REMARQUES

Comparer nos nos 37, la Reine des Poissons, et 55, Léopold.—On pourra aussi consulter les remarques de M. R. Kœhler sur le conte sicilien no 40 de la collection Gonzenbach, et sur le no 4 de la collection de contes écossais de Campbell (dans la revue Orient und Occident, t. II, p. 118), ainsi que celles de M. Leskien sur les contes lithuaniens nos 10 et 11 de sa collection.

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Les trois parties dont se compose notre conte des Fils du Pêcheur,—naissance merveilleuse des enfants; exploits de l'aîné contre le dragon et délivrance de la princesse; enfin rencontre de la sorcière et ce qui s'ensuit,—ne se trouvent pas toujours réunies dans les contes de cette famille; souvent l'une d'elles fait défaut. Nous les rencontrons toutes les trois dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 18), dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 22), dans un autre conte grec (E. Legrand, p. 161), un conte sicilien (Gonzenbach, no 40), un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 22), un conte toscan (Comparetti, no 32), un autre conte toscan (Nerucci, no 8), un conte du Tyrol italien (Schneller, no 28, variante), un conte basque (Webster, p. 87), un conte espagnol (Caballero, II, p. 11), un conte catalan (Rondallayre, I, p. 25), un conte portugais (Braga, no 48), un conte danois (Grundtvig, I, p. 277), un conte suédois (Cavallius, p. 348), deux contes allemands (Kuhn et Schwartz, p. 337; Prœhle, I, no 5), dont le second surtout est très altéré, un conte lithuanien (Leskien, no 10), un conte de la Petite-Russie (Leskien, p. 544).

Deux contes allemands (Grimm, no 60, et Colshorn, no 47) n'ont pas la première partie.—Beaucoup d'autres n'ont pas la seconde (le combat contre le dragon); nous mentionnerons: un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 63), un conte flamand (Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, no 27), des contes allemands (Grimm, no 85; Simrock, no 63), un conte autrichien (Vernaleken, no 35), un conte du Tyrol italien (Schneller, no 28), un conte italien du Mantouan (Visentini, no 19), un conte sicilien (Gonzenbach, no 39), un conte portugais (Consiglieri-Pedroso, no 25), un conte serbe (Vouk, no 29), un conte bosniaque (Leskien, p. 543), un conte écossais (Campbell, no 4).—La troisième partie manque dans quelques-uns: ainsi, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 25) et un conte portugais (Coelho, no 52).—Un conte souabe (Meier, no 58), un conte roumain (Roumanian Fairy Tales, p. 48), n'ont que le combat contre le dragon et les aventures qui s'y rattachent.

Nous étudierons séparément chacune de ces trois parties.

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Pour l'introduction, la plupart des contes que nous venons de mentionner se rapprochent beaucoup du conte lorrain, souvent même dans de petits détails: ainsi, dans plusieurs de ces contes, le poisson merveilleux, pour se faire rejeter dans l'eau, promet au pêcheur, comme dans notre conte, de lui faire prendre beaucoup d'autres poissons. (Voir le conte grec moderne de la collection E. Legrand, les deux contes toscans, le conte italien du Mantouan, le premier des deux contes du Tyrol italien, le conte portugais no 25 de la collection Consiglieri-Pedroso, le conte suédois.)

Presque toujours, le poisson dit au pêcheur de le couper en un certain nombre de morceaux: il en donnera à sa femme, à sa chienne, à sa jument, et enterrera le reste à tel endroit. Cette forme, qui se retrouve d'une manière équivalente dans notre variante la Bête à sept têtes, est plus nette que celle des Fils du Pêcheur.

C'est seulement dans une partie des contes indiqués ci-dessus que les enfants, les chiens et les poulains sont au nombre de trois. Il en est ainsi dans le conte des Abruzzes, dans les deux contes toscans, dans le conte du Mantouan, dans le second conte du Tyrol italien, dans le conte du Tyrol allemand, dans le conte allemand de la collection Simrock, dans le conte flamand, dans le conte écossais, dans le conte portugais no 25 de la collection Consiglieri Pedroso, et enfin dans le conte catalan et dans le conte de la Haute-Bretagne (dans lesquels il n'y a ni chiens ni poulains).—Partout ailleurs les enfants, chiens, etc., ne sont que deux.

Dans notre conte lorrain, comme dans sa variante, le pêcheur voit tout à coup «trois belles lances» à l'endroit où il a mis les ouïes du poisson, ou ses arêtes. Dans le conte allemand de la collection Simrock, ce sont trois épées qui paraissent à la place où a été enterrée la queue du poisson; dans le conte flamand, trois fleurs, dont les racines sont trois épées; dans le conte suédois et le conte danois, deux épées (il n'y a que deux enfants); dans le conte serbe et le conte sicilien no 39 de la collection Gonzenbach, deux épées d'or. Le conte espagnol, les trois contes portugais, le conte des Abruzzes et le conte toscan de la collection Nerucci sont encore plus voisins sur ce point de nos Fils du Pêcheur, car nous y trouvons exactement les lances, et même, dans le conte toscan, les «trois belles lances».

Deux des contes mentionnés au commencement de ces remarques ont une forme particulière d'introduction, très voisine, d'ailleurs, de l'introduction ordinaire. Ainsi, dans le conte écossais, une espèce de sirène promet à un pêcheur qu'il aura des enfants, s'il s'engage à lui livrer son premier fils. Quand il s'y est engagé, elle lui donne douze grains, en lui disant d'en faire manger trois à sa femme, trois à sa chienne, trois à sa jument, et de planter les trois derniers derrière sa maison. (De ces trois derniers grains naissent trois arbres, qui se flétriront s'il arrive malheur aux enfants.)—Dans le conte bosniaque, un homme sans enfants reçoit d'un pèlerin une pomme: il faut qu'après l'avoir pelée, il donne la pelure à sa chienne et à sa jument, qu'il partage la pomme avec sa femme et qu'il plante les deux pépins. (De ces pépins naissent deux pommiers, dont les deux enfants se font des lances: nous voici revenus, par un détour, aux lances du conte lorrain.)

