REMARQUES
Comparer plusieurs contes allemands (Birlinger, I, p. 356; Meier, no 37; Kuhn, Mærkische Sagen, p. 289; Prœhle, I, no 47; Grimm, no 20); deux contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, pp. 12 et 108); un conte du Vorarlberg (d'après M. Kœhler, remarques sur le no 41 de la collection Gonzenbach); deux contes suisses (Sutermeister, nos 30 et 41); deux contes du Tyrol italien (Schneller, nos 53 et 54); un conte sicilien (Gonzenbach, no 41); un conte recueilli chez les Espagnols du Chili (Biblioteca de las tradiciones populares españolas, t. I, p. 121); un conte portugais (Braga, no 79); deux contes russes (Gubernatis, Zoological Mythology, I, pp. 203 et 335; Naakè, p. 22); un conte hongrois (Gaal-Stier, no 11); un conte de la Bukovine (d'après M. Kœhler); un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 23); enfin, un conte irlandais, qui a été inséré par le romancier irlandais Lover dans sa nouvelle le Cheval blanc des Peppers (Semaine des Familles, 1861-1862, p. 553).
***
Tous ces contes, excepté le conte suisse no 41 de la collection Sutermeister et le conte du Tyrol italien no 54 de la collection Schneller, ont une introduction analogue à celle du conte lorrain.
Les plus complets, pour l'ensemble, sont le conte hongrois, le conte de la Marche de Brandebourg (collection Kuhn); le conte du Tyrol allemand, p. 12 de la collection Zingerle, et le conte du Tyrol italien no 54 de la collection Schneller. Voici, par exemple, les principaux traits du conte hongrois: Un tailleur tue du plat de sa main des mouches qui s'étaient posées sur son assiette de lait caillé. Il les compte: il y en a cent. Aussitôt il met en grosses lettres sur un écriteau: «Je suis celui qui en a tué cent d'un coup,» et il s'attache l'écriteau derrière le dos. Il arrive dans la capitale d'un royaume; le roi, ayant eu connaissance de l'inscription, fait venir le tailleur et lui demande de le délivrer de douze ours qui désolent le pays. Le tailleur y parvient par ruse, en enivrant les ours, qu'il tue alors tout à son aise. Le roi l'envoie ensuite combattre trois géants, lui promettant, s'il l'en débarrasse, la moitié de son royaume et la main de sa fille. Le tailleur se rend chez les géants; il leur donne, par diverses ruses, une haute idée de sa force, et les géants lui demandent de rester avec eux et de devenir leur camarade. Pendant la nuit, l'un d'eux entre tout doucement dans la chambre du tailleur qui a mis une vessie pleine de sang dans le lit, et il s'imagine le tuer; après quoi, les trois géants, dans leur joie, se mettent à boire: ils boivent si bien qu'ils roulent par terre, et le tailleur n'a pas de peine à les tuer[155]. Le tailleur accomplit encore un exploit: grâce à une heureuse chance, il met en fuite une armée ennemie, contre laquelle son futur beau-père l'avait envoyé à la tête de ses soldats. (Comme cet épisode se trouvera dans un conte russe sous une forme plus primitive, nous ne ferons que l'indiquer ici.)—Les mêmes épisodes se rencontrent dans les trois autres contes indiqués.
Dans le premier conte du Tyrol allemand, l'animal terrible contre lequel est envoyé le héros, n'est pas un ours, mais un sanglier; de même dans le conte espagnol. Dans le second conte du Tyrol italien, c'est un dragon. Dans le conte souabe, le tailleur doit d'abord tuer un sanglier, puis une licorne, comme dans le conte lorrain, et enfin trois géants.—Dans le second conte du Tyrol allemand, le héros est envoyé contre un ours, puis contre un ogre.—Dans le premier conte du Tyrol italien, dans le conte sicilien et le conte souabe de la collection Meier, il doit combattre un ou plusieurs géants; dans le conte allemand de la collection Prœhle, une bande de voleurs.
