REMARQUES

L'ensemble de notre conte a une grande analogie avec nos nos 46, Bénédicité, et 69, le Laboureur et son Valet. Voir les remarques de ces deux contes, qui présentent le thème de l'Homme fort d'une manière plus complète.

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On peut rapprocher de l'introduction de notre conte celle d'un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, no 68), et celle d'un conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, no 13).—Dans le conte grec, un démon déguisé se présente à un roi et lui promet qu'il aura plusieurs enfants, s'il consent à lui donner l'aîné.—Dans le conte italien, un prince sans enfants désire tant en avoir qu'il en accepterait du diable lui-même. Un étranger paraît et lui dit: «Promettez-moi de me donner un enfant, et moi je vous promets que dans un an vous en aurez deux.»

Comparer l'introduction de plusieurs des contes européens étudiés dans les remarques de notre no 12, le Prince et son Cheval (second groupe), (pp. 139-140).

Comparer aussi, dans ces mêmes remarques, l'introduction du conte swahili de l'île de Zanzibar (p. 145), à peu près identique à celle de notre conte, et l'introduction du conte indien du Kamaon (p. 149). Dans les remarques de notre no 5, les Fils du Pêcheur, comparer l'introduction du conte indien du Bengale de la collection Lal Behari Day (p. 80).

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Nous ne nous arrêterons plus ici que sur un détail de notre Fils du Diable. Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 288), Nesyta, jeune homme merveilleusement fort, entre au service du diable. Il délivre une pauvre âme, qui s'envole sous la forme d'une colombe blanche après lui avoir dit de demander au diable pour salaire un vieil habit qu'il verra pendu à un clou: les poches de cet habit sont toujours remplies d'or et d'argent. C'est là, comme on voit, le pendant de l'épisode de la culotte noire que la dame blanche dit au héros de notre conte de dérober au diable.—Ajoutons que, dans un conte westphalien appartenant à une autre famille (Kuhn, Westfælische Sagen, no 25), figure une vieille culotte, des poches de laquelle on peut tirer sans cesse de l'argent. Cette culotte vient également de chez le diable, et le héros l'a reçue comme salaire.

XV
LES DONS DES TROIS ANIMAUX

Il était une fois trois cordonniers, qui allaient de village en village. Passant un jour dans une forêt, ils virent trois chemins devant eux; le plus jeune prit le chemin du milieu, et ses compagnons ceux de droite et de gauche.

Au bout de quelque temps, celui qui avait pris le chemin du milieu rencontra un lion, un aigle et une fourmi, qui se disputaient un âne mort. Le jeune homme fit trois parts de l'âne et en donna une à chacun des animaux, puis il continua sa route.

Quand il se fut éloigné, le lion dit aux deux autres: «Nous avons été bien malhonnêtes de n'avoir pas remercié cet homme qui nous a fait si bien nos parts; nous devrions lui faire chacun un don.» Et il se mit à courir après lui pour le rejoindre.

Le jeune cordonnier fuyait à toutes jambes, car il croyait que le lion était en colère et qu'il voulait le dévorer. Lorsque le lion l'eut rattrapé, il lui dit: «Puisque tu nous as si bien servis, voici un poil de ma barbe: quand tu le tiendras dans ta main, tu pourras te changer en lion.» L'aigle vint ensuite et lui dit: «Voici une de mes plumes: quand tu la tiendras dans ta main, tu pourras te changer en aigle.» La fourmi étant arrivée, l'aigle et le lion lui dirent: «Et toi, que vas-tu donner à ce jeune homme?—Je n'en sais rien,» répondit-elle.—«Tu as six pattes,» dit le lion, «tandis que moi je n'en ai que quatre; donne-lui en une, il t'en restera encore cinq.» La fourmi donna donc une de ses pattes au cordonnier en lui disant: «Quand tu tiendras cette patte dans ta main, tu pourras te changer en fourmi.»

A l'instant même le jeune homme se changea en aigle pour éprouver si les trois animaux avaient dit vrai. Il arriva vers le soir dans un village et entra dans la cabane d'un berger pour y passer la nuit. Le berger lui dit: «Il y a près d'ici, dans un château, une princesse gardée par une bête à sept têtes et par un géant. Si vous pouvez la délivrer, le roi son père vous la donnera en mariage. Mais il faut que vous sachiez qu'il a déjà envoyé des armées pour tuer la bête, et qu'elles ont toutes été détruites.»

Le lendemain matin, le jeune homme s'en alla vers le château. Quand il fut auprès, il se changea en fourmi et monta contre le mur. Une fenêtre était entr'ouverte; il entra dans la chambre, après avoir repris sa première forme, et trouva la princesse. «Que venez-vous faire ici, mon ami?» lui dit-elle. «Comment avez-vous fait pour pénétrer dans ce château?» Le jeune homme répondit qu'il venait pour la délivrer. «Méfiez-vous,» dit la princesse, «vous ne réussirez pas. Beaucoup d'autres ont déjà tenté l'aventure; ils ont coupé jusqu'à six têtes à la bête, mais jamais ils n'ont pu abattre la dernière. Plus on lui en coupe, plus elle devient terrible, et si on ne parvient à lui couper la septième, les autres repoussent.»

Le jeune homme ne se laissa pas intimider; il alla se promener dans le jardin, et bientôt il se trouva en face de la bête à sept têtes, qui lui dit: «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.—Je viens pour te combattre.» La bête lui donna une épée, et le jeune homme se changea en lion. La bête faisait de grands sauts pour le fatiguer; cependant, au bout de deux heures, il lui coupa une tête. «Tu dois être las,» lui dit alors la bête, «moi aussi; remettons la partie à demain.»

