REMARQUES
Notre conte est, sur divers points, altéré ou incomplet. Ainsi, il a perdu l'introduction qui se trouve dans le plus grand nombre des contes similaires. Nous n'étudierons, pas en détail cette introduction, sur laquelle M. R. Kœhler s'est longuement étendu dans ses remarques sur un conte avare (Schiefner, no 12). Nous en indiquerons seulement les principales formes.
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L'introduction qui nous paraît se rapprocher le plus de la forme primitive, est celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, no 5): Trois sœurs, belles et pauvres, s'entretiennent un soir ensemble en filant. L'une dit: «Si j'épousais le fils du roi, avec quatre grani de pain je rassasierais tout un régiment (dans une variante: avec un morceau de drap j'habillerais toute l'armée), et il en resterait encore.—Et moi,» dit la seconde, «avec un verre de vin j'abreuverais tout un régiment, et il en resterait encore.—Moi,» dit la plus jeune, «je donnerais au fils du roi deux enfants, un garçon avec une pomme d'or dans la main, et une fille avec une étoile d'or au front.» Le fils du roi, qui passait, a entendu la conversation, et il épouse la plus jeune des trois sœurs. La jalousie que les deux aînées en conçoivent contre la jeune reine rattache cette introduction au corps du récit, où on les voit jouer le même rôle que la mère du roi dans notre conte.—Dans un conte du Brésil (Roméro, no 2), trois sœurs, étant un jour à leur balcon, voient passer le roi; l'aînée dit que, si elle l'épousait, elle lui ferait une chemise comme il n'en a jamais vu; la seconde, qu'elle lui ferait des caleçons comme il n'en a jamais eu; la plus jeune, qu'elle lui donnerait trois enfants avec des couronnes sur la tête. Le roi, qui a tout entendu, épouse la plus jeune.—L'introduction d'un conte catalan (Maspons, p. 38) ressemble beaucoup à celle du conte sicilien. Comparer aussi, pour cette première forme d'introduction, un conte allemand (Prœhle, I, no 3), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 157), et un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 39), tous moins bien conservés.
Dans un second conte sicilien (Pitrè, no 36), cette introduction est modifiée, en ce que les deux aînées parlent d'épouser non le roi, mais tel ou tel officier du palais: «Si j'épousais l'échanson du roi, dit l'une d'elles, avec un verre d'eau je donnerais à boire à toute la cour, et il en resterait.—Et moi,» dit la seconde, «si j'épousais le maître de la garde-robe, avec une balle de drap j'habillerais tous les serviteurs.»—Comparer un conte toscan (Imbriani, Novellaja Fiorentina, no 9).
L'introduction de plusieurs autres contes s'éloigne encore davantage de la première forme: dans ce groupe, les deux sœurs aînées expriment tout simplement le désir d'épouser des officiers du palais, sans se vanter de pouvoir faire telle ou telle chose; seule la plus jeune tient le même langage que dans tous les contes indiqués ci-dessus. Ainsi, dans un conte de la Basse-Bretagne (Mélusine, 1877, col. 206), l'une des trois filles d'un boulanger dit qu'elle voudrait bien épouser le jardinier du roi; une autre, le valet de chambre du roi; la troisième, le fils du roi. «Et je lui donnerai,» ajoute-t-elle, «trois enfants: deux garçons avec une étoile d'or au front, et une fille avec une étoile d'argent.»—Parmi les contes dont l'introduction est de ce type, nous mentionnerons encore un conte toscan (Gubernatis, Novelline di So Stefano, no 16), un conte hongrois (Gaal, p. 390), un conte serbe (Jagitch, no 25) un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, no 69). Comparer un conte toscan (Nerucci, no 27), où cette introduction est encore plus altérée.—Dans un conte catalan (Rondallayre, I, p. 107), on rapporte seulement les paroles de la plus jeune sœur.
Dans un autre groupe, la plus jeune sœur elle-même se borne à faire un souhait, sans rien dire de plus. Ainsi, dans un conte du Tyrol italien (Schneller, no 26), les deux aînées se souhaitent pour mari, l'une le boulanger du roi, l'autre son cuisinier; la troisième dit qu'elle voudrait épouser le roi, mais elle ne parle pas d'enfants merveilleux qu'elle lui donnerait.—Comparer deux contes italiens, l'un de Pise (Comparetti, no 30), l'autre des Abruzzes (Finamore, no 55); un conte islandais (Arnason, p. 427), un conte basque (Webster, p. 176), et aussi le conte westphalien no 96 de la collection Grimm.
Enfin quelques contes de cette famille, comme le conte lorrain, n'ont plus rien de cette introduction. Il en est ainsi dans deux contes allemands (Wolf, p. 168;—Meier, no 72), dans un conte autrichien (Vernaleken, no 34), dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 112), dans deux contes siciliens (Pitrè, I, p. 328 et p. 330).
