deux serviteurs, qui apportent tout ce que l'on souhaite; de la seconde, deux personnages armés de bâtons. (Comparer le conte italien de la collection Comparetti et le conte esthonien, où, au lieu des boîtes, figurent deux havresacs.)

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Quant à la perte des objets merveilleux, elle a lieu, dans les contes ci-dessus mentionnés, de diverses façons. La forme la plus ordinaire est celle du conte lorrain: ils sont volés par un hôtelier qui leur substitue d'autres objets en apparence semblables. Ailleurs, ils sortent des mains de leurs possesseurs par une vente ou un échange imprudents (contes toscans, conte islandais, conte esthonien).—Dans le conte russe de la collection Dietrich, la femme du bonhomme veut absolument, par sotte vanité, inviter un certain seigneur à manger des bonnes choses fournies par la corbeille merveilleuse, et le seigneur envoie ensuite ses gens enlever la corbeille et lui en substituer une autre. (Le conte autrichien a quelque chose du même genre. Comparer le conte hongrois.)

Si nous tenons à indiquer ici ces diverses formes, c'est que nous les retrouverons toutes en Orient.

On a vu que, dans notre conte, le bonhomme recommande à l'aubergiste de ne pas dire telle ou telle chose aux objets merveilleux. Il en est de même dans le conte du Tyrol italien, dans le conte vénitien, dans le conte tchèque et dans un conte napolitain du XVIIe siècle, dont nous allons parler. (Comparer le conte portugais de la collection Braga.)—Dans les autres contes où figure l'auberge, le pauvre diable a fait imprudemment l'essai des objets devant l'hôtelier, ou bien celui-ci l'a épié.

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Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son Pentamerone (no 1), un conte où le héros reçoit d'un ogre, chez qui il a servi, un âne qui fait des pierres précieuses, et ensuite, après que l'âne a été volé par un hôtelier, une serviette et un gourdin merveilleux.

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En Orient, nous avons d'abord à citer un conte syriaque (Prim et Socin, no 81, p. 343): Un renard, que sa femme a mis à la porte de sa maison, reçoit d'un personnage mystérieux, qui tout à coup s'est dressé devant lui du fond d'une source, une assiette qui se remplit de mets au commandement; mais il lui est défendu de la montrer à sa femme. Il a l'imprudence de se servir, en présence de celle-ci, de l'assiette merveilleuse, et sa femme l'oblige à inviter à dîner le roi des renards. Ce dernier, quand il voit quelle est la vertu de l'assiette, envoie de ses gens qui s'en emparent[131]. Le renard retourne à la fontaine, et l'homme lui donne un âne qui fait des pièces d'or. Même imprudence de la part du renard. Un jour, sa femme veut absolument monter sur l'âne pour aller au bain. La maîtresse du bain substitue à l'âne aux pièces d'or un âne ordinaire, tout semblable en apparence. Force est au renard de retourner une troisième fois à la fontaine. Cette fois l'homme lui donne une gibecière d'où sortent, quand le renard le leur ordonne, deux géants, qui tuent la femme du renard, pour la punir, le roi des renards et la maîtresse du bain, pour leur reprendre l'assiette et l'âne[132].

Il a été recueilli, dans le sud de l'Inde, dans le Deccan, un conte de cette même famille (miss Frere, p. 166): Un brahmane très pauvre a marié sa fille à un chacal, lequel n'est autre qu'un prince qui a pris cette forme. Un jour, il va trouver son gendre, et lui demande de le secourir dans sa misère. Il en reçoit un melon que, sur le conseil du chacal, il plante dans son jardin. Le lendemain et les jours suivants, à la place où il a planté le melon, il trouve des centaines de melons mûrs. Sa femme les vend tous successivement à sa voisine, sans savoir qu'ils sont remplis de pierres précieuses. Quand enfin elle s'en aperçoit et qu'elle réclame, l'autre fait semblant de ne pas comprendre et la met à la porte. Le brahmane retourne chez le chacal; celui-ci lui fait présent d'une jarre, toujours remplie d'excellents mets. Mais le brahmane a l'imprudence d'inviter à dîner chez lui un riche voisin, qui l'a flatté pour savoir son secret. Une fois informé des vertus de la jarre, le voisin va en parler au roi. Celui-ci vient, à son tour, dîner chez le brahmane, et ensuite envoie de ses gardes s'emparer de la jarre merveilleuse. Nouveau voyage du brahmane, qui cette fois, rapporte une seconde jarre d'où il sort, quand on en soulève le couvercle, une corde qui lie les gens et un gourdin qui les roue de coups. Grâce au gourdin, le brahmane rentre en possession de ce qui lui a été volé.