Le conte grec se rapproche beaucoup, pour sa première partie, du conte lorrain. Le savetier Lazare, qui a tué d'un coup de poing quarante mouches sur son miel, fait graver sur une épée: «J'en ai tué quarante d'un coup», et il part en guerre. Pendant qu'il dort auprès d'une fontaine, un drakos (sorte d'ogre) vient pour puiser de l'eau et lit l'inscription. Il réveille Lazare et le prie de contracter avec lui et les siens amitié de frère. Ici, de même que dans notre conte, le héros n'est pas envoyé contre le drakos, qui tient la place du géant, mais le rencontre par hasard. Les aventures de Lazare chez les drakos correspondent à notre no 25, le Cordonnier et les Voleurs.
Dans le conte suisse no 41 de la collection Sutermeister, nous trouvons le seul exemple à nous connu, en dehors de notre conte, d'un récit dans lequel le géant est associé avec le tailleur pour une entreprise (ici tuer un autre géant) où la main d'une princesse est en jeu.
Les deux contes qui vont suivre nous fourniront tout à l'heure des rapprochements avec des contes orientaux; voilà pourquoi nous les donnons en détail.
En Irlande, le «petit tisserand de la porte de Duleek» tue un jour d'un coup de poing cent mouches rassemblées sur sa soupe. Après cet exploit, il fait peindre sur une sorte de bouclier cette inscription: Je suis l'homme qui en a tué cent d'un coup; puis se rend à Dublin. Le roi, ayant lu l'inscription, prend le héros à son service pour se débarrasser de certain dragon. Le petit tisserand se met en campagne. A la vue du dragon, il grimpe au plus vite sur un arbre. Le dragon s'établit au pied de cet arbre et ne tarde pas à s'endormir. Ce que voyant, le tisserand veut descendre de son arbre pour s'enfuir; mais, on ne sait comment, il tombe à califourchon sur le dragon et le saisit par les oreilles. Le dragon, furieux, prend son vol et arrive à toute vitesse jusque dans la cour du palais du roi, où il se brise la tête contre le mur.
En Russie (Gubernatis, loc. cit.), le petit Thomas Berennikoff tue une armée de mouches et se vante ensuite d'avoir anéanti, à lui seul, toute une armée de cavalerie légère. Il fait la rencontre de deux vrais braves, Elie de Murom et Alexis Papowitch, qui, l'entendant raconter ses exploits, le reconnaissent immédiatement pour leur «frère aîné». La valeur des trois compagnons ne tarde pas à être mise à l'épreuve. Elie et Alexis se comportent en véritables héros. Vient ensuite le tour du petit Thomas. Par une chance heureuse, il tue l'ennemi contre lequel il est envoyé, pendant que celui-ci a les yeux fermés. Il essaie ensuite de monter le cheval du «héros». Ne pouvant en venir à bout, il attache le cheval à un chêne et grimpe sur l'arbre pour sauter de là en selle. Le cheval, sentant un homme sur son dos, fait un tel bond qu'il déracine l'arbre et le traîne après lui dans sa course, emportant Thomas jusqu'au cœur de l'armée chinoise. Dans cette charge furieuse, nombre de Chinois sont renversés par l'arbre ou foulés aux pieds par le cheval; le reste s'enfuit. L'empereur de la Chine déclare qu'il ne veut plus faire la guerre contre un héros de la force de Thomas, et le roi de Prusse, ennemi des Chinois, donne à Thomas, en récompense de ses services, sa fille en mariage.
Un conte de ce genre se retrouve, d'après Guillaume Grimm (III, p. 31), dans un livre populaire danois et dans un livre populaire hollandais. Le héros du premier, qui a tué quinze mouches d'un coup, est successivement vainqueur d'un sanglier, d'une licorne et d'un ours. Le héros du second, qui «en a tué sept d'un coup», devient gendre du roi après avoir été envoyé contre un sanglier, puis contre trois géants, et avoir repoussé une invasion ennemie.
***
Le conte no 20 de la collection Grimm a été emprunté en partie à un vieux livre allemand, publié en 1557 par Martinus Montanus de Strasbourg (Grimm, III, p. 29).
Aux allusions faites à l'introduction de ce conte, d'après G. Grimm, par Fischart (1575) et par Grimmelshausen (1669), on peut ajouter un passage d'un sermon de Bosecker, publié à Munich en 1614, et où il est parlé du tailleur «qui tuait sept mouches,—sept Turcs, je me trompe,—d'un coup.» (Voir la revue Germania, 1872, 1re livraison, p. 92.)
