REMARQUES
Ce conte a été apporté à Montiers-sur-Saulx par un jeune homme qui l'avait appris au régiment, comme le no 3.
Comparer, dans notre collection, le no 50, Fortuné.
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Les trois thèmes dont se compose notre conte,—partage fait par le héros entre plusieurs animaux et dons qui lui sont faits par eux; délivrance d'une princesse, prisonnière d'un géant ou d'un autre être malfaisant, et enfin délivrance du héros lui-même retenu captif au fond des eaux,—ces trois thèmes, à notre connaissance, ne se rencontrent pas souvent combinés dans un même récit. En revanche, dans les collections déjà publiées, ils se trouvent plusieurs fois isolément ou groupés par deux.
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Pour la réunion des trois thèmes, nous citerons d'abord un conte toscan (Gubernatis, Novelline di Santo-Stefano, no 23): Un jeune homme, envoyé par une princesse à la recherche de sa fille, qui a été enlevée par un magicien, rencontre sur son chemin un lion, un aigle et une fourmi qui ne peuvent s'entendre sur le partage d'un cheval mort. A leur prière, il fait les parts, et, en récompense, le lion lui donne la force de sept lions, l'aigle la force de sept aigles, la fourmi la force de sept fourmis. Grâce au don de l'aigle, le jeune homme prend son vol et arrive sur la tour où est retenue la princesse; le don de la fourmi lui permet de pénétrer dedans. Il demande à la princesse comment il pourra l'enlever au magicien. Elle lui dit qu'il faut déraciner un certain bois et dessécher une fontaine qui s'y trouve: au fond de cette fontaine il y a un aigle, dans l'aigle un œuf; si on jette l'œuf au front du magicien, celui-ci disparaîtra, ainsi que sa tour. Le jeune homme, avec la force de sept lions, déracine le bois et dessèche la fontaine; avec la force de sept aigles, il combat l'aigle. Quand il a l'œuf, il le jette au front du magicien, et aussitôt il se trouve seul avec la princesse dans une île déserte. Après un épisode dans lequel un marin enlève la princesse et se fait passer pour son libérateur, le héros épouse la princesse. Mais un jour, par suite d'un dernier enchantement du magicien, le jeune homme est englouti sous terre[196]. Alors la princesse jette au magicien une boule de cristal, et le magicien lui fait voir son mari; puis elle lui donne une boule d'argent, et le magicien approche d'elle le jeune homme; enfin une boule d'or, et le magicien le présente à la princesse sur la paume de sa main: aussitôt le jeune homme se transforme en aigle et s'envole.
Dans un conte écossais (Campbell, no 4, var. 1), les trois thèmes sont rangés différemment; le troisième est placé avant le second. Le héros a été promis par son père à une ondine. Il partage une proie entre un lion, un loup et un faucon, qui ici lui promettent simplement de venir à son aide en cas de besoin. Plus tard il sauve une princesse qui devait être livrée à un dragon, et il l'épouse. Dans la suite, l'ondine l'attire dans la mer. Sur le conseil d'un devin, la princesse s'assied sur le rivage et se met à jouer de la harpe. L'ondine, ravie de l'entendre, lui montre, pour qu'elle continue à jouer, d'abord la tête du jeune homme, puis peu à peu le jeune homme tout entier: celui-ci pense au faucon, et, métamorphosé aussitôt en faucon, il s'envole. (Ici nous avons la forme originale du passage de notre conte où intervient si bizarrement le mendiant qui joue du violon.) La princesse ayant été à son tour enlevée par l'ondine, son mari apprend du devin que, dans une certaine vallée, il y a un bœuf, dans le bœuf un bélier, dans le bélier une oie, dans l'oie un œuf où est l'âme de l'ondine. Avec l'aide des animaux reconnaissants et d'une loutre, il s'empare de l'âme de l'ondine. Celle-ci périt, et la princesse est délivrée.