En examinant d'un peu près notre Oiseau de Vérité, on voit qu'il y est demeuré un souvenir de l'introduction primitive: les dons merveilleux des deux enfants. Chaque jour, dit notre conte, le petit garçon se trouvait avoir cinquante écus, et, chaque jour aussi, la petite fille avait une étoile d'or sur la poitrine. Ce détail des dons merveilleux, non expliqué, suppose toute l'introduction, aujourd'hui disparue, et notamment la promesse faite par la jeune reine, avant d'épouser le roi, de donner à son mari des enfants ayant telles ou telles qualités extraordinaires.
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Nous avons dit que, dans la forme bien conservée du conte, la jalousie des deux sœurs aînées à l'égard de leur cadette rattache l'introduction au corps du récit. Ce sont, en effet, les deux sœurs qui substituent des chiens ou des chats aux enfants merveilleux et qui exposent ceux-ci sur l'eau. Dans les contes qui ont perdu cette introduction, dans notre conte, par exemple, il est tout naturel qu'on ne parle pas des sœurs de la jeune reine, et qu'à leur place figure la mère du roi. Mais c'est par suite d'une évidente altération que deux ou trois contes appartenant au type complet ne donnent un rôle aux sœurs que dans l'introduction, et font ensuite intervenir la mère du roi, mécontente du mariage de son fils. (Voir le conte grec moderne de l'île de Syra, les contes italiens no 30 de la collection Comparetti et no 16 de la collection Gubernatis).—La mère du roi est remplacée par les sœurs de celui-ci dans le conte toscan no 6 de la collection Imbriani, et par ses frères dans le conte catalan.
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Dans la plupart des contes ci-dessus mentionnés, les enfants sont recueillis par de braves gens, le plus souvent par un meunier ou par un jardinier; dans le premier conte italien des Abruzzes, dans un conte italien de la Basilicate (Comparetti, no 6) et dans un conte sicilien (Pitrè, Nuovo Saggio, no 1), par un marchand, comme dans le conte lorrain.—Le conte sicilien no 36 de la collection Pitrè a ici quelque chose de particulier. Les trois enfants ont été déposés devant la porte, pour que les chiens les mangent. Viennent à passer trois fées. La première envoie une biche les nourrir; la seconde leur donne une bourse qui ne se vide jamais; la troisième, un anneau qui doit changer de couleur s'il arrive malheur à l'un d'eux.
Dans plusieurs contes (sicilien no 5 de la collection Gonzenbach; toscan no 16 de la collection Gubernatis; tyrolien italien; souabe de la collection Meier), les enfants quittent la maison de leurs parents adoptifs à la suite d'une dispute avec les enfants de ceux-ci qui les ont traités de bâtards, comme dans notre conte. Ailleurs (conte du Tyrol allemand, Zingerle, II, p. 157), c'est leur père adoptif lui-même qui leur a dit un jour qu'il n'était pas leur vrai père. Dans le second conte catalan et dans le conte islandais, il leur fait cette révélation avant de mourir.—Dans des contes italiens, ils ne quittent pas la cabane du berger qui les a recueillis (Comparetti, no 30), ou bien ils vont habiter un palais que leurs parents adoptifs leur ont donné (Comparetti, no 6; Imbriani, no 6).—Ailleurs (conte du Tyrol italien, conte breton), ils ont été recueillis par le jardinier du château et se trouvent ainsi, tout naturellement, en relations avec le roi leur père.
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Un trait particulier du conte lorrain, c'est que, pour perdre les enfants, la vieille reine les accuse de s'être vantés de mener à bonne fin telle ou telle entreprise périlleuse. C'est là un thème fort connu et qu'on a déjà rencontré dans notre collection (voir notre no 3, le Roi d'Angleterre et son Filleul), mais que nous n'avons jamais vu entrer comme élément dans les contes du type de celui que nous étudions ici. Le plus souvent, dans ces contes, les sœurs de la jeune reine ou sa belle-mère cherchent, elles-mêmes ou par des émissaires, à éveiller chez les enfants (qui, là, ne sont pas au service du roi leur père) le désir de posséder les objets merveilleux, et à les pousser de cette façon à leur perte. Ainsi, dans un des contes siciliens cités plus haut (Pitrè, no 36), la sage-femme qui jadis a exposé les trois enfants s'en va trouver la jeune fille, pendant que celle-ci est seule, et lui dit qu'il lui manque l'eau qui danse. Si ses frères lui veulent du bien, ils iront la lui chercher. La sage-femme parle plus tard à la jeune fille de la pomme qui chante et de l'oiseau qui parle.
Dans ce conte sicilien, les objets merveilleux sont, comme on voit, à peu près identiques à ceux de notre conte (eau qui danse, rose qui chante, oiseau de vérité). Du reste, il en est de même dans bon nombre des contes indiqués plus haut. Ainsi dans le conte du Tyrol italien (Schneller, no 26), oiseau qui parle, eau qui danse, arbre qui chante; dans un conte russe cité par M. de Gubernatis (Zoological Mythology, II, p. 174), oiseau qui parle, arbre qui chante et eau de la vie; dans le conte basque (Webster, p. 176), arbre qui chante, oiseau qui dit la vérité et eau qui rajeunit; dans le conte de la Basse-Bretagne, eau qui danse, pomme qui chante et oiseau de vérité[199], etc.—Dans un autre conte breton de même titre que notre conte (le Conteur breton, par A. Troude et G. Milin, Brest, 1870), l'oiseau de vérité, «jusqu'à ce qu'il soit pris, est l'oiseau du mensonge.» On remarquera qu'on en peut dire autant de l'oiseau du conte lorrain.