Si, du sud de l'Inde, nous passons tout au nord, nous trouvons au pied de l'Himalaya, chez les Kamaoniens, un conte analogue (Minaef, no 12). Voici la traduction de ce conte: Il était une fois un petit vantard. Un jour, il dit à sa mère: «Ma mère, cuis-moi du pain, et j'irai voyager.» Le voilà parti. Arrivé sur le bord d'un étang, il s'assit, tira quatre pains de son sac et les mit aux quatre coins de l'étang; et il dit: «J'en mangerai un, puis un autre, puis un troisième, et, si l'envie m'en prend, je mangerai tous les quatre gendres[133] Or, dans l'étang, il y avait quatre serpents, un à chacun des quatre coins. En entendant le petit vantard, ils eurent peur et se dirent: «Oh! il nous mangera, bien sûr!» Alors l'un d'eux dit au petit vantard: «Petit frère, ne nous mange pas: je te donnerai un lit qui vole de lui-même.» Le second lui dit: «Petit frère, ne nous mange pas: je te donnerai des chiffons qui sèment d'eux-mêmes.» Le troisième lui offrit «une coupe qui bout d'elle-même», et le quatrième «une cuiller qui puise d'elle-même». Le premier serpent ajouta: «Mon lit a cette propriété, qu'il te portera partout où tu voudras être.» Le second: «Mes chiffons ont cette propriété que, si tu leur dis: Semez des roupies, ils t'en donneront un tas.» Le troisième: «Ma coupe te préparera la nourriture que tu désireras, sans feu et sans eau.» Enfin le quatrième: «Ma cuiller mettra devant toi tout ce que tu voudras.» Le petit vantard contempla ces objets et en fut tout réjoui. Survint la nuit; comme il était trop tard pour retourner à la maison, il entra chez une vieille femme. Celle-ci, pendant qu'il dormait, prit ses objets et leur en substitua d'autres qui n'étaient bons à rien. Le lendemain, le petit vantard arriva tout joyeux à la maison, en criant: «Petite mère, apporte un seau pour mesurer mon argent.» Il commanda aux chiffons de semer; mais il n'en sortit que des poux. Il se mit à réfléchir: «C'est étrange! Comment cela a-t-il pu arriver?» Bref, il s'en retourna à l'étang et dit comme la première fois: «Je vous mangerai tous les quatre.» Les serpents, eux aussi, se mirent à réfléchir: «C'est étrange! Nous lui avons donné tant d'objets merveilleux, et il vient toujours nous tourmenter!» Finalement ils lui dirent: «Petit frère, là où tu as passé la nuit, la vieille femme a changé tes objets. Nous allons te donner un gourdin qui bat et une corde qui lie. Prends-les; va chez cette vieille et dis: Corde, gourdin, reprenez mes objets à la vieille! Ils reprendront tous tes objets et battront d'importance la vieille pour ta consolation.» Le petit vantard retrouva ainsi son bien.

Un autre conte indien, venant probablement de Bénarès (miss M. Stokes, no 7), ressemble beaucoup au conte kamaonien; il ne présente guère que les différences suivantes. Les quatre serpents sont remplacés par cinq fées; la première fois que Sachuli leur fait peur, elles lui donnent un pot qui procure tous les mets qu'on lui demande; la seconde fois, une boîte qui procure tous les habits qu'on désire. Ces deux objets sont successivement volés par un cuisinier, dans la boutique duquel Sachuli a eu l'imprudence d'en faire l'expérience, et qui leur substitue des objets ordinaires. Alors les fées donnent à Sachuli une corde et un bâton magiques.