Dans un conte allemand (Prœhle, I, no 6), les trois thèmes sont disposés de la même manière que dans notre conte et dans le conte toscan; mais le second de ces thèmes est altéré et le dernier absolument défiguré. On remarquera qu'ici le héros est jeté dans la mer par un rival, comme dans notre conte.
Les contes qui vont suivre ne renferment que deux des trois thèmes. Voici, par exemple, un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 5): Un prince, qui a été promis avant sa naissance à un drakos (sorte d'ogre), s'enfuit quand celui-ci somme le roi de tenir sa promesse. Le jeune homme rencontre un lion, un aigle et une fourmi, entre lesquels il partage une proie, et il reçoit d'eux le don de se transformer à volonté en lion, en aigle et en fourmi. Grâce à ce don, il conquiert la main d'une princesse. Mais un jour qu'il veut boire à une fontaine, le drakos surgit et l'avale. Alors, la princesse, femme du jeune homme, suspend des pommes au dessus de la fontaine: pour avoir ces pommes, le drakos montre à la princesse la tête de son mari; un autre jour, il lui fait voir le prince jusqu'à la ceinture; enfin, il le sort tout à fait de l'eau. Aussitôt le jeune homme se change en fourmi, puis en aigle, et s'envole.
L'introduction de ce conte,—la promesse au drakos,—est tout à fait analogue à l'introduction du conte écossais résumé plus haut. Nous la retrouverons encore dans d'autres contes. D'abord dans un conte allemand du Haut-Palatinat, résumé par M. R. Kœhler (Orient und Occident, II, p. 117-118). Là, le héros est promis à une ondine, comme dans le conte écossais. Les dons lui sont faits par un ours, un renard, un faucon et une fourmi, entre lesquels il a partagé un cheval, et, grâce à ces dons, il épouse une princesse. Plusieurs années après, il tombe au pouvoir de l'ondine. Pour le délivrer, sa femme prend le même moyen que la princesse du conte toscan et du conte grec: seulement, au lieu de boules ou de pommes, elle donne successivement à l'ondine trois bijoux d'or: un peigne, un anneau et une pantoufle.
Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 5e rapport, p. 36), où se trouvent aussi le partage et les dons des animaux, le héros est jeté du haut d'une falaise dans la mer par un ancien prétendant de la princesse, sa femme. Une sirène qui avait déjà manifesté son affection pour lui, quand il était tout enfant, s'empare de lui. La princesse ne figure pas dans la dernière partie de ce conte breton. Un jour, la sirène consent à élever le héros sur la paume de sa main au dessus des flots. Aussitôt il souhaite de devenir épervier et s'envole auprès de sa femme qui, le croyant mort, allait se marier avec le prince qui l'avait jeté à la mer.
Plusieurs contes,—recueillis dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 9), dans les Flandres (Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, no 20), en Allemagne (Wolf, p. 82), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, no 1), en Danemark (Grundtvig, II, p. 194), en Norwège (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 223), dans le pays basque (Webster, p. 80),—n'ont que les deux premiers thèmes: le partage, suivi des dons des animaux, et la délivrance d'une princesse prisonnière d'un être malfaisant.
Ces deux thèmes sont réunis à d'autres dans deux contes italiens de la Toscane et du Montferrat (Comparetti, nos 32 et 55), dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 19, p. 87) et dans un conte sicilien de la collection Pitrè (II, p. 215).