Notons ici un détail qui figure dans presque tous les contes de cette famille et qui manque dans le nôtre: avant de se mettre en route à la recherche des objets merveilleux, les jeunes gens donnent à leur sœur un objet qui lui fera savoir s'il leur est arrivé malheur, par exemple, un anneau qui, dans ce cas, se ternira (conte sicilien de la collection Gonzenbach); une chemise qui deviendra noire (conte grec moderne), etc.—Nous avons déjà rencontré ce trait dans notre no 5, les Fils du Pêcheur, et nous ne pouvons que renvoyer à nos remarques sur ce conte (pp. 70-72).
La fée qui donne aux enfants des conseils pour les aider à mener à bonne fin leur entreprise se retrouve dans les contes toscans nos 6 et 7 de la collection Imbriani; mais la vieille des deux contes toscans ne salue pas les jeunes gens et leur sœur du titre de fils de roi, comme dans le conte lorrain.—D'ordinaire le personnage qui dit aux enfants où sont les objets merveilleux et leur indique la manière de s'en emparer, est un vieillard, parfois un ermite (contes siciliens, conte italien de la Basilicate) ou un moine (conte grec moderne, conte basque). Dans les contes siciliens, le vieil ermite renvoie les jeunes gens à son frère plus âgé, ermite lui aussi, et ce dernier à un troisième frère, également ermite et plus vieux encore.
Notre conte est, à notre connaissance, le seul où la jeune fille ne délivre pas son frère (ou ses frères), mais est délivrée par lui.
Dans presque tous les contes que nous avons énumérés, les frères sont changés en statues de pierre ou de marbre; dans le conte allemand de la collection Wolf, en statues de sel, comme la sœur dans le conte lorrain.
Deux contes, le conte islandais et le conte catalan, ont ceci de particulier, que les enfants, sur le conseil d'un vieillard ou d'une vieille femme, vont trouver l'oiseau mystérieux pour le questionner sur leur origine[200].
Presque toujours, comme dans notre conte, c'est dans un festin que, tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, l'oiseau révèle au roi qu'il a devant lui ses enfants.
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Au siècle dernier, un conte analogue à tous les contes précédents était inséré dans un livre intitulé le Gage touché, publié à Paris, en 1722. Dans ce conte, qui nous est connu seulement par une courte analyse donnée par M. E. Rolland (Mélusine, 1877, col. 214), il est question de souhaits des trois sœurs. «Si j'étais la femme du roi, dit la troisième, je ne souhaiterais rien tant que d'avoir à la fois deux garçons et une fille qui vinssent au monde chacun avec une étoile d'or au front.» Ici c'est la reine-mère qui écrit au roi que la jeune reine est accouchée de deux chats et d'une chatte. Les objets merveilleux sont la pomme qui chante, l'eau qui danse, et, comme dans notre conte, dans le conte espagnol et dans les contes bretons, l'oiseau de vérité.
Au milieu du XVIe siècle, en Italie, nous retrouvons un conte de ce type parmi les nouvelles de Straparola (no 3 des contes extraits de Straparola et traduits en allemand par Valentin Schmidt). L'introduction a beaucoup de rapport avec celle du conte sicilien no 36 de la collection Pitrè, cité plus haut. «Si j'épousais le majordome du roi, dit l'aînée des trois sœurs, je me vante de pouvoir, avec un verre de vin, désaltérer toute la cour.—Et moi, dit la seconde, avec un fuseau que j'ai, je filerais assez de toile pour donner à toute la cour de belles et fines chemises.» La troisième dit que, si elle avait le roi pour mari, elle lui donnerait à la fois trois enfants, deux garçons et une fille, tous avec de longs cheveux d'or, un collier au cou et une étoile au front. Pendant l'absence du roi, la jeune reine met en effet au monde trois enfants tels qu'elle les a promis, mais ses sœurs, qui la haïssent, apportent à la reine-mère, qui elle aussi déteste sa bru, trois petits chiens qu'on substitue aux enfants. Ceux-ci sont mis dans une boîte et exposés sur la rivière: un meunier les recueille. Chaque fois qu'on leur coupe les cheveux, il tombe des perles et des pierres précieuses. Devenus grands et apprenant que le meunier n'est pas leur père, les deux princes et leur sœur quittent le moulin et vont s'établir dans la ville du roi. La reine-mère envoie auprès de la jeune fille la sage-femme qui lui parle de l'eau qui danse, puis de la pomme qui chante, puis enfin de l'oiseau vert. Les deux frères, après avoir réussi à rapporter l'eau et la pomme, sont changés en statues de pierre quand ils veulent prendre l'oiseau. La jeune fille réussit à s'en emparer, rend la vie à ses frères, et l'oiseau révèle dans un festin toute la vérité.
Ce conte de Straparola a été imité, au XVIIe siècle, par Mme d'Aulnoy, sous le titre de La Princesse Belle-Etoile.