Dans le conte de la Petite-Russie, une jeune fille, pressée d'une soif ardente en revenant des champs, voit sur le chemin deux empreintes de pieds, remplies d'eau; elle boit de cette eau. Or «c'étaient des empreintes de pas divins». Quelque temps après, elle donne le jour à deux enfants, et le conte se poursuit à peu près comme les contes précédents.

Un conte de la même famille que tous ces contes, recueilli au XVIIe siècle par Basile, présente encore une autre forme d'introduction. Dans ce conte napolitain (Pentamerone, no 9), un ermite conseille à un roi sans enfants de prendre le cœur d'un dragon de mer, de le faire cuire par une fille vierge et de le donner à manger à la reine. Le roi suit ce conseil, et, quelques jours après, la reine, et aussi la jeune fille qui a respiré la vapeur de ce mets merveilleux, mettent au monde chacune un fils. Les deux enfants, qui se ressemblent à s'y méprendre, ont à peu près les mêmes aventures que nos «fils du pêcheur»[135].—M. Leskien cite (p. 546) plusieurs contes russes dont l'introduction est analogue; mais il nous avertit, sans préciser davantage, que tous ces contes n'appartiennent pas, pour la suite du récit, à la famille de contes étudiée ici. Dans ces contes russes, une reine doit manger d'un certain poisson pour devenir mère; la servante qui a goûté de ce poisson, et la chienne qui a mangé les entrailles, ou la jument qui a bu de l'eau dans laquelle on a lavé le poisson, mettent au monde chacune un petit garçon (sic), semblable à celui dont accouche la reine. (Voir, dans le Florilegio de M. de Gubernatis, un conte russe, du type des Fils du Pêcheur, qui a une introduction de ce genre.)—Dans un conte italien, faisant partie d'une autre famille que nos Fils du Pêcheur, et cité par M. R. Kœhler (Weimarer Beitræge, 1865, p. 196), une reine qui a mangé une certaine pomme, donnée par une vieille femme, et la femme de chambre qui a mangé les pelures, ont chacune un fils.

En Orient, un livre mongol, l'Histoire d'Ardji Bordji Khan (traduite en allemand par B. Jülg, Inspruck, 1868), nous fournit un trait à rapprocher de cette dernière forme d'introduction. Dans ce conte mongol (p. 73 seq.), venu de l'Inde, ainsi que le montrent les noms des personnages, la femme du roi Gandharva, qui n'a point d'enfants, prépare, d'après l'avis d'un ermite, une certaine bouillie. Quand elle en a mangé, elle devient grosse et met au monde un fils, Vikramatidya. Une servante a mangé ce qui restait au fond du plat: elle donne, elle aussi, le jour à un fils qui, sous le nom de Schalou, deviendra le fidèle compagnon de Vikramatidya.

M. Th. Benfey (Gœttingische Gelehrte Anzeigen, 1858, p. 1511) nous apprend que ce trait se trouve dans un conte indien faisant partie d'un livre sanscrit.—Dans un roman hindoustani, les Aventures de Kâmrûp, analysé par M. Garcin de Tassy (Discours d'ouverture du cours d'hindoustani, 1861, p. 13), nous remarquons le passage suivant: Le roi d'Aoudh n'a point d'enfants. Il se présente un jour devant lui un fakir qui lui donne un fruit de srî «prospérité», en lui recommandant de le faire manger à la reine. Celle-ci mange en effet ce fruit et ne tarde pas à se sentir enceinte; bien plus, six autres dames, femmes des principaux officiers du roi, qui avaient goûté du même fruit, se trouvent enceintes en même temps et accouchent le même jour que la reine[136].

Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Seif Almoulouk et de la Fille du Roi des Génies), le «prophète Salomon» dit à un roi et à son vizir, qui n'ont point d'enfants, de tuer deux serpents qu'ils rencontreront à tel endroit, d'en faire apprêter la chair et de la donner à manger à leurs femmes. (On peut rapprocher de ces serpents le «dragon de mer» du Pentamerone et le poisson des contes populaires actuels.)

Mentionnons enfin une dernière forme d'introduction. Dans un conte suédois, Wattuman et Wattusin (Cavallius, p. 95), et dans un conte allemand (Grimm, III, p. 103), les deux héros, dont les aventures sont à peu près celles de nos «fils du pêcheur», sont les fils, l'un d'une princesse, l'autre de sa suivante, qui toutes deux sont devenues mères en même temps, après avoir bu de l'eau d'une fontaine merveilleuse, laquelle a tout à coup jailli dans une tour où elles étaient enfermées. (Comparer le conte de la Petite-Russie.)

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Dans presque tous les contes de cette famille, il est question d'objets qui annoncent les malheurs dont les héros peuvent être frappés. Dans nos deux versions lorraines, c'est le sang du poisson merveilleux qui, en pareil cas, bouillonne dans le vase où on l'a mis; trait qui s'explique facilement, quand on se rappelle que les jeunes gens sont de véritables incarnations du poisson. Il en est à peu près de même dans l'un des deux contes du Tyrol italien cités plus haut (Schneller, no 28): là, le sang du poisson, mis dans un verre, se sépare en trois parties, qui remuent constamment: si l'une de ces parties s'arrête, ce sera signe de malheur.

Dans un conte toscan de la collection Comparetti, on suspend la grande arête du poisson à une poutre de la maison du pêcheur: s'il arrive un malheur à quelqu'un des trois enfants, il en dégouttera du sang.—Le conte catalan présente à la fois le trait de l'arête ensanglantée et celui du sang qui bouillonne.