Ces deux contes nous offrent déjà un détail qui n'existait pas dans le conte indien du Deccan: la substitution à l'objet merveilleux d'un objet ordinaire en apparence identique. Dans le conte du Deccan, en effet, c'est par la force que le roi s'empare de la jarre merveilleuse du brahmane. Un quatrième conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, no 3), va se rapprocher encore davantage de nos contes européens; nous y trouverons même le fripon d'aubergiste: Un pauvre brahmane, ayant femme et enfants, est très dévot à la déesse Durga, l'épouse du dieu Siva. Un jour qu'il est dans une forêt à se lamenter sur sa misère, le dieu Siva et son épouse viennent justement se promener dans cette forêt. La déesse appelle le brahmane et lui fait présent d'un objet merveilleux, qu'elle a demandé pour lui à Siva: c'est un pot de terre qu'il suffit de retourner pour en voir tomber sans fin une pluie des meilleurs mudki (sorte de beignets sucrés). Le brahmane remercie la déesse et s'empresse de reprendre le chemin de la maison. Il est encore loin de chez lui quand il a l'idée de faire l'essai du pot de terre: il le retourne, et aussitôt en sort une quantité de beignets, les plus beaux que le brahmane ait jamais vus. Vers midi, ayant faim, il s'apprête à manger ses mudki; mais, comme il n'a pas fait ses ablutions ni dit ses prières, il s'arrête dans une auberge près de laquelle se trouve un étang. Il confie le pot de terre à l'aubergiste, en lui recommandant à plusieurs reprises d'en avoir grand soin, et s'en va se baigner dans l'étang. Pendant ce temps, l'aubergiste, qui avait été fort étonné de voir le brahmane attacher tant de prix à un simple pot de terre, se met à examiner ce pot: comme il le retourne, il en tombe une pluie de beignets. L'aubergiste s'empare du pot magique et lui substitue un autre pot d'apparence semblable. Ayant fini ses dévotions, le brahmane reprend son pot et se remet en route. Arrivé chez lui, il appelle sa femme et ses enfants et leur annonce les merveilles qu'ils vont voir. Naturellement ils ne voient rien du tout. Le brahmane court chez l'aubergiste et lui réclame son pot; l'autre feint de s'indigner et met le pauvre homme à la porte.—Le brahmane retourne à la forêt dans l'espoir de rencontrer encore la déesse Durga. Il la rencontre en effet, et elle lui donne un second pot de terre. Le brahmane en fait vite l'essai; il le retourne, et il en sort une vingtaine de démons d'une taille gigantesque et d'un aspect terrible, qui se mettent à battre le brahmane. Heureusement celui-ci a la présence d'esprit de remettre le pot dans sa position première et de le couvrir, et aussitôt les démons disparaissent. Le brahmane retourne chez l'aubergiste et lui fait les mêmes recommandations que la première fois. L'aubergiste s'empresse de retourner le pot de terre, et il est roué de coups, lui et sa famille. Il supplie le brahmane d'arrêter les démons. L'autre se fait rendre son premier pot de terre et fait ensuite disparaître les démons[134]. Le brahmane s'établit alors marchand de mudki et devient très riche.

Ce conte indien a une seconde partie: les enfants du brahmane ayant un jour pénétré dans la chambre où leur père enfermait le pot aux beignets, se disputent à qui s'en servira le premier; dans la mêlée, le pot tombe par terre et se brise. Durga prend encore pitié du brahmane et lui donne un troisième pot d'où sort à flots du sandesa délicieux (sorte de laitage sucré). Le brahmane se met à vendre de ce sandesa et gagne beaucoup d'argent. Le zemindar du village, qui marie sa fille, prie le brahmane d'apporter son pot dans la maison où a lieu la fête. Le brahmane obéit, non sans résistance. Alors le zemindar s'empare du pot merveilleux. Mais, à l'aide du pot aux démons, le brahmane se remet en possession de son bien.—Cette seconde partie correspond, pour la fin, au conte indien du Deccan.