En 1575, une forme incomplète du conte qui nous occupe était publiée dans un livre portugais, les Contos do proveito e exemplo (Contes pour le profit et l'exemple), de Gonçalo Fernandes Trancoso. Ce conte, que M. Coelho nous fait connaître dans la préface de sa collection (p. XVIII), appartient, pour son introduction, au premier groupe indiqué ci-dessus. Chacune des trois sœurs dit ce qu'elle ferait si elle épousait le roi: la première ferait de superbes ouvrages d'or et de soie; la seconde, de précieuses chemises; la troisième aurait deux fils «beaux comme l'or» et une fille «belle comme l'argent.» C'est la plus jeune que le roi épouse. Quand la reine accouche, les deux aînées, jalouses, substituent aux enfants un serpent et d'autres monstres. La reine est chassée par le roi et trouve un refuge dans un couvent. Les enfants sont recueillis par un pêcheur.—Dans ce vieux conte portugais, il manque toute la partie relative aux expéditions des jeunes gens à la recherche d'objets merveilleux. Le mystère de la naissance des enfants est révélé au roi, qui les a vus près de la maison du pêcheur, par une ancienne servante de la reine, dont les méchantes sœurs avaient fait leur complice, et que le remords tourmente.
Un roman du moyen-âge qui a été imprimé en 1499 et qui a été analysé dans les Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque (t. F, p. 4 seq.), l'Histoire du Chevalier au Cygne, présente, dans son introduction, un grand rapport avec les contes que nous étudions: Une reine met à la fois au monde six fils et une fille, tous d'une beauté parfaite et portant chacun une chaîne d'or au cou. La sage-femme, par ordre de la reine-mère, dit que la reine est accouchée de sept petits chiens. Un écuyer de la vieille reine, chargé par elle de faire périr les enfants, en a pitié et les dépose près d'un ermitage. Ils sont élevés par l'ermite. Quand ils ont environ sept ans, un chasseur les voit dans la forêt et parle d'eux à la vieille reine qui, comprenant ce qu'ils sont, envoie le chasseur pour les tuer. Celui-ci se contente de leur enlever, à cinq garçons et à la petite fille qu'il trouve, leurs colliers d'or, et les enfants sont changés en cygnes, etc.
D'autres romans du moyen-âge reproduisent ce trait d'une reine accusée d'avoir mis au monde des petits chiens (op. cit., t. H, p. 189, t. O, p. 131).
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En Orient, nous trouvons d'abord un conte populaire indien du Deccan (miss M. Frere, no 4) qui, pour l'introduction, a du rapport avec les contes de ce type: Un radjah, qui a douze femmes et point d'enfants, épouse encore la fille d'un jardinier, nommée Guzra-Bai, au sujet de laquelle il lui a été prédit qu'elle lui donnerait cent fils et une fille. Pendant qu'il est en voyage, Guzra-Bai met au monde, en effet, cent petits garçons et une petite fille. Les douze «reines», qui la détestent, disent à une vieille servante de les débarrasser des enfants; celle-ci les porte hors du palais sur un tas de poussière, pensant que les rats et les oiseaux de proie les dévoreront. Puis, de concert avec les reines, elle met une pierre dans chaque petit berceau. Quand le radjah est de retour, les reines accusent Guzra-Bai d'être une sorcière, et la servante affirme que les enfants se sont transformés en pierres. Le radjah condamne Guzra-Bai à être emprisonnée pour le reste de sa vie. Les enfants échappent au sort qui leur était réservé, et, après nombre d'aventures, la vérité triomphe[201].
Un autre conte indien, celui-ci recueilli dans le Bengale, présente cette même introduction sous une forme beaucoup plus voisine de celle des contes européens (miss Stokes, no 20): Il était une fois une fille de jardinier qui avait coutume de dire: «Quand je me marierai, j'aurai un fils avec une lune au front et une étoile au menton.» Le roi l'entend un jour parler ainsi et l'épouse. Un an après, pendant que le roi est à la chasse, elle met en effet au monde un fils avec une lune au front et une étoile au menton; mais les quatre autres femmes du roi, qui n'ont jamais eu d'enfants, gagnent la sage-femme à prix d'or et lui disent de faire disparaître le nouveau-né, et elles annoncent à la fille du jardinier qu'elle est accouchée d'une pierre. Le roi, furieux à cette nouvelle, relègue la jeune femme parmi les servantes du palais. La sage-femme met l'enfant dans une boîte qu'elle dépose ensuite dans un trou, au milieu de la forêt. L'enfant est sauvé par le chien du roi, puis par sa vache, et enfin par son cheval, nommé Katar. Après nombre d'aventures, qui se rapportent au thème de notre no 12, le Prince et son Cheval, et que nous avons résumées dans les remarques de ce no 12 (p. 151), le jeune homme, sur le conseil de son cheval, se met en route avec une nombreuse suite vers le pays du roi son père. Il écrit à celui-ci pour lui demander la permission de donner une grande fête à laquelle devront prendre part tous les sujets du royaume, sans exception. Le peuple étant rassemblé, le jeune homme, ne voyant pas sa mère, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du jardinier, qui a été reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les plus grands honneurs. Puis il dit au roi qu'il est son fils, et le cheval Katar raconte toute l'histoire.