Enfin, le troisième de nos thèmes figure seul, avec l'introduction de certains des contes ci-dessus résumés, dans un conte originaire de la Haute-Lusace (Grimm, no 181). Là, un enfant a été promis par son père, sans que celui-ci s'en doutât, à l'ondine d'un étang. L'enfant grandit et il se marie. Un jour, il s'approche de l'étang; l'ondine l'y entraîne. Une bonne vieille donne à la femme du jeune homme un peigne d'or, et lui dit de le déposer sur le bord de l'étang. Une vague emporte le peigne, et la tête du jeune homme apparaît. Après que sa femme a déposé sur la rive une flûte d'or, il sort de l'eau jusqu'à mi-corps. Enfin elle apporte un rouet d'or, et son mari apparaît tout entier. Il saute sur le rivage et échappe à l'ondine. (Comparer un conte allemand de la collection Wolf, p. 377).—Cette troisième partie se trouve encore, mais rattachée à un autre conte, dans la collection de contes flamands de M. Deulin (II, p. 92): Le héros est entraîné par la Dame des Clairs au fond d'un lac. Sa femme erre le soir sur le bord du lac avec son petit enfant. Le petit ayant commencé à pleurer, elle lui donne pour l'apaiser une pomme d'or. La pomme roule dans l'eau: aussitôt la tête du héros apparaît. Une seconde pomme d'or roule encore dans le lac: le héros apparaît jusqu'à la ceinture. Une troisième est jetée dans les flots par l'enfant, et son père se montre tout entier. Sa femme lui lance ses tresses d'or; il les saisit et saute sur la rive.
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Au XVIIe siècle, un conte, formé, comme plusieurs des contes précédents, du premier et du troisième de nos thèmes, était recueilli par Straparola (no 9 de la traduction allemande des contes par Valentin Schmidt): Fortunio a quitté sa mère adoptive, qui l'a maudit eu formant le souhait qu'une sirène l'entraîne au fond des eaux. Sur son chemin, il partage un cerf entre un loup, un aigle et une fourmi, qui lui font chacun le don que l'on connaît. Fortunio arrive dans un pays où la main d'une princesse doit être accordée à celui qui sera vainqueur dans un tournoi. Il se change en aigle et pénètre dans la chambre de la princesse, qui lui donne de l'argent pour qu'il s'équipe et prenne part au tournoi. Trois jours de suite vainqueur, il épouse la princesse. Plus tard, il s'embarque pour chercher des aventures. Une sirène l'entraîne au fond de la mer.—La princesse, femme de Fortunio, s'embarque à son tour, avec son enfant, pour aller à la recherche de son mari. L'enfant pleure; la princesse lui donne une jolie pomme de cuivre. La sirène, ayant aperçu la pomme, prie la princesse de la lui donner: en échange, elle lui montrera Fortunio jusqu'à la poitrine. Ensuite, en échange d'une pomme d'argent, elle montre à la princesse son mari jusqu'aux genoux, et enfin, tout entier en échange d'une pomme d'or. Fortunio souhaite alors de devenir aigle et s'envole sur le vaisseau.
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Revenons sur un trait de notre conte, sur cet œuf que le héros a trouvé dans la septième tête de la bête et qu'il jette au front du géant pour le faire mourir. Dans un conte sicilien (Pitrè, II, p. 215), mentionné ci-dessus, Beppino partage un âne mort entre une fourmi, un aigle et un lion. Pour pénétrer dans le palais où sa femme est tenue emprisonnée par un magicien, il se change en aigle et en fourmi. Il combat un lion, le tue, l'ouvre: il en sort deux colombes. Beppino les saisit, en tire deux œufs et les brise sur le front du magicien, qui meurt.—Comparer un autre conte sicilien (no 6 de la collection Gonzenbach): Joseph, changé en lion, combat un dragon. Quand il l'a tué, il ouvre la septième tête, d'où sort un corbeau qui a un œuf dans le corps. Cet œuf, il le jette au front du géant qui garde la princesse, sa femme, et le géant périt.
Dans ces deux contes, ainsi que dans le nôtre et dans le conte toscan cité plus haut, l'idée première s'est obscurcie. Elle se retrouve sous sa forme complète dans plusieurs contes de ce type (dans le conte écossais, par exemple), et aussi dans d'autres. Ainsi, dans un conte lapon (Germania, année 1870), une femme qui a été enlevée par un géant lui demande où est sa vie. Il finit par le lui dire: dans une île au milieu de la mer il y a un tonneau; dans ce tonneau, une brebis; dans la brebis, une poule; dans la poule, un œuf, et dans l'œuf, sa vie. Grâce à l'aide de plusieurs animaux, le fils de la femme retenue prisonnière (d'ordinaire, c'est son prétendant ou son mari) parvient à s'emparer de l'œuf et fait ainsi mourir le géant.