***
En Orient, nous citerons d'abord un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 11): Il y avait dans le Daghestan un homme si poltron, que sa femme, lasse de sa couardise, finit par le mettre à la porte. Le voilà donc parti, armé d'un tronçon de sabre. Passant auprès d'un endroit où étaient amassées des mouches, il jette dessus une pierre plate et en tue cinq cents. Alors il fait graver sur son sabre: «Le héros Nasnaï Bahadur, qui en tue cinq cents d'un coup.» Il continue son chemin et s'arrête dans une grande ville. Le roi, informé de l'arrivée d'un tel héros, lui donne sa fille en mariage pour le retenir auprès de lui. Peu de temps après, le roi dit à Nasnaï d'aller combattre un dragon qui ravage ses troupeaux. En entendant parler de dragon, Nasnaï est pris de coliques, et, la nuit venue, il s'enfuit pour mettre sa vie en sûreté. Il arrive dans une forêt et grimpe sur un arbre pour y dormir. Le lendemain, en se réveillant, il aperçoit le dragon au pied de l'arbre; il perd connaissance et tombe sur le dragon, qui est si épouvanté qu'il en meurt[156]. Nasnaï lui coupe la tête et va la porter au roi. Ensuite le roi envoie son gendre contre trois narts (sorte de géants ou d'ogres). Fort heureusement pour le «héros du Daghestan», les trois narts, qui se sont arrêtés sous l'arbre où Nasnaï s'est réfugié comme la première fois, se prennent de querelle et se tuent les uns les autres[157]. Nasnaï rapporte triomphalement leurs têtes et leurs dépouilles. Enfin le roi lui dit que le «roi infidèle» lui a déclaré la guerre et qu'il s'avance avec une armée innombrable pour cerner la ville. Nasnaï est obligé de se mettre à la tête des troupes du roi. A la vue des ennemis, il se sent fort mal à l'aise. Il ôte ses bottes, ses armes, ses habits, pour être plus léger à se sauver. L'armée, qui a reçu du roi l'ordre de se régler en tout sur Nasnaï, fait comme lui. Justement il vient à passer un chien affamé qui saisit une des bottes de Nasnaï et s'enfuit dans la direction de l'armée ennemie. Nasnaï court après lui, toute l'armée le suit. A la vue de ces hommes nus comme vers, les ennemis se disent que ce sont des diables et prennent la fuite. Nasnaï ramasse un grand butin et revient en triomphateur.
La collection mongole du Siddhi-Kür, qui dérive de récits indiens, contient un conte de ce genre (no 19): Un pauvre tisserand d'une ville du nord de l'Inde se présente un jour devant le roi et lui demande sa fille en mariage. Le roi, pour plaisanter, dit à la princesse de l'épouser. Naturellement la princesse se récrie, et comme le roi lui demande quel homme elle veut donc épouser, elle répond: «Un homme qui sache faire des bottes avec de la soie.» On examine les bottes du tisserand, et, à la grande surprise de tout le monde, on en tire de la soie. Le roi se dit que ce n'est pas un homme ordinaire et le garde provisoirement dans le palais; mais la reine n'est pas contente, et elle voudrait se débarrasser du prétendant. Elle lui demande de quelle façon il entend gagner la main de la princesse: par ses richesses ou par sa bravoure. L'autre répond: «Par ma bravoure.» Comme justement un prince ennemi marchait contre le roi, on envoie contre lui le tisserand. Celui-ci monte à cheval, mais, étant fort mauvais cavalier, il est emporté dans un bois. Il se raccroche aux branches d'un arbre; l'arbre est déraciné, et, le cheval portant notre homme au milieu de l'armée ennemie, le tronc d'arbre fait grand carnage, et les ennemis s'enfuient épouvantés[158]. Le tisserand est ensuite envoyé contre un grand et terrible renard, avec ordre d'en rapporter la peau. Il parcourt le pays sans rien rencontrer. En revenant, il s'aperçoit qu'il a laissé son arc en route. Il retourne sur ses pas et retrouve l'arc avec le renard tué à côté: en voulant ronger la corde de l'arc, le renard a fait partir la flèche. Enfin le roi ordonne au tisserand de lui ramener les «sept démons des Mongols» avec leurs chevaux. Comme provisions de voyage, la princesse lui donne sept morceaux de pain noir et sept de pain blanc. Le tisserand commence par le pain noir. Comme il est à manger, arrivent les démons qui, le voyant s'enfuir, le laissent aller et mangent son pain blanc. Aussitôt ils tombent tous morts, car le pain blanc était empoisonné. Le tisserand rapporte au roi leurs armes et leurs chevaux, et il épouse la princesse.
