REMARQUES

Nous avons entendu raconter, toujours à Montiers-sur-Saulx, une variante, la Fille du Notaire. L'introduction est analogue à celle de la Fille du Meunier, mais la suite, à partir du moment où le voleur se présente comme prétendant, est différente. Le voleur épouse la jeune fille; puis il l'emmène dans un bois, où il se consulte avec ses compagnons sur la manière dont il la fera mourir. La jeune femme est attachée à un arbre et accablée de coups. Les voleurs s'étant éloignés pendant quelque temps, elle leur échappe, grâce à un charbonnier, qui la cache dans un de ses sacs. (Nos notes sont beaucoup trop incomplètes pour que nous puissions donner les détails de cette partie du conte.)—Dans une autre variante, également de Montiers, le père de la jeune fille passe au moment où elle va être égorgée, et, profitant de l'absence momentanée du brigand, il la met dans un des paniers de son âne.


Il est remarquable que l'introduction commune à la Fille du Meunier et à ses variantes ne se retrouve guère que dans les contes du type particulier de ces variantes (ceux où l'héroïne est, non pas simplement fiancée, mais mariée au brigand). Passons rapidement ces contes en revue.

L'introduction d'un conte allemand (Prœhle, II, no 31) est très voisine de celle de nos contes lorrains: La plus jeune fille d'un roi est restée seule pour garder la maison (sic), pendant que son père et ses sœurs sont en voyage. Une jeune bergère doit venir coucher toutes les nuits dans sa chambre, afin qu'elle n'ait pas peur. Un soir, la bergère, avant de se coucher, aperçoit sous le lit de la princesse un homme au visage noirci. Elle dit à la princesse qu'elle a oublié quelque chose chez elle et s'enfuit sous prétexte de l'aller chercher. Alors l'homme, qui est un chef de brigands, sort de dessous le lit, et oblige la princesse à lui montrer où sont tous les trésors du château. Il prend un sac d'or qu'il emporte en ordonnant à la princesse de laisser la porte ouverte. Elle la ferme. Le brigand et sa bande font un trou dans la muraille; mais, à mesure qu'ils passent, la princesse leur abat la tête d'un coup de sabre. Quand c'est le tour du chef, elle frappe trop tôt, et il en est quitte pour une blessure. Il se déguise en comte et obtient la main de la princesse. Il l'emmène et la tue.—Cette fin est complètement altérée. Celle d'un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 62) l'est aussi, mais beaucoup moins. Dans ce conte breton, où nous retrouvons la «cousine» du conte lorrain, le voleur, après avoir épousé la jeune fille, l'emmène dans un bois; il lui rappelle la nuit où elle lui a coupé la main, et lui dit qu'il va se venger; mais la jeune femme trouve moyen de lui faire détourner la tête, et le tue.—Dans un conte toscan (Comparetti, no 1, p. 2), le voleur se fait reconnaître de la jeune fille, après le mariage, en lui disant de lui tirer son gant. Il la laisse dans une auberge, d'où elle s'échappe, et le conte s'égare ensuite dans des aventures qui n'ont plus aucun rapport avec notre thème.

Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 9), la dernière partie est plus complète; l'introduction est toujours dans le genre de celle des contes précédents: Douze brigands se glissent l'un après l'autre dans une maison par un trou qu'ils ont creusé sous le mur. Mais, comme dans le conte allemand, à mesure qu'ils passent, la fille de la maison leur coupe la tête. Le dernier des brigands se doute du sort qui l'attend: il retire brusquement la tête, mais non sans que la jeune fille en ait coupé la moitié. Il se présente ensuite comme prétendant à la main de la jeune fille; celle-ci est forcée par ses parents de l'épouser. Emmenée par le brigand dans sa maison, elle s'en échappe, quand elle voit qu'elle va être égorgée. Les brigands se mettent à sa poursuite, et elle grimpe sur un arbre. En passant sous cet arbre, un des brigands la blesse au pied; sans le savoir, avec sa longue pique. Le sang coule, et, comme la nuit noire est arrivée, le brigand croit que ce sont des gouttes de pluie. Rentré à la maison, il voit qu'il est couvert de sang. Aussi, le lendemain, la bande recommence à chercher la jeune femme. Celle-ci a rencontré un homme qui conduisait une charrette chargée d'écorces d'arbres, et l'homme l'a cachée sous ces écorces. Arrivent les brigands; ils arrêtent la charrette et se mettent à jeter les écorces par terre, pour voir si la jeune femme ne serait pas dessous, mais ils se lassent bientôt, et s'en vont sans avoir été jusqu'au fond. La jeune femme revient dans la maison de ses parents, et, le brigand s'étant présenté, on le met à mort. (Le voiturier avec sa charrette chargée d'écorces correspond, comme on voit, dans ce récit, au charbonnier avec ses sacs de notre première variante.)—Un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 22), dont l'introduction offre une grande ressemblance avec celle du conte lithuanien, a cela de particulier que l'héroïne est, comme dans notre conte, une «fille de meunier». Le corps du récit se rapproche beaucoup aussi du conte lithuanien. Ainsi, la fille du meunier, qui s'est enfuie avec une vieille femme de chez les voleurs, grimpe, avec cette vieille, sur un arbre. Les voleurs s'étant arrêtés dessous, elles sont prises d'une telle frayeur, qu'une sueur d'angoisse tombe à grosses gouttes sur les voleurs. Ces derniers, s'imaginant qu'il commence à pleuvoir, s'en retournent chez eux. (Comparer, dans le conte lithuanien, le sang qui coule.) Arrivées dans un village voisin, les deux femmes racontent leur histoire. On cerne les voleurs et on les tue.

Les trois contes suivants (deux contes siciliens et un conte toscan) sont, pour l'introduction, plus ou moins altérés; mais ils ont une dernière partie qui n'existe pas dans les précédents. Dans le premier conte sicilien (Gonzenbach, no 10), les trois filles d'un marchand restent seules pendant l'absence de leur père. Les aînées donnent l'hospitalité à un prétendu mendiant, malgré Maria, la plus jeune. La nuit, le mendiant ouvre la porte de la boutique, pour y introduire ses camarades les voleurs. Maria va, par une porte de derrière, prévenir la police, et le faux mendiant est pris. Quelque temps après, le chef des voleurs, se donnant pour un baron, demande et obtient la main de Maria. Après les noces, il l'emmène, et, arrivé dans une campagne déserte, il l'attache à un arbre et la frappe à coups redoublés; puis il s'éloigne pour aller chercher ses compagnons. Viennent à passer un paysan et sa femme, qui portent au marché des balles de coton. Ils la cachent dans une de ces balles et la chargent sur un de leurs ânes. (C'est tout à fait le pendant des sacs de charbon de la variante lorraine.) Les voleurs les rejoignent bientôt, et, pour s'assurer si Maria ne serait pas dans une des balles, le chef y enfonce son épée à plusieurs reprises; mais Maria ne pousse pas un cri, et l'épée, qui s'est teinte de son sang, ressort de la balle de coton parfaitement nette. Plus tard, un roi prend Maria pour femme. Le voleur s'introduit dans le palais, met sur l'oreiller du roi un papier magique qui plonge dans un profond sommeil le roi et tous ses gens, et il saisit Maria pour aller la jeter dans une chaudière d'huile bouillante. Maria obtient d'aller chercher son rosaire; elle entre dans la chambre du roi, l'appelle, le secoue; le papier magique tombe, et toute la maison se réveille. C'est le voleur qui est jeté dans la chaudière.—Les balles de coton, les coups d'épée, le roi endormi (mais ici par un simple narcotique) se retrouvent dans le conte toscan (Imbriani, Novellaja Fiorentina, no 17).—Le second conte sicilien (Pitrè, no 115) a sa physionomie propre: Une jeune fille s'est introduite chez des voleurs et a puisé dans leurs trésors. Un beau jour, elle est prise sur le fait. Les voleurs l'attachent à un arbre dans la campagne et vont chercher du bois pour la faire bouillir dans une chaudière. Pendant leur absence, passe un vieillard avec un âne et ses paniers, remplis de coton, il cache la jeune fille dans un des deux paniers. (Comparer la seconde variante de Montiers.) Les voleurs, les ayant rejoints, enfoncent leurs couteaux dans les paniers de l'âne, mais les voyant sortir nets, ils s'éloignent. Le vieillard donne à la jeune fille un palais qui, à son commandement, sort de terre, en face du palais du roi, et lui dit qu'il est saint Joseph; il lui recommande de ne pas oublier de dire ses prières, autrement il la livrera aux voleurs. Bientôt, la jeune fille épouse le roi. Le soir des noces, elle oublie de dire ses prières. Les voleurs arrivent, envoient une vieille mettre un certain papier sous l'oreiller du roi, qui ne peut plus se réveiller, et se saisissent de la jeune fille. Mais saint Joseph, qu'elle invoque, la délivre.