Ailleurs, l'idée première s'est obscurcie: ainsi, dans le conte serbe, l'un des deux jeunes gens, au moment de se mettre en route, donne à son frère une fiole remplie d'eau et lui dit que, si cette eau se trouble, c'est qu'il sera mort.—Deux contes suédois ont un passage analogue: dans le premier (Cavallius, p. 351), l'un des jumeaux, en quittant son frère, lui laisse une cuve pleine de lait: si le lait devient rouge, ce sera signe que le jeune homme est en grand danger; dans l'autre (ibid., p. 81), au lieu du lait, c'est l'eau d'une certaine source qui doit devenir rouge et trouble.

Au XVIIe siècle, ce trait figure dans le conte italien du Pentamerone, déjà cité. Avant de quitter son frère, le jeune Canneloro prend un poignard, le lance contre terre, et il jaillit une belle source, dont les eaux se troubleront, s'il est en danger, et qui tarira, s'il meurt. Puis il enfonce profondément dans la terre ce même poignard, et aussitôt il pousse un arbrisseau qui, s'il se flétrit ou s'il meurt, donnera les mêmes indices.—Plus anciennement, au XVe siècle (d'après les Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, t. E, p. 82), un roman français, l'Histoire d'Olivier de Castille et d'Artus d'Algarbe, son loyal compagnon, présente un trait identique. Olivier, forcé de quitter le pays, fait remettre à son ami une fiole remplie d'eau claire, qui deviendra noire, s'il a «aucune mauvaise adventure».—Enfin, au XIVe siècle avant notre ère, dans ce conte égyptien des Deux Frères, que nous avons étudié au commencement de ce volume, nous rencontrons encore un passage absolument du même genre: une cruche de bière bouillonne et une cruche de vin se trouble entre les mains d'Anoupou, quand il est arrivé malheur à son frère Bitiou.

Dans plusieurs des contes cités plus haut (conte allemand no 85 de la collection Grimm, contes grecs modernes, conte du Tyrol allemand, conte écossais, conte des Abruzzes), ce sont des lis d'or, des œillets, des cyprès ou d'autres arbres, nés du sang du poisson merveilleux, qui doivent se flétrir s'il arrive malheur aux jeunes gens unis à eux par la communauté d'origine.

Ailleurs, dans le conte danois et dans les contes allemands de la Hesse, du Hanovre et de la Souabe, c'est un couteau ou une épée qui se rouille. Le conte danois, où les couteaux des deux frères, ainsi que leurs épées, proviennent d'une transformation de la tête du poisson, enterrée par l'ordre de celui-ci, nous donne l'explication de ce trait.

Sans nous arrêter sur divers contes où la relation d'origine entre les jeunes gens et l'objet qui doit faire connaître leur sort a complètement disparu, nous noterons que le trait qui nous occupe s'est introduit dans certain récit légendaire de la vie de sainte Elisabeth de Hongrie. Le duc Louis, en partant pour la croisade, aurait remis à sainte Elisabeth, sa femme, une bague dont la pierre avait la propriété de se briser lorsqu'il arrivait malheur à la personne qui l'avait donnée. Dans les documents historiques relatifs à la sainte, il est effectivement question d'un anneau (voir le livre de M. de Montalembert). A son départ, le duc Louis dit à sainte Elisabeth que, s'il lui envoie son anneau, cela voudra dire qu'il lui sera arrivé malheur. Voilà un fait bien simple; mais l'imagination populaire n'a pas manqué de rattacher, à cette mention d'un anneau, un trait merveilleux qui lui était familier. Dans la légende, en effet, nous retrouvons l'anneau constellé du vieux roman de Flores et Blanchefleur, cet anneau dont la pierre doit se ternir si la vie ou la liberté de Blanchefleur sont en péril.

Le même trait, sous une autre de ses formes, s'est glissé aussi dans une légende berrichonne, se rapportant à un saint du pays, saint Honoré de Buzançais (fin du XIIIe siècle). Partant en voyage, le saint dit à sa mère que, par le moyen d'un laurier qui a été planté le jour de sa naissance, elle aura à chaque instant de ses nouvelles: le laurier languira, si lui-même est malade, et se dessèchera, s'il est mort. Le saint ayant été assassiné, le laurier se dessèche à l'instant même[137].

En Orient, ce trait se présente sous deux formes différentes.

Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de deux Sœurs jalouses de leur cadette), deux princes, au moment d'entreprendre un voyage, donnent à leur sœur, l'un un couteau dont la lame doit se tacher de sang s'il n'est plus en vie; l'autre, un chapelet dont les grains, dans le même cas, cesseront de rouler entre les doigts.

Dans un conte kalmouk du Siddhi-Kür (no 1), plusieurs compagnons, avant de se séparer, plantent chacun un «arbre de vie», qui doit se dessécher, s'il arrive malheur à celui qui l'a planté. Le héros d'un conte des Kariaines de la Birmanie, résumé vers la fin des remarques de notre no 1, Jean de l'Ours (p. 26), plante, lui aussi, deux herbes à haute tige, et dit à un de ses camarades de se mettre à sa recherche si ces herbes se flétrissent.

