REMARQUES

On a remarqué la bizarrerie de ce titre: les deux Soldats de 1689. 1689 est mis probablement pour 1789: le souvenir de l'«arbre de la liberté» se rapporte tout naturellement à l'époque de la Révolution.

La personne de qui nous tenons ce conte l'avait appris à Joinville, petite ville de Champagne, à quatre lieues de Montiers-sur-Saulx. On le raconte aussi à Montiers, mais d'une manière moins complète.

Dans cette variante, intitulée Jacques et Pierre, les animaux sont au nombre de trois, le lion, le renard et l'ours. Le renard seul a quelque chose à dire. Il raconte que la fille du roi Dagobert est aveugle de naissance: si on lui lavait les yeux avec l'eau d'une certaine fontaine, elle verrait. L'aveugle apprend aussi que les animaux se réunissent une fois tous les ans, à pareil jour, à la même heure et au même endroit. Jacques, le méchant camarade, instruit par Pierre de cette particularité, se rend à l'endroit indiqué, pour entendre la conversation des animaux. Le lion dit: «Je sais quelque chose. La princesse d'Angleterre a quatre millions cachés dans un pot.» Jacques se baisse pour mieux entendre. Au bruit qu'il fait, les animaux lèvent la tête; l'ours grimpe sur l'arbre, tire Jacques par le bras et le fait tomber par terre, où les animaux le dévorent.


Voir les remarques de M. Reinhold Kœhler sur un conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, no 1), de même famille que nos deux contes français.

Nous pouvons rapprocher de ces deux contes, outre le conte italien, des contes recueillis dans la Basse-Bretagne (Luzel, Légendes, p. III, et Veillées bretonnes, p. 258); dans le pays basque (Cerquand, I, p. 51; J. Vinson, p. 17); en Allemagne (Prœhle, II, no 1; Ey, p. 188); en Flandre (Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, no 4); en Suisse (Sutermeister, nos 43 et 47); dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, no 20); dans le Tyrol italien (Schneller, nos 9, 10 et 11); en Toscane (Nerucci, no 23); en Danemark (d'après M. Kœhler); en Norwège (Asbjœrnsen, II, p. 166); en Finlande (E. Beauvois, p. 139); en Russie (Goldschmidt, p. 61); chez les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p. 181); chez les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 271); chez les Hongrois (conte de la collection Mailath, traduit dans la Semaine des Familles, 1866-1867, p. 4); chez les Roumains de Transylvanie (dans la revue l'Ausland, 1857, p. 1028); chez les Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, no 12); en Serbie (Vouk, no 16, et Jagitch, no 55); chez les Grecs de l'Epire (Hahn, no 30), en Catalogne (Rondallayre, I, p. 68); en Portugal (Coelho, no 20); en Irlande (d'après M. Kœhler).

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Dans plusieurs des contes de ce type, l'introduction est très caractéristique. Ainsi, dans le premier conte serbe, deux frères se disputent au sujet de cette question: La justice vaut-elle mieux que l'injustice? et ils conviennent de s'en rapporter au jugement du premier qu'ils rencontreront. Ils rencontrent à plusieurs reprises le diable, qui a pris diverses formes et qui décide toujours en faveur de l'injustice. Le champion de la justice, qui perd ainsi son procès, perd, comme conséquence, tout ce qu'il possède, et finalement ses yeux: son frère les lui crève et l'abandonne.

Le conte italien de Vénétie, le conte grec, le second conte serbe, le conte russe, les contes wende, allemand de la collection Prœhle, finnois, portugais, catalan, le premier conte breton, ont une introduction analogue, parfois plus ou moins altérée. La question débattue est tantôt: «Celui qui fait le bien fait-il bien?» (conte italien); tantôt: «Est-ce la loyauté ou la déloyauté qui l'emporte dans le monde?» ou bien: «Est-ce la justice ou l'injustice qui gouverne le monde?» (conte finnois, conte grec), etc.—Dans les contes italien, portugais, catalan, breton, le partisan du bien ne perd pas ses yeux, mais simplement sa fortune.