Trois contes, un conte grec moderne de l'île de Chypre et deux contes allemands de la Souabe, qui n'ont pas l'introduction que nous venons d'étudier, présentent une curieuse combinaison des autres thèmes avec le thème de la Barbe-Bleue. Dans le premier conte souabe (Meier, no 63), un meunier a trois filles. Un chef de voleurs, qui s'est déguisé en grand seigneur, épouse l'aînée et l'emmène dans son château. Il lui défend d'entrer dans une certaine chambre, et lui donne un œuf qu'elle doit conserver pendant qu'il est en voyage. La jeune femme ouvre la porte de la chambre défendue et y voit un cadavre et du sang. L'œuf échappe de sa main, et elle ne peut le présenter à son mari, quand celui-ci est de retour. Le voleur la tue. Il prend ensuite un autre déguisement et épouse la seconde fille du meunier, à laquelle il arrive la même aventure qu'à son aînée. La plus jeune, que le voleur épouse aussi, a eu soin, avant d'entrer dans la chambre défendue, de mettre l'œuf en lieu sûr; elle peut donc le présenter au voleur. Elle montre à celui-ci une prétendue lettre qui lui annonce que son père le meunier est malade, et demande au voleur de la conduire le voir. Quand ils sont au moulin, on arrête le voleur et on le met à mort. Un jour, la fille du meunier tombe entre les mains des camarades du voleur; ils l'attachent à un arbre, en attendant qu'ils la jettent dans une chaudière de poix bouillante. Pendant qu'ils sont allés chercher du bois, une vieille femme la délivre et un charretier la cache sous une auge qui est emboîtée dans plusieurs autres. Les voleurs arrivent et soulèvent successivement toutes les auges, excepté la dernière, pensant qu'elle ne peut être dessous. Enfin ils sont pris et exécutés. (Comparer le second conte souabe, p. 371 de la collection Birlinger.)—Le conte grec moderne (E. Legrand, p. 115) a pris une couleur fantastique. La fille d'un bûcheron a épousé un marchand, qui lui donne les cent clefs de sa maison, en lui défendant d'ouvrir une certaine chambre. Elle l'ouvre un jour, et voit par une fenêtre son mari qui se change en ogre à trois yeux et se met à dévorer un cadavre. Pour la punir de sa désobéissance, l'ogre veut la faire rôtir à la broche. Elle s'échappe, et le chamelier du roi la cache dans une des balles de coton que portent ses chameaux. L'ogre, étant arrivé, enfonce dans chaque balle sa broche rougie au feu, mais sans rien découvrir. La jeune femme ensuite épouse le fils du roi. Elle se tient cachée dans une tour. L'ogre parvient à s'y introduire pendant la nuit, et il jette de la «poussière de cadavre» sur le prince, afin qu'il ne se réveille pas. Puis il prend la jeune femme pour la manger. Sur l'escalier, où elle avait fait répandre des pois chiches, elle pousse l'ogre, qui perd pied et roule dans une fosse, où un lion et un tigre le dévorent.