La relation d'origine entre les plantes et celui dont elles doivent indiquer le sort, apparaît très nette dans un conte indien du Pandjab, voisin de ce conte kariaine et analysé également dans les remarques de notre no 1 (p. 25): Le Prince Cœur-de-Lion est né d'une manière merveilleuse, neuf mois après qu'un fakir a fait manger de certains grains d'orge à la reine, qui jusqu'alors n'avait point d'enfants. Dans le cours de ses aventures, le jeune homme plante une tige d'orge et dit que, si elle vient à languir, c'est qu'il lui sera arrivé malheur à lui-même: alors il faudra venir à son secours[138].—Un autre conte indien, qui a été recueilli dans le Bengale et dont nous donnerons le résumé dans les remarques de notre no 19, le Petit Bossu, présente le même trait, mais d'une manière analogue au conte kalmouk et au conte kariaine: Un prince, en quittant sa mère, lui donne une certaine plante: si cette plante se flétrit, c'est qu'il sera arrivé quelque malheur au prince; si elle meurt, ce sera signe que lui aussi sera mort.

On peut encore comparer un chant populaire de l'Inde, cité par Guillaume Grimm (III, p. 145).—Dans un conte persan (Touti Nameh, traduit en allemand par C.-J.-L. Iken. Stuttgard, 1822, p. 32), une femme donne un bouquet à son mari qui part pour un long voyage: tout le temps que le bouquet se conservera frais, c'est qu'elle lui sera restée fidèle.

Enfin, d'après M. de Charencey (Annales de philosophie chrétienne, juillet 1881, p. 942), dans une légende quichè, recueillie au Mexique, chez les Toltèques occidentaux, les héros plantent au milieu de la maison de leur aïeule un roseau qui doit se dessécher s'ils viennent à périr.

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Nous avons énuméré, au début de ces remarques, plusieurs contes de cette famille qui n'ont pas la seconde partie de notre conte lorrain, le combat contre le dragon. Dans certains de ces contes (conte sicilien, conte autrichien), le jeune homme épouse la princesse à la suite d'un tournoi ou d'une joute où il s'est distingué; ailleurs (conte serbe, conte flamand), la princesse s'est éprise de lui en le voyant passer.

L'épisode du dragon n'est, du reste, pas toujours lié au type de conte que nous étudions ici; il se rencontre dans des contes dont le cadre général est différent: ainsi, dans des contes appartenant à la famille de notre no 1, Jean de l'Ours (conte grec moderne no 70 de la collection Hahn; conte slave de Bosnie, p. 123 de la collection Mijatowicz; conte valaque no 10 de la collection Schott); ainsi encore, et plus complètement, dans des contes appartenant à un thème que nous aurons occasion d'examiner rapidement dans les remarques de notre no 37, la Reine des Poissons.

En Orient, nous avons, pour cet épisode du dragon, divers rapprochements à faire. Dans un conte persan du Touti Nameh, recueil dont l'origine est indienne, un roi (t. II, p. 291 de la traduction G. Rosen) a promis sa fille à celui qui tuerait un certain dragon. Le héros Férîd le tue et épouse la princesse. La ressemblance, sans doute, est éloignée, car ici la princesse n'est pas délivrée du dragon; mais ce qui est remarquable,—et ce qui nous confirme dans notre conviction que toutes les combinaisons de thèmes que nous relevons dans les contes européens existent en Orient et se retrouveront un jour dans des contes venant directement ou indirectement de l'Inde,—c'est que l'introduction de ce conte persan correspond presque exactement à l'introduction toute particulière d'un conte allemand de la famille des Fils du Pêcheur, le no 60 de la collection Grimm, mentionné plus haut, qui a, lui aussi, l'épisode du dragon. Montrons-le rapidement.

Dans l'introduction du conte persan, un «ermite» a acheté un oiseau qui, chaque jour, lui donne une émeraude. Pendant qu'il est en voyage, sa femme s'éprend d'un changeur. Celui-ci ayant appris d'un sage que quiconque mangera la tête de cet oiseau merveilleux, deviendra roi ou tout au moins vizir, dit à la femme de le lui faire rôtir. Pendant qu'elle y est occupée, elle donne à son enfant, le petit Férîd, pour apaiser ses pleurs, la tête de l'oiseau, dont elle ignore la valeur. Le changeur, furieux, va trouver encore son ami le sage, qui lui conseille de manger la tête de l'enfant. Mais la servante qui garde Férîd a vent de la chose et s'enfuit avec l'enfant[139].—Dans l'introduction du conte allemand, un pauvre homme vend à son frère, riche orfèvre, un oiseau au plumage d'or, qu'il a tué. L'orfèvre lui donne une bonne somme, car il sait que, si l'on mange le cœur et le foie de l'oiseau, on trouvera chaque matin une pièce d'or sous son oreiller. Pendant que l'oiseau est en train de rôtir, les deux fils du pauvre homme, tout jeunes encore, entrent dans la cuisine, et, voyant le cœur et le foie tombés dans la lèche-frite, ils les mangent: à partir de ce jour, ils trouvent chaque matin une pièce d'or à leur réveil. L'orfèvre, pour se venger, décide son frère à chasser de chez lui les deux enfants[140].—Un conte indien, recueilli dans le pays de Cachemire (Steel et Temple, p. 138), et où se rencontre le combat contre un monstre, a encore une introduction de même genre que celle du conte persan et du conte allemand. Deux frères, fils de roi, fuient la maison de leur père, où une belle-mère les maltraite. S'étant arrêtés sous un arbre pour se reposer, ils entendent deux oiseaux, un étourneau et un perroquet, se disputer au sujet de leurs mérites respectifs: «Celui qui me mangera, dit l'étourneau, deviendra premier ministre.—Celui qui me mangera, dit le perroquet, deviendra roi.» Les deux jeunes garçons prennent leur arc et tuent les deux oiseaux. L'aîné mange le perroquet, le cadet mange l'étourneau[141]. Dans la suite, le cadet arrive dans un pays dont le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui tuerait un certain râkshasa (sorte d'ogre): il fallait, en effet, livrer chaque jour à ce râkshasa une victime humaine. Le jeune homme tue le monstre, et ensuite, épuisé par le combat, il s'étend par terre et s'endort. Pendant son sommeil, un balayeur vient, comme il en avait l'ordre tous les jours, enlever les débris du festin du râkshasa. Il s'empare de la tête du râkshasa et se donne pour le vainqueur. Plus tard, la fraude est découverte.—On voit que ce conte indien nous offre un trait qui n'existait pas dans le conte persan: le trait de l'imposteur qui se fait passer pour le vainqueur du monstre.