Un conte arabe, recueilli à Mardin, en Mésopotamie (Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft, 1882, p. 259), ressemble encore davantage aux contes européens de cette famille: Un roi, parcourant une nuit les rues de sa ville, entend la conversation de trois sœurs; l'aînée dit que, si le roi voulait l'épouser, elle lui préparerait une tente, sous laquelle il y aurait place pour lui et pour tous ses soldats et qui ne serait pas encore remplie. La seconde dit à son tour qu'elle préparerait au roi un tapis où il y aurait place et au delà pour lui et pour tous ses soldats; la troisième, qu'elle lui donnerait un fils dont les boucles de cheveux seraient alternativement d'argent et d'or. Le roi épouse l'aînée et lui demande où est la tente. «La tente, c'est le ciel là-haut.» Il épouse ensuite la seconde et lui demande où est le tapis, «Le tapis, c'est la terre de Dieu, que voici.» Enfin, il épouse la troisième, qui, le temps venu, met au monde un petit garçon aux boucles de cheveux d'argent et d'or. Mais ses sœurs soudoient la sage-femme et lui disent de substituer à l'enfant deux (sic) chiens noirs. Le roi, furieux contre la jeune femme, ordonne de la lier dans une peau de chameau et de l'exposer à la porte du palais aux insultes des passants. Les deux sœurs mettent l'enfant dans une boîte, qu'elles jettent à la mer. Il est recueilli par un pêcheur sans enfants, qui l'apporte à sa femme. Celle-ci l'élève: toutes les fois qu'elle le baigne, l'eau dont elle s'est servie se change en or. L'enfant fait ainsi la fortune de ses parents adoptifs[202]. Devenu grand, il entend une fois ses camarades lui dire, dans une querelle, qu'il n'est pas le fils du pêcheur. Il court interroger celui-ci, et, apprenant qu'il a été trouvé sur la mer, il se met en route à la recherche de sa famille.—La dernière partie de ce conte est altérée: le jeune homme rencontre une jeune fille mystérieuse, à qui il promet de l'épouser, et arrive avec elle dans la ville du roi son père. Le roi l'aperçoit et dit, en rentrant dans son palais, qu'il a rencontré un jeune homme aux cheveux de telle ou telle façon. Alors les sœurs de la reine envoient une vieille dans la maison où logent les jeunes étrangers; mais la jeune fille la chasse. Le roi invite le jeune homme à venir le voir, et lui dit de lui demander ce qu'il désire; sur le conseil de la jeune fille, il demande qu'on lui donne la femme qui est exposée à la porte du palais. Cela conduit la jeune fille à faire connaître au roi la vérité[203].
Dans ces divers contes orientaux, il manque une partie importante du récit, tel que nous le présentent les contes européens: les expéditions périlleuses auxquelles les jeunes gens sont poussés par leurs ennemis. Nous allons trouver cet épisode dans trois autres contes, également recueillis en Orient.
Il faut mentionner d'abord le conte arabe bien connu des Mille et une Nuits, l'Histoire de deux Sœurs jalouses de leur cadette. L'introduction se rapporte au troisième type que nous avons constaté dans les contes européens: les deux aînées se contentent d'exprimer le souhait, la première d'épouser le boulanger du sultan, la seconde d'épouser son chef de cuisine; la plus jeune, après avoir dit qu'elle souhaiterait d'être femme du sultan, ajoute: «Je lui donnerais un prince dont les cheveux seraient d'or d'un côté et d'argent de l'autre; quand il pleurerait, les larmes qui lui tomberaient des yeux seraient des perles, et autant de fois qu'il sourirait, ses lèvres vermeilles paraîtraient un bouton de rose quand il éclôt»[204]. Dans ce conte, les sœurs jalouses substituent aux deux petits princes et à la petite princesse un chien, un chat et un morceau de bois[205]. Les enfants, qui ne naissent pas tous en même temps, comme dans d'autres contes de cette famille, sont exposés dans une corbeille sur l'eau et recueillis par l'intendant des jardins du sultan. Après la mort de leur père adoptif, ils vivent ensemble dans une maison de campagne bâtie par celui-ci.—Ici, ce n'est ni une des sœurs jalouses, ni une femme envoyée par celles-ci qui éveille dans l'esprit de la princesse le désir d'avoir l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau jaune couleur d'or; c'est une «dévote musulmane» qui paraît n'avoir eu, en parlant de ces objets merveilleux, aucune mauvaise intention. Comme dans la plupart des contes européens, chacun des princes, avant de se mettre en campagne, remet à la princesse un objet qui l'avertira des malheurs qui pourraient arriver au jeune homme: l'aîné lui donne un couteau, duquel il dégouttera du sang, s'il n'est plus en vie; le cadet, un chapelet dont les grains, s'ils cessent de couler l'un après l'autre, marquera que lui aussi est mort. C'est un vieux derviche à longue barbe qui indique successivement à chacun des princes et à leur sœur où sont les trois objets merveilleux, lesquels ici se trouvent réunis au même endroit, comme dans plusieurs contes européens. Les deux princes sont changés en pierres noires et délivrés par la princesse, qui est parvenue à s'emparer de l'oiseau, de l'arbre et de l'eau. Ici encore, c'est dans un festin que l'oiseau fait ses révélations.