Dans le conte norwégien, Déloyal crève les yeux à son frère Loyal, parce que ce dernier lui reproche de l'avoir trompé. (C'est là, évidemment, un souvenir de l'introduction du premier groupe.)

Ailleurs l'introduction est différente. Dans les contes toscan, tsigane, roumain, russe, flamand, le méchant frère (ou compagnon) ne consent à donner du pain au héros qu'en échange des yeux de celui-ci[150].

Dans le second conte breton, le conte basque et le conte allemand de la collection Ey, nous retrouvons l'introduction de nos Soldats de 1689; ainsi, dans le conte allemand, recueilli dans le Harz, deux compagnons s'en vont par le monde et gagnent leur pain en faisant des armes. L'un est bon et un peu simple; l'autre est méchant et rusé. Un jour, ce dernier dit a l'autre que décidément le métier ne va pas; il vaudrait mieux que l'un des deux se rendît aveugle: l'autre le conduirait, et ils recueilleraient beaucoup d'aumônes. Le simple et naïf compagnon se laisse crever les yeux. (Comparer l'introduction altérée d'un conte italien des Abruzzes, no 14 de la collection Finamore, conte qui n'a pas la dernière partie du nôtre.)

Dans le conte tchèque, un voyageur est dépouillé et aveuglé par ses deux compagnons.

Enfin, dans une dernière catégorie (contes suisses, conte du Tyrol allemand, contes du Tyrol italien nos 9 et 10), il n'est point parlé de bon ni de mauvais compagnon, mais simplement de deux frères ou de deux compagnons à l'un desquels il arrive, par l'effet du hasard, les aventures du héros de nos contes. En un mot, l'introduction a disparu.

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Dans nos deux contes français, ce sont des animaux qui, sans le savoir, révèlent au héros les secrets dont la connaissance fait sa fortune. Il en est de même dans le second conte breton (lion, sanglier, loup); dans le premier conte basque (singe, ours et loup); dans le conte allemand de la collection Prœhle (ours, lion, renard); dans le conte flamand (ours, renard, loup); dans le conte norwégien (ours, loup, renard, lièvre). Dans le conte allemand de la collection Ey, dans le conte hongrois et dans le second conte serbe, les animaux sont trois corbeaux.—Ailleurs, le héros surprend la conversation de diables (conte du Tyrol allemand, contes grec, portugais, tsigane, russe, finnois, premier conte breton), ou de sorcières (contes du Tyrol italien, contes italiens de la Vénétie et de la Toscane, contes tchèque, catalan, suisse no 43), ou de vilas, sorte de génies ou de fées (premier conte serbe), ou d'esprits (conte wende), ou enfin de géants (conte suisse no 47).

Quant aux secrets eux-mêmes, dans le plus grand nombre des contes cités plus haut, il y en a trois, et ils sont les mêmes que dans nos Soldats de 1689: moyen de recouvrer la vue, de guérir une princesse et de donner de l'eau à une ville. Voir les contes breton, flamand, du Tyrol italien no 11, wende, tchèque, tsigane, le second conte serbe, et aussi les contes allemands des collections Ey et Prœhle (dans ces deux derniers, c'est un roi ou un homme riche qui est guéri et non une princesse).—Dans le conte norwégien, il y a, en plus, le moyen de faire produire des fruits aux arbres d'un jardin devenus stériles; dans le conte finnois, le moyen de ramener des élans dans le parc d'un roi. (Notons que, dans ce conte finnois, pour faire jaillir de l'eau dans la cour du château royal, il faut, comme dans nos Soldats de 1689, arracher un certain arbre.)—Dans les autres contes, il manque un ou deux des trois secrets; mais dans tous figure la guérison de la princesse.