Un épisode d'un conte des Avares du Caucase, dont nous avons résumé tout l'ensemble dans les remarques de notre no 1, Jean de l'Ours (p. 18), nous offre, au moins indiqué, ce trait de la princesse délivrée du dragon, qui manque dans le conte persan et le conte indien. Oreille-d'Ours, se trouvant dans une grande ville du «monde inférieur», demande de l'eau à une vieille femme. Celle-ci lui répond qu'elle ne peut lui en donner: un dragon à neuf têtes se tient auprès de la source; chaque année, on lui livre une jeune fille, et, ce jour-là seulement, il laisse puiser de l'eau. Oreille-d'Ours prend deux cruches et se rend à la fontaine, où il les remplit; le dragon le laisse faire. Il y retourne, toujours sans être inquiété par le dragon. Le bruit s'en répand, et le roi du «monde inférieur» promet à Oreille-d'Ours de lui donner ce qu'il voudra, s'il tue le dragon. Oreille-d'Ours se fait deux oreillères de feutre qu'il met sur ses oreilles et s'en va avec ses cruches à la fontaine. Le dragon lui demande comment il a le front de venir une troisième fois. Oreille-d'Ours lui répond en lui reprochant de priver la ville de l'eau que Dieu a faite pour tous et de dévorer des jeunes filles. Alors le dragon se lève, et, jetant ses griffes sur Oreille-d'Ours, lui arrache ses oreillères de feutre; mais Oreille-d'Ours brandit une épée de diamant qu'il avait conquise dans une aventure, et d'un coup il abat les neuf têtes du dragon. Il coupe les dix-huit oreilles et les porte au roi. Celui-ci lui offre en mariage sa fille qui devait, cette année-là même, être livrée au dragon; mais Oreille-d'Ours demande pour toute récompense que le roi lui donne le moyen de revenir sur la terre[142].

Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (t. XI, p. 177 de la trad. allemande dite de Breslau), dont nous donnerons l'analyse complète dans les remarques de notre no 19, le Petit Bossu, le plus jeune fils du sultan d'Yémen arrive dans une ville où tout le monde est plongé dans la douleur. Il apprend que, chaque année, on est obligé de livrer à un monstre une belle jeune fille; cette année le sort est tombé sur la fille du sultan. Le prince se rend à l'endroit où le monstre doit saisir sa victime; après un terrible combat, il le tue et laisse la princesse s'en retourner seule chez son père. Le sultan, pour connaître le libérateur de sa fille, ordonne à tous les hommes de la ville de comparaître devant elle; mais elle n'en reconnaît aucun pour celui qui l'a sauvée du monstre. Alors on apprend qu'il y a encore dans telle maison un étranger; on le fait venir, et la princesse, remplie de joie, le salue comme son libérateur.—Comparer un autre conte des Mille et une Nuits, où la même idée se présente sous une forme moins bien conservée (ibid., t. X, p. 107).

On a recueilli dans l'Afghanistan, à Candahar, une légende musulmane que nous croyons devoir rapporter ici. En voici les principaux traits (Orient und Occident, t. II, p. 753): Au temps des païens, le roi de Candahar s'était vu forcé de promettre à un dragon de lui livrer tous les jours une jeune fille. Chaque matin, on envoyait donc au dragon une jeune fille montée sur un chameau. Dès que le chameau arrivait à une certaine distance de l'antre du monstre, celui-ci aspirait l'air avec une telle force que sa proie se trouvait entraînée dans sa gueule. Un jour que le sort était tombé sur la plus belle jeune fille de Candahar, il se trouva qu'Ali, «le glaive de la foi», passait dans le pays. Il voit la victime éplorée; ayant appris d'elle la cause de ses larmes, il se met à sa place sur le chameau, et, quand, attiré par le souffle du dragon, il est au moment d'entrer dans sa gueule béante, il tranche la tête du monstre d'un coup de son irrésistible épée.

Nous citerons encore deux autres légendes orientales, l'une japonaise, l'autre chinoise. C'est M. F. Liebrecht qui nous fait connaître la première (Zur Volkskunde, Heilbronn, 1879, p. 70). Le héros de cette légende, Sosano-no-Nikkoto, arrive un jour dans une maison où tout le monde est en pleurs. Il demande la cause de ce chagrin. Un vieillard lui répond qu'il avait huit filles; un terrible dragon à huit têtes lui en a mangé sept en sept ans: il ne lui en reste plus qu'une, et cette dernière est au moment de se rendre sur le bord de la mer pour être dévorée à son tour. Sosano dit qu'il combattra le dragon. Il prend huit pots remplis de saki (sorte d'eau-de-vie de riz) et les dispose sur le rivage, mettant la jeune fille derrière. Quant à lui, il se cache derrière un rocher. Le dragon sort de la mer et plonge chacune de ses huit têtes dans un pot de saki: bientôt il est enivré. Alors Sosano accourt et lui coupe ses huit têtes. Dans la queue du dragon il trouve une longue épée, qui, dit la légende, est celle que porte aujourd'hui encore le mikado. Sosano épouse la jeune fille. On les honore comme les «dieux» de tous les gens mariés. Leur temple est à Oyashiro.