Un conte portugais (Braga, no 42), qui présente aussi, mais sous une forme altérée, l'épisode de la Barbe-Bleue, a l'introduction qui faisait défaut aux trois contes précédents. Cette introduction débute presque comme celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, no 10), cité plus haut; nous y retrouvons le prétendu mendiant à qui les deux filles aînées d'un marchand donnent l'hospitalité, malgré la plus jeune. Ici, le voleur a une «main de mort», qu'il allume pour maintenir les jeunes filles dans le sommeil. Après que la plus jeune a barricadé la porte pour l'empêcher de rentrer, il lui demande de lui rendre sa «main de mort», qu'il a laissée dans la maison. Elle lui dit alors de passer la main par un trou de la porte, et la lui abat d'un coup d'épée.

Ce passage du conte portugais peut servir à expliquer le passage correspondant du conte lorrain où il est question de la «main de gloire». La «main de gloire», qu'ont les voleurs dans notre conte, et qui, du reste, n'y joue aucun rôle actif, est identique à la «main de mort» du conte portugais. D'après M. F. Liebrecht (Heidelberger Jahrbücher, 1868, p. 86), la «main de gloire» est formée de la main desséchée d'un voleur pendu, dans laquelle on place une chandelle faite de graisse humaine et d'autres ingrédients. La vertu de ce talisman, c'est de priver de leurs mouvements les personnes qui se trouvent dans le voisinage, ou de les plonger dans un profond sommeil.—On peut lire, à ce sujet, une curieuse citation des anciennes coutumes de la ville de Bordeaux dans le Magasin pittoresque, t. XXXIV (1866), p. 37. Voir aussi divers détails dans W. Henderson: Notes on the Folklore of the Northern Counties of England and the Borders (nouvelle édition, Londres, 1879, pp. 239-240). Le Folklore Record (vol. III, 1881, p. 297) signale l'existence de cette idée superstitieuse dans un conte toscan.

Nous ferons remarquer que le papier magique, la poussière de cadavre, qui endorment les gens dans les contes siciliens et le conte chypriote, ont beaucoup d'analogie avec la «main de gloire» ou la «main de mort».

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Un dernier groupe de contes comprend cinq contes allemands (Grimm, no 40, dont Prœhle, II, no 33, et Schambach et Müller, p. 304, sont des variantes; Curtze, p. 40, et Birlinger, p. 372);—un conte norwégien (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 231);—un conte anglais (Halliwell, p. 47);—un conte hongrois (Erdelyi-Stier, no 6);—un conte des Tsiganes de la Bohême et de la Hongrie (C. R. de l'Acad. de Vienne, classe historico-philologique, 1872, p. 93, et 1869, p. 158);—un conte lithuanien (Schleicher, p. 22). Ces contes n'ont pas, nous l'avons dit, l'introduction de la Fille du Meunier; mais ils offrent, avec le reste de ce conte, la plus frappante ressemblance.

Prenons, comme exemple, le conte hessois no 40 de la collection Grimm. Nous y retrouvons l'invitation faite à l'héroïne par son fiancé de l'aller visiter, la maison à l'aspect sombre au milieu de la forêt, l'autre jeune fille tuée par les brigands, le récit du prétendu rêve, fait pendant le festin, avec le refrain: «Mon ami, ce n'était qu'un rêve.» Une petite différence, c'est que l'héroïne emporte de la maison des brigands un doigt avec son anneau, et non un bras. Le conte hessois a aussi un détail qui manque au conte lorrain: quand la jeune fille entre chez son fiancé, un oiseau dans une cage lui dit de s'enfuir de cette maison, qui est une maison d'assassins.—Ce trait figure dans tous les contes de ce groupe, excepté dans le conte tsigane et dans les contes allemands des collections Curtze et Birlinger. Dans le conte hongrois, l'oiseau dit à la jeune fille de prendre garde; dans le conte norwégien, il lui crie: «Jolie fille, sois hardie, sois hardie, mais pas trop hardie.» (Par suite d'une altération évidente, dans le conte anglais, ces mêmes paroles: «Sois hardie, sois hardie, mais pas trop hardie,» ne sont pas prononcées par un oiseau; elles se trouvent inscrites au dessus de la porte de la maison.) Dans le conte lithuanien, l'oiseau dit à la jeune fille de se cacher sous le lit.—Enfin, le récit du rêve supposé se trouve aussi dans tous les contes de ce groupe, excepté dans le conte lithuanien et dans le conte allemand de la collection Curtze. Ainsi, dans ce dernier, la jeune fille se contente de montrer au brigand, au milieu d'un festin, la main coupée avec l'anneau. Notons que, dans ce conte allemand, l'héroïne est la fille d'un meunier.