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Au XVIe siècle, notre conte se retrouve dans le chapitre 464 du recueil d'anecdotes publié en 1519 par le moine franciscain allemand Jean Pauli, sous le titre de Schimpf und Ernst (Plaisanteries et choses sérieuses), et qui a eu plus de trente éditions en Allemagne. Le récit de Pauli se rattache, pour l'introduction, au premier groupe de contes indiqué ci-dessus: Un maître soutient contre son serviteur que ce n'est pas la vérité et la justice, mais bien la fausseté et la déloyauté qui gouvernent ce bas monde. Trois personnages à qui la question est soumise décident en faveur du maître. Il a été convenu d'avance que, si le serviteur perd son procès, il perdra aussi ses yeux. Le maître les lui crève et l'abandonne dans un bois. Pendant la nuit, le serviteur entend des diables parler d'une certaine plante qui croît à cet endroit même et qui rend la vue aux aveugles. Il se guérit ainsi et guérit également une princesse aveugle, qu'il épouse. Son ancien maître, auquel il raconte ses aventures, veut aller chercher la plante, mais les diables le découvrent et lui crèvent les yeux.

L'introduction est du même genre, avec de fortes altérations, dans un récit analogue à nos contes et qui fait partie d'un recueil de fables et paraboles, écrites en Espagne, au plus tard dans les premières années du XIVe siècle, le Libro de los Gatos[151]. Nous ferons remarquer que là ce sont, comme dans nos Soldats de 1689, des animaux sauvages qui conversent ensemble.

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En Orient, nous citerons d'abord, comme pendant de tous ces récits, un conte arabe existant dans certains manuscrits des Mille et une Nuits (éd. du Panthéon littéraire, p. 717). Abou-Nyout (le Bienveillant), pressé par la soif, se fait descendre dans un puits par son compagnon de voyage Abou-Nyoutine (le Trompeur). Celui-ci coupe la corde et abandonne Abou-Nyout. Pendant la nuit, le malheureux, du fond de son puits, entend deux mauvais génies qui s'entretiennent du moyen de guérir certaine princesse et de découvrir certain trésor. Tiré du puits le matin par des voyageurs qui passent, Abou-Nyout met à profit ce qu'il vient d'apprendre et devient l'époux de la princesse. Quelque temps après, il rencontre son ancien compagnon, réduit à mendier. Il lui pardonne et lui raconte tout. Mais, la nuit, les génies reviennent au puits, se plaignent de ce que leurs secrets ont été découverts, et, de colère, comblent le puits, écrasant sous d'énormes pierres le méchant Abou-Nyoutine, qui y était descendu pour épier leur conversation.

Dans un conte kirghis de la Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 343), la ressemblance avec nos contes européens s'accentue sur certains points. Le Bon et le Méchant voyagent de compagnie. Ce sont les provisions du Bon qu'ils mangent d'abord. Quand elles sont épuisées, le Méchant coupe successivement au Bon les deux oreilles et lui arrache l'un après l'autre les deux yeux, qu'il lui donne à manger. Finalement, il l'abandonne dans un bois. Arrivent trois animaux, un tigre, un renard et un loup. Le loup dit aux autres que dans la forêt il y a deux trembles qui rendent des yeux et des oreilles à qui n'en a plus. Le tigre parle d'un certain chien, dont les os ressuscitent les morts. Le renard connaît un endroit où il y a un morceau d'or gros comme la tête. Le Bon profite de ces indications, recouvre ses yeux et ses oreilles, achète le chien avec le morceau d'or qu'il a déterré, et, au moyen des os du chien, ressuscite un prince qui lui donne sa fille en mariage. Un jour il rencontre son compagnon qui, apprenant l'origine de sa fortune, lui dit de lui couper les oreilles, de lui crever les yeux et de le conduire dans la forêt. Quand il y est, les trois animaux le dévorent.