Comparer, pour ce thème, un second conte écossais (Campbell, no 1); plusieurs contes bretons (no 5 de la collection A. Troude et G. Milin; 1er rapport de M. Luzel, p. 112; cf. 5e rapport, p. 13); des contes allemands (Müllenhoff, p. 404; Prœhle, I, no 6; Curtze, no 22); un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 33); un conte norvégien (Asbjœrnsen, I, no 6); deux contes islandais (Arnason, pp. 456 et 518); des contes russes (Gubernatis, Zoological Mythology, II, pp. 338 et 395; Dietrich, no 2); un conte lithuanien (Chodzko, p. 218); des contes italiens (Gubernatis, loc. cit., p. 314; Comparetti, nos 32 et 55); un conte portugais du Brésil (Roméro, no 1, etc.)
En Orient, nous pouvons rapprocher de cette partie de notre conte un conte des Tartares de la Sibérie méridionale (tribu des Barabines), recueilli par M. Radloff (IV, p. 88). Dans ce conte, une femme qui a été enlevée par Tasch-Kan feint de consentir à l'épouser et lui demande où se trouve son âme. «Je vais te le dire,» répond Tasch-Kan. «Sous sept grands peupliers il y a une fontaine d'or; il y vient boire sept marals (sorte de cerfs), parmi lesquels il y en a un dont le ventre traîne à terre; dans ce maral il y a une cassette d'or; dans cette cassette d'or, une cassette d'argent; dans la cassette d'argent, sept cailles; l'une a la tête d'or et le reste du corps d'argent. Cette caille, c'est ma vraie âme.» Le beau-frère de la femme a tout entendu. Il peut ainsi la délivrer.
Dans un conte arabe (Histoire de Seif-Ahnoulouk et de la Fille du Roi des Génies, faisant partie de certains manuscrits des Mille et une Nuits), un génie finit par dire à une jeune fille qu'il a enlevée où est son âme: elle est dans un passereau qui est enfermé dans une petite boîte; cette boîte se trouve dans sept autres; celles-ci, dans sept caisses; les caisses, dans un bloc de marbre au fond de la mer.
Un livre siamois (Bastian, die Vœlker des œstlichen Asiens, t. IV, 1868, p. 340) raconte que Thossakan, roi de Ceylan, pouvait, grâce à son art magique, faire sortir son âme de son corps et l'enfermer dans une boîte qu'il laissait dans sa maison pendant qu'il allait en guerre, ce qui le rendait invulnérable. Au moment de combattre le héros Rama, il confie la boîte à un ermite, et Rama voit avec étonnement que ses flèches atteignent Thossakan sans lui faire de blessures. Hanouman, le compagnon de Rama, qui se doute de la chose, consulte un devin, lequel découvre, par l'inspection des astres, où se trouve l'âme de Thossakan; Hanouman prend la forme de ce dernier et se rend auprès de l'ermite, à qui il redemande son âme. A peine a-t-il la boîte, qu'il s'élève en l'air en la pressant si fort entre ses mains qu'il l'écrase, et Thossakan meurt.