Dans d'autres contes orientaux, qui ne se rapportent pas au même thème que le nôtre, nous trouvons des objets merveilleux analogues: ainsi, dans le livre kalmouk intitulé Siddhi-Kür, livre dont l'origine est certainement indienne, une coupe d'or qu'il suffit de retourner pour avoir ce que l'on souhaite, et un bâton qui, au commandement de son possesseur, s'en va tuer les gens et reprendre ce qu'ils ont volé; dans une légende bouddhique, rédigée dans la langue sacrée du bouddhisme, le pali, une tasse, qui a des propriétés identiques à la coupe du conte kalmouk, et une hache qui exécute tous les ordres qu'on lui donne et notamment s'en va couper la tête à ceux qu'on lui désigne. Nous renvoyons, pour plus de rapprochements, aux remarques de notre no 42, les trois Frères. Nous ajouterons seulement ici que, dans un conte recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, p. 365-366), il est question d'une «nappe merveilleuse» qui, «si on l'étend au nom de Dieu, se couvre de toutes sortes de mets», et une «cruche merveilleuse», d'où coulent sans fin du thé, du sucre, du miel et du vin.

Au sujet de l'âne aux écus d'or, qui ne s'est présenté à nous en Orient que dans le conte syriaque, on peut voir l'Introduction au Pantchatantra de M. Théodore Benfey (I, p. 379). D'après le savant orientaliste, il se trouve dans un livre bouddhique thibétain, le Djangloun, un éléphant aussi extraordinaire («ein goldkackender und goldharnender Elephant»). Dans un conte indien du Bengale (Lal Behari Day, no 6), le fumier d'une certaine vache est aussi de l'or.

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Notre conte se retrouve, pour l'idée, en Afrique, chez les nègres du pays d'Akwapim, pays qui fait partie du royaume des Achantis. Ces nègres racontent, au sujet d'un personnage nommé Anansé (l'Araignée), l'histoire suivante (Petermann's Mittheilungen aus J. Perthes geographischer Anstalt, 1856, p. 467): Au temps d'une grande famine, Anansé s'en fut au bois et trouva un grand pot. «Ah!» dit-il, «voilà que j'ai un pot!» Le pot lui dit: «Je ne m'appelle pas pot, mais Hô hore (lève! comme on dit de la pâte qui fermente).» Et, sur le commandement d'Anansé, il se remplit de nourriture. Anansé l'emporte chez lui et le cache dans sa chambre. Ses enfants, étonnés de voir qu'il ne mange plus avec eux, entrent dans la chambre pendant son absence, trouvent le pot et lui parlent à peu près comme avait fait leur père. Après avoir bien mangé, ils brisent le pot en mille pièces. Anansé, de retour, est bien désolé et s'en retourne au bois, où il voit une cravache pendue à un arbre. «Voilà une cravache!» s'écrie-t-il.—«On ne m'appelle pas cravache: on m'appelle Abridiabradu (fouaille!).—Voyons!» dit Anansé, «fouaille un peu!» Mais, au lieu de lui donner à manger, comme il s'y attendait, la cravache lui donne force coups. Il l'emporte chez lui, la pend dans sa chambre et sort en laissant à dessein la porte ouverte. Ses enfants s'empressent d'entrer pour voir. Il leur arrive avec la cravache ce qui est arrivé à leur père. Quand la cravache cesse de les battre, ils la coupent en morceaux et dispersent ces morceaux dans tout le monde. «Voilà comment il y a beaucoup de cravaches dans le monde; auparavant il n'y en avait qu'une.»

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Un détail pour finir. Dans le conte hongrois no 4 de la collection Gaal-Stier, il est parlé, exactement dans les mêmes termes que dans Tapalapautau, d'un pauvre homme «qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis». Cette bizarre expression se trouve également dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 21) et dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, Littérature orale, p. 213).