Voici maintenant un conte sarikoli, recueilli dans l'Asie centrale, chez des peuplades qui habitent les vallées à l'ouest du plateau du Pamir (Journal of the Asiatic Society of Bengal, vol. 45, part. I, no 2, p. 180): Deux hommes, l'un bon, l'autre méchant, s'en vont en voyage ensemble. Le bon ayant épuisé ses provisions, le méchant ne consent à lui donner du pain que s'il se crève d'abord un œil, puis l'autre; alors il l'abandonne. Le bon, qui s'est réfugié dans une caverne, entend pendant la nuit la conversation d'un loup, d'un ours et d'un renard, qui se sont donné rendez-vous en cet endroit. Ils s'entretiennent de la fille du roi, qui est aveugle, et du moyen de la guérir. L'un d'eux parle d'un certain arbre et d'une fontaine, tout voisins de la caverne, par le moyen desquels un aveugle peut recouvrer la vue. Le bon se guérit lui-même et guérit ensuite la princesse, que le roi lui donne pour femme.—Dans la seconde partie de ce conte, qui est altérée, le méchant se rend à la caverne, sur les indications du bon; les animaux l'entendent faire du bruit, et le loup le déchire.

Dans l'Inde, nous trouvons d'abord un conte du Bengale (Indian Antiquary, 1874, p. 9). Voici le résumé de ce conte: Le fils d'un roi et le fils d'un kotwal (officier de police), s'étant liés d'amitié, se mettent à voyager ensemble en pays étranger. Un jour, le fils du kotwal dit au fils du roi: «Vous faites toujours du bien aux autres; quant à moi, je leur fais toujours du mal.» Le prince ne répond rien, et ils poursuivent leur route, jusqu'à ce qu'ils parviennent à un puits, où le prince, qui a grand'soif, se fait descendre par son compagnon. Celui-ci l'y abandonne. Pendant la nuit, arrivent auprès du puits deux bhuts (sortes de génies), qui se mettent à causer ensemble. L'un d'eux a pris possession d'une certaine fille de roi, et personne ne pourra le chasser, si l'on ne fait telle ou telle chose, qu'il indique, mais personne ne connaît ce secret. A son tour, le second bhut dit à l'autre qu'au pied d'un arbre voisin il y a cinq pots remplis d'or, sur lesquels il veille, et que personne ne pourra les lui enlever, si l'on ne recourt à tel ou tel moyen[152].—Du fond de son puits, le prince a tout entendu, et, le matin, il s'en fait tirer par un homme qui passe. Précisément cet homme était envoyé par le roi, père de la princesse possédée par le bhut, pour annoncer partout qu'il donnerait à celui qui délivrerait sa fille la main de celle-ci et son royaume. Le prince, profitant des secrets qu'il a surpris, délivre la princesse, puis s'empare des pots d'or. Les bhuts s'aperçoivent alors que leur conversation a dû être entendue et ils se promettent de bien surveiller le puits à l'avenir. Quelques jours après, le fils du kotwal, ayant appris du prince ce qui s'est passé, va se cacher dans le puits; les bhuts s'y trouvent et le mettent en pièces.

On remarquera combien le conte arabe résumé tout à l'heure est voisin de ce conte indien.