Un autre conte arabe, recueilli récemment en Egypte (Spitta, no 11) a, sur certains points,—introduction et épisode correspondant à celui de la «dévote musulmane» des Mille et une Nuits,—mieux conservé la forme primitive: Un roi, se promenant la nuit dans les rues de sa ville, entend une femme qui dit: «Si le roi m'épouse, je lui ferai une tourte assez grande pour lui et son armée»; une seconde dit à son tour: «Si le roi m'épouse, je lui ferai une tente assez grande pour lui et son armée»[206]; une troisième enfin: «Si le roi m'épouse, je lui donnerai un fils et une fille qui auront alternativement un cheveu d'or et un cheveu d'hyacinthe; s'ils pleurent, il tonnera et la pluie tombera, et, s'ils rient, le soleil et la lune paraîtront.» Le roi les épouse toutes les trois. Les deux premières, sommées de faire ce qu'elles ont promis, disent qu'elles n'ont point parlé sérieusement. Le roi les envoie à la cuisine avec les esclaves. Pour la troisième, il faut bien attendre. Quand elle est au moment d'accoucher, l'autre femme du roi[207] suborne la sage-femme, qui substitue aux deux enfants deux petits chiens. Les enfants sont exposés sur l'eau dans une boîte, et recueillis par un pêcheur et sa femme. Quand ils ont douze ans, le roi voit un jour le jeune garçon, Mohammed l'Avisé, et le prend en affection. La femme du roi s'en aperçoit et elle fait des reproches à la sage-femme. Celle-ci, qui est sorcière, se transporte chez le pêcheur et dit à la jeune fille: «Pourquoi restes-tu seule ainsi? Dis à ton frère de t'aller chercher la rose d'Arab-Zandyq, pour qu'elle t'amuse par son chant»[208]. Le jeune homme part pour aller chercher cette rose. Chemin faisant, il gagne l'amitié d'une vieille ogresse qui lui dit où est la rose et comment il pourra s'en emparer. Mohammed rapporte la rose. La femme du roi, le voyant revenu, se plaint encore à la sage-femme, qui retourne auprès de la jeune fille et lui parle d'un certain miroir, sans lequel la rose ne chante pas. Mohammed, toujours conseillé par l'ogresse, rapporte le miroir; mais la rose ne chante toujours pas. Alors la sage-femme dit à la jeune fille que la rose ne chante qu'avec sa maîtresse, qui s'appelle Arab-Zandyq. Cette fois, l'ogresse dit à Mohammed que tous ceux qui ont voulu emmener Arab-Zandyq ont été changés en pierre. Sur le conseil de l'ogresse, Mohammed va à cheval sous la fenêtre d'Arab-Zandyq et lui crie de descendre. La jeune fille l'injurie et lui dit de s'en aller. Il lève les yeux, et voilà que la moitié de son cheval est changée en pierre. Une seconde fois il l'appelle, et elle lui répond de la même manière. Il lève encore les yeux, et son cheval est tout entier changé en pierre, et la moitié de lui-même aussi. La troisième fois qu'il crie à la jeune fille de descendre, elle se penche hors de la fenêtre, et ses cheveux tombent jusqu'à terre. Mohammed les saisit et la tire hors de la maison. Elle lui dit: «Tu m'es destiné, Mohammed l'Avisé; laisse donc mes cheveux, par la vie de ton père, le roi.—Mon père n'est pas le roi; mon père est un pêcheur.—Non, ton père est le roi; plus tard je te raconterai son histoire.» Mohammed ne lâche les cheveux de la jeune fille que lorsqu'elle a délivré tous les hommes enchantés qui étaient là. Elle montre ensuite au roi que Mohammed et sa sœur sont les enfants aux cheveux d'or et d'hyacinthe que lui avait promis la reine.