V
LES FILS DU PÊCHEUR

Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à pêcher, il prit un gros poisson. «Pêcheur, pêcheur,» lui dit le poisson, «laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres.» Le pêcheur le rejeta dans l'eau et prit en effet beaucoup de poissons. De retour chez lui, il dit à sa femme: «J'ai pris un gros poisson qui m'a dit: Pêcheur, pêcheur, laisse-moi aller et tu en prendras beaucoup d'autres.—Et tu ne l'as pas rapporté?» dit la femme, «j'aurais bien voulu le manger.»

Le lendemain, le pêcheur prit encore le gros poisson. «Pêcheur, pêcheur, laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres.» Le pêcheur le rejeta dans l'eau, et, sa pêche faite, revint à la maison. Sa femme lui dit: «Si tu ne rapportes pas demain ce poisson, j'irai avec toi, et je le prendrai.»

Le pêcheur retourna pêcher le jour suivant, et, pour la troisième fois, prit le gros poisson. «Pêcheur, pêcheur, laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres.—Non,» dit le pêcheur, «ma femme veut te manger.—Eh bien!» dit le poisson, «s'il faut que vous me mangiez, mettez de mes arêtes sous votre chienne, mettez-en sous votre jument, mettez-en dans le jardin derrière votre maison; enfin, emplissez trois fioles de mon sang. Quand les fils que vous aurez seront grands, vous leur donnerez à chacun une de ces fioles, et, s'il arrive malheur à l'un d'eux, le sang bouillonnera aussitôt.»

Le pêcheur fit ce que le poisson lui avait dit, et, après un temps, sa femme accoucha de trois fils, la jument mit bas trois poulains et la chienne trois petits chiens. A l'endroit du jardin où l'on avait mis des arêtes de poisson, il se trouva trois belles lances.

Quand les fils du pêcheur furent grands, ils quittèrent la maison pour voir du pays, et, à une croisée de chemin, ils se séparèrent. De temps en temps, chacun regardait si le sang bouillonnait dans sa fiole.

L'aîné arriva dans un village où tout le monde était en deuil; il demanda pourquoi. On lui dit que tous les ans on devait livrer une jeune fille à une bête à sept têtes, et que le sort venait de tomber sur une princesse.

Aussitôt le jeune homme se rendit dans le bois où l'on avait conduit la princesse; elle était à genoux et priait Dieu. «Que faites-vous là?» lui demanda le jeune homme.—«Hélas!» dit-elle, «c'est moi que le sort a désignée pour être dévorée par la bête à sept têtes. Eloignez-vous bien vite d'ici.—Non,» dit le jeune homme, «j'attendrai la bête.» Et il fit monter la princesse en croupe sur son cheval.

La bête ne tarda pas à paraître. Après un long combat, le jeune homme, aidé de son chien, abattit les sept têtes de la bête à coups de lance. La princesse lui fit mille remerciements, et l'invita à venir avec elle chez le roi son père, mais il refusa. Elle lui donna son mouchoir, marqué à son nom; le jeune homme y enveloppa les sept langues de la bête, puis il dit adieu à la princesse, qui reprit toute seule le chemin du château de son père.

Comme elle était encore dans le bois, elle rencontra trois charbonniers à qui elle raconta son aventure. Les charbonniers la menacèrent de la tuer à coups de hache si elle ne les conduisait à l'endroit où se trouvait le corps de la bête. La princesse les y conduisit. Ils prirent les sept têtes, puis ils partirent avec la princesse, après lui avoir fait jurer de dire au roi que c'étaient eux qui avaient tué la bête. Ils arrivèrent ensemble à Paris, au Louvre, et la princesse dit à son père que c'étaient les trois charbonniers qui l'avaient délivrée. Le roi, transporté de joie, déclara qu'il donnerait sa fille à l'un d'eux; mais la princesse refusa de se marier avant un an et un jour: elle était triste et malade.