Le même thème se retrouve dans une légende historique, se rattachant à l'origine de la ville de Ghilghit, dans le Dardistan[197]. Dans cette légende, recueillie par M. Leitner (The Languages and Races of Dardistan, III, p. 8), la fille du roi Shiribadatt, éprise d'un jeune homme nommé Azru, l'épouse secrètement, après s'être obligée par le plus grand des serments à l'aider dans toutes ses entreprises. Alors Azru dit à la princesse qu'il est venu pour faire mourir le roi et que c'est elle qui devra le tuer. D'abord elle s'y refuse; puis, liée par son serment, elle finit par consentir à demander au roi où est son âme. «Vous n'aurez,» lui dit Azru, «qu'à refuser toute nourriture pendant trois ou quatre jours; votre père vous demandera la raison de cette conduite, et vous lui répondrez: Mon père, vous êtes souvent loin de moi pendant plusieurs jours de suite: j'ai peur qu'il ne vous arrive malheur. Rassurez-moi en me faisant connaître où est votre âme et en me montrant que votre vie est en sûreté.» La princesse se conforme à ces instructions, et, à la fin, le roi lui dit de ne pas se tourmenter: son âme est dans les neiges, et il ne peut périr que par le feu. Azru trouve moyen de le faire ainsi périr.—Il y a dans cette fin, comme on voit, un obscurcissement de l'idée première.
Dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 191), la «destinée» d'un ogre est dans un œuf, l'œuf dans un pigeon, le pigeon dans une chamelle, la chamelle dans la mer.
Arrivons à l'Inde. Dans un livre hindoustani (Garcin de Tassy, Histoire de la Littérature hindouie et hindoustanie, t. II, p. 557), un prince «éventre avec son poignard un poisson dans lequel un div (espèce d'ogre) avait caché son âme».
Nous pouvons également citer plusieurs contes populaires recueillis dans diverses parties de l'Inde. D'abord un conte du Deccan (miss Frere, p. 13): Une princesse, retenue prisonnière par un magicien qui veut l'épouser, obtient de lui par de belles paroles qu'il lui dise s'il est ou non immortel. «Je ne suis pas comme les autres,» dit-il. «Loin, bien loin d'ici, il y a une contrée sauvage couverte d'épais fourrés. Au milieu de ces fourrés s'élève un cercle de palmiers, et, au centre de ce cercle, se trouvent six jarres pleines d'eau, placées l'une sur l'autre: sous la sixième est une petite cage, qui contient un petit perroquet vert, et, si le perroquet est tué, je dois mourir. Mais il n'est pas possible que personne prenne jamais ce perroquet; car, par mes ordres, des milliers de génies entourent les palmiers et tuent tous ceux qui en approchent.»
Voici maintenant un conte recueilli dans le Kamaon, près de l'Himalaya (Minaef, no 10): Un fakir, très versé dans la magie, a enlevé une princesse, belle-fille d'un roi, au moment où elle entrait dans son ermitage pour lui apporter à manger: par un tour de son art, ermitage et princesse ont été transportés au bord de la septième mer. Le mari de la princesse et les six autres fils du roi sont allés successivement à la recherche de la princesse, mais, à peine arrivés en présence du fakir, ils ont tous été changés en arbres par celui-ci. Il ne reste plus qu'un fils de ces princes, qu'on a eu bien de la peine à élever jusqu'à l'âge de douze ans. Un jour, continue le conte kamaonien, le jeune garçon demanda à son grand-père où étaient les sept princes, son père et ses oncles. Le roi lui répondit: «Le jour où tu es venu au monde, il leur est arrivé un grand malheur. Ils sont devenus des arbres, là-bas, au bord de la septième mer, et ta tante a été emmenée au même endroit par un fakir.» Le jeune prince se mit en route et il arriva chez sa tante pendant l'absence du fakir. Avant de la quitter, il lui dit: «Demande au fakir où est son souffle.» Le fakir, étant revenu à la maison, remarqua que la princesse ne disait rien. Il lui demanda ce qu'elle avait. La princesse répondit: «Tu es fakir et moi princesse. Quand tu seras mort, que ferai-je dans cette forêt?