Dans le Cambodge, on a recueilli, indépendamment du petit conte déjà cité, un conte qui doit être rapproché des précédents (E. Aymonier, p. 19). Voici le résumé qu'en donne M. Aymonier: «Jadis un homme du nom de Kong, voyageant avec ses deux femmes, traversait un pays infesté de tigres. Attaqué par l'un de ces animaux féroces, il se blottit dans le creux d'un arbre, à demi mort de peur, tandis que ses deux femmes, abandonnées à elles-mêmes, parviennent à tuer le tigre. Kong alors sort de sa cachette, et, armé d'un bâton, frappe le cadavre. Aux reproches de ses femmes, il répond avec hauteur que jamais tigre n'a été tué par une femme. Ils emportent la bête. Les gens du pays s'extasient sur cet exploit, dont Kong s'attribue tout le mérite. Il donne une représentation de la lutte, bondit, gesticule, simule les coups portés, au grand ébahissement de la foule, qui, à partir de ce jour, ne l'appelle plus que Kong le Brave. Sa renommée se répand jusqu'au roi, qui le nomme général et l'envoie à la guerre. Kong est saisi d'effroi, mais il ne peut éluder l'ordre royal, et il est tenu de soutenir sa réputation. Ses femmes l'encouragent et lui offrent de l'accompagner. Il part enfin, monté sur le cou d'un éléphant. Ses femmes sont assises sur le bât, derrière lui. L'armée qu'il commande l'escorte, disposée selon les règles de la guerre. Arrivé en vue de l'ennemi, il commence à trembler de tous ses membres. L'éléphant croit que son conducteur l'excite (les cornacs font marcher les éléphants en les frappant à petits coups plus ou moins précipités derrière l'oreille) et il se lance en avant. A la vue de ce général qui fond droit sur elle, l'armée ennemie est prise de panique et se disperse de tous côtés. Kong le Brave se gonfle, se pavane devant ses troupes. Toutefois les sceptiques se doutent de la vérité en apercevant sur l'éléphant des preuves manifestes de la frayeur de leur général. Le roi le comble de faveurs, puis il lui ordonne de s'emparer d'un crocodile monstrueux, la terreur des bateliers. Kong se croit cette fois perdu sans ressource. Il se rend, suivi de ses serviteurs, sur le bord du fleuve où l'attend une foule immense. Désespéré, il se précipite dans l'eau. Le crocodile surpris fait un bond et s'engage par le milieu du corps entre deux branches rapprochées l'une de l'autre, qui se dressaient près de la rive. Kong, revenu sur l'eau, voit la bête qui ne peut ni avancer ni reculer. Il crie, il appelle; les gens accourent, et bientôt le pays est délivré du monstre. Ce haut fait ajoute encore à la réputation de Kong le Brave, et sa faveur auprès du roi augmente d'autant.»
Enfin, dans l'Inde, nous avons trouvé deux versions de ce conte. La première vient du Deccan (miss M. Frère, no 16): Un potier, un peu gris, prend, pendant un orage, un tigre pour son âne égaré. Il saute dessus, le bat et l'attache auprès de sa maison. De son côté, le tigre le prend pour un être terrible dont il a entendu prononcer le nom, et il n'ose faire de résistance. Voilà le potier, preneur de tigres, en grand renom dans toute la contrée. Le roi, dont le pays est envahi, lui donne son armée à conduire. Le potier, mauvais cavalier, se fait attacher par sa femme sur le cheval de guerre que le roi lui a envoyé. Le cheval, agacé de se sentir lié, prend le mors aux dents et emporte le potier dans le camp des ennemis, qui sont pris de panique et s'enfuient, laissant une lettre pour demander la paix.