Un an et un jour se passèrent. On commençait déjà les réjouissances des noces, quand arriva dans la ville l'aîné des fils du pêcheur, qui se logea dans une hôtellerie. Une vieille femme lui dit: «Il y a aujourd'hui un an et un jour, tout le monde était dans la tristesse, et maintenant tout le monde est dans la joie: trois charbonniers ont délivré la princesse qui allait être dévorée par une bête à sept têtes, et le roi va la marier à l'un d'eux.»

Le jeune homme dit alors à son chien: «Va me chercher ce qu'il y a de meilleur chez le roi.» Le chien lui apporta, deux bons plats. Les cuisiniers du roi se plaignirent à leur maître, et celui-ci envoya de ses gardes pour voir où allait le chien. Le jeune homme les tua tous à coups de lance, à l'exception d'un seul qu'il laissa en vie pour rapporter la nouvelle. Puis il dit au chien d'aller lui chercher les meilleurs gâteaux du roi. Le roi envoya d'autres gardes que le jeune homme tua comme les premiers. «Il faut que j'y aille moi-même,» dit le roi. Il vint donc dans son carrosse, y fit monter le jeune homme et le ramena avec lui au château, où il l'invita à prendre part au festin.

Au dessert, le roi dit: «Que chacun raconte son histoire. Commençons par les trois charbonniers.» Ceux-ci racontèrent qu'ils avaient délivré la princesse, quand elle allait être dévorée par la bête à sept têtes. «Voici,» dirent-ils, «les sept têtes que nous avons coupées.—Sire,» dit alors le jeune homme, «voyez si les sept langues y sont.» On ne les trouva pas. «Lequel croira-t-on plutôt,» continua-t-il, «de celui qui a les langues ou de celui qui a les têtes?—Celui qui a les langues,» répondit le roi. Le jeune homme les montra aussitôt. La princesse reconnut le mouchoir où son nom était brodé, et fut si contente qu'elle ne sentit plus son mal. «Mon père,» dit-elle, «c'est ce jeune homme qui m'a délivrée.» Aussitôt le roi commanda qu'on dressât une potence et y fit pendre les trois charbonniers. Puis on célébra les noces du fils du pêcheur et de la princesse.

Le soir, après le repas, quand le jeune homme fut dans sa chambre avec sa femme, il aperçut par la fenêtre un château tout en feu. «Qu'est-ce donc que ce château?» demanda-t-il.—«Chaque nuit,» répondit la princesse, «je vois ce château en feu, sans pouvoir m'expliquer la chose.» Dès qu'elle fut endormie, le jeune homme se releva, et sortit avec son cheval et son chien pour voir ce que c'était.

Il arriva dans une belle prairie, au milieu de laquelle s'élevait le château, et rencontra une vieille fée qui lui dit: «Mon ami, voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos?—Volontiers,» répondit le jeune homme. Mais sitôt qu'il eut mis pied à terre, elle lui donna un coup de baguette, et le changea en une touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.

Cependant ses frères, ayant vu le sang bouillonner dans leurs fioles, voulurent savoir ce qu'était devenu leur aîné. Le second frère se mit en route. Arrivé dans la ville, il vint à passer près du château du roi. En ce moment, la princesse était sur la porte pour voir si son mari ne revenait pas. Elle crut que c'était lui, car les trois frères se ressemblaient à s'y méprendre. «Ah!» s'écria-t-elle, vous voilà donc enfin, mon mari, vous avez-bien tardé.—Excusez-moi,» répondit le jeune homme, «j'avais donné un ordre, on ne l'a pas exécuté, et j'ai dû faire la chose moi-même.» On se mit à table, puis la princesse alla dans sa chambre avec le jeune homme. Celui-ci, ayant regardé par la fenêtre, vit, comme son frère, le château en feu. «Qu'est-ce que ce château?» dit-il.—«Mais, mon mari, vous me l'avez déjà demandé.—C'est que je ne m'en souviens plus.—Je vous ai dit que ce château est en feu toutes les nuits et que je ne puis m'expliquer la chose.» Le jeune homme prit son cheval et son chien et partit. Arrivé dans la prairie, il rencontra la vieille fée, qui lui dit: «Mon ami, voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos?» Le jeune homme descendit, et aussitôt, d'un coup de baguette, la fée le changea en une touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.