Deux des contes indiens qu'il nous reste à faire connaître ont été recueillis au pied de l'Himalaya, chez les Kamaoniens. Le premier (Minaef, no 42) peut se résumer ainsi: Il était une fois un pauvre brahmane qui vivait d'aumônes. Il arriva qu'un jour il alla mendier dans trois ou quatre villages sans rien recevoir. Dans le dernier de ces villages, il frappa chez l'ancien, qui n'était pas à la maison; mais sa femme lui permit d'entrer. L'ancien, étant de retour, battit le brahmane à grands coups de souliers et le chassa. Le brahmane s'en alla et aperçut un petit feu allumé dans le cimetière. Il s'en approcha, et que vit-il? un certain démon piçac qui entretenait le feu. Le brahmane s'assit auprès pour se chauffer. Le démon, en le regardant, se mit à rire d'abord, puis à pleurer, et le brahmane fit de même. Le démon ayant demandé au brahmane pourquoi il se réjouissait d'abord et pleurait ensuite, le brahmane lui adressa la même question. «Je me suis réjoui d'abord,» dit le démon piçac, «parce que j'étais seul et qu'il m'arrivait un compagnon; puis je me suis mis à pleurer parce qu'il viendra aujourd'hui quatre râkshasas (sorte de mauvais génies, d'ogres) des quatre coins du monde, et qu'ils mangeront ou toi ou moi.—Est-ce qu'il n'y a pas moyen de rester en vie?» demanda le brahmane.—«Monte sur cet arbre-ci,» dit le démon. Et le brahmane monta sur l'arbre. Les quatre râkshasas arrivèrent; ils mangèrent le démon piçac et se mirent à causer. «Amis, racontez quelque chose.» Et le premier dit: «Frères, sous cet arbre il y a deux coupes pleines d'argent. Celui qui les déterrera aura de quoi manger toute sa vie.» Le second râkshasa dit: «Il y a sur cet arbre un oiseau: si on nourrit de sa fiente un vieillard de soixante-dix ans, il deviendra comme un enfant de dix ans.» Le troisième dit: «Il y a ici un trou, et dans ce trou une souris ayant au cou un précieux collier. Tous les matins, de bonne heure, cette souris sort pour regarder le soleil. Celui qui lui lancera une poignée d'argile aura le collier.» Le quatrième dit: «Si quelqu'un bâtit une maison sur telle montagne, celui-là trouvera dans sa maison des pierres d'or.» Après ces discours, les râkshasas s'en allèrent chacun de son côté. Le brahmane descendit de l'arbre; il déterra d'abord l'argent et le mit en sûreté; il ramassa de la fiente de l'oiseau, et, au lever du soleil, il ôta du cou de la souris le collier.—Or, il y avait dans la ville voisine un roi lépreux. Beaucoup de médecins le traitaient, sans qu'aucun remède pût le guérir. Le brahmane se présenta au palais. D'abord repoussé et battu par les domestiques, il parvint enfin à être introduit auprès du roi. «Moi seul,» dit-il, «et le roi, nous resterons dans le palais, et, dans six jours, le roi sera guéri.» Il le guérit en effet. Alors le roi lui dit: «Je te donnerai tout ce que tu demanderas.—Mahârâdjâ (grand roi),» dit le brahmane, «fais-moi cadeau de telle montagne.—Tu es fou!» reprit le roi, «pourquoi demander une montagne? demande autre chose.—Mahârâdjâ, si tu me donnes cette montagne, j'y bâtirai une petite cabane pour y vivre.» Le roi lui donna la montagne et, de plus, quelques pièces d'or. Le brahmane s'en retourna chez lui, puis il bâtit une maison sur la montagne et devint très riche.—Un jour, cet ancien du village qui avait battu le brahmane à coups de souliers, vint frapper à la porte de celui-ci et lui dit: «Donne-moi quelque chose à manger.» Le brahmane dit à sa femme: «Remplis de perles une assiette et donne-la-lui.» C'est ce que fit la femme; mais l'ancien ne prit pas l'assiette. La femme, rentrant à la maison, dit au brahmane: «Il ne prend pas l'assiette.—Tu y a mis trop peu de perles,» dit le brahmane. «Remplis-la jusqu'aux bords.» Il porta lui-même l'assiette à l'ancien; mais celui-ci ne la prit toujours pas. «Que veux-tu?» lui demanda le brahmane.—«Fais-moi aussi riche que toi,» dit l'autre. A quoi le brahmane répondit: «Frère, l'autre jour, quand tu m'as battu à coups de souliers, j'ai aperçu un petit feu dans le cimetière, je suis allé de ce côté, et il m'est arrivé telle et telle chose.» Et il lui raconta toute l'histoire. L'ancien se rendit lui aussi au cimetière, et il lui arriva la même chose qu'au brahmane. «Il n'y a donc pas moyen de rester en vie?» demanda-t-il au démon piçac. Celui-ci lui dit de monter sur l'arbre. L'ancien le fit, et quatre râkshasas, venus des quatre coins du monde, se mirent à causer entre eux. «Amis, racontez quelque chose.—Que raconter?» dit le premier râkshasa. «Je vous ai dit une fois déjà que sous cet arbre il y avait des richesses. Quelqu'un est venu et les a emportées.» Le second dit: «Que raconter, frères? J'ai déjà dit qu'il y avait ici une souris ayant au cou un précieux collier. Un homme le lui a pris, et maintenant la souris pleure.—Que raconter?» dit le troisième râkshasa, «j'ai déjà dit que sur cet arbre il y a un oiseau.» Ils regardèrent en l'air et aperçurent l'ancien. «Ah!» crièrent-ils, «c'est toi qui nous as volés.» Et les quatre râkshasas saisirent l'ancien et le mangèrent.

