REMARQUES

Dans un conte hessois de la collection Grimm (no 39), un pauvre cordonnier trouve cousus tous les matins les souliers qu'il a taillés la veille. Il s'aperçoit que ce sont deux petits hommes qui font l'ouvrage. Comme ils sont nus, sa femme leur fait de petits habits. Ils les revêtent tout joyeux en disant qu'ils sont maintenant trop beaux pour faire le métier de cordonnier; puis ils disparaissent pour toujours.—Comparer un conte de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, p. 140), et aussi un conte de l'Oberland bernois, le Tailleur d'Isenfluh (Karlsruher Zeitung, no du 8 août 1873).

En Suède, histoire du même genre (Magasin pittoresque, 1865, p. 235), où le lutin tamise de la farine. En Espagne (Caballero, II, p. 81), il pétrit du pain. Là il est vêtu en moine, et, quand à la place de son vieux froc tout usé, il a endossé celui qu'on lui a fait, il se met à dire qu'avec son habit neuf, le moinillon ne veut plus pétrir ni être boulanger.

En Irlande (Kennedy, I, p. 126), un pooka (sorte de follet) vient toutes les nuits dans une maison, sous la forme d'un âne, laver la vaisselle, balayer le plancher, etc. L'un des domestiques s'étant hasardé à lui demander d'où il vient, le pooka répond qu'il a, pendant sa vie, servi dans cette même maison. Après sa mort, il a été condamné, en punition de sa paresse, à faire la besogne qu'il fait toutes les nuits. Quelque temps après, les domestiques, voulant lui témoigner leur reconnaissance, lui font demander par l'un d'eux en quoi ils pourraient lui être agréables. Le pooka leur répond qu'il serait fort aise d'avoir un habit bien chaud. L'habit est apporté, et, dès que le pooka en est revêtu, il s'enfuit en disant: «Maintenant ma pénitence est terminée. Elle devait durer jusqu'à ce qu'on eût trouvé que je méritais un salaire.» Et on ne le revit plus jamais.

Enfin, en Angleterre, on raconte beaucoup d'histoires de follets secourables (brownies, pixies), qui disparaissent dès qu'ils ont mis les habits à eux destinés. Parfois même, quand on veut se débarrasser d'eux, on n'a qu'à leur faire un semblable don. (Voir Halliwell, p. 190;—W. Henderson, Notes on the Folklore of the northern counties of England and the Borders. Nouvelle éd. Londres, 1879, p. 248;—Loys Brueyre, p. 241 seq.).

VII
LES DEUX SOLDATS DE 1689

Il était une fois deux soldats qui avaient bien soixante ans. Obligés de quitter le service, ils résolurent de retourner au pays. Chemin faisant, ils se disaient: «Qu'allons-nous faire pour gagner notre vie? Nous sommes trop vieux pour apprendre un métier; si nous demandons notre pain, on nous dira que nous sommes encore en état de travailler, et on ne nous donnera rien.—Tirons au sort,» dit l'un d'eux, «à qui se laissera crever les yeux, et nous mendierons ensemble.» L'autre trouva l'idée bonne.

Le sort tomba sur celui qui avait fait la proposition; son camarade lui creva les yeux, et, l'un guidant l'autre, ils allèrent de porte en porte demander leur pain. On leur donnait beaucoup, mais l'aveugle n'en profitait guère: son compagnon gardait pour lui-même tout ce qu'il y avait de bon et ne lui donnait que les os et les croûtes de pain dur. «Hélas!» disait le malheureux, «n'est-ce pas assez d'être aveugle? Faut-il encore être si maltraité?—Si tu te plains encore,» répondait l'autre, «je te laisserai là.» Mais le pauvre aveugle ne pouvait s'empêcher de se plaindre. Enfin son compagnon l'abandonna dans un bois.

Après avoir erré de côté et d'autre, l'aveugle s'arrêta au pied d'un arbre. «Que vais-je devenir?» se dit-il. «La nuit approche, les bêtes sauvages vont me dévorer!» Il monta sur l'arbre pour se mettre en sûreté.

Vers onze heures ou minuit, quatre animaux arrivèrent en cet endroit: le renard, le sanglier, le loup et le chevreuil. «Je sais quelque chose,» dit le renard, «mais je ne le dis à personne.—Moi aussi, je sais quelque chose,» dit le loup.—«Et moi aussi,» dit le chevreuil.—«Bah!» dit le sanglier, «toi, avec tes petites cornes, qu'est-ce que tu peux savoir?—Eh!» repartit le chevreuil, «dans ma petite cervelle et dans mes petites cornes il y a beaucoup d'esprit.—Eh bien!» dit le sanglier, «que chacun dise ce qu'il sait.»