Nous citerons enfin un troisième conte oriental, provenant des Avares du Caucase (Schiefner, no 12): Trois sœurs, en cardant de la laine, s'entretiennent un soir ensemble, et chacune d'elles dit aux autres ce qu'elle ferait si le roi la prenait pour femme. L'aînée dit qu'avec un flocon de laine elle tisserait assez d'étoffe pour en habiller toute l'armée du roi; la seconde, qu'avec une seule mesure de farine elle rassasierait toute cette armée; la troisième, qu'elle donnerait au roi un fils aux dents de perles et une fille aux cheveux d'or. Le roi entend leur conversation; il épouse l'aînée, puis la seconde, qui ne peuvent tenir leur engagement, enfin la troisième[209]. Pendant qu'il est à la guerre, cette troisième met au monde un fils aux dents de perles et une fille aux cheveux d'or. Ses deux sœurs, jalouses, font jeter les enfants dans une gorge de montagnes, et envoient dire au roi que sa femme est accouchée d'un chien et d'un chat. Le roi ordonne de noyer le chien et le chat et d'exposer la mère, à la porte du palais, aux insultes des passants[210]. Les deux enfants sont nourris par une biche[211], qui les conduit, devenus grands, dans un château inhabité, où ils vivent ensemble. Un jour que la jeune fille se baigne dans un ruisseau voisin du château, un de ses cheveux d'or est entraîné par le courant jusque dans la ville du roi. Une veuve le montre aux femmes du roi. Celles-ci comprennent que les enfants sont encore vivants. Elles envoient la veuve pour chercher à les perdre. La veuve remonte le ruisseau, trouve la jeune fille seule et lui vante le pommier qui parle, qui bat des mains (sic) et qui danse. La jeune fille meurt d'envie d'avoir une branche de ce pommier, et son frère va la lui chercher au milieu des plus grands dangers, auxquels il échappe. La veuve vient ensuite parler à la jeune fille de la belle Jesensoulchar: si son frère l'épousait, cela ferait pour elle la plus agréable compagnie. Le jeune homme, apprenant le désir de sa sœur de lui voir épouser la belle Jesensoulchar, se met aussitôt en campagne. Un vieillard à longue barbe qu'il rencontre assis sur le bord du chemin veut le détourner de son entreprise: la belle Jesensoulchar habite un château d'argent tout entouré d'eau; il faut l'appeler trois fois, et, si elle ne se présente pas, on est changé en pierre; le rivage est couvert de cavaliers ainsi pétrifiés. Le jeune homme persiste, et il lui arrive ce qui est arrivé aux autres. Ne le voyant pas revenir, sa sœur s'en va à sa recherche. Elle rencontre le même vieillard, qui lui dit que, si Jesensoulchar ne répond pas la première et la seconde fois, il faut lui crier: «Es-tu vraiment plus belle que moi avec mes cheveux d'or, que tu es si fière?» La jeune fille suit ce conseil, et Jesensoulchar se montre: aussitôt tous les cavaliers changés en pierre reviennent à la vie[212]. Le jeune homme épouse Jesensoulchar et l'emmène dans son château, ainsi que le bon vieillard. C'est ce vieillard qui, à l'occasion d'une visite faite au roi par les jeunes gens, révèle le mystère de leur naissance.
Il a été recueilli en Kabylie un conte qui, bien qu'altéré et mutilé au possible, est au fond le conte que nous étudions (Rivière, p. 71). Nous en dégagerons les principaux traits: Un homme a deux femmes. L'une d'elles, jalouse de voir l'autre avoir des enfants, tandis qu'elle-même n'en a pas, les expose tous successivement dans la forêt, sept garçons et une fille. (Il y a là un écho de l'introduction de la plupart des contes précédents; voici maintenant l'envoi en expédition des frères de la jeune fille.) Les enfants habitent ensemble. Un jour une vieille femme dit à la jeune fille: «Si tes frères t'aiment, ils te rapporteront une chauve-souris.» L'un des jeunes garçons se met en campagne. Sur les indications d'un vieillard, il va sur le bord de la mer. Là, il y a une chauve-souris sur un dattier. Quand elle voit le jeune garçon avec son fusil, elle descend de l'arbre, caresse le fusil qui devient un morceau de bois, caresse le jeune garçon qui devient tout petit, tout petit. Même aventure arrive aux six autres frères. La jeune fille vient à son tour; elle attend que la chauve-souris soit endormie. Alors elle s'en saisit et lui dit: «Jure-moi de me montrer mes frères.—Jure-moi,» répond la chauve-souris, «de m'habiller d'or et d'argent.» La chauve-souris descend de l'arbre et caresse les enfants qui reprennent leur première forme. (La chauve-souris, comme on voit, tient la place de l'«oiseau de vérité»; elle en jouera le rôle dans le reste du conte). Les enfants sont conduits par la chauve-souris dans la maison qu'habite leur père. La seconde femme de celui-ci cherche à les empoisonner, mais la chauve-souris les met sur leurs gardes[213]. Ensuite elle leur touche les yeux, et ils reconnaissent leurs parents. (Le conte n'explique pas comment ceux-ci les reconnaissent). La seconde femme est attachée à la queue d'un cheval fougueux. Quant à la chauve-souris, on la remet sur son arbre et on l'habille d'or et d'argent.