—Je ne mourrai jamais,» dit le fakir; «je suis immortel.» Et il ajouta: «Au bord de la sixième mer, il y a un palais sous lequel se trouve un dharmasâlâ (hospice pour les pèlerins), et, plus bas encore, sous terre, il y a une cage de fer, dans laquelle se trouve un perroquet. C'est seulement si l'on tue ce perroquet que je mourrai.» La princesse ayant rapporté à son neveu ce que le fakir avait dit, le jeune prince se rendit sur le bord de la sixième mer. Il y avait là, dans une ville, un roi qui avait une fille à marier et qui ne trouvait pas de gendre. Un pâtre qui faisait paître les vaches et les buffles, ayant vu passer le prince, dit au roi qu'il venait d'arriver dans la ville un beau jeune homme, digne d'épouser la princesse. Le roi fit rassembler tous ceux qui étaient nouvellement arrivés dans la ville; ils se présentèrent tous devant le roi, et «le cœur de la princesse s'arrêta sur le jeune prince». Alors le roi fit baigner, raser, habiller le jeune homme, et on célébra les noces. Un jour, le prince dit au roi qu'il avait une demande à lui adresser, et il le pria de lui donner le palais bâti sur le bord de la sixième mer. L'ayant obtenu, il envoya des ouvriers pour l'abattre; il fit aussi démolir le dharmasâlâ, sous lequel on trouva la cage avec le perroquet. Il coupa au perroquet les ailes et les pattes; aussitôt le fakir se sentit comme brûlé. «Qui est mon ennemi?» cria-t-il. Le prince alla trouver le fakir en emportant la cage avec le perroquet et dit au fakir: «Transforme ces arbres en hommes.» Le fakir souffla sur les arbres, et ils redevinrent des hommes. Puis il dit au jeune prince: «De grâce, si tu veux me tuer, fais-le vite, pourvu que tu m'enterres.» Le jeune prince tua le perroquet, et le fakir mourut, et on l'enterra selon les rites funéraires.
Un épisode du même genre se trouve encore dans un autre conte indien, recueilli dans le Bengale (Indian Antiquary, 1872, p. 115 seq.) et dont nous ferons connaître l'ensemble dans les remarques de notre no 19, le Petit Bossu: Un prince arrive dans une ville où tout est couvert d'ossements humains. Il entre dans une des maisons et y voit une femme étendue morte sur un lit: près d'elle il y a, d'un côté, une baguette d'or; de l'autre, une baguette d'argent. Le prince prend ces baguettes et touche par hasard le cadavre de la femme avec la baguette d'or: aussitôt elle fait un mouvement et se réveille. «Qui êtes-vous?» s'écrie-t-elle en voyant le jeune homme, «et pourquoi êtes-vous venu ici? Vous êtes dans une ville de râkshasas (mauvais génies), qui vous tueront et vous mangeront.» Le prince lui fait connaître le motif de son voyage. Quand les râkshasas sont au moment de revenir, elle lui dit de la toucher avec la baguette d'argent, et elle redevient comme morte. Alors il se cache, ainsi que la femme le lui a recommandé, sous une grande chaudière. Les râkshasas, à leur retour, rendent la vie à la femme, et celle-ci leur fait la cuisine.—Après leur départ, le jeune homme dit à la femme qu'il faut savoir du plus vieux des râkshasas comment ils peuvent être exterminés; voici comment elle s'y prendra: quand elle lavera les pieds du râkshasa, elle se mettra à pleurer, et, quand il lui demandera pourquoi, elle dira: «Vous êtes maintenant bien vieux et vous mourrez bientôt: que deviendrai-je alors? les autres râkshasas me tueront et me mangeront. Voilà pourquoi je pleure.» Elle fera alors bien attention à ce qu'il répondra.—La femme ayant suivi ces instructions, le vieux râkshasa lui dit: «Il est impossible que nous mourions. Votre père a un certain étang; au milieu de cet étang se trouve une colonne de cristal avec un grand couteau et une coloquinte. Or, dans un certain pays, il y a un roi, et ce roi a une reine nommée Duhâ, et cette reine a un fils boiteux: si ce fils venait ici, qu'il plongeât dans l'étang, les yeux couverts de sept voiles, et que, dès le premier plongeon, il retirât la colonne de cristal; puis, qu'il coupât d'un seul coup cette colonne, alors il trouverait au milieu la coloquinte, et dans la coloquinte deux abeilles. Si quelqu'un, s'étant couvert les mains de cendres, pouvait réussir à saisir les deux abeilles au moment où elles s'envoleraient et à les écraser, nous mourrions tous; mais si une seule goutte de leur sang tombait par terre, nous deviendrions deux fois plus nombreux que nous ne l'étions auparavant.» La femme répond qu'elle est rassurée: jamais le fils de la reine Duhâ ne pourra pénétrer jusqu'ici.—Avec l'aide de la femme, le prince, qui est le fils de la reine Duhâ, parvient à tuer les abeilles, et tous les râkshasas périssent.