Le plus jeune des trois frères, ayant vu de nouveau le sang bouillonner dans sa fiole, fut bientôt lui-même dans la ville, et la princesse, le voyant passer, le prit lui aussi pour son mari. Il la questionna, comme ses frères, au sujet du château en feu, et la princesse lui répondit: «Je vous ai déjà dit plusieurs fois que ce château brûle ainsi toutes les nuits et que je n'en sais pas davantage.» Le jeune homme sortit avec son cheval et son chien, et arriva dans la prairie, près du château. «Mon ami,» lui dit la fée, «voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos?—Non,» dit le jeune homme, «je ne descendrai pas. C'est toi qui as fait périr mes deux frères; si tu ne leur rends pas la vie, je te tue.» En parlant ainsi, il la saisit par les cheveux, sans mettre pied à terre. La vieille demanda grâce; elle prit sa baguette, en frappa les touffes d'herbe, et, à mesure qu'elle les touchait, tous ceux qu'elle avait changés reprenaient leur première forme. Quand elle eut fini, le plus jeune des trois frères tira son sabre et coupa la vieille en mille morceaux, puis il retourna avec ses frères au château. La princesse ne savait lequel des trois était son mari. «C'est moi,» lui dit l'aîné.

Ses frères épousèrent les deux sœurs de la princesse, et l'on fit de grands festins pendant six mois.

VARIANTE
LA BÊTE A SEPT TÊTES

Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il pêchait, il prit un gros poisson. «Si tu veux me laisser aller,» lui dit le poisson, «je t'amènerai beaucoup de petits poissons.» Le pêcheur le rejeta dans l'eau et prit en effet beaucoup de petits poissons. Quand il en eut assez, il revint à la maison, et raconta à sa femme ce qui lui était arrivé. «Tu aurais dû rapporter ce poisson,» lui dit-elle, «puisqu'il est si gros et qu'il sait si bien parler: il faut essayer de le reprendre.»

Le pêcheur ne s'en souciait guère, mais sa femme le pressa tant, qu'il retourna à la rivière; il jeta le filet et ramena encore le gros poisson, qui lui dit: «Puisque tu veux absolument m'avoir, je vais te dire ce que tu dois faire. Quand tu m'auras tué, tu donneras trois gouttes de mon sang à ta femme, trois gouttes à ta jument, et trois à ta petite chienne; tu en mettras trois dans un verre, et tu garderas mes ouïes.»

Le pêcheur fit ce que lui avait dit le poisson: il donna trois gouttes de sang à sa femme, trois à sa jument et trois à sa petite chienne; il en mit trois dans un verre et garda les ouïes. Après un temps, sa femme accoucha de trois beaux garçons; le même jour, la jument mit bas trois beaux poulains, et la chienne trois beaux petits chiens; à l'endroit où étaient les ouïes du poisson, il se trouva trois belles lances. Le sang qui était dans le verre devait bouillonner s'il arrivait quelque malheur aux enfants.

Quand les fils du pêcheur furent devenus de grands et forts cavaliers, l'aîné monta un jour sur son cheval, prit sa lance, siffla son chien et quitta la maison de son père. Il arriva devant un beau château tout brillant d'or et d'argent. «A qui appartient ce beau château?» demanda-t-il aux gens du pays.—«N'y entrez pas,» lui répondit-on, «c'est la demeure d'une vieille sorcière qui a sept têtes. Aucun de ceux qui y sont entrés n'en est sorti; elle les a tous changés en crapauds.—Moi je n'ai pas peur,» dit le cavalier, «j'y entrerai.» Il entra donc dans le château et salua la sorcière: «Bonjour, ma bonne dame.» Elle lui répondit en branlant ses sept têtes: «Que viens-tu faire ici, pauvre ver de terre?» En disant ces mots, elle lui donna un coup de baguette, et aussitôt il fut changé en crapaud, comme les autres.