Le second conte kamaonien (Minaef, no 16), bien qu'altéré en certains endroits, a son importance, en tant qu'il nous présente une forme indienne très nette de l'introduction caractéristique du premier groupe de contes européens de cette famille. Voici ce conte kamaonien: Il était une fois le fils d'un riche et le fils d'un brahmane. Le premier dit: «Le péché est puissant.—Non,» répondit le fils du brahmane, «la loi est puissante.—Bon,» dit le premier, «consultons quatre hommes; s'ils disent: Le péché est puissant, je te couperai les mains et les pieds; et s'ils disent: La loi est puissante, tu me les couperas.» Ils se mirent donc en chemin et rencontrèrent une vache. Ils lui demandèrent: «Qu'est-ce qui est puissant des deux, la loi ou le péché?—C'est le péché qui est puissant,» répondit la vache; «il n'y a point de loi. La maison de mon maître est pleine de ma postérité, et voilà que mon maître m'a chassée dans la forêt malgré ma vieillesse.» Ils rencontrèrent un brahmane, et lui dirent: «Qu'est-ce qui est puissant des deux, le péché ou la loi?—C'est le péché qui est puissant,» répondit le brahmane; «autrement ma femme et mes enfants m'auraient-ils chassé, moi pauvre vieillard?» Ensuite ils rencontrèrent un ours et lui firent la même question. «C'est le péché qui est puissant,» répondit le roi des forêts; «je vis dans la forêt, et néanmoins les hommes me tourmentent.» Plus loin, un lion leur fit la même réponse: «Je vis dans la forêt, et les hommes cherchent à me tuer pour recevoir quelque récompense.» Alors le fils du riche dit: «Voilà quatre hommes[153] qui ont été interrogés.» Et il coupa au fils du brahmane les pieds et les mains, le jeta dans la forêt et s'en retourna chez lui[154].—Douze ans après, c'était un jour de fête; le fils du brahmane était assis sous un arbre. Il y vint une divinité, un ours, un tigre et un lion, qui peu à peu se mirent à causer entre eux. «On sent ici une odeur d'homme,» dirent-ils. «Oui, il y a ici, dans le trou, un homme.» Alors l'ours descendit dans le trou et dit: «Homme, pourquoi est-tu venu ici?» Et ils se mirent à dire tous: «Il y a sur cet arbre un oiseau. Celui qui se frottera les mains et les pieds de sa fiente sera guéri.» Et l'un d'eux ajouta: «Sous cet arbre il y a deux pots remplis de pièces de monnaie.» Le fils du brahmane se frotta avec la fiente de l'oiseau, et il lui revint des mains et des pieds. Quelque temps après, le roi de cette ville mourut, et le peuple choisit le fils du brahmane pour régner à sa place, et ce dernier prit le trésor qui était sous l'arbre.—Ayant entendu raconter ces choses, le fils du riche vint chez le fils du brahmane et lui dit: «Coupe-moi les pieds et les mains.—Non, je ne le ferai pas,» répondit le fils du brahmane. L'autre insista, et le fils du brahmane lui coupa les pieds et les mains et le jeta dans la forêt. Au même endroit se réunirent encore une divinité, un ours, un tigre et un lion, qui se dirent l'un à l'autre: «On sent ici une odeur d'homme. Et cet homme est dans le trou.» Ils y regardèrent et virent l'homme assis. Ils le retirèrent du trou et le mangèrent.