Ce thème revêt à peu près la même forme dans deux autres contes indiens. Le premier a été également recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, no 4). Jeune fille étendue sur un lit comme morte, ressuscitée au moyen d'une baguette d'or, puis replongée dans son sommeil au moyen d'une baguette d'argent; scène d'attendrissement pour extorquer à la vieille râkshasi le secret d'où dépend la vie de celle-ci; moyen très compliqué pour arriver à trouver et à détruire les deux abeilles où est cachée l'âme de la râkshasi, tout est identique. L'autre conte indien (Calcutta Review, t. LI [1870], p. 124) offre également dans un de ses épisodes une grande ressemblance avec ce même passage; il n'en diffère guère que par la manière plus simple de tuer le géant.—Comparer encore un épisode d'un conte indien du Pandjab (conte du Prince Cœur-de-Lion, Indian Antiquary, août 1881, p. 230;—Steel et Temple, no 5), dont nous avons résumé l'ensemble dans les remarques de notre no 1, Jean de l'Ours (pp. 25, 26).
Dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, no 24), la fille du démon dit au prince qui l'a réveillée de son sommeil magique, que son père ne peut être tué: «De l'autre côté de la mer, il y a un grand arbre; sur cet arbre, un nid; dans le nid, une maina (sorte d'oiseau). Ce n'est que si l'on tue cette maina que mon père peut mourir. Et si, en tuant l'oiseau, on laissait tomber de son sang par terre, il en naîtrait cent démons. Voilà pourquoi mon père ne peut être tué.»
Dans le vieux conte égyptien des Deux Frères, dont nous avons parlé dans notre introduction, Bitiou enchante son cœur et le place sur la fleur d'un acacia. Il révèle ce secret à sa femme, qui le trahit. On coupe l'acacia, le cœur tombe par terre, et Bitiou meurt.
XVI
LA FILLE DU MEUNIER
Un jour, un meunier et sa femme étaient allés à la noce. Leur fille, restée seule au moulin, alla chercher sa cousine pour venir coucher avec elle. Pendant qu'elles disaient leurs prières, la cousine aperçut deux hommes sous le lit. «Tiens!» pensa-t-elle, «ma cousine vient me chercher pour coucher avec elle, et il y a quelqu'un sous son lit.» Puis elle dit tout haut: «Ma cousine, je vais aller mettre ma chemise, que j'ai oubliée chez nous.—Je peux bien vous en prêter une des miennes.—Merci, ma cousine; je n'aime pas à mettre les chemises des autres.—Revenez donc bientôt.—Oui, ma cousine.»
La fille du meunier l'attendit longtemps. Enfin, ne la voyant pas revenir, elle se décida à se coucher. Tout à coup les deux voleurs sortirent de dessous le lit en criant: «La bourse ou la vie!—Nous n'avons point d'argent,» dit la jeune fille, «mais nous avons du grain: prenez-en autant que vous voudrez.» Ils montèrent au grenier. Comme il n'y avait pas de cordes aux sacs, la jeune fille leur dit d'aller au jardin chercher de l'osier pour les lier, et, quand ils furent sortis, elle ferma la porte.
Les voleurs avaient une main de gloire[198], mais la jeune fille ayant eu soin de pousser le verrou, ils ne purent rentrer. «Ouvrez-nous,» lui crièrent-ils.—Passez-moi d'abord votre main de gloire par la chatière.» L'un des voleurs la passa, et, tandis qu'il avait la main sous la porte, la jeune fille la lui coupa d'un coup de hache. Aussitôt les deux compagnons prirent la fuite.