La seconde version, beaucoup plus complète, a été recueillie dans le pays de Cachemire, de la bouche d'un mahométan (Indian Antiquary, octobre 1882, p. 282;—Steel et Temple, p. 89). Le héros est un tisserand, nommé Fatteh-Khan, un petit bout d'homme fort ridicule et dont tout le monde se moque. Un jour qu'il est à tisser, sa navette s'en va tuer un moustique qui s'est posé sur sa main gauche. Emerveillé de son adresse, Fatteh-Khan déclare à ses voisins qu'il entend désormais qu'on le respecte; il bat sa femme qui le traite d'imbécile, et se met en campagne avec sa navette et une grosse miche de pain. Il arrive dans une ville où un éléphant terrible tue chaque jour plusieurs habitants. Fatteh-Khan dit au roi qu'il ira combattre la bête; mais à peine voit-il l'éléphant courir sur lui, qu'il jette derrière lui sa navette et sa miche de pain et s'enfuit à toutes jambes. Or, la femme du petit tisserand, pour se venger de sa brutalité, avait empoisonné le pain, et, afin de dissimuler le poison, y avait mêlé des aromates. L'éléphant, sentant les aromates, ramasse le pain avec sa trompe et l'avale, sans ralentir sa course. Le petit tisserand, se voyant près d'être atteint, essaie de faire un circuit et se trouve face à face avec l'éléphant; mais, juste à ce moment, le poison fait son effet, et l'éléphant tombe raide mort. Tout le monde est bien étonné de l'issue de cette aventure et de la force du petit tisserand, qui d'une chiquenaude renverse un éléphant[159].—Le roi le nomme général en chef de son armée et bientôt l'envoie avec des troupes contre un tigre qui ravage le pays, lui promettant, s'il réussit dans cette expédition, la main de sa fille. A la vue du tigre, Fatteh-Khan décampe au plus vite et se réfugie sur un arbre, au pied duquel le tigre vient monter la garde. Fatteh-Khan reste sept jours et sept nuits sur son arbre; au bout de ce temps, il veut profiter, pour s'échapper, du moment où le tigre fait sa sieste. Mais, tandis qu'il descend, le tigre se réveille, et Fatteh-Khan n'a que le temps de se hisser sur une branche. Pendant qu'il exécute ce mouvement, son poignard sort de sa gaîne et va tomber juste dans la gueule du tigre, qui en meurt. Fatteh-Khan coupe la tête du monstre et va la présenter au roi; après quoi il épouse la princesse.—En dernier lieu, Fatteh-Khan reçoit l'ordre d'aller détruire l'armée d'un roi ennemi qui est venu établir son camp sous les murs de la ville. Cette fois, il se dit qu'il est perdu et qu'il faut gagner le large. La nuit venue, il se glisse à travers le camp ennemi, suivi de la princesse, sa femme, qui, d'après les instructions de Fatteh, porte sa vaisselle d'or. Ils ont déjà à moitié traversé le camp, lorsqu'un hanneton vient se jeter au nez de Fatteh-Khan. Celui-ci, épouvanté, rebrousse chemin, en criant à sa femme de courir. La princesse s'enfuit, elle aussi, laissant tomber par terre, avec un grand fracas, la vaisselle d'or. A ce bruit, les ennemis se croient attaqués, se lèvent à moitié endormis, au milieu de la nuit noire, et se jettent les uns sur les autres. Le matin, il n'en reste plus. Fatteh-Khan reçoit, en récompense de cette victoire, la moitié du royaume.
IX
L'OISEAU VERT
Il était une fois un jeune homme, fils de gens riches, qui aimait à se promener au bois. Un jour qu'il s'y promenait, il vit un bel oiseau vert; il se mit à sa poursuite, mais l'oiseau sautait de branche en branche, et il attira ainsi le jeune homme bien avant dans la forêt. Le jeune homme réussit pourtant à l'attraper vers le soir, et, comme il avait grand'faim, il s'assit sous un arbre pour manger quelques provisions qu'il avait emportées; puis il se remit en route, et marcha une partie de la nuit sans savoir où il allait. Enfin il aperçut une lumière, et, se dirigeant de ce côté, il arriva vers deux heures du matin près d'une maison; or cette maison était la demeure d'un ogre.