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Nous avons dit en commençant que l'introduction de notre Fille du Meunier ne se retrouve guère que dans des contes qui, pour le corps du récit, se rapprochent de nos variantes. Nous ne connaissons qu'un seul conte qui fasse exception, et encore appartient-il, en réalité, à cette classe de contes, dont il offre tous les éléments, avec intercalation de plusieurs des éléments principaux du dernier groupe. Dans ce conte allemand de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, p. 307), l'héroïne est la servante (et non la fille) d'un meunier. L'introduction est à peu près celle du conte lithuanien cité plus haut, avec les onze brigands décapités et le douzième blessé à la tête. La jeune fille épouse ce dernier, sans savoir qui il est. Le brigand l'emmène dans sa maison et veut la tuer; mais elle lui échappe.—Jusqu'ici ce conte se rattache à la première série de contes de cette famille. Dans la seconde partie, la jeune femme revient dans la maison des brigands, sans que rien motive ce retour, et, à partir de là, le récit combine les éléments des deux classes de contes. Voici cette seconde partie: Quand la jeune femme revient chez les brigands, une vieille la cache sous un lit. Bientôt arrivent les brigands, traînant derrière eux une belle jeune fille qu'ils tuent et coupent en morceaux. Un doigt avec son anneau d'or saute sous le lit; mais les brigands remettent au lendemain à le chercher. Pendant la nuit, la jeune femme, qui emporte le doigt et l'anneau, passe au milieu des brigands couchés par terre. Elle les a un peu frôlés, et la porte, quand elle sort, fait un peu de bruit. Les brigands se lèvent, sortent et l'aperçoivent de loin dans la forêt. La jeune femme se cache dans un trou. Un des brigands y enfonce son épée et la blesse au talon; mais elle ne jette pas un cri. Vient ensuite l'épisode du voiturier qui, ici, cache la jeune femme sous des peaux, que les brigands percent à coups d'épée. Quelque temps après, les douze brigands se rendent dans une auberge où la jeune femme s'est engagée comme servante, et le chef se présente comme prétendant à sa main. Elle le reconnaît et feint d'être disposée à l'épouser. En causant avec lui, elle lui dit qu'elle va lui raconter un rêve, et elle raconte tout ce qu'elle a vu dans la maison des brigands. En terminant, elle montre le doigt avec l'anneau. Les brigands veulent s'enfuir, mais la maison est cernée et on les prend tous.

XVII
L'OISEAU DE VÉRITÉ

Il était une fois un roi et une reine. Le roi partit pour la guerre, laissant sa femme enceinte.

La mère du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille, ne savait qu'inventer pour lui faire du mal. Pendant l'absence du roi, la reine mit au monde deux enfants, un garçon et une fille; aussitôt la vieille reine écrivit au roi que sa femme était accouchée d'un chien et d'un chat. Il répondit qu'il fallait mettre le chien et le chat dans une boîte et jeter la boîte à la mer. On enferma les deux enfants dans une boîte, que l'on jeta à la mer.

Peu de temps après, un marchand et sa femme, qui parcouraient le pays pour vendre leurs marchandises, vinrent à passer par là; ils aperçurent la boîte qui flottait sur l'eau. «Oh! la belle boîte!» dit la femme; «je voudrais bien savoir ce qu'il y a dedans: ce doit être quelque chose de précieux.» Le marchand retira de l'eau la boîte et la donna à sa femme. Celle-ci n'osait presque y toucher; elle finit pourtant par l'ouvrir et y trouva un beau petit garçon et une belle petite fille. Le marchand et sa femme les recueillirent et les élevèrent avec deux enfants qu'ils avaient. Chaque jour le petit garçon se trouvait avoir cinquante écus, et chaque jour aussi sa sœur avait une étoile d'or sur la poitrine.