Au point du jour, on entendit le violon: c'était les gens de la noce qui revenaient. Le meunier et sa femme étant rentrés au logis, la jeune fille ne leur dit rien de ce qui lui était arrivé.
Quelque temps après, le voleur dont la main avait été coupée se présenta pour demander la jeune fille en mariage. Il s'était fait faire une main de bois, qu'il avait soin de tenir toujours gantée; il se disait le fils de M. Bertrand, qui était un homme considéré dans le pays: aussi les parents de la jeune fille furent-ils très flattés de sa demande.
Le voleur dit un jour à la jeune fille: «Venez donc voir mon beau château au coin du petit bois.—J'irai ce soir,» répondit-elle, mais elle resta à la maison. Quand le voleur revint, il lui dit: «Vous n'êtes pas venue au château; vous m'avez manqué de parole.—Que voulez-vous?» répondit-elle, «je n'ai pu y aller; j'irai demain... Mais pourquoi portez-vous toujours un gant?—C'est que je me suis fait mal à la main,» dit le voleur.
Le lendemain, la jeune fille monta en voiture avec un cocher et un laquais. Au coin du petit bois, elle vit une maison d'apparence misérable. «Voilà,» dit-elle, «une triste maison. Restez ici, mon cocher, mon laquais; je vais voir ce que c'est.» Elle alla donc seule vers la maison et aperçut en y entrant sa cousine, que le voleur égorgeait. «Pour Dieu! pour Dieu!» criait-elle, «laissez-moi la vie! jamais je ne dirai à ma cousine qui vous êtes.—Non, non! qu'elle vienne, et elle en verra bien d'autres!» La fille du meunier, qui était entrée sans être remarquée, se hâta de sortir en emportant le bras de sa cousine que le voleur venait de couper. Il y avait sous la table une trentaine de gens ivres, mais personne ne la vit.
«Mon cocher, mon laquais,» dit la jeune fille, «fuyons d'ici; c'est un repaire de voleurs.» De retour au moulin, elle raconta ce qu'elle avait vu. Comme le prétendu devait venir le soir même, on appela les gendarmes, on les habilla en bourgeois et on les fit passer pour des amis de la maison.
En arrivant, le voleur dit à la jeune fille: «Vous m'avez encore manqué de parole; vous n'êtes pas venue voir mon château.—C'est que j'ai eu autre chose à faire,» répondit-elle. Vers la fin du repas, le voleur lui dit: «Entre la poire et la pomme, il est d'usage que chacun conte son histoire: mademoiselle, contez-nous donc quelque chose.—Je ne sais rien,» dit-elle, «contez vous-même.—Mademoiselle, à vous l'honneur de commencer.—Eh bien! je vais vous raconter un rêve que j'ai fait. Tous songes sont mensonges; mon bon ami, vous ne vous en fâcherez pas.—Non, mademoiselle.»
«Je rêvais donc que vous m'aviez invitée à venir voir votre château. J'étais partie en voiture avec mon cocher et mon laquais. Au coin du petit bois, je vis une maison d'apparence misérable. Je dis alors à mon cocher et à mon laquais de m'attendre, et j'entrai seule dans la maison. J'aperçus mon bon ami qui tuait ma cousine. Tous songes sont mensonges; mon bon ami, ne vous en fâchez pas.—Non, mademoiselle.—Pour Dieu! pour Dieu!» criait-elle, «laissez-moi la vie! jamais je ne dirai à ma cousine qui vous êtes.—Non, non, qu'elle vienne, et elle en verra bien d'autres!» Je ramassai le bras de ma cousine que mon bon ami venait de couper, et je m'enfuis. Messieurs, voici le bras de ma cousine.»
Les gendarmes saisirent le voleur, et on le mit à mort, ainsi que toute sa bande.