Si, de l'Inde septentrionale, nous passons à l'Inde du Sud, nous y trouvons un conte de ce même type, altéré aussi, mais ayant conservé, tout en le motivant d'une manière qui ne nous paraît point la manière primitive, un trait commun à presque tous les contes européens ci-dessus indiqués, ainsi qu'au conte sibérien et au conte des peuplades de la région du Pamir, le trait des yeux crevés. Voici ce conte indien (Indian Antiquary, octobre 1884, p. 285): Un roi a un fils nommé Subuddhi; son ministre en a un, nommé Durbuddhi. La devise favorite du prince est: «Charité seule triomphe;» celle du fils du ministre est tout le contraire. Un jour que les deux jeunes gens sont à la chasse et que le prince blâme son ami de la maxime qu'il répète à tout propos, l'autre saute sur lui, lui arrache les yeux et l'abandonne. Le prince se traîne à tâtons jusqu'à un temple où le hasard le conduit et dans lequel il s'enferme. C'est le temple de la terrible déesse Kâlî. La déesse est justement sortie pour aller chercher des racines et des fruits; trouvant, à son retour, les portes fermées, elle menace l'intrus de le faire périr. Le prince répond: «Je suis déjà aveugle et à moitié mort; si tu me tues, tant mieux. Si, au contraire, tu as pitié de moi et me rends mes yeux, j'ouvrirai les portes.» Kâlî, bien qu'affamée, promet au prince d'exaucer sa prière, et aussitôt il recouvre la vue.—Plus tard, la déesse, qui a pris le prince en amitié, lui dit que, dans un pays voisin, la fille du roi est devenue aveugle à la suite d'une maladie; le roi a promis son royaume et sa fille à celui qui guérirait celle-ci. Et la déesse ajoute: «Applique trois jours de suite sur les yeux de la jeune fille un peu des cendres sacrées de mon temple, et, le quatrième jour, elle verra.» Le prince suit ce conseil; la princesse est guérie, et il l'épouse.—Dans la suite, le prince rencontre Durbuddhi, le fils du ministre, réduit à demander l'aumône. Il le comble de bienfaits. Durbuddhi, loin de lui être reconnaissant, cherche à le perdre; mais, après divers incidents, il est providentiellement puni, et, là encore, la devise du prince est justifiée.

Enfin, chez les Kabyles (Rivière, p. 35), nous rencontrons encore une forme de notre thème où se trouve le trait des yeux crevés, et cette forme se rattache étroitement, par la façon dont ce trait est motivé, au conte sibérien, au conte des peuplades du Pamir et à tout un groupe de contes européens: Un homme de bien et un méchant voyagent ensemble. Le premier partage ses provisions avec son compagnon; mais, quand elles sont épuisées, le méchant ne veut lui en donner des siennes que si l'homme de bien se laisse arracher d'abord un œil, puis l'autre; après quoi il l'abandonne. Un oiseau vient à passer et dit à l'homme de bien de prendre une feuille d'un certain arbre et de l'appliquer sur ses yeux. Il le fait et recouvre la vue; il guérit ensuite un roi qui était aveugle, et le roi lui donne sa fille en mariage.—Le conte kabyle se continue en passant dans un autre thème, et le méchant est puni, mais d'une autre manière que dans les contes analysés ci-dessus.