La légende chinoise n'est pas sans quelque analogie avec les récits précédents (The Folk-lore of China, by N. B. Dennys, Hong-Kong, 1876, p. 110): Les montagnes de la province de Yueh-Min étaient hantées jadis par un énorme serpent qui, un jour, signifia aux habitants du pays, par l'intermédiaire de personnes versées dans la divination, qu'il avait envie de dévorer une jeune fille de douze à treize ans. On lui en livra jusqu'à neuf, qu'on avait prises parmi les filles des criminels et des esclaves, une chaque année. Alors, comme on ne pouvait trouver de nouvelle victime, la fille d'un magistrat chargé d'enfants se présenta, demandant seulement qu'on lui donnât une bonne épée et un chien. Elle avait aussi préparé plusieurs mesures de riz bouilli mêlé de miel, qu'elle plaça à l'entrée de l'antre du serpent. Pendant que celui-ci mangeait le riz, Ki (c'était le nom de la jeune fille) lança sur lui son chien qui le saisit avec sa gueule, tandis qu'elle le frappait par derrière. Bref, elle tua le monstre, et le prince de Yueh, apprenant ce haut fait, l'épousa.

Un conte indien, qui se trouve dans un manuscrit en langue hala canara et qui a été analysé par le célèbre indianiste Wilson, offre plusieurs traits de notre conte les Fils du Pêcheur (Asiatic Journal. New Series, t. XXIV, 1837, p. 196): Deux princes, Somasekhara et Chitrasekhara, ont fait toute sorte d'avanies à Ikrama, roi de Lilavati, pour forcer celui-ci à accorder à l'un d'eux la main de sa fille Rupavati. Le roi consent enfin à donner la princesse, mais à la condition que le prétendant tuera certain lion des plus terribles. Les princes tuent le monstre et emportent une partie de la queue comme trophée. Le blanchisseur du palais ayant trouvé le corps du lion, lui coupe la tête et va la présenter au roi en réclamant pour prix de son prétendu exploit la main de la princesse. Le mariage est au moment d'être célébré quand les princes se font connaître, et le blanchisseur est mis à mort. La princesse épouse le prince cadet, Chitrasekhara. Quelque temps après, l'aîné se met en campagne pour aller délivrer une princesse prisonnière d'un géant. En partant, il donne à son frère une fleur qui se fanera s'il lui arrive malheur.—Les aventures qui suivent n'ont plus de rapport avec notre conte; mais cette première partie du conte indien, dont les héros sont, là aussi, des frères, ne nous en a pas moins offert, réunis d'une manière qui évidemment n'est pas fortuite, deux des principaux traits de notre thème: l'épisode du monstre tué et de l'imposteur démasqué, et la particularité de l'objet qui annonce le malheur de celui qui l'a donné.

Ces deux traits se retrouvent dans un autre conte indien, avec un élément important qui manquait dans le conte «hala canara»: la jeune fille, ou même simplement la victime humaine livrée à un monstre. Voici ce conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, no 4): Un brahmane, par suite de circonstances qu'il serait trop long de rapporter, se trouve avoir deux femmes, dont la seconde est une râkshasi (ogresse) qui a pris la forme d'une belle princesse. Chacune de ses femmes lui donne un fils: celui de la râkshasi se nomme Sahasra Dal; l'autre, Champa Dal. Les deux enfants s'aiment tendrement. La première femme du brahmane, ayant eu la preuve que l'autre femme est une râkshasi et s'attendant à être dévorée, elle, son mari et son fils, donne à ce dernier un peu de son propre lait dans un petit vase d'or et lui dit: «Si tu vois ce lait devenir rougeâtre, c'est que ton père aura été tué; s'il devient tout à fait rouge, c'est que j'aurai été tuée moi-même. Alors monte à cheval et enfuis-toi au plus vite pour ne pas être dévoré toi aussi.» Le jeune garçon ayant vu le lait devenir d'abord un peu rouge, puis tout à fait rouge, saute sur son cheval. Son frère Sahasra Dal apprend de lui ce qui s'est passé et s'enfuit avec lui[143]. Comme la râkshasi les poursuit, Sahasra Dal lui tranche la tête d'un coup de sabre. Les deux frères arrivent à un village où ils reçoivent l'hospitalité dans une famille qui est plongée dans la douleur. Ils apprennent qu'il y a dans le pays une râkshasi avec laquelle le roi est convenu, pour empêcher un plus grand mal, de lui livrer chaque soir, dans un certain temple, une victime humaine. C'est le tour de cette famille d'en fournir une. Les deux frères déclarent qu'ils iront se livrer eux-mêmes à la râkshasi. Ils se rendent au temple avec leurs chevaux et s'y enferment. Après divers incidents, Sahasra Dal coupe la tête de la râkshasi. Il met cette tête près de lui dans le temple et s'endort. Des bûcherons, venant à passer par là, voient le corps de la râkshasi, et, comme le roi avait promis la main de sa fille et une partie de son royaume à celui qui tuerait la râkshasi, ils prennent chacun un membre du cadavre et se présentent devant le roi. Mais celui-ci fait une enquête, et l'on trouve dans le temple les deux jeunes gens ainsi que la tête de la râkshasi. Le roi donne sa fille et la moitié de son royaume à Sahasra Dal.—Suivent les aventures de Champa Dal, dont il sera dit un mot dans les remarques de notre no 15, les Dons des trois Animaux.