Le jeune homme alla dire à la princesse qu'il avait déjà coupé une tête; elle en fut bien contente. Le lendemain il retourna au jardin, et la bête lui dit: «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.—Je viens pour te combattre.» La bête lui donna encore une épée, et, au bout de quatre heures de combat, le jeune homme lui coupa encore deux têtes. Puis il alla dire à la princesse qu'il y en avait déjà trois de coupées. «Tâche de les couper toutes,» lui dit la princesse. «Si tu ne parviens à abattre la septième, tu périras.»

Le jour suivant, il redescendit au jardin. «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.—Je viens pour te combattre.» Au bout de huit heures de combat, il coupa trois têtes à la bête et courut en informer la princesse. «Tâche de lui couper la dernière,» lui dit-elle, «puis fends cette tête avec précaution, et tu y trouveras trois œufs. Tu iras ensuite ouvrir la porte du géant et tu lui jetteras un des œufs au visage: aussitôt il tombera malade; tu lui en jetteras un autre, et il tombera mort. Tu lanceras le dernier contre un mur, et il en sortira un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, avec trois laquais: tu te trouveras auprès de moi dans ce carrosse, mais avec d'autres habits que ceux que tu portes en ce moment.»

Le jeune homme retourna dans le jardin. «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.—Je viens pour te combattre.» Ils combattirent pendant dix heures: la bête devenait de plus en plus terrible; enfin le jeune homme lui coupa la septième tête. Il la fendit en deux et y trouva trois œufs, comme l'avait dit la princesse; puis il alla frapper à la porte du géant. «Que viens-tu faire ici, poussière de mes mains, ombre de mes moustaches?» lui dit le géant. Le jeune homme, sans lui répondre, lui jeta un des œufs au visage, et le géant tomba malade; il lui en jeta un second, et le géant tomba mort. Il lança le troisième contre un mur, et aussitôt parut un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, avec trois laquais. La princesse était dans le carrosse, et le cordonnier s'y trouva près d'elle; elle lui donna un mouchoir dont les quatre coins étaient brodés d'or.

Toute la ville sut bientôt que la princesse était délivrée. Or il y avait là un jeune homme qui aimait la princesse et qui avait essayé de tuer la bête à sept têtes. Quand la princesse et le cordonnier s'embarquèrent pour se rendre chez le roi (car il fallait passer la mer), ce jeune homme partit avec eux.

Un jour, pendant la traversée, il dit au cordonnier: «Regarde donc dans l'eau le beau poisson que voilà.» Le cordonnier s'étant penché pour voir, l'autre le jeta dans la mer, où il fut avalé vivant par une baleine. Le jeune homme dit ensuite à la princesse: «Si tu ne dis pas que c'est moi qui t'ai délivrée, je te tuerai.» La jeune fille promit de faire ce qu'il exigeait d'elle. En arrivant chez le roi son père, elle lui dit que c'était ce jeune homme qui l'avait délivrée, et l'on décida que la noce se ferait dans trois jours.

Cependant il y avait sur un pont un mendiant qui jouait du violon. Les baleines aiment beaucoup la musique; celle qui avait avalé le cordonnier s'approcha pour entendre. Le mendiant lui dit: «Si tu veux me montrer la tête du cordonnier, je jouerai pendant un quart d'heure.—Je le veux bien,» répondit la baleine. Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta. «Tu as déjà fini?—Oui, mais si tu veux me le montrer jusqu'aux cuisses, je jouerai pendant une demi-heure.—Je ne demande pas mieux.» Au bout de la demi-heure, il s'arrêta. «Tu as déjà fini?—Oui, mais si tu veux me le montrer jusqu'aux genoux, je jouerai pendant trois quarts d'heure.—Je le veux bien.» Au bout des trois quarts d'heure: «Tu as déjà fini?—Oui, j'ai fini; il paraît que tu ne trouves pas le temps long. Si tu veux me montrer le cordonnier depuis la tête jusqu'aux pieds, je jouerai pendant une heure.—Volontiers,» dit la baleine. Et elle le montra tout entier au mendiant. Aussitôt le cordonnier se changea en aigle et s'envola. Le mendiant s'enfuit au plus vite, et il fit bien, car au même instant la baleine, furieuse de voir le cordonnier lui échapper, donna un coup de queue qui renversa le pont.

Le jour fixé pour les noces de la princesse, on devait habiller de neuf tous les mendiants et leur donner à boire et à manger. Le cordonnier vint au palais avec ses habits froissés et tout mouillés; il s'assit près du feu pour se sécher et tira de sa poche le mouchoir aux quatre coins brodés d'or, que lui avait donné la princesse. Une servante le vit et courut dire à sa maîtresse: «Je viens de voir un mendiant qui a un mouchoir aux quatre coins brodés d'or: ce mouchoir doit vous appartenir.» La princesse voulut voir le mendiant et reconnut son mouchoir; elle dit alors à son père que ce mendiant était le jeune homme qui avait tué la bête à sept têtes.

Le roi alla trouver celui qui devait épouser sa fille et lui dit: «Eh bien! mon gendre, voulez-vous venir voir si tout est prêt pour le feu d'artifice?—Volontiers,» répondit le jeune homme. Quand ils furent dans la chambre où se trouvaient les artifices, le roi y mit le feu, et le jeune homme fut étouffé.

La princesse se maria, comme on l'avait décidé, le troisième jour; mais ce fut avec le cordonnier.