Au même instant, ses frères, qui étaient restés à la maison, virent le sang bouillonner dans le verre. «Il est arrivé malheur à notre frère,» dit le second, «je veux savoir ce qu'il est devenu.» Il se mit en route avec son cheval, son chien et sa lance, et arriva devant le château. «N'avez-vous pas vu passer un cavalier avec un chien et une lance?» demanda-t-il à une femme qui se trouvait là; «voilà trois jours qu'il est parti; il faut qu'il lui soit arrivé malheur.—Il a sans doute été puni de sa curiosité,» lui répondit-elle; «il sera entré dans le château de la bête à sept têtes, et il aura été changé en crapaud.—Je n'ai pas peur de la bête à sept têtes,» dit le jeune homme, «je lui abattrai ses sept têtes avec ma lance.» Il entra dans le château et vit dans l'écurie un cheval, dans la cuisine un chien et une lance. «Mon frère est ici,» pensa-t-il. Il salua la sorcière: «Bonjour, ma bonne dame.—Que viens-tu faire ici, pauvre ver de terre?» Et, sans lui laisser le temps de brandir sa lance, elle lui donna un coup de baguette et le changea en crapaud.

Le sang recommença à bouillonner dans le verre. Ce que voyant, le plus jeune des fils du pêcheur partit à la recherche de ses deux frères. Comme il traversait une grande rivière, la rivière lui dit: «Vous passez, mais vous ne repasserez pas.—C'est un mauvais présage,» pensa le jeune homme, «mais n'importe.» Et il poursuivit sa route. «N'avez-vous pas vu passer deux cavaliers?» demandait-il aux gens qu'il rencontrait.—«Nous en avons vu un,» lui répondait-on, «qui cherchait son frère.» En approchant du château, il entendit parler de la sorcière; il accosta un charbonnier qui revenait du bois, et lui dit: «De bons vieillards m'ont parlé de la bête à sept têtes; ils disent qu'elle change en crapauds tous ceux qui entrent dans son château.—Oh!» répondit le charbonnier, «je ne crains rien, j'irai avec vous; à nous deux nous en viendrons bien à bout.»

Ils entrèrent ensemble dans le château, et le jeune homme vit les chevaux, les chiens et les lances de ses frères. Dès qu'il aperçut la sorcière, il se mit à crier: «Vieille sorcière, rends-moi mes frères, ou je te coupe toutes tes têtes.—Que viens-tu faire ici, pauvre ver de terre?» dit-elle; mais au moment où elle levait sa baguette, le jeune homme lui abattit une de ses sept têtes d'un coup de lance. «Vieille sorcière, où sont mes frères?» En disant ces mots, il lui abattit encore une tête. Chaque fois qu'elle levait sa baguette, le jeune homme et le charbonnier lui coupaient une tête. A la cinquième, la sorcière se mit à crier: «Attendez, attendez, je vais vous rendre vos frères.» Elle prit sa baguette, la frotta de graisse et en frappa plusieurs fois la porte de la cave. Aussitôt tous les crapauds qui s'y trouvaient reprirent leur première forme. La sorcière croyait qu'on lui ferait grâce, mais le charbonnier lui dit: «Il y a assez longtemps que tu fais du mal aux gens.» Et il lui coupa ses deux dernières têtes.

Or il était dit que celui qui aurait tué la bête à sept têtes aurait le château et épouserait la fille du roi; comme preuve, il devait montrer les sept langues. Le fils du pêcheur prit les langues et les enveloppa dans un mouchoir de soie. Le charbonnier, qui avait aussi coupé plusieurs têtes à la bête, n'avait pas songé à prendre les langues. Il se ravisa et tua le jeune homme pour s'en emparer, puis il alla les montrer au roi et épousa la princesse.