L'épisode de la princesse exposée à la «bête à sept têtes» peut être rapproché du mythe si connu de Persée et Andromède (Apollodori Bibliotheca, II, 4, 3). Ce mythe de Persée, l'un des rares mythes de l'antiquité classique qui offrent des ressemblances avec nos contes populaires actuels, fournit encore, ce nous semble, un autre rapprochement intéressant avec les contes du genre de nos Fils du Pêcheur, et surtout avec le conte suédois de Wattuman et Wattusin mentionné plus haut. Rappelons les principaux traits de ce mythe de Persée: Acrisius, roi d'Argos, à qui il a été prédit qu'il serait tué par le fils de sa fille Danaé, enferme celle-ci sous terre dans une chambre toute en airain. Jupiter, métamorphosé en pluie d'or, pénètre par le toit dans le souterrain et rend la jeune fille mère. (Dans le conte suédois, la princesse et sa suivante, enfermées dans une tour, deviennent mères après avoir bu de l'eau d'une source qui jaillit tout à coup dans la tour.) Quand elle a donné le jour à Persée, Acrisius la fait mettre avec son enfant dans un coffre que l'on jette à la mer. Après diverses aventures qui sont assez dans le genre des contes populaires (Persée, par exemple, a un bonnet, κυνῆ, qui le rend invisible), Persée, devenu grand, arrive en Ethiopie, où règne Céphée. Il trouve la fille de celui-ci, Andromède, exposée en pâture à un monstre marin, en vertu d'un oracle. Il la délivre et l'épouse.

Ainsi que l'a fait remarquer Mgr Mislin dans son livre les Saints Lieux (t. I, p. 194 de l'éd. allemande), le mythe de Persée et Andromède s'est infiltré dans la légende de saint Georges, légende dans laquelle, du reste, aucun catholique ne prend à la lettre cet épisode de la princesse et du dragon, qui, d'après un critique allemand[144], apparaît seulement dans des versions assez récentes[145].

A propos du détail relatif aux langues de la bête à sept têtes, détail qui existe dans la plupart des contes du genre de nos Fils du Pêcheur, mentionnons un trait de la mythologie grecque. D'après Pausanias (I, 41, 4), le roi de Mégare avait promis sa fille en mariage à celui qui tuerait certain lion qui ravageait le pays. Alcathus, fils de Pélops, tua le monstre; après quoi, suivant le scholiaste d'Apollonius de Rhodes (sur I, 517), il lui coupa la langue et la mit dans sa gibecière. Aussi, des gens qui avaient été envoyés pour combattre le lion s'étant attribué son exploit, Alcathus n'eut pas de peine à les convaincre d'imposture.

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Dans la plupart des contes où figure le combat contre le dragon, l'individu qui se donne pour le libérateur de la princesse a assisté de loin au combat. Cette version est meilleure que la rencontre fortuite des trois charbonniers.—Dans le conte grec moderne de la collection E. Legrand et dans le conte basque, l'imposteur est un charbonnier, qui a trouvé les têtes du monstre.

L'épisode du chien, que le «fils du pêcheur» envoie prendre des plats dans la cuisine du roi, est mieux conservé dans certains contes étrangers, par exemple, dans le conte allemand no 60 de la collection Grimm, et dans le conte suédois de Wattuman et Wattusin. Dans ces deux contes, le héros, revenu au bout de l'an et jour dans le pays de la princesse, parie contre son hôtelier que les animaux qui le suivent lui rapporteront des mets et du vin de la table du roi; la princesse reconnaît les animaux de son libérateur et leur fait donner ce qu'ils demandent.

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Au sujet de la dernière partie de notre conte, nous ferons remarquer que, dans la plupart des contes de cette famille, la sorcière change les jeunes gens en pierre, et non en touffes d'herbe, comme dans notre conte.—Dans certains contes (par exemple, dans le conte allemand no 85 de la collection Grimm, dans le conte grec de la collection Hahn, dans le conte toscan de la collection Nerucci, etc.), c'est à la chasse qu'ils ont rencontré la sorcière. Dans d'autres, comme dans le conte lorrain, ils ont été attirés sur son domaine par un feu mystérieux, brillant dans le lointain (montagne en feu dans le conte serbe; grande lumière sur une montagne dans le conte sicilien no 40 de la collection Gonzenbach; maisonnette en feu dans le conte petit-russien; château en feu, dans le conte flamand).

Un détail, commun à la plupart des contes présentant cette dernière partie, a disparu de notre conte. Le frère du jeune homme, qui passe la nuit dans la chambre de la princesse, laquelle le croit son mari, met dans le lit son sabre entre elle et lui. Ce trait se retrouve dans les Mille et une Nuits (Hist. d'Aladdin) et aussi dans le vieux poème allemand des Nibelungen, ainsi que dans son prototype scandinave, où Siegfried (ou Sigurd) met une épée nue entre lui et Brunehilde, qui doit devenir l'épouse du roi Gunther, pour lequel il l'a conquise.