Le jeune homme frappa à la porte; une belle jeune fille vint lui ouvrir. «Je suis bien fatigué,» lui dit-il; «voulez-vous me recevoir?» La jeune fille répondit: «Mon père est un ogre; il va rentrer. Toute la nuit il est dehors, et il se repose pendant le jour.—Peu m'importe,» dit le jeune garçon, «pourvu que je puisse dormir.» La jeune fille le laissa donc entrer.
Bientôt après, l'ogre revint. «Je sens la chair de chrétien,» dit-il en entrant.—«Mon père, c'est un jeune homme, un beau jeune homme, qui sait très bien travailler en tous métiers.—C'est bien,» dit l'ogre.
A huit heures du matin, l'ogre appela le jeune homme et lui dit: «Tu vas me démêler tous ces écheveaux de fil; si tu n'as pas fini pour midi, je te mangerai.» Le pauvre garçon se mit à l'ouvrage, mais le fil était si emmêlé qu'il n'en pouvait venir à bout. Il commençait à se désespérer, quand il vit la fille de l'ogre entrer dans la chambre. «Eh bien!» dit-elle, «que vous a commandé mon père?—Il m'a commandé de lui démêler son fil, et je ne puis y parvenir: quand je le démêle par un bout, il s'emmêle par l'autre.» La jeune fille donna un petit coup de baguette, et le fil se trouva démêlé. A midi, l'ogre arriva. «As-tu fini ta besogne?—Oui.—Demain il faudra me trier toutes ces plumes, et si tu n'as pas fini pour midi, je te mangerai.»
Il y avait là des plumes d'oiseaux de toutes couleurs; le jeune homme essaya de les trier, mais il n'y pouvait réussir. Un peu avant midi, la fille de l'ogre entra. «Eh bien! que vous a commandé mon père?—Il m'a commandé de trier ces plumes, et je n'en puis venir à bout: quand j'en ai trié une partie, elles s'envolent et vont se mêler aux autres.» La jeune fille donna un petit coup de baguette, et voilà toutes les plumes triées. L'ogre étant arrivé, demanda au jeune homme: «As-tu fini ta besogne?—Oui.—C'est bien.»
Le lendemain, la fille de l'ogre vint encore trouver le jeune homme. «Eh bien!» dit-elle, «que vous a commandé mon père?—Il ne m'a rien commandé.—Alors, c'est qu'il veut vous manger.» Et elle lui proposa de s'enfuir avec elle. Ils partirent donc ensemble.
Après qu'ils eurent couru quelque temps, la jeune fille dit au jeune homme: «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.—Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le vent.—C'est mon père.» Aussitôt elle se changea en poirier, et changea le jeune homme en femme, qui abattait les poires avec un bâton. Quand l'ogre arriva près du poirier, il dit à la femme: «Vous n'avez pas vu passer un garçon et une fille?—Non, je n'ai vu personne.»
L'ogre s'en retourna, et, quand il fut à la maison, il dit à sa femme: «Je n'ai rien vu qu'un poirier et une femme qui abattait les poires avec un bâton.—Eh bien!» répondit l'ogresse, «le poirier c'était elle, et la femme c'était lui.—J'y retourne,» dit l'ogre.
Cependant les deux jeunes gens s'étaient remis à courir. «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.—Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le vent.—C'est mon père.» Aussitôt la jeune fille se changea en ermitage, et changea le jeune homme en ermite qui balayait les araignées dans la chapelle. L'ogre ne tarda pas à arriver. «N'avez-vous pas vu passer un garçon et une fille?» dit-il à l'ermite.—Non, je n'ai vu personne.»
L'ogre, de retour chez lui, dit à sa femme: «Je n'ai rien vu qu'un ermitage et un ermite qui balayait les araignées dans la chapelle.—Eh bien!» dit l'ogresse, «l'ermitage, c'était elle, et l'ermite, c'était lui.—Cette fois,» dit l'ogre, «je prendrai ce que je trouverai.» Et il se remit en marche.
La jeune fille dit au jeune homme: «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.—Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le vent.—C'est mon père.» Elle se changea en carpe, et changea le jeune homme en rivière. Lorsque l'ogre arriva, il voulut prendre la carpe, mais il fit le plongeon et se noya.
Le jeune homme emmena la jeune fille avec lui dans son pays et l'épousa.