Un jour que le petit garçon était à l'école avec le fils du marchand, il lui dit: «Mon frère, j'ai oublié mon pain; donne-m'en un peu du tien.—Tu n'es pas mon frère,» répondit l'autre enfant, «tu n'es qu'un bâtard: on t'a trouvé dans une boîte sur la mer, on ne sait d'où tu viens.» Le pauvre petit fut bien affligé. «Puisque je ne suis pas ton frère,» dit-il, «je veux chercher mon père.» Il fit connaître son intention à ses parents adoptifs; ceux-ci, qui l'aimaient beaucoup, peut-être aussi un peu à cause des cinquante écus, firent tous leurs efforts pour le retenir, mais ce fut en vain. Le jeune garçon prit sa sœur par la main et lui dit: «Ma sœur, allons-nous-en chercher notre père.» Et ils partirent ensemble.

Ils arrivèrent bientôt devant un grand château; ils y entrèrent et demandèrent si l'on n'avait pas besoin d'une relaveuse de vaisselle et d'un valet d'écurie. Ce château était justement celui de leur père. La mère du roi ne les reconnut pas; on eût dit pourtant qu'elle se doutait de quelque chose; elle les regarda de travers en disant: «Voilà de beaux serviteurs! qu'on les mette à la porte.» On ne laissa pas de les prendre; ils faisaient assez bien leur service, mais la vieille reine répétait sans cesse: «Ces enfants ne sont propres à rien; renvoyons-les.»

Elle dit un jour au roi: «Le petit s'est vanté d'aller chercher l'eau qui danse.» Le roi fit aussitôt appeler l'enfant. «Ecoute,» lui dit-il, «j'ai à te parler.—Sire, que voulez-vous?—Tu t'es vanté d'aller chercher l'eau qui danse.—Moi, sire! comment ferais-je pour aller chercher l'eau qui danse? je ne sais pas même où se trouve cette eau.—Que tu t'en sois vanté ou non, si je ne l'ai pas demain à midi, tu seras brûlé vif.—A la garde de Dieu!» dit l'enfant, et il partit.

Sur son chemin il rencontra une vieille fée, qui lui dit: «Où vas-tu, fils de roi?—Je ne suis pas fils de roi; je ne sais qui je suis. La mère du roi invente cent choses pour me perdre: elle veut que j'aille chercher l'eau qui danse; je ne sais pas seulement ce que cela veut dire.—Que me donneras-tu,» dit la fée, «si je te viens en aide?—J'ai cinquante écus, je vous les donnerai bien volontiers.—C'est bien. Tu iras dans un vert bocage; tu trouveras de l'eau qui danse et de l'eau qui ne danse pas; tu prendras dans un flacon de l'eau qui danse, et tu partiras bien vite.» Le jeune garçon trouva l'eau demandée et la rapporta au roi. «Danse-t-elle?» dit le roi.—«Je l'ai vue danser, je ne sais si elle dansera.—Si elle dansait, elle dansera toujours. Qu'on la mette en place.»

Le lendemain, la vieille reine dit au roi: «Le petit s'est vanté d'aller chercher la rose qui chante.» Le roi fit appeler l'enfant et lui dit: «Tu t'es vanté d'aller chercher la rose qui chante.—Moi, sire! comment ferais-je pour aller chercher cette rose qui chante? jamais je n'en ai entendu parler.—Que tu t'en sois vanté ou non, si je ne l'ai pas demain à midi, tu seras brûlé vif.»

L'enfant se mit en route et rencontra encore la fée. «Où vas-tu, fils de roi?—Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je suis. Le roi veut que je lui rapporte la rose qui chante, et je ne sais où la trouver.—Que me donneras-tu si je te viens en aide?—Ce que je vous ai donné la première fois, cinquante écus.—C'est bien. Tu iras dans un beau jardin; tu y verras des roses qui chantent et des roses qui ne chantent pas; tu cueilleras bien vite une rose qui chante et tu reviendras aussitôt, sans t'amuser en chemin.» Le jeune garçon suivit les conseils de la fée et rapporta la rose au roi. «La rose ne chante pas,» dit la vieille reine.—«Nous verrons plus tard,» répondit le roi.