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En Orient, on l'a vu, nous n'avons trouvé jusqu'à présent que certaines des parties qui composent notre conte. La dernière partie notamment (les aventures des frères et de la sorcière) ne s'est pas présentée à nous. Nous allons la rencontrer, avec presque tout l'ensemble du conte européen, dans un conte venu de l'Orient, de l'Inde évidemment, chez les Kabyles par le canal des Arabes. Dans ce conte kabyle (J. Rivière, p. 193), deux frères, Ali et Mohammed, nés du même père et de deux mères différentes, se ressemblent à s'y méprendre. Mohammed, au moment de quitter le pays, plante un figuier et dit à Ali que l'arbre perdra ses feuilles si lui, Mohammed, est sur le point de mourir, et se dessèchera s'il est mort. Il prend son faucon, son lévrier et son cheval et se met en route. Arrivé auprès d'une ville, il tue un serpent qui empêchait une fontaine de donner de l'eau et sauve ainsi la vie de la fille du roi, en danger d'être dévorée par le monstre. Après quoi, il se déguise en mendiant; mais la fille du roi s'est emparée d'une de ses sandales, et, en la lui faisant essayer, on le reconnaît pour le vainqueur du serpent. Mohammed épouse la princesse et devient roi. Un jour qu'il est à la chasse, il s'aventure, malgré les avertissements que lui avait donnés son beau-père, dans le domaine d'une ogresse. Celle-ci vient à sa rencontre. Elle lui dit d'empêcher son cheval, son lévrier et son faucon de lui faire du mal. «Ne crains rien,» dit le jeune homme. L'ogresse s'approche, attache les animaux avec des crins et les mange, ainsi que leur maître[146]. Aussitôt le figuier se dessèche. Ali se met à la recherche de son frère. Il rencontre la femme de ce dernier. «Je te salue,» dit-elle, «ô sidi; nous croyions que tu étais mort.—Comment serais-je mort?—Mon père t'avait dit: Chasse à tel et tel endroit, mais ne va pas là: c'est le domaine de l'ogresse.» Ali se dirige sans retard vers la demeure de l'ogresse. Quand cette dernière s'avance pour manger le cheval, celui-ci, qui a reçu ses instructions d'Ali, la frappe d'un coup de pied au front et la tue. Le faucon lui crève les yeux, le lévrier lui ouvre le ventre et en tire Mohammed et ses animaux, tous inanimés. Alors Ali voit deux tarentules qui se battent et dont l'une tue l'autre. Ali lui ayant fait des reproches: «Je lui rendrai la vie,» dit la tarentule. En effet, au moyen du suc d'une certaine herbe, elle ressuscite sa sœur. Ali, à son exemple, emploie de ce suc, et il rend la vie à Mohammed et aux animaux[147].

On a recueilli dans l'Inde, dans le Bengale, un conte qui présente également la dernière partie des contes de cette famille (Lal Behari Day, no 13): Un religieux mendiant promet à un roi de lui faire avoir deux fils, si celui-ci consent à lui en donner un. Le roi s'y engage, et le mendiant fait manger à la reine d'une certaine substance: au bout d'un temps, elle met au monde deux fils. Quand les enfants ont seize ans, le mendiant vient en réclamer un. L'aîné se dévoue, et, avant de partir, il plante un arbre, en disant à ses parents et à son frère: «Cet arbre est ma vie: si vous le voyez dépérir, c'est que je serai en danger; s'il est mort, c'est que je serai mort aussi.» Sur son chemin, il rencontre une chienne et ses deux petits chiens, dont l'un se joint au prince; de même, plus loin, un jeune faucon[148]. Le mendiant, arrivé chez lui avec le jeune homme, défend à celui-ci d'aller du côté du nord; autrement, il lui arrivera malheur. Un jour que le prince poursuit un cerf, il s'égare du côté du nord. Le cerf entre dans une maison; le prince l'y suit, et, au lieu du cerf, il y trouve une femme d'une merveilleuse beauté, qui lui propose de jouer une partie de dés; il perd successivement son faucon, son chien et sa propre liberté. La femme, qui est une râkshasi, l'enferme dans une cave, pour le manger plus tard[149]. Voyant l'arbre se flétrir, le frère du prince se met en route. Il rencontre, lui aussi, la chienne avec son second petit chien, lequel demande au jeune homme de le prendre avec lui, comme il a pris son frère (les deux jeunes gens se ressemblent au point que l'on prend l'un pour l'autre). Même chose de la part d'un jeune faucon. Le jeune homme arrive chez le mendiant, et y apprend que son frère a dû tomber entre les mains d'une râkshasi. Il poursuit également un cerf, qui l'amène chez la râkshasi, et cette dernière lui propose aussi une partie de dés; mais, cette fois, elle perd, et le jeune homme gagne coup sur coup le chien et le faucon de son frère et enfin son frère lui-même. La râkshasi, pour sauver sa vie, révèle alors aux jeunes gens que le mendiant a de mauvais desseins contre l'aîné, et leur donne le moyen de le faire périr lui-même.

Ce conte indien renferme, on le voit, à l'exception de la seconde partie (le combat contre le dragon), presque tous les éléments que nous avons rencontrés dans les contes étudiés ci-dessus: naissance merveilleuse des deux enfants, leur ressemblance prodigieuse, leur séparation et le signe donné par celui qui part pour qu'on sache toujours ce qu'il devient, les animaux qui accompagnent le héros et qui le suivent chez l'être malfaisant où il risque de perdre la vie; enfin, la dernière partie, fort ressemblante, malgré son individualité.

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On remarquera que, dans notre variante la Bête à sept têtes, deux personnages de la forme première se sont fondus en un seul: le dragon à sept têtes auquel on expose une princesse et la sorcière qui change en pierres ceux qui s'approchent d'elle.

La fin tragique du héros ne se trouve pas, à notre connaissance, ailleurs que dans cette variante lorraine.

VI
LE FOLLET

Il y a bien trois mille ans, notre voisin avait beaucoup de blé en grange. Tous les matins il trouvait une partie de ce blé battu, et des gerbes préparées sur l'aire pour le lendemain: il ne savait comment expliquer la chose.

Un soir, s'étant caché dans un coin de la grange, il vit entrer un petit homme qui se mit à battre le blé. Le laboureur se dit en lui-même: «Il faut que je lui donne un beau petit habit pour sa peine.» Car le petit homme était tout nu. Il alla dire à sa femme: «C'est un petit homme qui vient battre notre blé; il faudra lui faire un petit habit.» Le lendemain, la femme prit toutes sortes de pièces d'étoffe, et en fit un petit habit, que le laboureur posa sur le tas de blé.

Le follet revint la nuit suivante, et, en battant le blé, il trouva l'habit. Dans sa joie il se mit à gambader à l'entour, en disant: «Qui bon maître sert, bon loyer en tire.» Ensuite il endossa l'habit, et se trouva bien beau. «Puisque me voilà payé de ma peine, battra maintenant le blé qui voudra!» Cela dit, il partit et ne revint plus.