VIII
LE TAILLEUR & LE GÉANT

Un jour, un tailleur mangeait dans la rue une tartine de fromage blanc. Voyant des mouches contre un mur, il donna un grand coup de poing dessus et en tua douze. Aussitôt il courut chez un peintre et lui dit d'écrire sur son chapeau: J'EN TUE DOUZE D'UN COUP, puis il se mit en campagne.

Arrivé dans une forêt, il rencontra un géant. Le géant lui dit tout d'abord: «Que viens-tu faire ici, poussière de mes mains, ombre de mes moustaches?» Mais quand il vit ce qui était écrit sur le chapeau du tailleur: J'en tue douze d'un coup: «Oh! oh!» se dit-il, «il ne faut pas se frotter à ce gaillard-là.» Et il lui demanda s'il voulait venir avec lui dans son château, où ils vivraient bien tranquilles ensemble.

Quand ils furent au château, ils se mirent à table, et le géant régala le tailleur. Après le repas, il lui dit: «Veux-tu jouer aux quilles avec moi? nous nous amuserons bien.—Volontiers,» répondit le tailleur. Chaque quille pesait mille livres et la boule vingt mille. «Le jeu est-il trop loin ou trop près?» demanda le géant.—«Mets-le comme tu voudras.» Le géant qui maniait la boule comme si elle n'eût rien pesé, joua le premier. Après avoir abattu quatre quilles, il dit au petit tailleur de jouer à son tour; mais celui-ci, au lieu de prendre la boule, voyant qu'il ne pouvait même la soulever, se jeta par terre en se tordant, comme s'il avait la colique. «Si tu as mal,» lui dit le géant, «viens, je te rapporterai au logis sur mon dos.—C'est bon,» répondit le tailleur, «je marcherai bien.» Quant ils furent revenus au château, le géant lui fit boire un coup pour le remettre.

Il y avait en ce temps-là un sanglier et une licorne qui désolaient tout le pays; le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui les tuerait. Le géant se mit en route avec le petit tailleur pour aller combattre les deux bêtes. Le tailleur prit un tranchet bien aiguisé et se coucha par terre; quand le sanglier passa, il lui enfonça le tranchet dans le ventre et se retira bien vite pour ne pas être écrasé par l'animal dans sa chute. «Porte cette bête au roi,» dit-il au géant, «tu es un grand paresseux, tu ne fais jamais rien.» Le géant chargea le sanglier sur ses épaules et le porta au roi. «C'est bien,» dit le roi, «je suis content, mais il y a encore une licorne à combattre.»

Les deux compagnons retournèrent dans la forêt, et bientôt ils virent la licorne. Le tailleur était auprès d'un arbre; elle se mit à tourner tout autour, et le tailleur faisait de même; enfin, comme elle s'élançait sur lui, sa corne s'enfonça dans l'arbre, et elle ne put l'en retirer. Le petit tailleur prit son tranchet et tua la licorne, puis il dit au géant: «Toi qui n'as rien fait, porte cette bête au roi.»

Lorsqu'ils se présentèrent devant le roi, celui-ci fut fort embarrassé, car le géant voulait aussi épouser la princesse. «J'avais promis ma fille à un seul,» dit le roi, «mais vous êtes deux. Je vais faire venir ma fille: celui qui lui plaira le plus l'épousera.» Ils entrèrent ensemble dans la chambre de la princesse, qui préféra le petit tailleur: elle trouvait le géant trop grand et trop laid. Le géant, furieux contre le tailleur, jura qu'il le tuerait. L'autre avait pensé d'abord à se sauver, mais il se ravisa et vint, pendant la nuit, enfoncer d'un grand coup de masse la porte du géant. «Je vais t'en faire autant,» lui dit-il, «si tu ne me laisses pas épouser la princesse.» Le géant, effrayé, céda la place et s'enfuit.

Le tailleur épousa la princesse; on fit un grand festin, et depuis on ne revit plus le géant.