Quelque temps après, la vieille reine dit au roi: «La petite s'est vantée d'aller chercher l'oiseau de vérité.» Le roi fit appeler l'enfant et lui dit: «Tu t'es vantée d'aller chercher l'oiseau de vérité.—Non, sire, je ne m'en suis pas vantée; où donc l'irais-je chercher, cet oiseau de vérité?—Que tu t'en sois vantée ou non, si je ne l'ai pas demain à midi, tu seras brûlée vive.»

La jeune fille s'en alla donc; elle rencontra aussi la fée sur son chemin. «Où vas-tu, fille de roi?—Je ne suis pas fille de roi; je suis une pauvre relaveuse de vaisselle. La mère du roi veut nous perdre? elle m'envoie chercher l'oiseau de vérité, et je ne sais où le trouver.—Que me donneras-tu si je te viens en aide?—Je vous donnerai une étoile d'or; si ce n'est pas assez, je vous en donnerai deux.—Eh bien! fais tout ce que je vais te dire. Tu iras à minuit dans un vert bocage; tu y verras beaucoup d'oiseaux; tous diront: C'est moi! un seul dira: Ce n'est pas moi! C'est celui-là que tu prendras, et tu partiras bien vite; sinon, tu seras changée en pierre de sel.»

Quand la jeune fille entra dans le bocage, tous les oiseaux se mirent à crier: «C'est moi! c'est moi!» Un seul disait: «Ce n'est pas moi!» Mais la jeune fille oublia les recommandations de la fée, et elle fut changée en pierre de sel.

Son frère, ne la voyant pas revenir au château, demanda la permission d'aller à sa recherche. Il rencontra de nouveau la vieille fée. «Où vas-tu, fils de roi?—Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je suis. Ma sœur est partie pour chercher l'oiseau de vérité, et elle n'est pas revenue.—Tu retrouveras ta sœur avec l'oiseau,» dit la fée. «Que me donneras-tu si je te viens en aide?—Cinquante écus, comme toujours.—Eh bien! à minuit tu iras dans un vert bocage; mais ne fais pas comme ta sœur: elle n'a pas écouté mes avis, et elle a été changée en pierre de sel. Tu verras beaucoup d'oiseaux qui diront tous: C'est moi! tu prendras bien vite celui qui dira: Ce n'est pas moi! tu lui feras becqueter la tête de ta sœur, et elle reviendra à la vie.»

Le jeune garçon fit ce que lui avait dit la fée: il prit l'oiseau, lui fit becqueter la tête de sa sœur, qui revint à la vie, et ils retournèrent ensemble au château. On mit l'oiseau de vérité dans une cage, l'eau qui danse et la rose qui chante sur un buffet.

Il venait beaucoup de monde pour voir ces belles choses. Le roi dit: «Il faut faire un grand festin et y inviter nos amis. Nous nous assurerons si les enfants ont vraiment rapporté ce que je leur ai demandé.» Il vint donc beaucoup de grands seigneurs. La vieille reine grommelait: «Voilà de belles merveilles que cette eau, et cette rose, et cet oiseau de vérité!—Patience,» dit le roi, «on va voir ce qu'ils savent faire.» Pendant le festin, l'eau se mit à danser et la rose à chanter, mais l'oiseau de vérité ne disait mot. «Eh bien!» lui dit le roi, «fais donc ce que tu sais faire.—Si je parle,» répondit l'oiseau, «je rendrai bien honteux certaines gens de la compagnie.—Parle toujours,» dit le roi.—«N'est-il pas vrai,» dit l'oiseau, «qu'un jour où vous étiez à la guerre, votre mère vous écrivit que la reine était accouchée d'un chien et d'un chat? N'est-il pas vrai que vous avez commandé de les jeter à la mer?» Et comme le roi faisait mine de se fâcher, l'oiseau reprit: «Ce que je dis est la vérité, la pure vérité. Eh bien! ce chien et ce chat, les voici; ce sont vos enfants, votre fils et votre fille.»

Le roi, furieux d'avoir été trompé, fit jeter la vieille reine dans de l'huile bouillante. Depuis lors, il vécut heureux et il réussit toujours dans ses entreprises, grâce à l'oiseau de vérité.