XVIII
| PEUIL & PUNCE | POU & PUCE |
|---|---|
| Ain joû, Peuil et Punce v'lèrent aller glaner. Qua i feurent pa lo chas, lo v'la que veirent ine grousse niâïe que v'nôt. Peuil deit à Punce: «I va pleuvé, faout n'a r'naller. Mé, j'areuil bée me hâter: je ne marche mé[214] veite, j' s'reuil toûjou mouillie; j'm'a virâ tout bellotema[215]. Té, r'va-t'a à tout per té[216]; t'ais do grandes jambes, t'erriverais chie nô ava lé pleuje, et t'ferais lo gaillées[217] a m'attada.» | Un jour, Pou et Puce voulurent aller glaner. Quand ils furent par les champs, les voilà qui virent une grosse nuée qui venait. Pou dit à Puce: «Il va pleuvoir, il faut nous en retourner. Moi, j'aurais beau me hâter: je ne marche pas vite, je serai toujours mouillé; je m'en irai tout doucement. Toi, retourne-t-en toute seule, tu as de grandes jambes, tu arriveras chez nous avant la pluie, et tu feras les gaillées en m'attendant.» |
| Punce se môt a route, saouta, saouta. Elle feut bitoû à la mâson. Elle rellumé l'feuil, elle apprôté lo gaillées et elle lo moté cueïre da l'chaoudron. Ma v'là qu'a lo remia, elle cheusé[218] d'dâ et s'y nia. | Puce se mit en route, sautant, sautant. Elle fut bientôt à la maison. Elle ralluma le feu, elle apprêta les gaillées, et elle les mit cuire dans le chaudron. Mais voilà qu'en les remuant, elle tomba dedans et s'y noya. |
| Ain peuou aprée, Peuil ratre: «Ah! qu'j'â frô! qu'j'â frô! j'seuil tout mouillie. Punce, vérousque t'ie? Vinâ m'baillée do gaillées; j'lo mingerâ a m'rachaouffa.» Ma l'avô bée crier: Punce ne rapondôme. I s'moté à la chorcher, et voïa qu'elle n'atôtome tout là, i peurné ine cûyie e i tiré ine assiettaïe de gaillées. Ma v'là qu'à lé proumère cûriaïe, î croque Punce. «Ah! quée malheur! Punce o croquaïe! Qu'o ce quo j'vâ feïre? Je n'reste mé tout cei, j'm'a vâ.» | Un peu après, Pou rentre: «Ah! que j'ai froid! que j'ai froid! je suis tout mouillé. Puce, où est-ce que tu es? Viens me donner des gaillées; je les mangerai en me réchauffant.» Mais il avait beau crier, Puce ne répondait pas. Il se mit à la chercher, et voyant qu'elle n'était pas là, il prit une cuiller et il tira une assiettée de gaillées. Mais voilà qu'à la première cuillerée, il croque Puce. «Ah! quel malheur! Puce est croquée? Qu'est-ce que je vais faire! Je ne reste pas ici, je m'en vais.» |
| Qua i feut da lé rue, i parté pa l'Val-Deyé[219]. I passé d'va ain voulot; l'voulot lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?» | Quand il fut dans la rue, il partit par le Val-Derrière. Il passa devant un volet: le volet lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?» |
| —«Punce o croquaïe.» | —«Puce est croquée.» |
| —«Eh bé! mé, j'm'a vâ charrie[220].» | —«Eh bien! moi, je m'en vais battre.» |
| Qua i feut d'va chie l'père Vaudin[221], l'couchot lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?» | Quand il fut devant chez le père Vaudin, le coq lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?» |
|
—«Punce o croquaïe. «Voulot charrie.» |
—«Puce est croquée. «Volet bat.» |
| —«Eh bé! mé, j'm'a vâ chanter.» | —«Eh bien! moi, je m'en vais chanter.» |
| I r'tourné pa d'vée chie Loriche[222]; l'fourmouaïe lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?» | Il retourna par devant chez Loriche; le fumier lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?» |
|
—«Punce o croquaïe. «Voulot charrie, «Couchot chante.» |
—«Puce est croquée. «Volet bat. «Coq chante.» |
| —«Eh bé! mé, j'm'a vâ danser.» | —«Eh bien! moi, je m'en vais danser.» |
| Ain peuou pû lon, l'atôt à coûté d'la mâson d'meussieu Sourdat[223], que faïôt d'l'oueïlle. Y avôt ine femme que sortôt avo deuou bouïrottes[224]. La femme lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?» | Un peu plus loin, il était à côté de la maison de M. Sourdat, qui faisait de l'huile. Il y avait une femme qui sortait avec deux cruches. La femme lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?» |
|
—«Punce o croquaïe, «Voulot charrie, «Couchot chante, «Fourmouaïe danse.» |
—«Puce est croquée, «Volet bat, «Coq chante, «Fumier danse.» |
| —«Eh bé! mé, j'm'a vâ casser mo deuou bouïrottes.» | —«Eh bien! moi, je m'en vais casser mes deux cruches.» |
| Ainco pû lon, i s'trouvé pré deuou Grand-Four[225]. Tout jeustema, l'père Quentin[226] l'chaouffôt pou affourner l'pain et i r'miôt l'boû que brûlot avo s'feurgon. L'père Quentin lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?» | Encore plus loin, il se trouva près du Grand-Four. Tout justement, le père Quentin le chauffait pour enfourner le pain, et il remuait le bois qui brûlait avec son fourgon. Le père Quentin lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?» |
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—«Punce o croquaïe, «Voulot charrie, «Couchot chante, «Fourmouaïe danse, «La femme é cassé so deuoub ouïrottes.» |
—«Puce est croquée, «Volet bat, «Coq chante, «Fumier danse, «La femme a cassé ses deux cruches.» |
| —«Eh bé! me, j'm'a vâ t'fourrer m'feurgon aou cû.» | —«Eh bien! moi, je m'en vais te fourrer mon fourgon au c...» |