Le renard commença: «Il y a près d'ici une petite rivière dont l'eau rend la vue aux aveugles. Plusieurs fois déjà, dans ma vie, j'ai eu un œil crevé; je me suis lavé avec cette eau, et j'ai été guéri.—Cette rivière, je la connais,» dit le loup; «j'en sais même plus long que toi. La fille du roi est bien malade; elle est promise en mariage à celui qui pourra la guérir. Il suffirait de lui donner de l'eau de cette rivière pour lui rendre la santé.» Le chevreuil dit à son tour: «La ville de Lyon manque d'eau, et l'on promet quinze mille francs à celui qui pourra lui en procurer. Or, en arrachant l'arbre de la liberté, on trouverait une source et l'on aurait de l'eau en abondance.—Moi,» dit le sanglier, «je ne sais rien.» Là-dessus, les animaux se séparèrent.

«Ah!» se dit l'aveugle, «si je pouvais seulement trouver cette rivière!» Il descendit de l'arbre et marcha à tâtons à travers la campagne. Enfin il trouva la rivière. Il s'y lava les yeux, et il commença à entrevoir; il se les lava encore, et la vue lui revint tout à fait.

Aussitôt il se rendit près du maire de Lyon et lui dit que, s'il voulait avoir de l'eau, il n'avait qu'à faire arracher l'arbre de la liberté. En effet, l'arbre ayant été arraché, on découvrit une source, et la ville eut de l'eau autant qu'il lui en fallait. Le soldat reçut les quinze mille francs promis et alla trouver le roi. «Sire,» lui dit-il, «j'ai appris que votre fille est bien malade, mais j'ai un moyen de la guérir.» Et il lui parla de l'eau de la rivière. Le roi envoya sur-le-champ ses valets chercher de cette eau; on en fit boire à la princesse, on lui en fit prendre des bains, et elle fut guérie.

Le roi dit au soldat: «Quoique tu sois déjà un peu vieux, tu épouseras ma fille, ou bien, si tu le préfères, je te donnerai de l'argent.» Le soldat aima mieux épouser la princesse: il savait bien qu'avec la fille il aurait aussi l'argent. Le mariage se fit sans tarder.

Un jour que le soldat se promenait dans le jardin, il vit un homme tout déguenillé qui demandait l'aumône; il reconnut aussitôt son ancien camarade. «N'étiez-vous pas deux à mendier autrefois?» lui dit-il en l'abordant. «Où est votre compagnon?—Il est mort,» répondit le mendiant.—«Dites la vérité, vous n'aurez pas à vous en repentir. Qu'est-il devenu?—Je l'ai abandonné.—Pourquoi?—Il était toujours à se plaindre; c'était pourtant lui qui avait les bons morceaux: quand nous avions du pain, je lui donnais la mie, parce qu'il n'avait plus de dents, et je mangeais les croûtes; je lui donnais la viande et je gardais les os pour moi.—C'est un mensonge; vous faisiez tout le contraire. Pourriez-vous reconnaître votre compagnon?—Je ne sais.—Eh bien! ce compagnon, c'est moi.—Mais n'êtes-vous pas le roi?—Sans doute, mais je suis aussi ton ancien camarade. Entre, je te raconterai tout.»

Quand le mendiant eut appris ce qui était arrivé à l'aveugle, il lui dit: «Je voudrais bien avoir la même chance. Mène-moi donc à cet arbre-là; les animaux y viendront peut-être encore.—Volontiers,» dit l'autre, «je veux te rendre le bien pour le mal.» Il conduisit le mendiant auprès de l'arbre, et le mendiant y monta.

Vers onze heures ou minuit, les quatre animaux se trouvèrent là réunis. Le renard dit aux autres: «On a entendu ce que nous disions l'autre nuit: la fille du roi est guérie et la ville de Lyon a de l'eau. Qui donc a révélé nos secrets?—Ce n'est pas moi,» dit le loup.—«Ni moi,» dit le chevreuil.—«Je suis sûr que c'est le sanglier,» reprit le renard; «il n'avait eu rien à dire, et il est allé rapporter ce que nous autres avions dit.—Ce n'est pas vrai,» répliqua le sanglier.—«Prends garde,» dit le renard, «nous allons nous mettre tous les trois contre toi.—Je n'ai pas peur de vous,» dit le sanglier en montrant les dents, «frottez-vous à moi.»

Tout à coup, en levant les yeux, ils aperçurent le mendiant sur l'arbre. «Oh! oh!» dirent-ils, «voilà un homme qui nous espionne.» Aussitôt ils se mirent à déraciner l'arbre, puis ils se jetèrent sur l'homme et le dévorèrent.